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Full text of "Histoire d'Élisabeth de Valois reine d'Espagne (1545-1568)"

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VIE   D'ELISABETH   DE  VALOIS.  $31 

point  admissible,  et  on  iloit  justifier  de  cette  cruauté  un 
père  dont  les  rigueurs  n'avaient  pas  besoin  de  ce  der- 
nier acte  pour  rassurer  ses  craintes  et  sauver  ses  peuples 
«lu  règne  insensé  de  son  fils.  Il  faut  en  soulager  aussi  la 
mémoire  d'un  tribunal  dont  la  haine  pouvait  à  laide 
d'un  peu  de  patience  recevoir  une  dernière  et  funèbre 
satisfaction.  II  faut  donc  séparer  le  nom  de  Philippe  II  de 
ceux  de  Brutus  condamnant  ses  enfants,  de  Pierre  le 
Grand  fanant  mourir  son  fils  aîné,  de  Jean  II,  mi  d'Ara- 
gon, ordonnant  le  procès  de  don  Carlos  son  fils,  roi  de 
Navarre,  prince  de  Yiarme,  issu  de  son  premier  lit,  ou 
fermant  les  yeux  sur  son  empoisonnement,  essajé  par  la 
reine  Jeanne,  sa  seconde  femme. 

Si  les  louanges  de  la  postérité  et  l'honneur  que  distri- 
bue l'histoire  ne  peuvent  pas  être  accordés  à  Philippe  H, 
ce  modèle  de  haine  contre  la  France  et  de  despotisme 
envers  ses  sujets,  la  vérité  du  moins  ne  saurait  souffrir 
que  la  calomnie  \ienne  ajouter  des  flétrissures  à  ses  justes 
improbalions. 

En  présence  des  événements  accomplis  et  de  ceux  qui 
se  préparaient  encore,  la  reine  Elisabeth  et  la  princesse 
de  Portugal  étaient  dans  les  larmes;  celle-là  avait  été 
constante  dans  sa  maternelle  compassion  pour  don  Cnrlos, 
celle-ci  n'avait  pu  se  départir  de  la  sollicitude,  maternelle 
aussi,  qu'elle  avait  vouée  au  jeune  prince,  lorsque  en- 
fant encore  il  était  confié  h  ses  soins,  avant  d'appartenir 
à  d'autres  maîtres.  Don  Juan,  revenant  chaque  soir  au 
palais  depuis  que  l'incarcération  de  l'infant  l'avait  mis  h 
l'abri  de  son  inimitié ,  avait  cru  devoir  essayer  les  habits 
rie  deuil  ;  mais  le  roi,  qui  lui-même  accordait  des  pleurs 
à  son  malheureux  (ils,  interdit  à  son  frère  un  témoignage 


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REINE  D'ESPAGNE 


(1545-1568). 


HISTOIRE 


D'ELISABETH  DE  VALOIS 


REINE  D'ESPAGNE 


;-.  i. -,.:-, r. y 


PAR   LE   MARQUS  1)1    PRAT 


I*  A  R  I  S 
TEGHEXER,  LIBRAIRE-ÉDITEUR 

53.  Rl'E  DE  L'ARBRE-SE< 

Frt3  "i  V'.cnnm  tï  ".'  "■■ 

1 850 


£*/     ^.      /. 


n  PRÉFACE. 

guerres  et  de  combats  sans  doute,  mais  autant  de 
noblesse  de  cœur,  d'élévation  d'âme,  d'habileté 
dans  les  négociations;  plus  de  grâces  et  de  char- 
mes, l'esprit,  le  zèle  et  le  savoir  dans  une  égale 
mesure.  Si  chaque  bataille,  chaque  conquête  pré- 
sentent à  l'admiration  de  la  postérité  le  nom  d'un 
héros  couronné,  chaque  réconciliation,  chaque 
trêve  offriraient  à  l'enthousiasme  populaire  celui 
d'un  ange  de  paix  qui,  sous  les  traits  d'une  fille  de 
France  ou  sous  ceux  d'une  jeune  reine  nouvelle- 
ment arrivée,  rend  à  la  religion,  aux  lettres,  aux 
arts,  à  la  prospérité  publique,  ce  calme  et  cette 
tranquillité  si  nécessaires  à  leur  développement. 

La  branche  issue  de  François  1"  ne  compta  que 
trois  générations  sur  le  trône. 

Elle  se  composa  de  cinq  rois,  dont  le  règne 
embrassa  soixante-quatorze  années  seulement,  du 
ltr  janvier  1515  au  2  août  1589. 

Louis  XII  avait  laissé  sa  couronne  à  son  gendre, 
François  Ier;  un  autre  monarque  plus  grand  encore, 
Henri  IV,  la  reçut  de  son  beau-frère  Henri  III;  suc- 
cession due  chaque  fois,  non  pas  aux  alliances  de 
ces  princes,  mais  au  droit  de  leur  naissance,  qui 
les  rendait  légitimes  héritiers  de  leurs  prédécesseurs. 

Ainsi  noblement  devancée  et  remplacée  sur  le 
trône,  cette  branche  d'Orléans- Valois  fut  digne  en 
bien  des  points  de  ceux  dont  elle  reçut  la  couronne 
et  de  ceux  auxquels  elle  la  transmit. 

Malgré  les  troubles  sérieux  dont  elle  fut  victime 
et  les  reproches  justes  et  graves  qui  lui  peuvent  être 
adressés,  elle  ne  manqua  point  de  la  gloire  qu'ob- 


PRÉFACE.  m 

tinrent  dans  une  mesure  différente  chacun  de  nos 
rois.  Elle  fut  riche  surtout  de  celle  que  nous  nous 
plaisons  à  signaler  aujourd'hui.  Les  reines,  les  ré- 
gentes, les  princesses  qui  lui  appartiennent  méritent 
toutes  dans  l'histoire  une  place  que  la  vénération, 
l'admiration  ou  la  crainte  doivent  environner  de 
leurs  hommages.  La  gloire  les  a  presque  toutes 
couronnées;  la  durée  manqua  à  cette  branche  vite 
éteinte,  bien  que  la  fécondité  ne  lui  ait  point  fait 
défaut. 

Auprès  de  quelques  rois,  que  leur  malheur  ou 
leurs  habitudes  rendirent  inhabiles  à  perpétuer  leur 
race,  nous  trouvons  de  grands  princes,  François  I" 
et  Henri  II,  non  moins  occupés  de  la  stabilité  de 
leur  trône  et  de  sa  transmission  que  de  leurs  plaisirs 
(plaisirs,  hâtons- nous  de  le  dire  pour  justifier  du 
moins  quelques-uns  d'entre  eux,  attachés  bien  sou- 
vent au  culte  des  lettres  et  à  la  passion  des  arts). 
Assises  près  de  ces  princes,  nous  signalons  de 
grandes  et  de  chastes  reines,  Claude  de  France  et 
Catherine  de  Médicis,  dont  les  nombreux  enfants 
attestent  l'amour  conjugal  et  la  fidélité. 

Mais  pour  ne  pas  nous  borner  à  ces  deux  noms, 
qui  tiennent  une  place  principale  dans  l'histoire  du 
seizième  siècle,  nous  indiquerons  rapidement  les 
grandes  princesses  qui,  pendant  soixante-quatorze 
années  de  ce  même  siècle,  combattirent  par  leur 
énergie,  par  leur  talent,  par  leur  influence,  par 
leurs  prières,  tandis  que  nos  rois  portaient  au  loin 
leur  épée,  leur  bravoure,  leur  noble  et  légitime 
ambition. 


iv  PRÉFACE. 

Avant  elles,  Louise  de  Savoie,  qui  fut  leur  aïeule 
ou  leur  belle-mère,  mérite  d'être  nommée.  Le  titre 
seul  de  reine  faillit  à  la  grandeur  de  son  rang. 
Deux  fois  régente,  elle  fit  pour  tranquilliser  la 
France  des  efforts  aussi  nobles  et  plus  heureux  que 
ceux  que  le  roi  son  fils  faisait  au  loin  pour  reculer 
ses  frontières. 

On  sait  quelle  extension  le  mariage  de  Claude 
avec  François  Ier  ajouta  au  royaume  :  le  vaste  et 
puissant  duché  qu'elle  apportait  en  dot  forma  dé- 
sormais Tune  de  ses  plus  belles  provinces,  et  la 
plus  fidèle  entre  toutes;  le  sang  des  ducs  de  Bre- 
tagne, issus  d'ailleurs  du  sang  des  rois  de  France, 
l'égalait  en  noblesse.  L'habileté  et  le  bonheur  de  ce 
mariage  complétèrent  le  royaume,  bien  mieux  que 
n'auraient  pu  le  faire  de  plus  riches  apanages.  Pour 
que  la  France  parvînt  aux  limites  que  la  nature 
semblait  lui  avoir  fixées,  il  ne  fallait  plus  désormais 
tourner  les  yeux  vers  l'Occident  ;  il  ne  restait  plus 
qu'à  rêver  aux  agrandissements  qu'obtinrent  les  con- 
quêtes de  Louis  XIV,  à  ceux  qu'ajouta  le  mariage 
de  Louis  XV  avec  Marie  Leczinska,  à  ceux  enfin 
qui  résultèrent  trop  passagèrement  des  victoires 
d'une  république  et  d'un  empire  auxquels  la  gloire 
des  armes  apporta  son  éclat. 

Après  Claude  de  France  vint  Éléonore  d'Au- 
triche, veuve  d'Emmanuel,  roi  de  Portugal.  11 
serait  inexact  de  prétendre  qu'elle  consola  le  veu- 
vage de  François  Itr  et  fixa  son  humeur  incon- 
stante; du  moins  fut-elle  le  gage  d'une  alliance  avec 
Charles-Quint,  son  frère;  elle  rendit  à  la  France  les 


PRÉFACE.  v 

héritiers  du  trône,  au  roi  ses  joies  paternelles,  au 
pays  l'espoir  de  son  avenir. 

Malgré  les  reproches  exagérés  dont  Catherine  de 
Médicis  fut  l'objet,  cette  grande  princesse  ne  fut 
point  sans  gloire  personnelle  et  sans  utilité  pour 
la  France.  Héritière  des  comtés  de  Boulogne  et 
d'Auvergne,  elle  apporta  de  plus  au  prince  qui 
devint  Henri  II  les  avantages  attachés  déjà  à  la 
récente  mais  illustre  et  puissante  noblesse  de  ses 
pères.  Nièce  de  deux  souverains  pontifes,  Léon  X  et 
Clément  VH,  celui-là  l'un  des  plus  grands,  celui- 
ci  l'un  des  plus  saints  papes  qui  aient  gouverné 
l'Église,  elle  joignit  à  la  juste  célébrité  de  son  nom 
les  bénédictions  et  l'alliance  de  Rome,  bénédictions 
chères  à  la  religion  dans  tous  les  siècles,  ambition- 
nées en  ce  temps  par  la  politique.  Trois  fois  ré- 
gente du  royaume,  durant  un  voyage  de  Henri  II, 
la  minorité  de  Charles  IX  et  l'absence  de  Henri  III, 
Catherine  de  Médicis  prouva  que  du  moins  son 
talent  et  ses  forces  égalaient  son  ambition. 

Marie  Stuart,  Elisabeth  d'Autriche,  Louise  de 
Lorraine,  belles-sœurs  entre  elles,  femmes  des  trois 
derniers  Valois  et  successivement  reines,  n'exercè- 
rent point  sur  les  destinées  du  royaume  l'influence 
des  augustes  princesses  que  nous  avons  nommées; 
leurs  caractères  plus  frivoles  ou  plus  timides,  en 
tout  cas  leur  élévation  passagère ,  celle  surtout  des 
reines  femmes  de  François  Ier  et  de  Charles  IX,  ne 
leur  permirent  point  de  mêler  leur  action  aux  évé- 
nements et  aux  intrigues  qui  se  déroulaient  sous 
leurs  yeux;  du  moins  la  beauté  et  la  noblesse  cei- 


vi  PRÉFACE. 

gnirent  avec  elles  la  couronne ,  et  Louise  de  Lor- 
raine unit  à  ces  précieux  avantages  la  pureté  de 
l'âme,  la  ferveur  de  la  religion  et  la  fidélité  du 
cœur. 

La  branche  des  Valois  fit  asseoir  ces  sept  souve- 
raines sur  le  trône  de  France.  Par  une  inexactitude 
que  nous  permettent  la  proximité  du  sang,  la  simi- 
litude du  pouvoir  et  le  titre  de  régente,  nous  ran- 
geons Louise  de  Savoie  parmi  elles.  Supérieure  à 
toutes  ses  belles-filles  et  petites-filles  par  l'autorité 
qu'elle  exerça  et  par  les  services  qu'elle  rendit  à  la 
France,  il  est  juste,  ce  semble,  de  l'égaler  à  elles 
par  le  rang. 

Les  princesses  non  moins  illustres  qui  environ- 
naient le  trône  du  roi  François  Ier  et  celui  du  roi 
Henri  II  offriraient  à  l'histoire  des  études  aussi  at- 
trayantes. Madeleine,  mariée  à  Jacques  Stuart,  roi 
d'Ecosse;  Marguerite,  femme  d'Emmanuel -Phili- 
bert, duc  de  Savoie;  Claude,  épouse  de  Charles  II, 
duc  de  Lorraine;  une  deuxième  Marguerite,  à  la- 
quelle le  roi  Henri  IV  conserva  son  titre  de  reine 
de  Navarre,  et  paya  le  tribut  d'une  amitié  cheva- 
leresque en  lui  retirant  sa  fidélité  et  son  amour, 
telles  sont  les  filles  de  France  qui,  chacune,  ou  par 
leur  participation  aux  affaires  de  l'État,  ou  par  leur 
influence  sur  des  princes  étrangers  devenus  leurs 
époux,  méritent  plus  de  place  dans  la  mémoire  et 
dans  la  reconnaissance  du  pays  que  ne  leur  en  a 
faite  l'histoire. 

Nous  nous  contenterons  seulement  de  les  avoir 
nommées,  et  de  les  avoir  appelées  ainsi  en  témoi- 


PRÉFACE.  vu 

gnage  de  cette  vérité,  que  les  reines  et  les  princesses 
de  France  ont  toujours  été  pour  beaucoup  dans 
l'éclat  de  la  couronne  et  dans  la  grandeur  du  pays. 

Nous  la  confirmerons  aujourd'hui  par  une  autre 
vie.  Si  nous  paraissons  nous  écarter  de  notre  pensée 
en  suivant  au  loin  notre  héroïne,  nous  lui  demeu- 
rerons toujours  fidèle  cependant,  puisque  les  ver- 
tus, la  constance  qu'elle  fit  éclater  sur  un  trône 
étranger,  dans  les  difficultés  et  les  traverses  qui  ac- 
cablèrent ses  dernières  années,  jettent  un  reflet  de 
noblesse  sur  la  maison  dont  elle  était  issue,  sur  la 
patrie  vers  laquelle  se  tournaient  ses  regards  et  se 
dirigeait  son  cœur. 

Nous  choisirons  entre  tant  de  grandes  princesses, 
dignes  chacune  de  louanges  et  de  mémoire,  Elisa- 
beth de  Valois,  fille  de  France,  reine  d'Espagne. 

Elle  était  sœur  de  la  duchesse  de  Lorraine  et  de 
la  reine  de  Navarre;  elle  fut  plus  grande  que  l'une 
et  que  l'autre  par  ses  destinées,  plus  infortunée  par 
sa  mort  prématurée,  plus  intéressante  qu'elles  peut- 
être  par  les  drames  qui  se  déroulèrent  sous  son 
règne  et  qui  accompagnèrent  sa  trop  courte  exis- 
tence. Le  charme  du  mystère  et  le  culte  du  malheur 
nous  ont  inspiré  cette  préférence;  puisse  la  lumière 
avoir  accompagné  nos  recherches,  autant  que  la 
conscience  et  l'attrait  les  ont  dirigées! 


VIE 

D'ELISABETH  DE  VALOIS 

REINE  D'ESPAGNE. 


CHAPITRE  PREMIER. 

naissance  d'Elisabeth  de  valois. 

Le  grand  règne  du  roi  François  I"  approchait  de  son 
terme ,  et  la  vie  de  ce  prince  arrivait  à  son  déclin  ;  il  était 
cependant  riche  d'années  à  venir  si  Ton  considère  son 
âge,  mais  les  plaisirs  avaient  hâté  sa  vieillesse;  quant  aux 
travaux  et  aux  combats ,  ils  l'avaient  impunément  occupé. 
Ce  n'est  pas  qu'il  se  fût  ménagé  lorsqu'il  avait  été  ques- 
tion de  puissance  et  de  gloire  pour  son  nom  et  pour  la 
France;  il  avait  tout  exposé,  sa  personne  et  peut-être  la 
fortune  du  pays,  pour  donner  à  sa  couronne  et  au  royaume 
une  grandeur  nouvelle  et  un  éclat  de  plus.  Sa  jeunesse, 
sa  constance,  sa  bravoure,  son  étoile,  avaient  heureuse- 
ment triomphé  des  dangers  et  des  fatigues;  elles  l'avaient 
rendu  supérieur  à  ses  échecs  eux-mêmes;  mais  le  plaisir 
le  trouva  moins  invulnérable;  il  languissait  déjà  du  mal 
auquel  il  ne  devait  pas  tarder  à  succomber,  lorsque  le 

4 


2  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

\  3  avril  4  545,  entre  onze  heures  du  soir  et  minuit,  naquit 
au  château  de  Fontainebleau  sa  petite-fille  Elisabeth  de 
Valois.  Elle  fut  une  des  dernières  joies  intimes  de  sa  vie. 

Par  un  rapprochement  assez  singulier,  ce  fut  Éléonore 
d'Autriche,  sœur  de  Charles-Quint,  femme  de  François  I", 
qui  reçut  en  ce  monde  cette  princesse ,  sa  belle  petite- 
fille.  Quinze  ans  plus  tôt,  quittant  l'Espagne  pour  la 
France,  elle  y  avait  apporté  la  paix.  Cette  royale  enfant, 
chargée  par  le  ciel  de  la  même  mission,  devait  quatorze 
ans  plus  tard  s'éloigner  de  la  cour  de  France  pour  mon- 
ter sur  le  trône  d'Espagne.  Épousant  le  fils  de  Charles- 
Quint  ,  elle  renouvela  les  bienfaits  dont  Éléonore  d'Au- 
triche lui  avait  donné  l'exemple  et  semblait  lui  jeter  le 
sort  en  la  prenant  dans  ses  bras. 

Cette  seconde  naissance  (François,  duc  de  Bretagne, 
était  venu  au  monde  deux  ans  auparavant)  justifia  l'amour 
et  l'espérance  dont  le  roi  et  le  Dauphin  environnaient  la 
Dauphine.  «  Tardive  à  concevoir,  selon  le  naturel  des 
femmes  de  la  race  de  Médicis1,  »  elle  était  demeurée 
mariée  dix  années  sans  donner  aucun  signe  de  mater- 
nité; nombre  de  courtisans  et  de  politiques  insistèrent 
pour  qu'elle  fût  répudiée,  mettant  en  avant  «  le  besoin 
d'avoir  lignée  en  France  ;  mais  ni  l'un  ni  l'autre  n'y  vou- 
lurent consentir,  tant  ils  l'aimaient a.  » 

Destinée  à  devenir  un  lien  d'amitié  entre  les  deux  plus 
puissants  royaumes  de  l'Europe ,  la  princesse  naquit  sous 
les  auspices  de  la  paix.  Celle-ci  avait  été  amenée  par  la 
gloire;  la  prise  de  Nice  en  \ 543 ,  le  gain  de  la  bataille  de 
Cérisoles  en  avril  1544,  n'étaient  point  étrangers  aux 
négociations  que  le  48  septembre  de  la  même  année 

1  Brantôme.  —  2  Idem. 


VIE  D'ELISABETH  DE  YALOIS.  3 

consommèrent  les  traités  de  Crespy.  Pour  que  la  même 
influence  ne  cessât  point  de  se  développer  autour  d'elle, 
le  7  juin  1546,  la  France  concluait  avec  l'Angleterre  une 
paix  non  moins  féconde  en  avantages  que  celle  qui  deux 
ans  plus  tôt  avait  mis  un  terme  aux  guerres  avec  l'Empire. 

Brantôme  recueille  et  signale  ces  faits  en  ces  termes  : 
«  Lorsqu'elle  naquit  à  Fontainebleau,  le  Roy,  son  grand- 
père,  et  ses  père  et  mère,  en  firent  une  très-grande  joie, 
et  vous  eussiez  dit  que  c'était  un  astre  heureux  envoyé 
du  ciel  pour  apporter  tout  bonheur  à  la  France ,  car  son 
baptême  y  apporta  la  paix  comme  son  mariage.  Voyez 
comme  les  bonnes  heurs  se  rassemblent  en  une  personne, 
pour  les  distribuer  par  diverses  occurrences;  car  alors  la 
paix  se  fit  avec  le  roy  Henry  d'Angleterre....  Et  à  la 
naissance  et  au  baptême  de  la  princesse  se  firent  aussi 
grandes  réjouissances  qu'à  celles  du  petit  roy  François 
dernier.  » 

La  reine  Éléonore  d'Autriche,  femme  du  roi  Fran- 
çois Ier,  et  madame  la  princesse  de  Navarre,  furent  les 
marraines  d'Elisabeth  (.  Ce  fut  un  transfuge  du  catholi- 
cisme, Henri  VIII,  roi  d'Angleterre,  que  le  roi  de  France 
lui  donna  pour  parrain  :  choix  auquel  présida  l'intérêt  de 
la  politique,  et  non  l'esprit  de  la  religion.  Mais  par  une  heu- 
reuse contradiction  entre  cette  influence  étrangère  et  ses 
propres  penchants,  par  une  admirable  supériorité  de  son 
attrait  et  de  sa  volonté  sur  les  entraînements  de  l'exemple, 
elle  demeura  toujours  fidèle  à  la  foi  de  ses  pères  et 
des  deux  grandes  nations  qui  partageaient  son  existence. 
Henri  VIII  lui  imposa  ce  nom  d'Elisabeth,  qu'en  un  jour 
de  colère  et  d'amour  inconstant  il  avait  flétri  par  le 

1  M.  Louis  Paris,  Négociation  sout  François  II,  page  893. 

4. 


4  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sceau  de  l'illégitimité  dont  il  marquait  la  fille  d'Anne 
de  Boulen. 

Il  le  réhabilitait  alors;  il  l' éleva  dans  la  suite  à  la  hau- 
teur de  la  couronne  par  l'acte  réparateur  qui  contenait  ses 
dernières  volontés;  il  l'environnait  de  grâces  en  l'attri- 
buant à  la  jeune  princesse,  qui  devait  le  porter  noble 
et  pur  dans  les  difficultés  d'une  vie  orageuse  et  les 
dangers  d'une  cour  où  l'intrigue  se  dénouait  souvent 
par  le  crime. 

Un  demi- siècle  plus  tard,  une  autre  fille  de  France, 
fille  d'un  autre  Henri  et  d'une  autre  Médicis ,  destinée  à 
son  tour  au  trône  d'Espagne,  au  lit  d'un  nouveau  Phi- 
lippe, recevait,  par  une  première  analogie  qui  semblait  le 
présage  de  tant  de  similitudes,  le  même  nom  d'Elisabeth. 
Ce  nom,  glorieux  par  son  origine  biblique,  ravissant  par 
les  parfums  que  répandit  sur  lui  une  deuxième  patronne , 
la  reine  de  Hongrie ,  ne  cessa  pas  d'être  noblement  porté 
par  toutes  les  filles  de  France.  La  dernière  d'entre  elles 
à  laquelle  il  fut  donné  acheva  de  le  rendre  auguste  et  saint 
par  les  vertus  de  sa  vie  et  par  le  martyre,  qui,  faute  de  la 
couronne  et  du  sceptre  pour  lesquels  elle  semblait  née, 
lui  décerna  la  palme  et  l'auréole. 

Pour  parfaire  les  liens  qui  unissaient  la  cour  et  le 
royaume  de  France  au  royaume  et  à  la  cour  d'Angleterre, 
pour  compléter  l'adoption  spirituelle  qui  attachait  la  prin- 
cesse à  Henri  VIII,  elle  fut  promise  à  Edouard  VI ,  son  fils, 
fils  aussi  de  Jeanne  Seymour.  La  mort  enleva  ce  jeune  roi 
avant  qu'il  eût  atteint  sa  majorité.  Ce  deuil  préserva  la 
conscience  et  le  cœur  d'Elisabeth  des  dangers  d'une  lutte 
contre  les  doctrines  protestantes,  qui  firent  de  rapides 
progrès  en  Angleterre  sous  ce  règne  de  courte  durée; 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  5 

peut-être  aussi  lui  évitèrent-ils  le  malheur  d'une  chute  en 
présence  des  influences  et  des  intérêts  qui  l'auraient  envi* 
ronnée  et  assaillie. 

Le  34  mars  4547,  François  Ier  mourait  à  l'âge  de  cin- 
quante-trois ans,  au  château  de  Rambouillet.  La  postérité 
Ta  nommé  père  et  restaurateur  des  lettres;  il  méritait  encore 
les  titres  de  grand,  de  brave,  de  magnifique,  que  lui  ont 
donné  quelques  biographes  et  quelques  historiens.  Les 
fautes  incontestables  de  sa  vie  ne  sauraient  lui  faire 
perdre  les  droits  acquis  par  ses  qualités  à  l'admiration 
publique. 

Il  mourut,  du  reste,  corrigé  par  l'expérience  de  la 
plupart  de  ses  défauts.  Quelques  auteurs  tiennent  pour 
assuré  que  si  le  terme  de  ses  jours  eût  été  retardé,  et 
si  la  persévérance  eût  accompagné  ses  résolutions ,  la  fin 
de  son  règne  eût  donné  à  la  France  d'heureuses  et  de 
florissantes  années  '. 

La  pénurie  des  finances  avait  si  souvent  entravé  ses 
succès  qu'une  de  ses  premières  applications  avait  été  d'en 
réparer  le  désordre;  à  sa  mort,  le  trésor  royal,  exempt 
de  dettes,  contenait  plusieurs  millions9,  indépendamment 
du  revenu  courant  de  l'année.  L'on  peut  juger  à  ce  détail 
que  le  pays  n'était  point  arrivé  à  l'état  d'épuisement  où 
l'on  disait  que  ce  prince  l'avait  conduit. 

Ce  fut  dans  cette  situation  de  prospérité  publique  et  de 
paix  assurée  que  le  roi  François  Ier  laissa  la  France  lorsque 
le  Dauphin  lui  succéda  sous  le  nom  de  Henri  II,  âgé  de 

1  Brantôme,  Vies  des  hommes  illustres  et  grands  capitaines  français, 
discours  45*.  —  P.  Anselme,  Histoire  générale  de  la  maison  de  France, 
page  4Î9. 

*  Brantôme,  Vie  des  hommes  illustres  et  grands  capitaines  français, 
discours  61  «.  —  Varillas,  Vie  de  François  /<r,  livre  xne. 


6  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

vingt-neuf  ans.  Il  reçut  avec  le  dernier  soupir  de  son  père 
de  derniers  conseils  qui  n'étaient  «  point  inférieurs  aux 
remontrances  de  saint  Louis  pour  Philippe  le  Hardy  l .  » 

«  Henri  II  était  de  tempérament  et  d'inclination  le  por- 
trait au  naturel  de  Louis  XII ,  son  aïeul  maternel 9.  »  Cette 
ressemblance  n'avait  point  été  pour  François  I"  une  raison 
de  préférence;  ses  prédilections  avaient  été  accordées  à 
François,  duc  de  Bretagne,  frère  aîné  de  Henri,  mort 
par  le  poison  à  l'âge  de  dix-neuf  ans,  et  surtout  à  Charles, 
duc  d'Orléans,  son  frère  cadet,  mort  à  l'âge  de  vingt-trois 
ans,  d'une  maladie,  peste8  ou  pleurésie4,  contractée  par 
imprudence.  Il  ressemblait  au  roi  son  père  d'humeur  et 
de  visage*;  mais  la  Providence  est  sans  égards  pour  ces 
prédilections  dans  le  choix  qu'elle  fait  des  souverains. 
Elle  donne  aux  peuples,  aux  princes,  aux  rois  eux- 
mêmes,  la  leçon  de  leur  dépendance,  l'enseignement  de 
leur  instabilité  et  l'exemple  de  sa  toute-puissante  domina- 
tion; les  chutes  et  les  élévations  qu'elle  permet  en  sont  la 
preuve.  Ses  prédestinations  sont  irrésistibles.  Ceux  qui  se 
glorifient  d'élire  ou  de  renverser,  de  reconstituer  ou  de 
maintenir,  ne  sont  que  les  instruments  aveugles  d'une 
volonté  qui  ne  connaît  point  d'obstacles.  Les  nations  sont 
toujours  mineures  entre  les  mains  de  cette  Providence; 
les  princes  établis  par  elle  sont  ses  ministres,  et  rien  de 
plus.  L'honneur,  le  droit  et  la  force  de  leur  mission  royale, 
quelle  qu'en  soit  l'origine,  vient  de  cette  délégation  d'en 
haut,  et  de  nulle  autre  cause  en  ce  monde. 

C'est  par  ces  vicissitudes  et  par  un  tel  arrêt  que  le  duc 

1  Varillas,  Vie  de  François J"",  page  64 4 .  —  *  /<*.,  p.  644.  —  3  Id.,  id. 
*  P.  Anselme ,  Histoire  générale  dé  la  maison  de  France. 
5  Varillas,  Vie  de  François  /•»",  tome  XII,  page  509. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  7 

d'Orléans  fat  amené  au  droit  d'héritier  de  la  couronne, 
puis,  sous  le  nom  de  Henri  II,  au  titre  de  roi,  dont  pen- 
dant dix-huit  ans  l'avait  éloigné  l'existence  de  François 
de  France ,  Dauphin  de  Viennois  et  duc  de  Bretagne.  Il 
justifia  cette  haute  destinée  par  sa  valeur  personnelle  et 
par  la  grandeur  qu'il  sut  conserver  à  la  France.  Si,  le 
30  juin  4559,  les  hasards  d'un  tournois,  donné  pour  la 
célébration  des  mariages  des  princesses  ses  filles,  n'avaient 
pas  mis  une  fin  prématurée  à  ses  jours,  peut-être  aurait-il 
évité  à  ses  fils  la  honteuse  décadence  dans  laquelle  s'étei- 
gnit leur  race,  et  à  la  France  les  mauvais  jours  qui,  sous 
leur  gouvernement,  vinrent  souiller  et  ensanglanter  son 
histoire. 

Les  quarante  et  un  ans  de  cette  existence  et  les  douze 
années  de  ce  règne  eurent  la  gloire  pour  but  et  pour 
emploi;  cette  gloire  ne  fut  pas  même  troublée  par  les  fai- 
blesses du  monarque. 

Celles-ci,  dont  nous  ne  prétendons  point  faire  l'apo- 
logie, eurent  du  moins  un  grand  caractère.  La  duchesse 
de  Valentinois,  sur  laquelle  le  cœur  de  Henri  H  égara  ses 
préférences,  joignait  à  la  beauté,  cause  de  ses  chutes, 
à  son  esprit,  auxiliaire  de  ses  charmes,  un  amour  des  arts 
et  un  culte  de  la  bravoure  qui  ne  permirent  jamais  au 
prince  qu'une  défection  et  une  infidélité,  celles  qui  l'ame- 
naient à  ses  pieds.  La  magnificence  de  Henri  II  fut  toute 
royale,  son  courage  fut  tout  français.  Le  connétable  de 
Montmorency,  témoin  de  ses  beaux  faits,  et  juge  compé- 
tent en  cette  matière,  lui  disait  et  répétait  souvent  : 
«  Sire,  sire,  si  vous  voulez  faire  cette  vie,  il  ne  faut  plus 
que  nous  façions  d'estat  de  roy,  non  plus  que  d'un  oyseau 
sur  la  branche,  et  qu'ayons  une  forge  neufve  pour  en 


8  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

forger  tous  les  jours  de  nouveaux,  si  tous  les  autres  veu- 
lent faire  tout  de  mesme  que  vous  \  » 

Aussi  la  reine  Catherine  de  Médicis,  dont  F  esprit  et  la 
beauté  auraient  dû  mériter  et  fixer  pour  toujours  l'amour 
du  roi  son  époux,  voyant  que  la  couronne  qu'ils  portaient 
ensemble  ne  perdait  rien  de  son  éclat  par  ses  fautes, 
cessa  désormais  une  lutte  inutile,  et  souffrit  un  ascendant 
qui  la  désolait  sans  doute,  mais  qui  du  moins  n'abaissait 
pas  la  royauté  et  n'épuisait  pas  la  France.  Elle  supporta 
d'injustes  préférences,  qui,  du  reste,  n'étaient  pas  un 
complet  délaissement.  Les  nombreux  berceaux  qui  l'en- 
vironnaient la  consolaient  de  la  solitude  trop  fréquente  de 
sa  couche  royale.  Par  compensation  du  cœur  inconstant 
qui  lui  échappait,  elle  s'occupa  de  captiver  ceux  de  ses 
enfants,  et  elle  établit  ainsi  l'influence  souveraine,  heu- 
reuse parfois,  et  trop  souvent  fatale,  qui,  sous  le  règne  de 
ses  fils,  assura  son  autorité.  Sans  préjudice  de  la  bra- 
voure, qui  ne  leur  fit  point  défaut  au  besoin,  et  dont 
l'âme  élevée  de  Catherine  leur  donnait  les  leçons,  elle 
leur  communiquait  avec  son  sang  italien  l'amour  des  let- 
tres et  des  arts,  tandis  que  l'alliance  des  races  d'Âlbret 
et  de  Foix  faisait  prédominer  chez  les  Bourbons  l'instinct 
belliqueux  et  la  passion  des  armes. 

Tels  furent  les  auspices  sous  lesquels  naquit  Elisabeth 
de  Valois,  et  telle  fut  l'influence  sous  laquelle  elle  fut 
élevée. 

La  première  année  de  sa  vie  se  passa  à  la  cour  du  roi 
François  Ier,  et  les  treize  suivantes  à  celle  du  roi  Henri  II, 
son  père.  Durant  ces  quatorze  années,  elle  n'offre  rien  à 
l'étude  ni  à  l'histoire,  si  ce  n'est  le  germe  des  vertus  qui 

1  Brantôme,  Vie  des  hommes  illustres,  Henri  IL 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  9 

la  rendirent  l'idole  de  l'Espagne  ',  le  sentiment  de  piété 
filiale  et  d'amour  patriotique  qui  la  trouvèrent  toujours 
fidèle,  et  les  premiers  traits  d'une  beauté  qui  lui  valurent 
l'admiration  de  ses  sujets  et  l'éloge  de  ses  biographes. 
Brantôme,  le  premier  et  presque  le  seul  écrivain  qui  ait 
consacré  à  sa  mémoire  des  lignes  exclusives,  la  qualifie 
de  princesse  la  meilleure  qui  ait  été  de  son  temps,  et  autant 
aimée  de  tout  le  monde.  Puis  il  parle  en  ces  mots  des  qua- 
lités de  son  esprit  et  des  dons  physiques  qui  lui  furent 
départis: 

«  Sa  taille  était  très-belle  et  plus  grande  que  toutes  ses 
sœurs,  qui  la  rendait  fort  admirable  en  Espagne;  et  cette 
taille,  elle  l'accompagnait  d'un  port,  d'une  majesté,  d'un 
geste,  d'une  marche,  et  d'une  grâce  entremêlée  de  l'Es- 
pagnole et  de  la  Française ,  en  gravité  et  en  douceur. 

a  Cest  une  très-belle  princesse,  et  très-agréable,  et  de 
fort  gentil  esprit,  et  qui  sait  toutes  les  affaires  d'État  du 
roi  son  père,  et  y  est  fort  rompue,  aussi  l'y  nourrit-il  fort. 

«  Elle  avait  un  beau  savoir  comme  la  reine  sa  mère 
l'avait  faite  bien  étudier  par  M.  de  Saint -Etienne,  son 
précepteur,  qu'elle  a  toujours  aimé  et  respecté  jusqu'à 
sa  mort. 

«  Elle  aimait  fort  la  poésie,  et  à  la  lire;  elle  parlait 
bien,  avec  un  fort  bel  air,  tant  français  que  espagnol,  et 
y  avait  une  fort  bonne  grâce. 

«  Son  langage  espagnol  était  aussi  beau ,  aussi  friand 
et  aussi  attirant  qu'il  était  possible,  et  l'apprit  en  trois  ou 
quatre  mois  qu'elle  fut  là9.  » 

Saint-Réal  rend  à  sa  beauté  les  mêmes  témoignages. 

1  P.  Anselme,  Histoire  de  la  maison  royale  de  France,  t.  Ier,  p.  435. 
3  Brantôme,  Dames  illustres  françaises  et  étrangères,  discours  4*. 


10  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

«  Autant  de  fois,  dit-fl,  qu'elle  sortait  en  public,  c'était 
autant  de  triomphes  pour  elle;  il  était  si  difficile  de  la  voir 
sans  l'aimer,  que  c'est  encore  aujourd'hui  une  tradition 
dans  la  cour  d'Espagne  qu'il  n'y  avait  point  d'homme  sage 
qui  osât  la  considérer  en  face.  Enfin,  s'il  est  vrai,  conti- 
nue-t-il,  que  la  beauté  soit  une  espèce  de  royauté  natu- 
relle, on  peut  dire  que  jamais  reine  ne  fut  plus  reine 
qu'elle.  » 

Ailleurs,  Brantôme,  réunissant  dans  un  même  tableau 
les  deux  figures  d'Élisabe  thde  Valois  et  de  Claude  de 
Valois,  sa  sœur,  passe  du  récit  à  l'enthousiasme. 

«  Je  commencerai,  dit-il,  par  son  ainée,  madame 
Elisabeth  de  France,  ou  plutôt  il  faut  appeller  la  belle 
Elisabeth  du  monde,  pour  ses  rares  vertus  et  perfec- 
tions, etc.  '.  » 

Il  ne  nous  est  pas  donné  d'en  recueillir  ni  d'en  dire 
davantage  sur  les  années  d'enfance  d'Elisabeth,  ni  sur 
celles  de  sa  première  jeunesse;  elles  furent  pleines  de  la 
grâce  et  de  la  bonté  qui  préparèrent  ses  succès,  des  efforts 
qui  développèrent  ses  vertus,  de  l'esprit  et  des  charmes 
qui  amenèrent  sa  grandeur. 

La  France  l'adorait  dès  le  berceau;  elle  était  son  espoir 
par  le  projet  de  ses  alliances.  Sa  royale  famille  la  contem- 
plait avec  un  légitime  amour  et  un  noble  orgueil. 

Ce  n'est  qu'en  l'année  4557,  à  l'âge  de  quatorze  ans, 
qu'elle  commence  à  appartenir  à  l'histoire;  c'est  à  cette 
date  seulement  que  nous  allons  l'étudier  et  l'admirer  pour 
chercher  à  lui  rendre  une  partie  de  l'honneur  que  réclame 
sa  mémoire. 

Mais  avant  d'entrer  dans  ce  sujet,  il  faut,  pour  le  pré- 

1  Brantôme,  Dames  illustrts  françaises  et  étrangères,  discoure  60. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  11 

parer  et  pour  l'éclaircir,  voir  et  connaître  quel  était  le 
prince,  quelle  était  la  nation,  auxquels  elle  devait  se  con- 
sacrer, et  quels  événements,  quels  caractères,  quels  per- 
sonnages amenèrent  les  difficultés  et  les  catastrophes  qui 
signalèrent  les  neuf  années  qui  lui  restaient  à  vivre  et  à 
régner. 


CHAPITRE  DEUXIÈME. 

NAISSANCE,    ÉDUCATION,    RELIGION    DE    PHILIPPE    II. 

L'un  des  traits  dominants  du  caractère  de  Philippe  II 
fut  son  attachement  à  l'Église  romaine.  L'empereur 
Charles-Quint,  son  père,  lui  en  avait  donné  l'exemple. 
La  joie  que,  le  21  mai  4527,  sa  naissance  lui  causa  eut 
presque  dans  son  transport  et  dans  sa  reconnaissance  le 
caractère  d'une  consécration  :  le  prenant  entre  ses  mains, 
il  l'éleva  vers  le  ciel ,  et  pria  Dieu  d'en  faire  un  successeur 
heureux  et  catholique  de  sa  couronne !  ;  l'épiscopat  et  les 
plus  grands  seigneurs  d'Espagne  avaient  été  appelés  à  son 
baptême.  Après  l'avoir  placé  sous  la  protection  de  Dieu  et 
de  l'Église,  l'empereur,  voulant  l'environner  du  dévoue- 
ment de  sa  noblesse,  lui  donna  pour  parrains  deux  de 
ses  plus  magnifiques  représentants,  les  ducs  d'Albe  et  de 
Béjar;  mais,  par  une  contradiction  qui  semblait  démentir 
ces  manifestations  religieuses ,  et  combattre  l'influence  qui 
le  dominait  dès  le  berceau,  on  apprit,  presque  à  l'heure 
même  où  le  jeune  prince  devenait  un  nouveau  chrétien , 
que  les  armes  impériales  avaient  emporté  d'assaut  la  ville 
de  Rome,  et  que  le  pape  était  prisonnier  de  Charles- 
Quint.  L'allégresse  éprouvée  à  la  naissance  de  dom  Phi- 
lippe se  changea-t-elle  en  profonde  tristesse  ?  Dieu  seul  le 
sait;  du  moins  les  fêtes  préparées  pour  le  baptême  se  con- 
vertirent en  signes  de  deuil. 

Ce  fut  à  son  éducation  surtout  que  le  prince  dut  son 
attachement  convaincu  au  catholicisme.  Remis  entre  les 
mains  de  prêtres  savants  et  zélés,  que  dirigeait  le  grand 

1  Jean  de  Ferreras,  Histoire  d'Espagne,  tome  IX,  page  83. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  13 

commandeur  de  Castille,  il  puisa  dans  leurs  enseigne- 
ments, plus  encore  que  dans  son  origine,  l'horreur  qu'il 
ressentit  toujours  pour  les  idées  nouvelles;  mais  ce  qu'il 
ne  trouva  qu'en  lui-même,  ce  fut  le  caractère  sombre  que 
dans  la  suite  il  donna  à  sa  dévotion,  et  la  cruelle  sévérité 
dont  il  accompagna  toujours  son  zèle.  Lorsque  l'ardeur 
religieuse  se  porte  aux  excès  auxquels  se  livra  trop  sou- 
vent le  roi  d'Espagne,  elle  ne  procède  plus  de  l'inspiration 
d'en  haut  :  elle  naît  de  suggestions  ennemies,  qui,  pour 
que  la  vérité  demeure  impuissante,  commencent  par  la 
rendre  odieuse;  elle  n'est  plus  la  forme  du  catholicisme, 
mais  elle  est  le  masque  emprunté  par  des  passions  mau- 
vaises pour  servir  des  intérêts  coupables.  Rome  elle-même 
désavouait  ou  menaçait  de  son  désaveu  l'Inquisition, 
cette  forme  cruelle  inventée  par  la  politique,  et  imposée  à 
la  religion;  elle  en  combattait  du  moins  les  applications 
excessives. 

En  4559,  l'évêque  de  Terracine,  nonce  du  pape  en 
Espagne,  voulut,  au  nom  du  chef  de  l'Église,  son  souve- 
rain, intervenir  dans  les  jugements  de  ce  redoutable  tri- 
bunal, et  tempérer  ses  rigueurs,  s'il  ne  lui  était  pas  per- 
mis d'y  mettre  un  terme.  C'était  la  première  mission  que 
lui  imposaient  ses  instructions.  Il  lui  fut  obstinément 
refusé  de  la  remplir;  l'Inquisition  entendait  demeurer 
indépendante,  et  sans  aucun  contrôle  de  cette  autorité 
sacrée  au  nom  de  laquelle  elle  prétendait  agir  \  Ce  fut  à 
l'influence  de  sa  politique  personnelle ,  à  son  aveuglement 
peut-être,  qu'il  faut  attribuer  les  persécutions  dont  la 
mémoire  de  Philippe  II  est  justement  chargée.  Aux  heures 

1  M.  Louis  Paris ,  Négociations  sous  François  II,  page  292.  —  L'évêque 
de  Limoges  au  roi. 


14  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

de  ses  cruautés,  sa  foi  n'était  plus  son  conseil,  elle  était 
le  voile  dont  il  couvrait  ses  intérêts,  et  Tanne  empruntée 
par  son  humeur  arbitraire,  vindicative  et  implacable  '. 

Il  faut  avouer  cependant,  tout  en  reconnaissant  le  mal 
incontestable  que  l'Inquisition  produisit  en  Espagne, 
qu'elle  y  fut  la  conservatrice  de  la  foi.  Elle  seule  eut  aussi 
la  puissance  de  la  préserver  de  ces  massacres,  de  ces 
guerres  religieuses,  qui  ensanglantèrent,  dans  le  courant 
du  même  siècle ,  les  États  voisins. 

Philippe  II  voyait  non  pas  une  réforme,  mais  une  révo- 
lution tout  entière  dans  le  succès  des  idées  et  des  dogmes 
luthériens;  il  sentait  son  trône  s'ébranler  avec  l'autel;  il 
comprenait  qu'une  insurrection  générale  des  peuples  était 
en  germe  dans  cette  innovation.  La  soif  de  l'autorité,  bien 
plus  que  l'amour  de  la  vérité,  animait  ces  modernes  apô- 
tres. L'ordre,  la  paix  et  les  lois,  étaient  menacés  par  les 
voix  qui  attaquaient  le  catholicisme.  Le  roi  assistait  de 
loin  aux  discordes  sanglantes  de  la  France;  il  enregistrait 
avec  horreur  les  cruautés  que  l'établissement  de  cette 
religion  nouvelle  inspirait  à  Elisabeth.  Si  l'on  ne  pouvait 
les  éviter,  ne  valait-il  pas  mieux  les  commettre  au  profit 
de  la  foi  que  de  les  subir  pour  prix  de  l'erreur?  Il  se  sou- 
venait des  inquiétudes  que  la  ligue  de  Smalkalde  avait  cau- 
sées à  l'empereur  son  père;  sa  victoire  à  Muhlberg,  rem- 
portée sur  l'électeur  de  Saxe  et  le  parti  protestant,  avait 
été  bientôt  suivie  de  la  convention  de  Passau ,  et  plus  tard 
enfin  de  la  paix  d'Augsbourg.  Ces  alternatives,  et  surtout 
ces  résultats,  lui  semblaient  un  échec  pour  l'honneur 
aussi  bien  que  pour  l'intégrité  de  la  foi  et  de  la  couronne. 

1  Watsoh,  Histoire  de  Philippe  //,  tome  I",  discours  préliminaire  y 
(>age  vt. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  15 

Philippe  II  remplaça  la  guerre  civile  par  des  supplices, 
les  champs  de  bataille  par  des  échafauds;  il  y  eut  à  cet 
échange  plus  de  transes  particulières,  mais  moins  de  per^ 
tnrbations  générales.  L'ordre  public  ne  fut  point  troublé; 
le  sang  répandu  ne  fut  pas  moins  considérable  peut-être 
que  celui  qu'il  aurait  fallu  verser  dans  les  combats,  mais 
il  fut  mieux  choisi.  Cette  comparaison  établie  laisse-t-elle 
le  roi  d'Espagne  aussi  cruel ,  aussi  odieux ,  aussi  coupable 
en  ce  point  que  le  prétend  l'histoire,  et  que  nous  en  con- 
viendrions avec  elle  si  nous  ne  considérions  que  l'Inquisi- 
tion en  elle-même,  abstraction  faite  des  maux  qu'elle 
prévint  et  de  ceux  qu'elle  remplaça? 

Philippe  II  ne  crut  point  appeler  le  glaive  et  les  cala- 
mités sur  l'Espagne  en  y  introduisant  l'Inquisition;  il 
pensa  choisir  le  moindre  des  maux  nécessaires,  et  comme 
David,  qui  ne  pouvait  éviter  tous  les  fléaux  annoncés  à 
Jérusalem,  il  prit  celui  d'entre  eux  qui  lui  parut  le  moins 
éprouver  ses  peuples.  Nous  n'entendons  point  faire  ici 
l'apologie  de  cette  institution  sanglante,  mais  seulement 
soulager  un  peu  la  mémoire  de  Philippe  II  des  rigueurs 
auxquelles  il  participa,  et  rappeler  que  dans  la  condamna- 
tion méritée  par  les  hommes  et  par  leurs  actes,  il  faut  tenir 
compte  des  passions  des  partis,  de  l'esprit  du  siècle, 
des  périls  de  l'époque.  Les  mesures  extrêmes  sont  souvent 
une  nécessité  des  temps,  et  les  excès  qui  les  amènent, 
et  qu'elles  châtient,  ne  font  jamais  l'éloge,  mais  sont  tou- 
jours l'excuse  de  leur  violence. 

II  faut  encore  rendre  à  Philippe  II  la  justice  que  l'Inqui- 
sition, cette  déplorable  cause  des  troubles  et  des  malheurs 
de  la  Belgique,  n'y  fut  point  introduite  par  ses  ordres, 
bien  que,  pendant  quelque  temps,  elle  se  soit  exercée  en 


16  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

son  nom  et  à  son  profit  :  elle  avait  devancé  son  règne  '. 
Le  roi  lui-même  s'excuse  du  surcroît  de  rigueurs  dont  ou 
lui  prêtait  l'intention.  Le  6  mai  1566,  il  écrivait  à  Mar- 
guerite de  Parme,  sa  sœur  naturelle,  gouvernante  des 
Pays-Bas.  Il  lui  mandait,  entre  autres  choses  :  «  Quand  à 
la  nouvelle  té  que  aucuns  sèment  que  j'avois  voulu  intro- 
duire au  regard  de  l'Inquisition,  je  vous  ai  déjà  par 
plusieurs  fois  écrit,  et  dit  aux  députés  d'État  et  villes 
particulières ,  qui  sont  été  par  deçà ,  que  je  n'y  ai  jamais 
pensé,  et  en  pouvez  bien  assurer  un  chacun9.  » 

En  la  même  année  de  nombreux  évêcbés  furent  établis 
en  Belgique.  Par  la  mission  et  l'autorité  données  aux  pré- 
lats qui  les  occupaient,  ils  formèrent  bien  une  sorte  d'In- 
quisition nouvelle  *,  mais  plus  douce  cependant  que  celle 
qu'ils  remplaçaient.  Le  nom  d'inquisition,  le  rôle  d'inqui- 
siteur, furent  effacés  et  retranchés. 

Philippe  II,  donnant  cette  forme  moins  sévère  à  la 
protection  qu'il  ne  cessait  cependant  pas  d'accorder  au 
catholicisme ,  se  félicitait  d'avoir  détruit  ce  tribunal  dans 
les  Pays-Bas,  et  il  mandait  à  Marguerite  de  Parme  : 
«  Après  longue  et  mûre  délibération,  j'ai  voulu  accom- 
moder ceci,  et  est  ma  résolution  que,  étant  l'exercice  de 
la  juridiction  épiscopale  établie  comme  de  droit  appar- 
tient, je  suis  content  que  ladite  inquisition  cesse  \  » 

Philippe  II  mit  toujours  son  autorité  royale  au  service 
de  la  religion,  mais  trop  souvent  il  appela  la  religion  à 
l'aide  de  ses  intérêts.  Il  confondit  ensemble  ces  deux 


1  Strada,  De  bello  Delgico.  Roma,  4687,  page  253. 

2  Mémoire  pour  l'histoire  de  Flandres-  Amsterdam,  4729,  page  248. 

3  Strada,  De  bello  Belgico.  Roma,  4687,  page  258. 

4  Mémoire  pour  l'histoire  de  Flandres,  tome  II,  page  369. 


ME  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  17 

causes,  qui,  tout  en  s'appûyant  l'une  sur  l'autre,  doivent 
demeurer  distinctes.  «  C'est  chose  importante  qui  peut 
porter  grand  préjudice  à  mes  affaires  et  à  notre  sainte  foi 
catholique,  »  disait-il  dans  une  de  ses  dépêches.  Et  plus 
tard,  en  4579,  lorsque  le  prince  d'Orange,  qu'il  avait 
proscrit,  fut  assassiné  par  Gérard,  mêlant  toujours,  au 
détriment  de  l'Église,  sa  cause  sacrée  avec  celle  de  la 
politique  :  «  Si  ce  coup  eût  été  porté  il  y  a  deux  ans , 
s'écriait -il,  la  religion  catholique  et  moi  y  aurions 
gagné1.  » 

Philippe  II  gouverna  la  foi  comme  ses  intérêts;  il  iden- 
tifia les  progrès  de  sa  puissance  avec  les  progrès  de  la 
religion;  il  les  aida  des  mêmes  moyens,  souvent  barbares, 
et  malgré  le  désaveu  que  lui  donnait  le  véritable  esprit  du 
catholicisme ,  il  lui  imposa  sa  protection  dans  la  mesure 
et  selon  la  forme  que  lui  suggérait  son  esprit  personnel. 
Cest  ainsi  que  l'Inquisition,  abandonnée  en  Belgique 
ii près  trop  d'exécutions  et  de  troubles,  repoussée  à  Naples 
et  en  Sicile,  fut  en  Espagne  une  de  ses  armes  les  plus 
redoutables. 

En  étudiant  l'usage  qu'il  en  fit,  il  devient  évident,  à 
nos  yeux  du  moins,  que  cette  institution,  loin  de  résul- 
ter d'une  usurpation  du  pouvoir  spirituel  sur  le  pouvoir 
temporel,  constituait  un  tribunal  royal,  muni  d'armes 
religieuses,  et  que  les  inquisiteurs  ne  furent  que  des  fonc- 
tionnaires royaux,  auxquels  ne  pouvaient  échapper  ni 
princes  de  l'Église  ni  princes  du  sang,  quelque  garantis 
qu'ils  fussent  d'ailleurs  par  les  lois  et  par  leur  grandeur  *. 

Il  n'est  point  dans  notre  plan  de  traiter  ici  ces  graves 

1  Correspondant,  n°  du  25  avril  185?. 

2  L.  Rancke,  Histoire  des  Osmanlis  et  de  la  monarchie  espagnole,  p.  2o3 

2 


18  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

questions;  nous  les  touchons* seulement,  parce  qu'elles 
appartiennent  au  règne  de  Philippe  II ,  qu'elles  révèlent 
son  caractère,  et  que  le  prince  auquel  fut  unie  Elisabeth 
de  Valois,  les  hommes  et  les  choses  au  milieu  desquels 
elle  vécut,  les  événements  qui  précédèrent  ou  suivirent 
son  mariage,  sont  liés  en  quelque  sorte  au  trop  court 
passage  de  cette  princesse  sur  le  trône  d'Espagne. 


CHAPITRE  TROISIÈME. 

AMBITION    ET    PUISSANCE    DE    PHILIPPE    II. 

L'empereur  Charles-Quint  n'avait  pas  attendu  la  mort 
pour  renoncer  à  la  vie.  Voulant  se  reposer  du  monde  et 
se  soulager  des  grandeurs  avant  le  jour  de  l'éternité,  il 
avait  remis  ses  royaumes  et  ses  affaires  entre  les  mains 
de  l'infant  don  Philippe.  Craignant  que  le  poids  subit  de 
tant  de  couronnes  qu'il  possédait,  ou  par  le  droit  de  sa 
naissance  ou  par  le  succès  de  sa  politique ,  n'écrasât  le 
prince  son  fils ,  il  ne  les  lui  avait  transmises  que  succes- 
sivement. 

En  4554,  il  adiqua  en  sa  faveur  les  royaumes  de 
Naples  et  de  Sicile,  afin  que  son  mariage  avec  Marie 
d'Angleterre  se  fit  avec  plus  de  majesté. 

En  4  555 ,  il  se  dépouilla  solennellement  des  États  hé- 
réditaires de  Flandre  et  de  Bourgogne  et  de  la  grande 
maîtrise  de  l'ordre  de  la  Toison  d'or;  il  ajouta  cette 
puissance  et  ces  honneurs  à  ceux  que  le  roi  don  Philippe 
tenait  déjà  de  ses  bienfaits. 

En  1556,  l'empereur  se  déchargea  sur  son  fils  des 
soins  de  la  monarchie  espagnole,  et  cette  nouvelle  éléva- 
tion donna  au  roi  de  Naples  le  titre  plus  éminent  encore 
de  roi  d'Espagne  sous  le  nom  de  Philippe  II. 

Ce  fut  en  cette  circonstance  que  celui-ci  montra ,  par 
son  langage,  une  habileté  et  une  sagacité  peu  communes. 
«  Votre  Majesté  Impériale,  dit- il  à  l'empereur  Charles- 
Quint  en  recevant  la  couronne  d'Espagne,  me  charge 
d'un  pesant  fardeau.  Je  ne  me  sens  point  capable  de 
suivre  les  grands  exemples  qu'elle  m'a  donnés  ni  de  rem- 

t. 


20  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

plir  le  grand  vide  qu'elle  laisse;  je  n'accepterais  point 
cette  démission,  si  je  n'étais  persuadé  qu'elle  aidera  à 
prolonger  la  vie  de  Votre  Majesté  impériale ,  dont  au  reste 
je  tâcherai  d'imiter  les  vertus  en  partie,  l'homme  le  plus 
accompli  étant  dans  l'impossibilité  de  les  pouvoir  retracer 
toutes.  » 

Enfin ,  en  4558,  Charles-Quint,  voulant  compléter  le 
sacrifice  mystérieux  qui  devait  couronner  son  repos,  et 
le  conduire  à  son  dernier  terme  avec  le  calme  de  la  con- 
science et  dans  le  recueillement  de  la  solitude,  fit  re- 
mettre aux  électeurs  par  Guillaume,  prince  d'Orange, 
sa  renonciation  à  l'empire  et  les  insignes  de  sa  dignité 
impériale. 

Ferdinand  d'Autriche,  frère  de  Charles-Quint,  déjà  roi 
des  Romains,  de  Bohême  et  de  Hongrie,  fut,  le  4 8  mars, 
élu  empereur.  Six  mois  plus  tard,  le  24  septembre  4558, 
la  mort  justifiait  la  prévoyance  de  Charles-Quint.  Ce 
prince,  âgé  de  cinquante-huit  ans  seulement,  passait 
dans  l'autre  monde,  et  arrivait  sans  doute,  selon  l'espoir 
de  sa  foi,  à  la  possession  de  royaumes  inconnus,  plus 
immenses  et  plus  riches  que  ceux  qu'il  avait  réunis  sous 
son  sceptre. 

Mais  l'ambition  de  Philippe  II  surpassait  encore  sa 
puissance  et  ses  trésors.  Veuf  en  4545  de  la  princesse 
dona  Maria  de  Portugal,  il  monta  en  4554  sur  le  trône 
d'Angleterre  aux  côtés  de  Marie,  fille  de  Henri  VIH,  sans 
s'effrayer  des  onze  ans  que  cette  princesse  avait  de  plus 
que  lui.  Il  avait  partagé  son  titre,  mais  non  pas  son  auto- 
rité, faible  compensation  à  la  disproportion  des  âges. 
Déchu  par  un  second  veuvage  des  honneurs  qu'il  tenait 
d'elle  *  après  avoir  eu  Elisabeth  d'Angleterre  pour  belle- 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  21 

sœur,  après  l'avoir  désirée  pour  femme,  il  avait,  à  deux 
reprises  différentes,  et  sous  prétexte  de  zèle  pour  les  inté- 
rêts de  la  religion,  déclaré  la  guerre  à  cette  grande  reine, 
au  préjudice  de  ses  flottes  et  de  ses  armées. 

Il  est  permis  de  penser  que  le  soin  de  sa  grandeur, 
plus  que  l'ardeur  de  sa  foi,  avait  inspiré  cette  folle  et 
gigantesque  entreprise;  il  n'en  retira  point  le  fruit  qu'il 
s'en  était  promis.  On  sait  quel  fut ,  en  4  588 ,  le  sort  de 
l'invincible  Armada  et  celui  de  la  seconde  expédition, 
par  laquelle  il  se  flattait  de  réparer  les  désastres  de  la 
première.  Couvrant  alors  son  dépit  du  voile  de  la  rési- 
gnation, il  répondit  aux  messagers  qui  lui  annonçaient 
sa  défaite  :  «  J'avais  envoyé  combattre  les  Anglais,  et 
non  pas  les  tempêtes.  Que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite.  » 
II  se  flattait  par  là  de  dissimuler  qu'aux  tourmentes  et  au 
naufrage  s'était  jointe  l'habileté  de  l'amiral  Drake,  qui, 
à  la  tête  des  escadres  anglaise  et  hollandaise,  avait 
achevé  l'œuvre  de  la  mer  et  des  vents.  Continuant  cette 
feinte  et  cet  oubli,  il  écrivait  au  saint-père  :  «  Je  remercie 
l'arbitre  suprême  des  empires,  qui  m'a  donné  le  pouvoir 
de  réparer  aisément  un  malheur,  que  mes  ennemis  ne 
doivent  attribuer  qu'aux  éléments  qui  ont  combattu  pour 
eux.  »  Enfin,  pour  que  rien  ne  manquât  au  caractère  pure- 
ment providentiel  qu'il  voulait  donner  à  la  déroute  de  sa 
flotte,  pour  que  son  désastre  ne  parût  pas  complet,  il 
remplaçait  aux  pieds  des  autels  les  cris  de  la  détresse  par 
les  chants  de  la  reconnaissance,  et  il  mandait  aux  évêques 
de  son  royaume  de  remercier  Dieu  avec  lui  et  avec  ses 
peuples  d'avoir  sauvé  quelques  débris  de  son  armée. 

Non -seulement  Philippe  II  régnait  sur  l'Espagne, 
Naples  et  la  Sicile,  non -seulement  il  était  souverain  de 


22  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Milan,  de  la  Bourgogne  et  des  Pays-Bas,  mais  il  réunis- 
sait encore  les  immenses  possessions  du  nouveau  monde, 
il  tenait  Tunis,  Oran,  les  Canaries,  les  Philippines,  les 
Moluques,  les  îles  de  la  Sonde  soumises  à  son  autorité  '. 
Ses  richesses,  lors  de  son  avènement  au  trône,  surpas- 
saient les  richesses  réunies  de  tous  les  princes  de  l'Eu- 
rope, ses  troupes  avaient  plus  de  force  dans  leur  nombre 
et  dans  leur  discipline,  plus  de  gloire  et  d'émulation  dans 
le  souvenir  de  leurs  victoires,  plus  de  chances  de  succès 
par  l'expérience  de  leurs  chefs  et  par  leur  humeur  belli- 
queuse qu'aucune  autre  armée  de  l'univers. 

Guerrier  et  victorieux  par  l'intrépidité  et  par  l'habileté 
de  ses  généraux,  bien  plus  que  par  son  concours  person- 
nel, Philippe  II  aspirait  à  l'extension  de  sa  domination. 

Cette  ambition,  qui  s'exerçait  d'une  façon  immédiate 
et  souveraine  sur  les  nombreux  pays  soumis  à  son  sceptre 
dans  tous  les  climats  de  l'univers,  s'essayait  encore  habi- 
lement dans  les  royaumes  étrangers  à  son  autorité;  son 
influence  s'y  faisait  sentir,  et  sa  politique  pénétrait  dans 
le  secret  de  leurs  conseils.  Ses  ambassadeurs  n'étaient 
souvent  que  de  nobles  espions,  et  les  mémoires  qu'ils 
envoyaient  à  leur  maître  ressemblaient  à  de  vrais  rap- 
ports de  police;  le  roi  Catholique  ne  dédaignait  pas  de 
prendre  lui-même  connaissance  des  plus  minutieux  dé- 
tails, et  de  tracer  de  sa  main,  ou  tout  au  moins  de  dicter 
de  sa  bouche ,  les  ordres  qui  devaient  diriger  ses  repré- 
sentants. 

Don  Francis  d'Alava  fut  en  France  l'un  des  instruments 
les  plus  dévoués  de  cette  politique  insidieuse.  Catherine 
de  Médicis  se  plaint  souvent,  dans  sa  correspondance, 

1  Watson,  Histoire  de  Philippe  II,  tom.  I,  page  VI. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  23 

de  sa  rudesse  et  de  ses  pièges;  et  l'ambassadeur  du  roi 
Très -Chrétien  rend  témoignage  à  la  satisfaction  que  le 
roi  Catholique  éprouvait  de  ses  délations  et  de  ses 
services. 

«  Il  fait  rage  tous  les  jours,  disait-il,  pour  découvrir 
grandes  pratiques  et  menées  du  costé  de  delà,  et  il  satis- 
fait à  merveille  le  roy  son  maître,  de  la  grande  notice  et 
clarté  qu'il  lui  donne  journellement  des  choses  secrètes 
et  intelligences  qui  passent  au  lieu  où  il  est,  et  est  telle 
sa  diligence,  qu'il  laisse  à  part  le  devoir  qu'il  faict  de 
s'acquitter  de  son  office  d'ambassadeur;  il  a  particulier 
soin  de  faire  maints  autres  sacrifices  qui  contentent  le 
plus  du  monde  son  dict  maître  '.  »  Parfois  ces  sollicitudes 
et  ces  fatigues  d'espion  étaient  si  grandes,  que  le  roi  dai- 
gnait plaindre  son  serviteur  «  du  grand  travail  qu'il  se 
donnoit  pour  le  tenir  adverti  de  heure  en  heure  de  tout  ce 
qui  se  fait  et  dit  en  France;  il  lui  promettoit  de  lui  don- 
ner quelque  repos  à  l'advenir,  en  lui  accordant  une  place 
d'honneur  à  ses  côtés  *•  » 

Ne  bornant  pas  son  activité  à  de  tels  services,  don 
Francis  d'Alava  s'appliquait  encore  à  d'autres  soins,  qu'il 
semblerait  permis  de  considérer  comme  industries  peu 
légitimes. 

«  Il  envoyé  maintenant  au  roy  son  maître,  continue 
l'ambassadeur  français,  un  os  du  bras  de  saint  Laurent 
qu'il  a  trouvé  moyen  de  retirer  d'un  certain  monastère 
de  votre  royaume,  dont  il  faict  grand  cas  pour  ce  qu'il 
sembloit  impossible  de  le  pouvoir  avoir,  de  laquelle  re- 
lique ceste  Majesté  est  infiniment  bien  aise,  afin  de  la 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^,  it°  234,  folio  908. 
*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  n°  370,  folio  4460. 


24  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

mettre  à  son  église  cTEscurial,  qu'il  a  dédiée  au  dict 
sainct ! .  » 

Telle  fut  constamment  la  politique  de  Philippe  II ,  et 
tels  étaient  les  hommes  qu'il  choisissait  pour  assurer  son 
succès. 

Pour  le  compléter,  il  environnait  ses  résolutions  d'un 
mystère  profond  et  d'une  incertitude  apparente ,  en  sorte 
que  les  plus  fins  diplomates  ne  pouvaient  rien  pénétrer  de 
ses  projets,  «  II  est  si  secret  en  ses  conseils,  et  si  tardif 
en  sa  dite  détermination,  qu'il  est  comme  impossible  de 
sçavoir  ses  entreprises2.  »  Cette  double  tactique,  plus 
habile  que  loyale ,  servait  presque  toujours  avec  succès 
les  intérêts  du  roi  d'Espagne. 

En  4580,  son  ambition  reçut  une  satisfaction  mémo- 
rable par  la  mort  du  cardinal  Henri,  roi  de  Portugal  et 
des  Algarves;  ce  prince  et  prélat  était  oncle  de  Marie  de 
Portugal,  première  femme  de  Philippe  H;  il  était  frère 
d'Isabelle  de  Portugal,  femme  de  Charles-Quint  et  mère 
du  roi  d'Espagne.  C'était  à  ce  titre  tout  personnel  quo 
Philippe  se  portait  pour  son  héritier;  il  avait  pour  con- 
currents le  duc  de  Savoie,  le  prince  de  Parme  et  Cathe- 
rine de  Portugal,  duchesse  de  Bragance,  tous  issus  des 
rois  de  Portugal.  Les  droits  de  cette  dernière  princesse 
étaient  si  sensibles  et  si  réels,  que  le  roi  Philippe  II, 
voulant  les  confondre  avec  les  siens,  lui  offrit,  durant  un 
de  ses  veuvages,  de  la  faire  asseoir  avec  lui  sur  le  trône 
d'Espagne 8.  Mais  elle  refusa  généreusement  cette  alliance, 
qui  cachait  une  abdication  de  ses  droits;  elle  voulut  les 

i  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^,  folio  1435,  n°  363. 
2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^f1,  folio  J435,  n°  363. 
:l  P.  Anselme,  Hhtoire  générale  de  la  maison  de  France ,  tome  I. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  25 

conserver  intacts  aux  fils  de  sa  première  union.  Le  ciel 
bénit  ce  dévouement  maternel;  en  4640  les  descendants 
de  cette  princesse  rentrèrent  dans  leurs  droits  légitimes 
en  la  personne  de  Jean  IV,  dit  le  Fortuné.  Enfin  la  plus 
curieuse,  mais  non  pas  la  plus  redoutable  des  prétentions 
rivales,  était  celle  de  Catherine  de  Médicis,  reine  douai- 
rière de  France,  belle-mère  de  Philippe  II.  Expérimentée 
dans  les  études  rétrospectives,  familière  avec  les  préten- 
tions exorbitantes  et  coutumière  du  succès  en  pareilles 
disputes,  cette  princesse  avait  déjà,  en  Tannée  1554, 
dépouillé  les  évoques  de  Clermont  de  la  seigneurie  de 
cette  ville,  qu'ils  possédaient  depuis  1202,  époque  à 
laquelle  elle  faisait  remonter  la  lésion  du  droit  de  ses 
aïeux1.  Par  des  titres  à  peu  près  semblables,  et  dont 
l'antiquité  était  tout  aussi  séculaire,  elle  se  mit  sur  les 
rangs  des  prétendants  à  la  couronne,  comme  issue  d'Al- 
phonse III,  roi  de  Portugal,  vivant  en  1210,  et  de 
Mahaud,  comtesse  de  Boulogne.  Il  ne  fallait  ni  armée  ni 
bataille  pour  écarter  cette  rivale  peu  légitime  et  peu  dan- 
gereuse. La  plume  et  des  juges  en  firent  justice,  et  le 
doute  de  la  filiation  que  Catherine  prétendait  établir, 
l'incertitude  des  enfants  contestés  qu'elle  voulait  attribuer 
à  cette  reine  répudiée  ne  furent  pas  même  éclaircis  en 
présence  de  la  prescription  qui  suffisait  pour  l'exclure.  Le 
roi  d'Espagne,  du  reste,  affichait  sur  la  couronne  de 
France  des  prétentions  non  moins  futiles  que  celles  qu'ex- 
primait sur  le  trône  de  Portugal  Catherine  de  Médicis;  du 
vivant  de  cette  princesse ,  pendant  le  règne  des  rois  ses 
fils ,  il  disait  dans  ses  rêves  de  démembrement  et  de  con- 

1  Chabrol,  Coutume  d' Auvergne;  —  Mémoires  de  Jehan  de  Veinyes.  — 
Piganioles  de  la  Force,  Xjuvelle  description  de  la  France. 


26  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

quête  :  «  Ma  bonne  ville  de  Paris,  ma  bonne  ville  d'Or- 
léans1. »  Les  prétentions  de  Philippe  II  au  trône  de 
Portugal  étaient  plus  sérieuses  et  mieux  fondées  que  ces 
dernières;  elles  furent  surtout  plus  heureuses,  malgré 
l'appui  que  don  Antoine,  fils  naturel  de  Louis  de  Portu- 
gal, rencontra  dans  le  roi  Henri  III.  Malgré  les  sympa- 
thies qu'il  obtint  du  roi  Henri  IV,  malgré  le  concours  que 
lui  prêta  Elisabeth,  reine  d'Angleterre,  en  trois  semaines 
le  duc  d'Albe,  ce  général  presque  toujours  vainqueur, 
réduisit  le  royaume  de  Portugal  sous  la  domination  du 
roi  Catholique.  Ce  fut  en  1640  seulement  que  Jean  IV, 
arrière-petit-fils  de  Jean  de  Portugal ,  enleva  ces  États  au 
roi  Philippe  IV. 

Ces  faits,  étrangers  à  la  reine  Elisabeth  de  Valois, 
antérieurs  ou  postérieurs  à  son  existence,  ne  lui  sont 
point  indifférents;  ils  peignent  le  roi  son  époux,  et  mon- 
trent sommairement  la  marche  de  son  ambition  et  le 
progrès  de  sa  puissance. 

1  Michaud,  Biographie  universelle,  tome  LIV,  page  453. 


CHAPITRE  QUATRIÈME. 

PORTRAIT  DU  ROI  PHILIPPE  II. 

Le  fils  de  Charles-Quint  n'avait  point  été  comblé  des 
dons  de  la  beauté  comme  il  le  fut  de  ceux  de  la  puissance 
et  de  la  fortune. 

Ses  traits  rappelaient  ceux  de  l'empereur  son  père. 
Plus  frêle,  plus  petit  et  plus  faible  que  lui,  il  avait  ré- 
sumé toute  sa  force  dans  sa  volonté  et  sa  principale  gran- 
deur dans  son  intelligence.  La  pâleur  et  presque  la  livi- 
dité de  son  teint  l'accusaient  des  désordres  de  sa  première 
jeunesse ,  et  lui  annonçaient  les  nombreuses  souffrances 
qui  le  conduisirent  au  tombeau.  Sa  vieillesse  fut  pleine 
de  douleurs,  mais  aussi  pleine  de  patience,  et  l'un  des 
plus  beaux  effets  de  sa  religion  fut  la  résignation  avec 
laquelle  il  supporta  ses  maux,  le  sang-froid  avec  lequel 
il  attendit  la  mort. 

L'habileté,  l'application,  la  prudence,  furent  les  traits 
précoces  et  constants  de  son  caractère ,  bien  que  sa  fierté 
naturelle  l'ait  écarté  quelquefois  des  règles  qu'elles  au- 
raient dû  lui  poser.  La  dissimulation  préparait  les  plus 
grands  actes  de  son  gouvernement;  le  mystère  accompa- 
gnait la  marche  de  ses  projets,  protégeait  du  moins  leur 
début;  c'était  à  son  école  et  d'après  son  étude  qu'Antonio 
Pérès  avait  appris  à  connaître  les  cours,  et  qu'il  disait 
des  souverains  :  «  Finis  principum  abyssus  multa ,  *>  les 
desseins  des  princes  sont  de  profonds  abîmes  '.  Il  savait 
au  besoin  prodiguer  ses  richesses  pour  assurer  et  acheter 

1  M.  Mignet,  Antonio  Pérès  et  Philippe  II,  page  368. 


28  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

les  succès  de  sa  politique.  Antonio  Pérès  écrivait  encore 
de  son  roi,  devenu  son  persécuteur  : 

«  Quel  est  le  royaume  où  ce  perturbateur  de  la  nature 
n'ait  semé  les  richesses  pour  ébranler  les  fondations  de  la 
terre  et  la  foi  des  hommes  !  ?  » 

Commandant  à  des  nations  aussi  diverses  entre  elles 
par  l'humeur  que  par  le  langage,  il  ne  sut  pas  se  faire  à 
leurs  mœurs,  se  plier  à  leurs  habitudes  et  à  leurs  instincts. 

Il  ne  prit  point  les  soins  qui  obtiennent  la  soumission 
par  l'amour;  il  crut  que  son  droit  à  l'obéissance  des  peu- 
ples venait  uniquement  de  sa  naissance,  et  que  son  art 
de  régner  en  était  toute  la  force  :  parfois  le  succès  trompa 
son  attente. 

Charles-Quint,  son  père,  né  à  Gand  en  1500,  élevé 
dans  les  Pays-Bas ,  avait  conçu  pour  ces  belles  provinces 
une  prédilection  toute  particulière,  et  la  leur  avait  témoi- 
gnée :  ses  autres  royaumes  en  avaient  été  jaloux. 

Philippe  II ,  né  vingt-sept  ans  plus  tard  à  Valladolid , 
élevé  en  Espagne,  donna  ses  préférences  à  ces  contrées, 
et  il  n'usa  point  envers  ses  peuples  du  nord  de  cette  con- 
descendance qui  seule  pouvait  les  attacher  à  lui5.  Charles- 
Quint  parlait  presque  toutes  les  langues  de  l'Europe,  et 
la  royale  familiarité  que  facilitait  cette  connaissance  con- 
tribuait puissamment  à  sa  popularité.  Dans  sa  conversa- 
lion,  dans  ses  mœurs,  dans  ses  habillements  eux-mêmes, 
il  était  Allemand  avec  les  Allemands,  Italien  avec  les 
Italiens,  Espagnol  avec  les  Espagnols,  tout  autant  qu'il 
se  montrait  Belge  lorsqu'il  était  dans  sa  chère  Belgique  \ 

1  M.  Mignct,  Antonio  Pérès  et  Philippe  //,  page  368. 

2  Watson ,  Histoire  (le  Philippe  il. 
:J  Straihi.  A»  belh  fchjka,  page  92. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  29 

D'un  abord  facile  et  d'un  entretien  agréable,  il  oubliait 
volontiers  sa  majesté,  sûr  qu'autour  de  lui  on  s'en  sou* 
viendrait  et  on  la  respecterait  toujours. 

Philippe  H,  orgueilleux  de  la  richesse  et  de  l'harmonie 
de  la  langue  espagnole ,  dédaigna  toute  autre  expression 
de  la  pensée;  son  ignorance  à  cet  égard  venant  en  aide  à 
son  caractère  taciturne,  et  s'ajoutant  par  surcroit  à  ses 
habitudes  solitaires,  elle  le  rendit  inaccessible  à  ceux  de 
ses  sujets  qui  n'avaient  pas  l'Espagne  pour  patrie;  il  ne 
changea  rien  aux  usages  ni  aux  vêtements  qu'il  avait 
empruntés  à  ce  pays;  il  parut  attendre  le  respect  et  la 
soumission  des  peuples,  non  d'une  affabilité  qu'il  dédai- 
gnait, mais  du  mystère  dont  il  s'enveloppait  en  quelque 
sorte  \  II  n'eut  d'estime  et  d'égards  que  pour  la  nation 
espagnole. 

Charles-Quint,  lorsque  les  princes  de  l'empire  lui  fai- 
saient cortège,  se  retournait  vers  eux  aux  portes  du  pa- 
lais, les  saluait,  et  les  congédiait  avec  une  bienveillance 
extrême;  il  s'estimait  seulement  le  premier  d'entre  eux. 
Quand  Philippe  II  recevait  des  mêmes  personnages  les 
mêmes  honneurs,  il  n'accordait  ni  la  main  ni  un  sourire 
à  ceux  qui  les  lui  avaient  rendus;  sans  regarder  ni  re- 
mercier personne,  il  pénétrait  dans  ses  appartements8. 
Croyait-il  follement  sa  nature  différente  de  la  leur,  parce 
qu'il  sentait  justement  que  son  titre  était  le  plus  élevé 
de  tous? 

Charles-Quint  avait  aimé  et  fait  la  guerre,  il  en  avait 
bravé  les  dangers;  il  avait  recueilli  les  lauriers  de  la 


1  Watt  on ,  Hi$toire  de  Philippe  II,  tome  Ier,  page  74  ;  Strada ,  etc. 

2  L.  Ranke,  Les  (kmanlîs  et  la  monarchie  espagnol,  page  1Î3. 


30  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

victoire.  Philippe  II  voulut  aussi  de  la  gloire,  mais  il  la 
chercha  pour  son  règne  plus  que  pour  sa  personne.  Des 
conquêtes  de  Ferdinand  le  Catholique,  son  bisaïeul,  il 
louait  et  prisait  surtout  celles  qu'il  avait  faites  au  loin  par 
le  hardi  concours  de  ses  généraux;  il  approuvait  ceux  de 
ses  courtisans  qui  prétendaient  que  les  armées  de  son 
père  avaient  été  plus  heureuses  sous  le  commandement 
du  marquis  de  Pescaire  et  sous  celui  de  Charles  de  Lan- 
noy  que  sous  les  ordres  de  l'empereur  lui-même !.  Ambi- 
tieux autant  que  l'avait  été  Charles  V,  il  aurait  volontiers 
troublé  l'univers  pour  sa  satisfaction;  et  cette  passion, 
souvent  servie  par  des  moyens  coupables  et  terribles ,  le 
faisait  surnommer  Dœmonium  meridianum  %  le  démon  du 
Midi. 

La  présence  de  Philippe  il  au  siège  de  Saint-Quentin 
exigeant  qu'il  payât  de  sa  personne,  il  se  fit  armer  de 
pied  en  cap  au  jour  et  à  l'heure  de  l'assaut;  environné  de 
balles  et  étourdi  de  leurs  sifflements,  il  demanda,  dit-on, 
à  son  confesseur,  qui  se  tenait  près  de  lui,  ce  qu'il  pen- 
sait de  cette  musique.  «  Je  la  trouve  très-désagréable, 
répondit  celui-ci.  —  Moi  aussi,  répliqua  le  prince,  et  mon 
père  était  un  homme  bien  étrange  d'y  trouver  tant  de 
plaisir.  »  Saint-Quentin  fut  pris  cependant. 

Troublé  par  les  impressions  au  prix  desquelles  il  avait 
acheté  ce  succès ,  le  roi  fit  vœu  de  ne  plus  se  trouver  à 
aucune  bataille;  puis,  comme  la  religion  se  mêlait  à  cha- 
cun de  ses  actes,  que  Saint-Quentin  avait  été  pris  le  jour 
de  Saint-Laurent,  et  qu'il  avait  promis  au  ciel,  s'il  rem- 
portait la  victoire ,  de  lui  donner  un  témoignage  éclatant 

1  L.  Ranke,  Les  Osmanlis  et  la  monarchie  espagnole,  page  428* 

2  Don  Carlos  condamné  à  mort  par  son  père,  page  3100» 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  31 

de  sa  reconnaissance,  il  plaça  sous  l'invocation  du  glo- 
rieux patron  auquel  il  s'était  recommandé  le  monastère 
de  l'Escurial;  il  servit  de  demeure  à  des  moines  hiérony- 
mites  et  de  mausolée  à  son  père. 

Ce  monument  dut  à  sa  piété  sa  création  et  sa  splen- 
deur. Plus  tard,  un  voyageur,  visitant  ce  palais  et  ce 
monastère,  et  apprenant  de  son  conducteur  le  vœu  au- 
quel celui-ci  devait  son  origine,  dit,  après  en  avoir  ad- 
miré l'étendue  et  la  magnificence,  qu'il  fallait  que  ce  roi 
eût  bien  peur  lorsqu'il  fit  un  si  grand  vœu  *. 

L'empereur  Charles-Quint  partagea  son  existence  entre 
l'agitation  des  guerres  et  celle  des  voyages;  il  visitait 
sans  cesse  ses  royaumes.  Ceux  qu'il  avait  établis  gouver- 
neurs de  ses  États  recevaient  de  sa  bouche  les  conseils 
de  son  expérience  et  exécutaient  ses  ordres  intelligents. 
L'activité  dn  roi  Philippe  II  fut  celle  du  cabinet  et  des 
affaires.  Hormis  les  rares  exceptions  qui  signalèrent  le 
début  de  son  existence  et  de  son  règne ,  il  ne  prit  point 
une  part  directe  aux  guerres,  aux  négociations ,  ni  même 
aux  délibérations  de  son  conseil  d'État  V  Cette  inaction 
extérieure  n'entraînait  point  l'engourdissement  de  ses 
facultés  intellectuelles  et  n'impliquait  point  son  indiffé- 
rence pour  les  événements. 

Plus  que  son  père  peut-être,  et  malgré  cet  éloignement 
inné  et  systématique  à  la  fois  de  tout  contact  immédiat 
avec  les  hommes,  il  se  livrait  à  l'étude  qui  conduit  à  leur 
connaissance.  Ses  ministres  lui  vantant  un  jour  la  capa- 
cité d'un  personnage  dont  ils  voulaient  avancer  la  car- 
rière :  «  Mais  vous  ne  me  dites  rien ,  reprit  le  roi ,  de  ses 

1  Don  CarUm  condamné  à  mort  par  son  père,  page  304. 
*  L.  Ranke,  L'Espogne  et  les  Osmanli*. 


32  VIE  D'ELISABETH  DE  \AL01S. 

amourettes1.  »  Inférieur  à  Charles-Quint  par  le  mouve- 
ment et  le  goût  des  armes,  Philippe  II  le  surpassait  par 
le  travail.  Toutefois  son  apathie  naturelle  et  volontaire 
immobilisa  son  existence  pendant  les  trente-neuf  der- 
nières années  de  sa  vie.  Il  quitta  la  péninsule  pour  la 
dernière  fois  en  1554;  il  y  revint  en  1559,  après  cette 
glorieuse  paix  de  Cateau-Cambrésis ,  dont  qne  des  consé- 
quences fut  son  mariage  avec  Elisabeth  de  Yalois  ;  depuis 
lors,  jusqu'en  1598,  année  de  son  décès,  il  fit  sa  rési- 
dence au  château  de  Madrid.  «  C'est  là  qu'il  contracta 
l'habitude  d'un  calme  tout  à  fait  inébranlable  et  d'une 
gravité  poussée  à  l'extrême  *.  »  Malgré  tout  ce  qu'aurait 
dû  apporter  de  joies  à  sa  cour  et  communiquer  de  charmes 
à  son  humeur  la  jeune  et  charmante  princesse  qu'il  avait 
obtenue  pour  compagne,  il  ne  quitta  guère  la  ville  de 
Madrid,  dont  il  venait  de  faire  la  capitale  de  la  monarchie 
espagnole.  Seulement  il  faisait  quelques  promenades  à 
l'Escurial,  quelques  courses  à  Aranjuez;  nous  le  rencon- 
trons encore  dans  les  bois  à  Ségovie,  une  fois  à  Lisbonne, 
et  du  reste  toujours  chez  lui 3.  Ce  fut  cette  torpeur  phy- 
sique, si  éloignée  des  exemples  de  son  père,  si  contraire 
aux  goûts  de  son  fils  dom  Carlos,  qui  inspira  à  ce  mal- 
heureux prince  l'ironie  sanglante  que  ne  lui  pardonna 
jamais  l'implacable  Philippe  II.  «  Il  se  moquoit  de  son 
père  et  de  ses  oisivetés ,  si  bien  qu'il  fit  faire  un  jour  un 
livre  de  papier  blanc ,  et  par  moquerie  fit  mettre  en  la 
suscription  et  au  commencement  dudit  livre  :  Les  grands 
voyages  du  roi  don  Philippe,  et  au  dedans  il  y  avoit  le 

1  Louis  Cabrera. 

2  L.  Ranke,  L'Espagne  et  les  Osmanlis,  traduit  par  M.  Haiber,  p.  \¥ï. 

3  Louis  Cabrera. 


VTE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  33 

voyage  de  Madrid  au  Pardo  de  Ségovie,  du  Pardo  à  l'Es- 
curial,  de  l'Escurial  à  Aranjuès,  d'Aranjuès  à  l'Escurial, 
de  l'Escurial  au  Pardo,  du  Pardo  à  Madrid,  de  Madrid  à 
Aranjuès,  de  Aranjuès  à  Tolède,  de  Tolède  à  Valladolid, 
de  Valladolid  à  Burgos,  de  Burgos  à  Madrid ,  et  du  Pardo 
à  Aranjuès,  d'Aranjuès  à  l'Escurial ,  de  l'Escurial  à  Ma- 
drid et  de  là  aux  cortèsde  Mouzon ,  et  ainsi  de  feuillet  en 
feuillet  en  emplit  le  livre  par  telles  inscriptions  et  escri- 
tures  ridicules ,  se  moquant  ainsi  du  roi  son  père  et  de 
ses  voyages,  et  pounnenades  qu'il  faisoit  en  ses  maisons 
de  plaisance ,  ce  que  le  roi  sut  et  en  vit  le  livre  dont  il 
fat  fort  aigri  contre  lui !.  » 

Cependant,  aux  inconvénients  de  sa  nature,  de  son 
caractère ,  de  ses  habitudes,  Philippe  II  joignait  d'incon- 
testables et  d'éminentes  qualités;  il  pécha  par  leur  excès 
et  par  leur  déviation  non  moins  que  par  ses  défauts  réels. 
La  religion  fut  souvent,  il  est  vrai,  pour  sa  politique,  un 
masque,  un  instrument,  un  manteau;  ce  n'est  pourtant 
point  à  elle  qu'il  faut  attribuer  les  cruautés  et  les  crimes 
qu'il  commit  en  son  nom.  On  ne  peut  nier  que  sa  foi  ne 
fût  vraie ,  et  peut-être  pensa-fi-il  la  servir  par  les  échafauds 
et  par  les  bôchers  qu'il  dressa  pour  son  soutien. 

Il  s'était  bien  cru  auguste  et  sublime,  tandis  qu'il  n'était 
que  barbare  et  sanguinaire ,  en  assistant  à  Valladolid  à 
l'un  des  plus  impitoyables  auto-da-fé  de  son  règne,  pour* 
quoi  la  même  erreur  n'aurait-elle  pas  porté  sur  tous  ses 
actes  religieux?  et  pourquoi  voudrait-on  voir  dans  chacun 
d'eux  et  dans  ses  pratiques  une  hypocrisie  plutôt  qu'une 
illusion.  Tout  en  maudissant  la  forme  odieuse  de  son  zèle , 

1  Brantôme,  Vies  des  hommes  illustres  et  des  grands  capitaines  étran- 
gers. SaintrRéal,  Don  Carlos. 

3 


34  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

il  est  difficile  de  ne  pas  reconnaître  la  sincérité  de  sa  foi; 
il  en  donna  successivement  des  preuves  ou  puériles  ou 
terribles;  Ton  doit  noter  en  passant  que  si  trop  fréquem- 
ment il  renouvela  ces  dernières,  ce  fut  moins  par  cruauté 
de  caractère ,  que  parce  qu'il  les  croyait  seulement  et 
souverainement  efficaces.  Il  prit  le  rôle  de  colonne  de 
l'Église,  et  il  finit  par  croire  à  la  divinité  de  sa  mission; 
«  ses  sentiments  étroits  et  fanatiques,  bien  que  sincères, 
le  mirent  hors  d'état  d'être  le  réconciliateur  du  monde 
désuni  et  divisé1.  » 

Son  application  aux  affaires  fut  constante  et  son  apti- 
tude pour  chacune  d'elles  fut  extrême  ;  il  s'occupa  spé- 
cialement de  ses  finances,  ce  qui  n'empêcha  point  la 
dilapidation  des  trésors  de  l'Espagne.  Il  descendait  dans 
les  moindres  détails  de  l'instruction  publique,  de  l'admi- 
nistration des  diocèses,  de  la  conduite  des  simples  parti- 
culiers; il  redressait  souvent  sur  chacun  de  ces  sujets 
l'opinion  et  les  rapports  de  ses  ministres  et  des  agents 
auxquels  il  en  avait  confié  le  gouvernement  et  l'étude.  Il 
choisissait  avec  intelligence  les  confidents  de  sa  pensée  et 
les  auxiliaires  de  ses  volontés.  Puis,  dans  un  moment 
inattendu  et  sur  le  moindre  soupçon,  il  retirait  sa  con- 
fiance et  restreignait  sa  faveur. 

Il  expédia  lui-même  les  affaires  les  plus  critiques  de 
Flandres;  il  travaillait  en  voyage,  et  nul  monarque,  nul 
diplomate,  nul  ministre  de  son  temps  ne  connut  aussi 
bien  que  lui  son  époque. 

Tel  fut  le  grand  et  redoutable  prince  auquel,  le 
22  juin  1559,  les  destinées  d'Elisabeth  de  Valois  furent 
unies. 

1  L.  Ranke,  La  monarchie  espagnole  et  les  O&manlis,  page  434. 


CHAPITRE  CINQUIÈME. 

éducation  d'Elisabeth  de  valois  et  de  marie  stuart. —  lettres 
de  la  reine  d'Ecosse  a  la  princesse  sa  belle -sœur. 


On  ne  saurait  cependant  pas  abandonner  les  années  de 
l'enfance  d'Elisabeth  sans  rendre  à  Marie  Stuart  la  place 
et  la  part  qui  lui  reviennent  dans  ses  joies  passagères, 
dans  ses  études  sérieuses,  et  dans  ses  tendres  affections. 

Avant  de  devenir  sa  belle-sœur,  elle  fut  sa  compagne 
et  son  amie,  et  l'une  et  l'autre ,  sous  les  yeux  d'un  même 
maître,  travaillèrent  avec  une  tendre  émulation  à  déve- 
lopper les  germes  qu'elles  tenaient  du  ciel  et  du  sang 
dont  elles  étaient  issues. 

Les  maisons  de  Médicis  et  de  Lorraine,  auxquelles  les 
rattachaient  leurs  mères,  n'avaient  rien  altéré  dans  ce 
goût  des  arts  et  dans  cette  ardeur  intelligente  qu'elles 
tenaient  des  Valois  et  des  Stuarts. 

M.  de  Montaiglon  a  le  premier  publié  et  commenté  un 
délicieux  manuscrit  contenant  les  essais  de  ces  deux  prin- 
cesses; il  l'appelle  justement  une  véritable  perle  pour  la 
curiosité1. 

Il  se  compose  de  soixante-quatre  thèmes  en  forme  de 
lettres.  Deux  d'entre  elles  sont  tracées  par  le  précepteur 
de  Marie  Stuart;  toutes  les  autres,  écrites  par  la  reine 
d'Ecosse,  s'adressent  l'une  à  Calvin,  dont  le  disciple 
John  Knox  devait  être  un  jour  son  persécuteur,  deux  au 
Dauphin  de  France,  destiné  à  devenir  prochainement  son 

i  Latin  Thèmes  of  Mary  Stuart  queen  of  Scots,  edited  by  Anatole  de 
Montaiglon  ;  London ,  printed  for  the  Warton  club. 

3. 


36  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

mari,  quelques-unes  au  duc  de  Guise  son  oncle,  deux  en- 
core à  Claude  de  Valois,  sa  future  belle- sœur.  Mais  le 
plus  grand  nombre  de  ces  lettres  étaient  tracées  pour 
l'aimable  Elisabeth  de  Valois  :  c'est  par  là  seulement  que 
cette  correspondance  appartient  à  notre  sujet;  c'est  à 
cette  seule  partie  des  richesses  publiées  par  M.  de  Mont- 
aiglon  que  nous  ferons  quelques  emprunts.  Nous  ne  tou- 
cherons point  aux  fautes  et  aux  malheurs  de  cette  infor- 
tunée princesse;  son  amitié  d'enfance  et  de  toute  sa  vie 
pour  Elisabeth  suffit,  à  nos  yeux,  pour  la  rendre  intéres- 
sante. N'ayant  point  entrepris  sa  poétique  et  dramatique 
histoire,  nous  ne  sommes  point  tenu  au  récit  des  actes 
et  à  l'aveu  des  vérités  en  dehors  des  limites  circonscrites 
que  nous  nous  sommes  tracées  :  nombre  d'entre  eux  dé- 
couronneraient peut-être  cet  auguste  front  de  l'auréole 
que  l'infortune  et  le  martyre  posent  sur  la  tète  de  leurs 
victimes. 

Marie  Stuart  était  née,  le  8  décembre  1 542,  de  Jacques, 
roi  d'Ecosse ,  et  de  Marie  de  Lorraine ,  duchesse  douai- 
rière de  Longueville;  âgée  de  six  jours  seulement,  elle 
perdit  son  père  le  \  4  décembre,  et  le  22  décembre,  Jac- 
ques Hamilton,  comte  d'Arran,  le  plus  proche  héritier  de 
la  couronne,  était  donné  pour  régent  au  royaume  et  pour 
tuteur  à  la  jeune  reine,  malgré  les  oppositions  de  la  reine 
douairière  et  de  l'archevêque  de  Saint-André. 

Marie  Stuart  n'avait  pas  encore  sept  mois,  lorsqu'un 
traité  conclu  avec  Henri  VIII  la  promit  pour  femme  à 
Edouard,  fils  de  ce  prince,  et  garantit  qu'à  l'âge  de  dix- 
sept  ans  elle  serait  envoyée  en  Angleterre. 

Le  parlement  d'Ecosse  frappa  ce  traité  de  nullité,  et 
François  Iir  se  hâta  de  renouveler,  peu  de  jours  après,  les 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  37 

nombreuses  alliances  qui  depuis  huit  cents  ans  déjà ,  di- 
saient quelques  auteurs1,  qui  depuis  Robert  Ier  tout  au 
moins,  unissaient  la  France  à  l'Ecosse  *. 

En  4544,  les  armées  anglaises  envahirent  ce  royaume. 
Cette  guerre  et  cette  occupation,  rendues  plus  cruelles 
par  les  haines  religieuses  et  politiques,  devenues  presque 
sauvages  à  force  de  crimes,  et  par  l'assassinat  dont  l'ar- 
chevêque de  Saint-André  fut  victime,  durèrent  deux  an- 
nées, La  petite  reine  fut  contrainte  de  chercher  un  refuge 
dans  une  tle  du  lac  de  Montheith. 

Née  presque  dans  le  deuil,  nourrie  dans  la  guerre  et 
les  dangers,  sauvée  par  la  fuite,  Marie  Stuart  ne  devait 
pas  tarder  à  grandir  dans  l'exil. 

En  1547,  à  la  mort  de  Henri  VIII,  le  fils  de  ce  prince, 
devenu  Edouard  V,  monta  sur  le  trône  d'Angleterre,  et 
la  même  année ,  deux  mois  plus  tard ,  la  mort  de  Fran- 
çois V  appelait  à  la  couronne  le  Dauphin  son  fils,  sous  le 
nom  de  Henri  II. 

Le  duc  de  Sommerset,  déclaré  protecteur  du  royaume, 
s'efforça  de  s'emparer  par  la  force  de  la  jeune  reine 
d'Ecosse,  et  ses  tentatives  n'aboutirent  qu'à  une  victoire 
et  à  des  ravages  inutiles  dans  leurs  résultats.  La  diplo- 
matie qu'en  1548  il  substitua  à  la  violence  pour  obtenir 
la  princesse,  qu'il  n'avait  pas  pu  enlever,  échoua  devant 
l'opposition  du  peuple  et  des  lords  écossais. 

C'est  alors  que  pour  donner  à  Marie  Stuart  un  état 
digne  de  sa  naissance,  et  pour  assurer  à  l'Ecosse  la  paix 
qu'une  grande  et  forte  alliance  pouvait  seule  lui  procurer, 
les  trois  états  du  royaume,  réunis  à  Addington,  ratifièrent 

1  M.  Cheruel ,  Marie  Stuart  et  Catherine  de  Médicis ,  page  4 . 
*  Prince  Lahanoff,  Lettres  de  Marie  Stuart,  tome  I,  page  2. 


38  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

le  mariage  entre  Marie  Stuart  et  le  Dauphin,  fils  de 
Henri  II,  que  les  lords  écossais  avaient  proposé. 

Jacques  Hamilton,  comte  d'Arran,  régent  du  royaume, 
tuteur  de  Marie  Stuart,  cousin  de  cette  princesse,  fut 
créé  duc  de  Châtellerault  par  le  roi  de  France,  en  recon- 
naissance de  cette  négociation  bien  conduite. 

Il  eût  manqué  quelque  chose  à  la  prochaine  Dauphine, 
à  la  future  reine  de  France ,  si  son  éducation  n'avait  pas 
été  faite  dans  cette  cour,  qu'elle  devait  embellir,  et  sous 
l'inspiration  de  ces  mai  très  habiles  que  François  Ier  avait 
appelés  et  réunis  à  Paris. 

C'est  sous  les  yeux  de  Henri  II  que  devait  se  déve- 
lopper son  goût  pour  les  lettres.  Une  flotte  et  une  armée 
françaises  furent,  pour  ainsi  dire,  la  conquérir  en  Ecosse, 
où  la  rivalité  anglaise  la  disputait  à  la  France.  Elle  fut 
embarquée  sous  les  auspices  de  Montalembert  d'Essé, 
de  Villegagnon,  de  Dessoles  et  de  Brézé,  dont  le  courage 
et  les  talents  s'unirent  avec  succès  pour  cette  noble 
mission. 

Le  13  août  4548  Marie  Stuart  entrait  dans  le  port  de 
Brest,  et  conduite  à  Saint-Germain  en  Laye,  elle  était 
aussitôt  fiancée  au  jeune  Dauphin.    - 

Elle  avait  presque  six  ans;  le  jeune  prince,  qui  devint 
son  époux  en  1 558 ,  et  qui  monta  sur  le  trône  sous  le 
nom  de  François  II  en  1 559,  était  alors  âgé  de  quatre  ans 
seulement. 

C'est  à  dater  de  cette  époque  que  pendant  dix  années 
d'enfance  ou  de  première  jeunesse,  dix-huit  mois  de  ma- 
riage et  un  an  et  deux  mois  de  règne,  Marie  Stuart  ap- 
partient en  quelque  sorte  à  l'histoire  d'Elisabeth. 

Du  reste,  ce  séjour  de  la  reine  d'Ecosse  en  France  ne 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  39 

la  mêle  pas  à  de  bien  graves  événements;  quelquefois 
irrévérencieuse  envers  Catherine  de  Médicis,  sa  belle-mère, 
elle  excita  son  mécontentement  et  presque  sa  haine  :  elle 
avait  osé  la  traiter  de  fille  de  marchand x ,  ajoutant  à  cette 
injure  qu'elle  ne  serait  jamais  rien  autre  chose. 

Le  sentiment  qu'elle  provoqua  par  ces  imprudences,  et 
qu'elle  entretint  sans  doute  par  d'autres  colères,  mêlé 
aux  espérances  ambitieuses  que  les  Guise  avaient  fon- 
dées sur  elle,  furent  la  cause  de  son  départ  de  France. 
Mais  les  travaux  de  la  jeune  et  charmante  écolière  ont 
seuls  trait  à  l'histoire  que  nous  avons  entreprise;  ils  exci- 
taient l'émulation  d'Elisabeth  de  Valois;  ils  lui  étaient 
dédiés;  ils  semblent  accomplis  sous  les  auspices  d'un 
même  professeur;  enfin,  selon  l'opinion  de  l'érudit  com- 
mentateur des  lettres  de  Marie  Stuart8,  celles  en  bien 
grand  nombre  qu'elle  avait  adressées  à  Elisabeth,  et  qui 
lui  avaient  été  proposées  comme  matières  de  thèmes,  de- 
vaient ensuite  servir  de  version  à  cette  jeune  princesse  sa 
belle-sœur  et  son  amie.  Tels  sont  nos  droits  à  la  consé- 
cration d'un  tel  souvenir. 

Les  dates  de  ces  lettres  sont  rares,  et  cependant  en 
recueillant  le  petit  nombre  de  celles  qui  sont  données,  on 
voit  que  cette  occupation  employa  durant  sept  mois  la 
vie  des  jeunes  princesses,  de  juillet  1554  au  1er  janvier 
suivant \ 

La  naïveté  du  style  français,  et  quelquefois  l'imperfec- 
tion de  la  traduction  latine,  ne  laissent  point  de  doute 

1  M.  Cberuel,  Marie  Sluart  et  Catherine  de  Médicis,  page  46.  Lettres 
du  cardinal  Saint- Croix,  nonce  du  pape  en  France. 

*  Latin  Thème*  of  Marie  Stuart,  edited  by  Anatole  de  Montaiglon, 
prélace,  page  xiv. 

•  Latin  Thèmes  of  Marie  Stuart,  verso,  pages  x\  et  xvi. 


&o 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


sur  la  grande  part  que  les  augustes  élèves  prenaient 
elles-mêmes  à  ce  travail;  elles  peuvent  éviter  le  soupçon 
des  corrections  du  maître;  leur  tournure  et  leur  forme 
doivent,  ce  ndus  semble ,  être  attribuées  entièrement  à  la 
jeune  princesse.  Le  genre  de  ces  compositions ,  dans  les- 
quelles l'antiquité  est  si  souvent  invoquée ,  dans  lesquelles 
aussi  se  mêlent  les  pensées  de  Ja  religion  et  les  inventions 
de  la  fable,  indique  l'esprit  et  le  caractère  du  temps  '. 

Nous  n'abuserons  pas  des  richesses  que  nous  avons 
entre  les  mains;  quelques  lettres  seulement  donneront 
l'idée  de  ce  travail  naïf  et  de  cette  correspondance  en- 
fantine des  deux  jeunes  princesses. 


Puisque  les  muses  (comme  toutes 
autres  choses)  prennent  leur  com- 
mencement de  Dieu,  il  est  raison- 
nable que  pour  bien  faire  l'œuvre 
que  je  commence,  mon  entrée  soit 
de  par  lui ,  et  que  tout  mon  en- 
tendement implore  son  aide  et  sa 
grâce  très-sainte. 

A  Reims. 

2. 
Ce  n'est  pas  assez  au  commen- 
cement de  tes  études,  ma  sœur 
très-aimée ,  de  demander  l'aide  de 
Dieu  ;  mais  il  faut  que  de  toutes 
tesforces  tu  travailles;  car,  inamie, 
les  anciens  ont  dit  que  les  dieux  ne 


1. 
Quum  musse  (ut  cetera  om- 
nia)  principium  a  Deo  accipiunt 
aequum  est,  ut  bene  faciam  in 
ea  re  quain  aggredior,  meuspri- 
mus  auditus  est  per  eum,  meus- 
que  animas  imploret  auxilium 
et  gratiam  Domini  sancti. 


2. 

Maria  Scotorum  regina  Elisa- 
beth sorori  S.  p.  d.  '. 

Non  est  satis  in  principio 
tuorum  studiorum  a  Deo  petere 
auxilium ,  sed  ipse  vult  ut  totis 
viribus  labores;  nam,  arnica 


1  Latin  Thèmes  of  Marie  Stuart,  verso,  page  x. 

2  II  est  à  peine  utile  de  rappeler  ici  que  ces  trois  initiales  signifient  : 
Salutem  plurimam  dicit.    . 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


41 


donnent  leurs  biens  aux  oisifs,  mais 
les  vendent  par  les  labeurs. 

Adieu,  et  m'aime  autant  que  je 
t'aime. 

A  Reims. 

3. 
Je  vous  écrivois  hier,  ma  sœur, 
que  vertu  vient  de  l'étude  des 
bonnes  lettres  :  et  pour  ce  à  nous 
princesses,  sont-elles  plus  néces- 
saires qu'aux  autres  ;  car  tout  aussi 
qu'un  prince  surmonte  ses  sujets 
en  richesses,  en  puissance,  en  au- 
torité et  en  commandement;  ainsi 
doit  être  entre  tous  le  plus  grand 
en  prudence,  en  conseil,  et  bonté 
et  grâce,  et  toute  sorte  de  vertus, 
par  quoi  les  Égyptiens  ont  peint 
uo  œil  au  sceptre  des  rois,  et 
disoient  que  nulle  vertu  n'est  mieux 
céante  à  un  prince  que  prudence. 
A  Reims. 


Puis  donc  qu'un  prince  doit  sur- 
monter ses  sujets,  non  en  voluptés 
et  délices,  mais  en  sens,  en  tem- 
pérance et  en  prudence,  et  que 
son  devoir  et  office  est  de  préférer 
les  utilités  de  la  république  aux 
siennes;  il  faut,  ma  sœur,  que 
mettions  peine  d'être  bien  sages, 
et  que  ne  laissions  aller  un  seul 
jour  sans  apprendre  quelque  chose 
à  l'exemple  d' Appelles  peintre,  qui 
en  son  art,  a  été  de  si  grande  dili- 


summa  mea  et  soror,  antiqui 
dixerunt ,  Deos  non  dare  bona 
sua  otiosis,  sed  ea  vendere  la- 
boribus. 

Bene  vale  et  me  ut  amo  te 
ama. 

3. 
!     M.  R.  S.  El.  sorori  optimae 
I  S.  p.  d. 

!     Scribebam  heri,  dilectissima 
.  soror,  quod  virtus  venit  de  stu- 
dio bonarum  litterarum,  quare 
eadem  sunt  magis  necessaria 
!  nobisprincipibusquamprivatis, 
I  nam  ut  princeps  subditis  suis 
.  vult  antecellere  divitiis,  potes- 
tate,  autoritate  et  imperio,  sic 
1  débet  inter   omnes  excellere 
I  prudentia  ,  consilio,  bonitate, 
gratia  et  omni  génère  virtutis. 
'  Qua  de  re  hyeroglifica  JEgyp- 
.  torum  notaverunt  oculum   in 
sceptro  regum  ;  dicebant  enim 
ntfllam  virtutem  magis  princi- 
pem  decere  quam  prudentiam. 

h. 

M.  R.  S.  El.  S.  S.  p.  d. 

Quum  igitur  princeps  débet 
antecellere  privatis  non  volup- 
tatibus  deliciisve,  sed  sensu, 
temperantia  et  prudentia,  et 
summum  officium  anteponere 
utilitates  reipublicae  suis,  opus 
est  (soror  arnica  carissima),  nos 
dare  operam,  ut  sapiamus, 
exemplo  Appellis  pictoris,  qui 
tanta  fuit  in  arte  sua  diligentia, 
ut  nullus  preteriret  dies  in  quo 


42 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


gence  pour  ne  laisser  passer  un 
jour  seul,  auquel  de  son  pinceau 
ne  tirât  quelque  ligne. 
Adieu,  et  m'aime  toujours  bien. 
A  Reims. 


Je  ne  me  puis  assez  m'ébahir  de 
quoi ,  sur  les  fautes  d'autrui  nous 
sommesplusclairvoyants  qu'Argus, 
qui  avoit  cent  yeux  ;  mais  pour  voir 
et  corriger  les  nôtres,  nous  sommes 
plus  aveugles  que  la  taupe,  c'est 
de  quoi  se  moque  Ésope ,  qui  dit 
qu'en  la  besace  de  devant  nous 
portons  les  vices  d'autrui ,  et  en 
celle  que  pend  derrière ,  nous  met- 
tons les  nôtres;  ne  faisons  ainsi, 
ma  sœur,  car  celui  qui  veut  parler 
d'autrui  doit  être  sans  culpe. 
A  Compiègne,  ce  26  juillet. 

6. 

Hier,  je  lisois  une  fable  en  Ésope, 
autant  profitable  que  plaisante.  La 
fourmi  en  temps  d'hiver,  faisoit 
bonne  chère  du  blé  qu'elle  avoit 
amassé  en  été,  quand  la  cigale 
ayant  grand  faim  vint  à  elle  pour 
lui  demander  à  manger;  mais  la 
fourmi  lui  dit  :  Que  faisois-tu  en 
été?  Je  chantois,  dit-elle.  Si  tu 
chantois  en  été,  répondit  la  fourmi , 
saute  maintenant  en  hiver. 

La  fable  signifie ,  ma  sœur,  que 
pendant  que  nous  sommes  jeunes 
devons  mettre  peine  d'apprendre 
des  lettres  et  des  vertus  pour  nous 
conduire  en  vieillesse. 


non  opère  lineam  aliquam  pe- 
nicillo  duxcisset. 
Vale,  et  me  ama  ut  soles. 


5. 

M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Non  possum  satismirari  quod 

lenius  oculatiores  in  errores 

alienos  quam  Argus,  qui  habe- 

bat  centum  oculos;  sed  ut  vi- 

deamus  et  emendemus  nostros 

sumus  caeciores  talpa,  qua  de  re 

jEsopus  videbat  et  dicebat  nos 

ferre  aliéna  vitia  in  mantica 

quae  dependet  ad  pectus,  et  in 

alia  quae  ad  tergum  ponemus 

nostra,  ne  ita  faciamus,  soror 

dilectissima,  nam  qui  de  aliis 

vult  loqui  débet  esse  sine  culpa. 

Vale. 

6 

M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Legebam  heri  apud  iEsopum 
fabulam  non  minus  utilem  quam 
urbanam.  Formica  hiemelacute 
vivebat  tritico  quod  colligerat 
aestate,  quando  cicada  laborans 
famé  venit  ad  illam,  et  pete- 
bat  cibum.  Sed  formica  dixit  : 
quid  faciebas  aestate?  Gantabam, 
dixit.  Si  tu  canebas  aestate, 
hyeme  salta. 

Fabula  significat  (carissima 
soror)  nos  debere  (dum  juvenes 
sumus)  dare. 

(La  fin  manque  à  cette  lettre.) 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


43 


Adieu ,  et  m'aime  autant  que  tu 
pourras;  tu  pourras  autant  que  tu 
voudras. 

A  Compiègne,  ce  26  juillet. 

7. 
J'ai  entendu  par  notre  maître, 
ma  sœur  mignonne,  que  mainte- 
nant vous  étudiez  fort  bien,  de 
quoi  je  suis  très-joyeuse,  et  vous 
prie  de  continuer  comme  pour  le 
phis  grand  bien  que  sauriez  avoir 
en  ce  monde  ;  car  ce  que  nous  a 
donné  nature  est  de  peu  de  durée, 
et  le  redemandera  en  vieillesse ,  ou 
plus  tôt  ce  que  nous  a  prêté  for- 
lune  elle  nous  rotera  aussi  ;  mais 
ce  que  vertu  (laquelle  procède  des 
bonnes  lettres)  nous  donne  est 
immortel,  et  le  garderons-nous  à 
jamais. 

A  Compiègne,  ce  25  juillet 

8. 
Caton  disent,  ma  sœur,  que  l'en- 
tendement d'un  chacun  est  sem- 
blable au  fer,  lequel  tant  plus  est 
manié  de  tant  plus  reluit;  mais 
quand  on  le  laisse  en  repos,  il 
devient  rouillé.  Ce  que  témoignoit 
bien  Cicéron  au  livre  des  Orateurs 
illustres,  quand  il  dit  que  tous  les 
jours,  ou  il  écrivoit  quelque  chose, 
ou  il  déclamoit  en  grec  ou  en  latin, 
et  davantage,  croyez,  ma  sœur, 
qu'oisiveté  est  la  mère  de  tous 
vices,  par  quoi  il  nous  faut  à  toutes 
heures  exercer  notre  esprit  en 
érudition  ou  en  vertu,  car  l'exer- 


M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Àudivi  a  nostro  preceptore , 
soror  carissima ,  te  studere  op- 
time,  ex  quo  gaudeo,  et  te  de- 
precor  ut  sic  pergas.  Nam  est 
excellentissimum  bonum  quod 
poses  (sic)  habere,  quod  enim 
natura  dédit  priscum  durât,  et 
repetet  in  senectute,  vel  prius. 
Quod  natura  dédit  fortuna  de- 
ponet  etiam.  Sed  quod  virtus 
quae  procedit  a  bonarum  litte- 
rarum  donat,  est  immortale  et 
nostrum  erit. 

Vaie. 


8. 

M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Cato  ingenium  uniuscujusque 
dicebat ,  soror,  ferro  esse  simile 
quod  usu  splendescit  at  in  otio 
rubigine  obducetur,  id  quod 
Cicero  testatur  in  libro  de  clans 
Oratoribus,  quando  dixit  se  sin- 
gulis  diebus  scribere  aliquid  vel 
declamare  graece  vel  latine,  pre- 
terea  crede  mihi  soror,  otium 
esse  matrem  omnium  vitiorum, 
quapropter  opus  est  omnibus 
horis  exercere  ingenium  nos- 
J  trumeruditionevelvirtute,nam 
exercere  rébus  vanis  aut  flagi- 


kk 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


cer  en  choses  vaines  et  méchantes, 
ce  n'est  l'exercer,  mais  le  cor- 
rompre. 

A  Compiègne,  ce  28  juillet 

9. 

Ce  n'est  pas  sans  cause,  mes 
sœurs  très-aimées,  que  la  reine 
nous  commandoit  hier  de  faire  ce 
que  nous  diront  nos  gouvernantes  ; 
car  Gicéron  dit  tout  au  commence- 
ment du  second  livre  des  Lois,  que 
celui  qui  sait  bien  commander  a 
autrefois  obéi,  et  que  quiconque 
modestement  obéit,  est  digne  de 
commander. 

Une  fois,  Plutarque,  auteur  digne 
de  foi,  a  dit  que  les  vertus  s'ap- 
prennent par  des  préceptes  aussi 
bien  que  les  arts  et  voici  un  de  ses 
arguments  :  Les  hommes  appren- 
nent à  chanter,  à  sauter,  les  lettres 
aussi,  à  labourer  la  terre,  à  se 
tenir  à  cheval ,  à  se  chausser,  à  se 
vêtir,  à  faire  cuisine,  et  penserons 
que  vaincre  ses  affections,  com- 
mander en  une  république  (chose 
entre  toutes  très-difficile),  bien 
conduire  une  armée ,  mener  bonne 
vie,  penserons-nous,  dis-je,  que 
cela  advienne  par  fortune;  ne  le 
croyons  point,  mais  apprenons, 
obéissons  maintenant,  afin  de 
savoir  commander  quand  serons 

venues  en  âge. 

29  juillet. 

10. 
Pour  quelques  vertus,  savoir  ou 


tiosis,  hoc  non  exercere  sed 
est  corrompere. 

Vale.  2  cal.  augusti. 


9. 

M.  S.  R.  El.  et  Claudia  soro- 
ribus  S.  p.  d. 

Non  abs  re  (suavissimae  so- 
rores)  regina  jubebatheri  nobis 
facere  id  quod  gubernatrices 
dicent,  nam  Gicero  sic  ait  in 
principio  secundi  librî  de  Legi- 
bus  :  «  Ille  qui  bene  scit  impe- 
rare  aliquando  obedivit,  et  qui 
modeste  obedit  est  dignus  im- 
perare  aliquando.  » 

Plutarchus  autor  locuples  ait , 
virtutes  discendas  esse  precep- 
tis  ut  alias  artes  et  utitur  illo 
argumenta  :  Homines  discunt, 
cantare,  saltare,  litteras,  colère 
terram,  equo  insidere,  calcari, 
vestiri ,  et  coquere  ;  et  nos  cre- 
demus  vincere  voluptates  im- 
perare  reipublicae  (qua  res  in- 
teromnesdifficillimaest)  duxere 
exercitum,  instituera  vitam,  cre- 
demus,  inquam,  sic  ad venire  for- 
tuite ?  Ne  hoc  credamus,  sed  dis- 
camus, obediamus  hoc  tempore, 
ut  sciamus  imperare  cum  per- 
venerimusadmajorem  aetatem. 
Bene  valete,  3  cal.  augusti. 


10. 
M.  S.  R.  Claudio  Quarlocoio 


autre  grâce  que  tu  aies,  ne  t'en  |  condiscipulo  S.  p.  d 


VIE  D  ELISABETH  DE  VALOIS. 


45 


glorifie  point,  mais  plutost  donnes 
en  louange  à  Dieu,  qui  seul  est 
cause  de  ce  bien.  Ne  te  moque  de 
personne,  mais  pense  que  ce  qui 
advient  à  un,  U  peut  advenir  à 
chacun  ;  et  comme  je  te  l'ai  déjà 
dit,  rends  grâce  à  Dieu  de  quoi  il 
t'a  mis  hors  de  tel  pauvre  sort,  et 
prie  que  cette  chose  ne  t'ad vienne, 
et  aide  à  l'affligé  si  tu  peux,  car 
si  tu  es  miséricordieux  aux  autres 
hommes  «  tu  obtiendras  miséri- 
corde de  Dieu»  auquel  je  prie  vou- 
loir favoriser  à  toutes  tes  entre- 
prises. 

1"  jour  d'août. 


11. 

Le  meilleur  héritage  qui  peut 
être  délaissé  aux  enfants  des  bons 
parents ,  c'est  la  voie  de  vertu  et 
la  connoissance  de  plusieurs  arts 
et  sciences,  lesquelles  choses»  selon 
la  sentence  de  Cicéron,  valent 
mieux  que  le  plus  riche  patrimoine, 
par  quoi  je  ne  saurois  assez  louer 
la  prudence  du  roi  et  de  la  reine, 
qu'ils  veulent  que  notre  jeune  âge 
soit  imbu  et  de  bonnes  mœurs  et 
de  lettres»  suivant  l'opinion  de 
plusieurs  sages»  qui  n'ont  tant 
estimé  bien  naistre»  que  bien  être 
institué ,  dont  mes  sœurs ,  de  notre 
côté,  faisons  notre  devoir» 
A  Comptègne,  7*  jour  d'août 


Quibuscumque  virtutibus  sa- 
pientia ,  eruditione ,  et  aliis  gra- 
tiis  praeditus  sis,  ne  gloriare, 
sed  potius  da  gloriam  Deo»  qui 
solus  causa  est  tanti  boni. 

Neminem  invideto,  sed  puta 
quod  evenit  posse  accidere 
omnibus,  et  ut  jam  dixi  tihi, 
âge  gratias  Deo  omnipotenti 
quod  te  posuerit  extra  sortem 
tam  miseram  et  precare  ut  talis 
res  non  tibi  eveniat.  Subveni 
afîticto  si  possis»  nam  si  tu  f ueris 
misericors  aliis  consequens  mi- 
sericordiam  Deo  (sic  pro  a  Deo) 
quem  deprecor  ut  faveat  omni- 
bus tuis  caeptis. 

Vale. 

11. 

M.S.R.El.etCl.Sor.S.p.d. 

Optima  hereditas  quae  potest 
relinqui  liberis  à  bonis  paren- 
tibus  est  via  virtutis,  cognitio 
plurimumartiumatque  sciencia. 
Que  res  (ut  senteutia  Ciceronis 
testatur)  est  melius  omni  patri- 
monio,  unde  non  possum  satis 
laudareprudentiamregisreginae 
que  nostre  qui  volunt  hanc  nos- 
tram  rudem  aetatem  imbui  bo- 
nis moribus  et  litteris  :  sequenti 
opinionem  plurimorum  hotni- 
num  sapientium  qui  praeclarius 
duxerunt  bene  institui  quam 
bene  nascû  Quam  quantum  ad 
nos  attinet  fungamur  nostro 
officiOi 

Valete* 


46 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


12. 

Pour  ce  que  la  vraie  amitié  de 
laquelle  je  vous  aime  plus  que 
moi-même,  me  commande  que 
tout  le  bien  qu'aurai  jamais ,  sera 
commun  entre  nous ,  ma  sœur,  je 
vous  veuille  bien  faire  participante 
d'une  belle  similitude  que  je  lus 
hier  en  Plutarque. 

Tout  ainsi,  dit-il,  que  qui  em- 
poisonne une  fontaine  publique, 
de  laquelle  chacun  boit,  n'est 
digne  d'un  seul  supplice  ;  ainsi  est 
très- malheureux  et  méchant  qui 
gâte  l'esprit  d'un  prince,  et  qui 
lui  envoyé  ses  mauvaises  opinions 
qui  redonderont  à  la  perte  de  tant 
de  peuple ,  par  quoi ,  ma  sœur,  il 
nous  faut  ouïr  et  obéir  à  ceux  qui 
nous  remontrent. 

De  Gompiègne,  8  d'août. 

13. 
C'est  pour  vous  inciter  à  lire 
Plutarque,  ma  mie  et  ma  bonne 
sœur,  que  si  souvent  en  mes  épî- 
tres  je  fais  mention  de  lui,  car 
c'est  un  philosophe  digne  de  la 
leçon  d'un  prince,  mais  oyez  qu'il 
ajoute  au  propos  que  je  vous  tenois 
hier  ;  si ,  dit-il ,  celui  qui  gâte  et 
qui  contrefait  la  monnoie  du  prince 
est  puni,  combien  est  plus  digne 
de  supplice,  qui  corrompt  l'enten- 
dement d'icelui?  Car,  ma  sœur, 
quels  sont  les  princes  en  la  répu- 
blique, disoit  Platon,  tels  ont 
accoutumé  d'être  les  citoyens ,  et 


12. 

M.  S.  R.  El.  Sor.  S.  p.  d. 

Quum  vera  amicitia  qua  te 
ante  me  amo,  soror,  imperet 
mihi  ut  omne  bonum  quod  un- 
quam  habebo  sit  inter  nos  com- 
mune, volo  te  facere  participem 
pulcherrimae  similitudinis  quam 
heri  legebam  apud  Plutarchum. 

Nam  inquit  ille  :  Quemadmo- 
dum  qui  inûcit  veneno  fontem 
publicum  de  quo  omnes  bibunt, 
non  est  dignus  solo  supplicio, 
ita  ille  est  infelicissimus ,  et  no- 
centissimus  qui  inficit  animum 
principis,  et  qui  non  emendat 
malas  opiniones  quae  redundent 
in  perniciem  multorum ,  quare 
soror  oportet  nos  obedire  eis 
qui  nos  corripiant. 


13. 

M.  R.  S.  El.  Sor.  S.  p.  d. 

Quum  tam  saepe  facio  men- 
tionem  Plutarchi,  arnica  et  sua- 
vis  mea  soror,  in  meis  epistolis, 
hoc  facio ,  ut  ad  hune  legendum 
te  incitem,  nam  est  philosophus 
dignus  lectione  principis.  Sed 
audi  quomodo  perfleit  proposi- 
tum  quod  heri  scribebam  ad 
te,  si  is  qui  viciât  monetam 
principis  punitur,  quantopere 
ille  est  dignus  supplicio  qui  cor- 
rumpit  ingenium  ejus.  Profecte 
quales  sunt  principes  in  repu- 
blica,  dicebat  Plato,  taies  soient 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


47 


pensoient  ces  républiques  être 
bien  heureuses,  qui  étaient  gou- 
vernées par  princes  et  doctes  et 


De  Compiègne,  9  d'août. 


14. 

La  vraie  grandeur  et  excellence 
du  prince,  ma  très-aimée  sœur, 
n'est  en  dignité,  en  or,  en  pour- 
pre, en  pierreries  et  autres  pompes 
de  fortune;  mais  en  prudence,  en 
vertu,  en  sapience  et  en  savoir. 
Et  d'autant  que  le  prince  veut  être 
différent  à  son  peuple,  d'habit  et 
de  façon  de  vivre,  d'autant  doit-il 
être  éloigné  des  folles  opinions  du 
vulgaire. 

Adieu»  et  m'aimez  autant  que 
vous  pourrez. 

10  août. 

15. 

Pour  toujours,  selon  ma  cou- 
tume, vous  faire  participante  de 
mes  bonnes  leçons,  je  vous  veux 
bien  dire  comme  j'apprenois  avant 
hier  que  le  prince  ne  doit  vanter 
les  armes  et  autres  enseignes  de 
noblesse  qu'il  a  de  ses  parents, 
mais  plutost  doit  suivre  et  exprimer 
les  vertus  et  bonnes  mœurs  d'iceux, 
car,  ma  sœur,  la  vraie  noblesse, 
c'est  vertu,  et  le  second  point  que 
doit  avoir  le  prince ,  c'est  qu'il  soit 
instruit  de  la  connoissance  des  arts 
et  des  sciences. 

Le  tiers  et  qui  est  le  moindre  qui 
soit  orné  des  peintures  et  armes 
de  ses  prédécesseurs ,  et  de  cettui 


esse  cives,  et  respublicas  feli- 
cissimas  putabat  si  a  doctis  et 
sapientibus  principibus  rege- 
rentur. 

Vale. 

14. 

M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Vera  principis  majestas  non 
est  in  amplitudine,  in  dignitate, 
auro,  purpura,  gemmis  et  aliis 
pompis  fortunae;  sed  in  pru- 
dentia,  sapientia  et  érudition e; 
verum  quantopere  principis  vult 


abesse  a  sordidis  opinionibus, 
!  et  stulticiis  vulgi.   . 
i     Vale  et  me  ama  quantum 
I  poteris. 


15. 

M.  R.  S.  El.  Sor.  S.  p.  d. 

Ut  semper  more  meo  faciam 
te  participem  lectionum  mea- 
rum,  erudicebamnudiustertius 
quod  princeps  non  débet  jactare 
stemata  et  imagines  nobilitatis 
quae  habet  a  suis  parentibus; 
sed  potius  débet  sequi  et  expri- 
mere  virtutes  et  bonos  mores 
illorum.  Nam  vera  nobilitas  est 
virtus,  enim  débet  inslructus 
esse  princeps  cognitione  disci- 
plinarum.  Et  quod  minus  est, 
ornatus  picturis  et  stemmatibus 
majorum  quibus,  soror,  satis 
sumus  ornatae. 

Vale. 


48 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


nous  sommes  assez  ornés,  effor- 
çons-nous donc  d'avoir  le  premier. 
Adieu,  de  Compiègne,  13  d'août. 


16. 

Je  lisois  aujourd'hui,  ma  sœur, 
que  Caton  appeloit  les  princes, 
gardes  de  la  république ,  et  dit  qu'il 
faut  qu'ils  soyent  à  leur  pays  ce 
que  les  chiens  sont  aux  troupeaux, 
et  appelle  le  prince  cruel  et  tyran 
lion.  Saint  Paul  parlant  de  Néron , 
l'appeloit  ainsi  :  Je  suis,  disoit-il , 
délivré  de  la  bouche  du  lion.  Le 
sage  Salomon  a  semblablement 
aussi  dépeint  le  prince  tyran,  di- 
sant, le  prince  mauvais  sur  son 
pauvre  peuple  est  un  lion  rugis- 
sant et  un  ours  affamé.  Apprenons 
donc  maintenant  les  vertus,  ma 
sœur,  lesquelles  nous  rendront 
chiens  fidèles  à  nos  troupeaux,  et 
non  loups,  ni  ours ,  ni  lions.  Mon 
maître  m'a  dit  que  vous  vous  trou- 
vez mal,  je  vous  irai  tantôt  voir, 
cependant  je  vous  dis  adieu. 

U  d'août. 


Si  en  notre  jeune  âge,  ma  sœur, 
nous  apprenons  les  vertus  ainsi 
que  je  vous  écrivois  hier,  le  peu- 
ple ne  nous  appellera  jamais  loups 
ni  ours,  ni  lions  ♦  mais  nous  hono- 
rera et  aimera  comme  les  enfants 


16. 

M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Legebam  hodie,  soror,  quod 
Plato  appellabat  principes  cus- 
todes reipublicae  dicens  eos 
oportere  patriae  esse  quid  canis 
gregi  ;  quod  si  canes  vertuntur 
in  lupos,  quid  sperandum  est 
gregi  ?  Tum  vocat  principem 
crudelem  et  tyrannum  leonem. 
Divus  Paulus  loquens  de  Ne- 
rone  ita  etiam  appellabat  :  Libe- 
ratus  sum,  dixit,  de  or©  leonis. 
Sapiens  ille  Salomon  adhuc  mo- 
dum  depinxit  tyrannum  prin- 
cipem ;  impius  princeps,  inqsrit, 
super  pauperem  populum  est 
leo  rugiens,  et  ursus  esuriens. 
Nunc  igitur  discamus,  soror,  vir- 
tutes  omnes,  quae  nos  efficient 
canes  fidèles  nostris  gregibus , 
non  lupos,  non  ursos,  neque 
leones. 

Preceptor  meus  dixit  mihi  te 
laborare  ventre,  ego  statim  te 
videam.  Cura  intérim  ut  bene 
valeas. 

il. 

M*  S»  R.  El.  Sor.  S.  p.  d. 

Si  in  hac  nostra  juveni  ae- 
tate  didiscerimus  virtutem  ut 
beri  dicebam,  ndnquam  popu- 
lus  nos  appellabit  topos,  ursos 
neque  leones,  sed  nos  amabit, 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


49 


ont  coutume  aimer  les  pères  et 
mères.  Le  propre  d'un  bon  prince 
est  de  ne  blesser  personne,  pro- 
fiter à  tous  maniement  aux  siens, 
et  que  cette  voix  tyrannique  soit 
loin  de  son  entendement:  Je  le 
veux  ainsi ,  je  le  commande  ainsi , 
et  pour  toute  raison  ma  volonté  soit  ; 
car,  ma  sœur,  cette  voix  est  vraie 
qui  jà  est  allée  en  proverbe;  ils 
baient  quand  ils  craignent.  Adieu. 
Ce  17  août,  à  Compiègne. 

18. 

Vous  ébahissez,  ma  sœur,  pour- 
quoi je  sortis  hier  de  la  chambre 
de  la  reine,  vu  qu'il  étoit  dimanche 
pour  aller  en  mon  étude. 

Crois  que  depuis  deux  jours  je 
lis  un  colloque  d'Érasme,  qu'il 
appelle  diluculum,  tant  beau ,  tant 
joyeux,  et  tant  utile  que  rien  plus. 
Eh  Dieu!  comme  il  tance  ceux  qui 
dorment  si  tard  et  font  si  peu  de 
cas  de  perdre  le  temps,  qui,  entre 
toutes  choses,  est  la  plus  pré- 
cieuse. Davantage,  le  latin  y  est 
si  facile  et  si  élégant,  qu'il  n'est 
possible  d'être  plus  poli;  je  le 
vous  expliquerai  aujourd'hui  si 
j'ai  loisir. 

Adieu ,  ce  20  août. 


19. 
Quand  hier  au  soir  mon  maître 
vous  prioit  de  reprendre   votre 
?œur,  de  quoi  elle  vouloit  boire  se 


et  colet  ut  pueri  soient  amare 
parentes;  proprium  boni  prin- 
cipis  est  ledere  neminem,  omni- 
bus esse  presentem  sicut  suis. 
Denique  vox  illa  tyrannica  absit 
ab  animo  principis  : 

Sic  volo,  sic  jubeo,  sit  pro 
ratione  voluntas. 

Est  enim  ista  vox  vera  quae 
jam  abiit  in  proverbium  :  ode- 
runt  dum  metuent. 

Bene  vale,  suavissima  soror. 

18. 

M.  R.  S.  El.  S.  S.  p.  d. 

Miraris,  soror,  cur  egressa 
sum  heri  cubiculo  regina»,  quum 
esset  dominica  dies,  ut  disce- 
derem  in  musaeolum  meum; 
crede  mihi  lego  adhuc  duobus 
diebus  dialogea  Erasmi  quem 
diluculum  appellat,  certcadeo 
pulcherrimum,  adeo  letum  et 
utilem,  ut  nihil  supra.  Proh 
Jupiter  !  ut  animadvertit  in  eos 
qui  dormiunt  in  tantam  lucem 
non  curantes  perdere  tempus 
quodinrepraeciosissimapraecio- 
sissimum  est.  Preterea  sermo 
latinus  adeo  purus  et  elegans 
est  ut  politior  esse  non  possit. 
Explicabo  tibi  hodie,  si  venerit 
per  otium.  Vale. 

20  august. 

19. 
M.  R.  S.  El.  Sor.  S.  p.  d. 
Quum  heri  sero,  meus  pre- 
ceptor  te  deprecabatur  ut  re- 

4 


50 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


voulant  mettre  au  lit,  vous  lui 
répondîtes  que  vous-même  vouliez 
boire  aussi  ;  voyez  donc ,  ma  sœur, 
quelles  nous  devons  être,  qui 
sommes  l'exemple  du  peuple,  et 
comme  oserons-nous  reprendre 
les  autres  si  nous-mêmes  ne  som- 
mes sans  faute.  Il  faut  qu'un  bon 
prince  vive  de  telle  sorte ,  que  les 
plus  grands  et  les  plus  petits  pren- 
nent exemple  de  ses  vertus,  qui 
fasse  qu'en  sa  maison  il  ne  puisse 
être  repris  de  personne,  et  que 
dehors  ne  soit  vu  que  faisant  et 
pensant  chose  pour  l'utilité  publi- 
que, il  doit  avoir  grande  cure  que 
sa  parole  ne  sente  rien  que  vertu, 
soyons  donc  du  tout  adonnées  aux 
bonnes  lettres,  ma  sœur,  et  il  en 
prendra  bien  à  nous  et  à  nos  sujets. 

Adieu,  de  Compiègne,  25  août 
1554. 


20. 
J'ai  entendu ,  ma  sœur,  qu'hier 
à  votre  leçon  vous  fûtes  opiniâtre, 
vous  avez  promis  de  ne  le  plus 
être;  je  vous  prie,  laissez  cette 
coutume  et  pensez  que  quand  la 
princesse  prend  le  livre  entre  ses 
mains,  elle  le  doit  prendre  non 
pour  se  délecter  seulement,  mais 
pour  s'en  retourner  meilleure  de 
la  leçon.  Et  la  plus  grande  partie 
de  la  bonté  est  vouloir  le  bien 
être  fait;  que  si  vous  le  voulez, 
certainement  le  pouvez,  et  afin 


prehenderes  sororem  tuam, 
quod  vellet  bibere  volens  des- 
cendes cubitum,  respondisti  te 
non  audere,  quia  ipsa  volebas 
potare,  vide  ergo,  soror,  quales 
nos  debemus  esse  quae  sumus 
exemplum  populo,  quomodo 
igitur  audebimus  alios  emen- 
dare  nisi  sine  errore  fuerimus. 
Oportet  bonum  principem  vive- 
re  ad  hune  modum  ut  majores 
et  minores  omnes  ab  eo  capere 
possint  exemplum  virtutis,  si 
faciat  domi  ut  a  nemine  possit 
reprehendi,  et  non  videatur 
foris,  nisi  faciens  vel  cogitans 
publicam  utilitatem  cum  débet 
curare  maxime  ut  sermo  illius 
nihil  sapiat  nisi  virtutem  id 
quod  non  potest  fieri  sine  doc- 
trina,  simus  ergo  omnino  de- 
ditae  bonis  litteris,  soror,  et 
praeclare  nobiscum,  et  subditis 
agetur. 

Vale. 

20. 

M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Soror,  quod  heri  in  tua 

lectione  fuisti  pertinax  promi- 
sisse  non  amplius  esse,  te  depre- 
cor  ut  relinquas  istam  con- 
suetudinem,  et  cogites  quod 
quum  princeps  accepit  librum, 
débet  non  solum  ut  delecte- 
tur  sed  ut  discedat  melior  a  lec- 
tione ,  et  major  pars  bonitatis 
est  velle  bonum  fieri,  quod  si  tu 
vis  certe  potes.  Dum  ut  statim 
babeas  animum  principe  dig- 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


5! 


que  bientôt  ayez  l'esprit  digne  de 
princesse,  pensez  que  ceux  qui 
vous  reprennent  et  admonestent 
librement,  sont  ceux  qui  vous 
aiment  le  plus.  Pourquoi  accoutu- 
mez-vous à  ceux-là  et  les  aimez 


A  Villiers-CoUerets,  8  de  sep* 
tetnbre. 

21. 

Afin  que  vous  puissiez  répondre 
à  ces  beaux  de  viseurs,  qui  disoient 
bier  que  c'est  affaire  aux  femmes 
à  ne  rien  savoir  :  je  vous  veux 
bien  dire,  ma  sœur,  qu'une  femme 
de  votre  nom  a  été  si  savante  qu'elle 
leur  eût  bien  répondu  si  elle  y 
eût  été. 

C'est  Elisabeth,  abbesse  d'Alle- 
magne, laquelle  a  écrit  beaucoup 
de  belles  oraisons  aux  sœurs  de 
son  couvent,  et  une  œuvre  des 
chemins  par  lesquels  on  va  à  Dieu. 
Thémistocles,  sœur  de  Pythagore, 
étoit  si  docte ,  qu'en  plusieurs  lieux 
il  a  usé  des  opinions  d'icelle,  et 
afin  que  vous  ayez  de  quoi  satis- 
faire à  tels  messieurs,  je  vous 
en  apprendrai  un  grand  nombre 
d'autres. 

Adieu,  et  celle  qui  vous  aime, 
ma  sœur,  aimez-la  beaucoup  aussi. 

A  Villiers-Cotterets,  10  de  sep- 


Detenez  ce  que  je  vous  ai  écrit 
de  toutes  ces  femmes,  ma  sœur, 
et  à  leur  exemple ,  mettons  peine 
d'apprendre  les  bonnes  lettres, 


nom ,  cogita  illos  qui  recognos- 
cunt  et  emendant  errata  tua  et 
libère  te  docent  esse  qui  te  plu- 
rimum  amant,  quare  et  illos 
assuesce  amare. 

Vale. 


21. 

M.  S.  R.  El.  Sor.  S.  p.  cL 

Ut  possis  respondere  bellis 
istis  blateronibus  qui  heri  dice- 
bant  esse  faminarum  nihil  sa- 
père  :  volo  te  discere,  soror, 
feminam  tui  nominis  adeo  sa- 
pientem  fuisse  ut  bene  res- 
pondisset  iilîs  si  adfuisset.  Est 
Elisabeth  abatissa  Germanica 
quae  scripsit  plures  orationes  ad 
sorores  sui  convenais  et  opus 
de  eis  quibus  itur  ad  superos. 

Themistoclea  soror  Pytha- 
gorae  ita  docta  erat,  ut  pluribus 
in  locis  usus  sit  illius  opinio- 
nibus.  Et  ut  habeas,  unde  sa- 
tisfacias  eis  hominibus  te  do- 
cebo  magnum  aliarum  nume- 
rum. 

Vale  et  illam  que  te  plurimum 
amat,  soror  ama. 

Vale  iterum.  10  septembre. 


Manda  mémorise  id  quod  ad 

te  scripsi  ex  istis  omnibus  fe- 

minis,  et  exempla  (pro  exemplo) 

illarum  demus  operamut  disca- 

4. 


52 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


lesquelles  ainsi  comme  elles  nous 
rendront  immortelles  à  jamais. 


22. 

11  ne  nous  faut  perdre  le  courage, 
ma  sœur,  si  la  vertu  et  le  savoir 
sont  longs  à  apprendre  sur  toutes 
choses  qui  sont  faites  si  tôt,  tôt 
elles  périssent  aussi. 

Agatharchus,  peintre,  se  van- 
toit  de  peindre  légèrement,  et  que 
Zeuxis  restoit  trop  longtemps  sur 
l'œuvre  ;  mais  Zeuxis,  répondit  :  Je 
mets  longtemps  à  peindre,  et  je 
peins  pour  jamais  ;  les  choses  sitôt 
nées  périssent  bien  soudainement, 
et  celles  qui  sont  longtemps  élabo- 
rées durent  un  long  âge.  La  bette 
croît  bientôt,  et  le  buis  petit  à 
petit;  regardez  ma  sœur,  lequel 
dure  plus.  Prenez  donc  courage, 
ma  joie,  la  vertu  est  éternelle. 

Saint-Germain ,  le  24  novembre 
1554. 


mus  bonas  litteras,  quae  ita  ut 
illas  nos  reddent  immortales. 
Vale. 

22. 
M.  S.  R.  El.  S.  S.  p.  d. 

Non  oportet  nos  despondere 
anima,  soror,  si  virtus  et  eru- 
ditio  discantur  cum  longo  tem- 
pore ,  nam  ea  omnia  quae  cito 
fiunt  cito  etiam  pereunt. 

Agatharchus,  pictor,  sese  jac- 
tabat  de  celeritate  pingendi , 
quodZeuxisimmorabaturoperi; 
at  Zeuxis  respondit  :  diu  pingo, 
sed  pingo  aeternitati;  res  tam 
subito  natae  pereunt  cito  ;  et  illa 
quae  diu  sunt  elaborata  durant 
per  longam  aetatem.  Beta  statim 
crescit,  et  buxus  paulatim  ;  vide, 
soror,  utrum  plus  durât?  Sis 
animo  forti ,  mea  voluptas,  uni- 
ca  virtus  aeterna  manebit.  Apud 
Sanc.-German.,  24  novembre. 
Vale. 


Nous  arrêterons  ici  nos  citations,  et  nous  ne  reprodui- 
rons que  la  conclusion  presque .  enfantine  de  quelques 
autres  thèmes;  ils  se  terminent  tous  ou  par  quelque  nou- 
velle intime,  ou  par  l'expression  d'une  tendresse  de 
sœur.  La  série  qu'ouvre  la  dernière  lettre  que  nous  avons 
donnée  poursuit  la  nomenclature  des  femmes  de  l'anti- 
quité illustres  par  leur  science.  Quinze  lettres  sont  con- 
sacrées à  la  célébration  de  leur  mémoire  pour  l'émulation 
d'Elisabeth. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 


53 


C'est  aujourd'hui  la  fête  de  la 
Sainte-Croix,  en  laquelle  pour 
notre  salut  a  pendu  l'éternel  Jé- 
sas-Christ,  Fils  du  Dieu  éternel  : 
je  vais  au  parc  pour  un  petit  ré- 
créer mon  entendement,  qui  est 
cause  que  je  fais  ici  un. 


Ma  lettre  ne  sera  plus  longue, 
ma  chère  sœur,  parce  que  n'êtes 
encore  assez  bien  guérie.  Si  je  ne 
vous  fus  hier  voir,  le  médecin  en 
est  cause,  qui  ne  le  voulut,  pour 
ce  qu'avez  pris  médecine. 

18  septembre. 

Je  ne  vous  en  nommerai  d'au- 
tres pour  le  présent,  pour  ce  qu'il 
faut  que  j'aille  voir  le  roi ,  qui  prit 
au  soir  des  pilulles;  je  n'eus  loisir 
de  vous  visiter  hier.  Je  vous  prie, 
ma  sœur,  de  me  pardonner. 

20  septembre. 


La  reine  m'a  défendu  de  vous 
aller  voir,  pour  ce  qu'elle  pense 
que  vous  avez  la  rougeolle,  de 
quoi  je  suis  bien  fort  marrie  ?  je 
vous  prie  me  mander  comme  vous 
portez. 

23  septembre. 


Hodie  est  festus  dies  Sanctœ 
Crucis  in  qua  pro  nostra  salute 
pependit  aeternus  Jésus  Christus 
Filius  aeterni  Patris  ;  discedo  in 
arbustum,  ut  recreem  meum 
ingenium,  quare  finem  scri- 
bendi  facio. 

Vale.  14  septembre. 

Non  erit  epistola  mea  longior, 
suavissima  soror,  quia  nundum 
satis  convalescis.  Si  te  non  vi- 
serim  heri,  medicus  in  causa 
est ,  noluit  enim  propterea  quod 
acceperas  medicinam. 

Vale. 

Nullas  enumerabo  alias  in 
presentis,  quia  oportet  me  ire 
ad  regem,  qui  sero  accepit  ca- 
tapotia.  Non  licuit  per  otium 
inv  isere  te  heri ,  quare  te  ora- 
tam  velim,  soror,  ut  mihi  par- 
ceas. 

Vale. 

Regina  vetuit  ne  te  viserem, 
soror,  quod  putet  te  laborare 
pustulis,  sive  boca;  qua  de  re 
dolenter  fero  atque  unice  te 
oro  mihi  signiûces  ut  valeas. 
Vale. 


Les  lettres  qui  terminent  ce  charmant  recueil  emprun- 
tent à  Plutarque,  à  Cicéron,  à  Platon,  et  quelquefois  à 
Érasme,  les  vérités  et  les  principes  que  la  reine  d'Ecosse 
proposait  à  sa  belle-sœur. 


5ft  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

A  ces  études  et  à  ces  jeux  ne  se  bornèrent  pas  les  es- 
sais littéraires  d'Elisabeth  de  Valois  :  l'éloignement  de 
Catherine  de  Médicis,  les  absences  du  roi  Catholique,  son 
amitié  pour  don  Carlos,  furent  souvent  l'occasion  de 
dixains  dans  lesquels  sa  sensibilité  inspirait  son  habileté 
poétique. 

.  La  correspondance  que  lui  imposait  quelquefois  la  po- 
litique faisait  place  souvent  à  celle  que  lui  dictait  son 
cœur. 


CHAPITRE  SIXIÈME. 

MA&IAGE  DE  PHILIPPE  II   ET  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Elisabeth  de  Valois  devait  se  marier  à  l'infant  don 
Carlos;  l'histoire,  en  plaignant  cette  princesse  de  l'époux 
qui  lui  fut  substitué 9  grâce  aux  besoins  de  la  politique, 
doit  la  féliciter  cependant  d'avoir  échappé  à  une  union 
qui,  sans  la  rendre  plus  heureuse,  l'aurait  faite  moins 
grande,  et  l'aurait  laissée  incapable  du  bien  que  sa  royale 
influence  fit  en  France  et  en  Espagne. 

La  princesse  Claude  de  France,  sœur  cadette  d'Elisa- 
beth, avait  été  précédemment  unie  au  duc  de  Lorraine, 
et  comme  quelques  courtisans  remontraient  au  roi  le  tort 
qu'il  faisait  à  sa  fille  atnée  en  contrariant  l'ordre  des 
naissances  par  celui  des  mariages,  il  répondit  :  «  Ma  fille 
Elisabeth  est  telle,  qu'il  ne  lui  faut  pas  un  duché  pour  la 
marier,  il  lui  faut  un  royaume,  encore  ne  faut-il  pas  qu'il 
soit  des  moindres,  mais  des  plus  grands,  tant  grande  elle 
est  en  tout,  et  m'assure  tant,  qu'il  ne  peut  lui  en  manquer 
un.  Voilà  pourquoi  elle  peut  encore  attendre  \  » 

Ce  royaume  ne  fit  pas  longtemps  défaut  à  l'ambition 
paternelle. 

Au  reste,  en  épousant  l'infant  don  Carlos,  avec  lequel 
son  mariage  se  négociait  alors,  Elisabeth  avait  en  perspec- 
tive ce  trône  et  cette  couronne  qui  avec  la  main  de  Phi- 
lippe II  lui  échurent  en  plus  prompte  possession. 

Don  Carlos  était  né,  le  8  janvier  1545,  de  la  princesse 
dona  Maria  de  Portugal,  fille  du  roi  Jean  III,  et  de  Ca- 

*  Brantôme,  Dames  illustres  françaises  et  étrangères,  discours  4e. 


56  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

therine,  quatrième  sœur  de  Charles -Quint.  Philippe  II 
l'avait  préférée  à  Marguerite  de  France,  fille  de  Fran- 
çois Ier,  qui  depuis  épousa  Emmanuel-Philibert,  duc  de 
Savoie.  Dona  Maria  mourut  à  Valladolid  peu  de  jours  après 
la  naissance  de  don  Carlos.  Ce  jeune  prince  avait  trois 
mois  seulement  de  plus  qu'Elisabeth  de  Valois  ;  fils  aine 
et  jusqu'alors  unique  du  roi  d'Espagne,  il  ne  pouvait  pas 
perdre  son  trône,  à  moins  de  l'une  de  ces  destinées  con- 
traires aux  lois  de  la  nature,  et  que  la  Providence  seule 
prépare  et  dirige  pour  l'exercice  et  pour  l'enseignement 
de  sa  souveraine  puissance. 

Ce  fut  pendant  le  cours  des  longues  négociations  qui 
s'étaient  poursuivies  pour  le  mariage  de  don  Carlos  que 
Philippe  II  perdit  la  reine  d'Angleterre  sa  seconde  femme. 
Elle  suivit  de  près  au  tombeau  l'empereur  Charles-Quint, 
son  beau-père,  ainsi  que  dona  Maria,  reine  douairière  de 
Hongrie,  et  dona  Éléonore,  reine  douairière  de  Portugal 
et  de  France,  sœurs  de  ce  grand  monarque.  Marie  d'An- 
gleterre mourut  aussi  en  1 558 ,  à  l'âge  de  quarante-trois 
ans,  après  cinq  ans  de  règne  et  trois  années  de  mariage. 
Epoux  sans  amour,  sans  bonheur,  sans  enfants,  le  roi 
d'Espagne  devint  veuf  sans  souvenirs  et  sans  regrets, 
voyant  toutefois  avec  inquiétude  l'Angleterre  échapper  à 
son  alliance  intime;  il  craignit  que  le  roi  de  France  ne 
fit  valoir  les  droits  que  la  reine  d'Ecosse  avait  sur  ce 
royaume,  comme  petite-fille  de  Marguerite,  sœur  aînée 
de  Henri  VIII  '.  Lorsque  Elisabeth  d'Angleterre,  sa  belle- 
sœur,  encore  chancelante  sur  son  trône,  y  fut  cependant 
montée  en  vertu  -du  testament  du  roi  son  père  et  de 
l'aveu  du  parlement,  il  lui  envoya  le  comte  de  Feria,  et 

1  Rapin  Thoyras,  Histoire  d'AngUttrre,  tome  VII,  page  460. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  57 

loi  fit  exprimer  son  désir  de  s'unir  à  elle  par  les  liens  du 
mariage. 

Elisabeth  n'avait  alors  que  vingt-cinq  ans,  et  sans  être 
régulièrement  belle,  sa  noblesse  et  sa  majesté  semblaient 
dignes  de  toutes  les  couronnes  que  Philippe  II,  dans  sa 
politique  plus  que  dans  son  amour,  s'empressait  de  lui 
offrir.  Le  roi  d'Espagne  s'appuyait,  dans  cette  recherche, 
sur  les  services  qu'il  avait  rendus  à  la  reine  :  sans  ses 
instances  redoublées  et  quelquefois  importunes,  sa  vie 
peut-être  eût  couru  des  dangers  sous  le  règne  de  Marie, 
ou  tout  au  moins  sa  sœur  eût  pris  des  mesures  efficaces 
pour  l'exclure  du  trône.  Mais  il  faut  le  dire  aussi  pour 
dispenser  Elisabeth  d'une  immense  reconnaissance,  tant 
que  Marie  ne  donnait  point  d'héritiers  à  la  couronne 
d'Angleterre,  la  conservation  de  ses  jours  et  celle  de  ses 
droits  éloignait  et  détruisait  peut-être  les  chances  de 
succession  auxquelles  pouvait  prétendre  Marie  Stuart, 
cette  amie  des  Français  avant  de  devenir  leur  reine.  La 
politique  de  Philippe  II  ne  pouvait  admettre  cet  immense 
accroissement  de  puissance  au  profit  d'une  nation  rivale 
de  l'Espagne. 

Elisabeth  répondit  à  ces  instances  avec  tous  les  ména- 
gements exigés  par  la  prudence.  Elle  allégua  l'affinité 
existant  déjà  entre  elle  et  le  roi  d'Espagne,  ajoutant 
qu'elle  ne  lui  permettait  pas  ce  nouveau  lien.  Lorsque 
l'ambassadeur  répliqua  que  son  souverain  se  chargeait 
d'obtenir  la  dispense  du  pape,  elle  n'eut  garde  de  l'ac- 
cepter davantage.  Son  mariage  avec  Philippe  II  dans  de 
telles  conditions  l'aurait  rattachée,  par  cet  acte  de  sou- 
mission, à  l'Église  romaine.  Renoncer  à  la  religion  qu'a- 
vait fabriquée  le  roi  son  père  pour  le  service  de  ses 


58  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

passions,  c'était  renoncer  à  la  légitimité  de  sa  naissance. 
Accepter  les  dispenses  du  pape  Paul  IV  pour  contracter 
un  mariage  avec  le  roi  son  beau-frère,  c'était  reconnaître 
la  validité  de  celles  que  le  pape  Jules  II  avait  accordées  à 
Henri  VIII,  pour  épouser  sa  belle-sœur  Catherine  d'Ara- 
gon, veuve  d'Arthur,  prince  de  Galles;  c'était  justement 
taxer  d'hypocrisie  les  vains  scrupules  éprouvés  par  le  roi 
d'Angleterre  après  dix -huit  ans  d'une  union  parfaite, 
c'était  appeler  de  son  vrai  nom  de  commerce  adultère,  et 
c'était  frapper  de  nullité  le  mariage  d'Henri  VIII  avec 
Anne  de  Bolen;  c'était  enfin  pour  elle-même  descendre 
au  rang  de  fille  légitimée  sans  doute,  mais  bâtarde  dans 
l'origine.  Les  démarches  de  Philippe  II  demeurèrent  donc 
vaines.  Elisabeth ,  tout  en  protestant  de  son  estime  pour 
le  roi  d'Espagne,  se  retrancha  dans  les  délicatesses  de  sa 
conscience  '.  Éludant  ainsi  les  recherches  de  son  beau- 
frère,  elle  ne  tarda  pas  à  voir  son  soi-disant  amour  se 
changer  en  inimitié,  mais  elle  sut  en  mépriser  les  me- 
naces et  en  braver  les  fureurs. 

Avant  que  cette  conclusion ,  favorable  aux  intérêts  de 
la  France,  eût  été  obtenue,  le  roi  Henri  II  avait  sage- 
ment craint  que  cette  nouvelle  alliance  de  l'Espagne  avec 
l'Angleterre  ne  rendit  plus  forte  et  plus  dangereuse  l'ini- 
mitié de  ces  deux  royaumes  contre  le  sien.  Il  écrivit  à 
Philibert  Babou,  évêque  d'Angoulême  et  son  ambassa- 
deur à  Rome,  d'agir  auprès  du  pape,  pour  que  les  dis- 
penses fussent  refusées,  par  un  motif  de  religion,  et  par 

1  Rapin  Thoyras,  Histoire  d'Angleterre,  tome  VII,  page  464. —  David 
Hume,  Histoire  d'Angleterre,  tome  X,  page  46. —  Thomas  Rymer,  Actes 
publics  d'Angleterre,  Affaires  domestiques,  art.  4er. —  De  Larrey,  Histoire 
d'Angleterre,  tome  III,  page  3.  —  Je3n  de  Ferreras,  Histoire  d'Espagne, 
tome  IX,  page  409,  note. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  59 

respect  pour  la  discipline  ecclésiastique.  Mais  il  ne  fut 
pas  besoin  de  recourir  à  ces  moyens,  la  reine  d'Angle- 
terre ayant  pris  le  soin  de  servir  en  ce  point  les  intérêts 
de  la  France,  tout  en  se  proposant  les  siens  propres  pour 
unique  mobile1. 

Pendant  ce  temps  d'autres  ambassadeurs  poursuivaient, 
à  Paris,  le  mariage  de  don  Carlos  avec  Elisabeth  de  Va- 
lois. Vaincu  dans  sa  diplomatie  du  côté  de  l'Angleterre, 
Philippe  II  rompit  moins  que  jamais  ses  négociations  de 
paix  et  d'alliance  avec  la  France;  seulement  il  changea 
leurs  conditions  et  leur  objet.  Il  substitua  sa  main  à 
l'offre  qu'il  avait  faite  de  celle  de  don  Carlos.  Le  repos 
de  la  France  était  tellement  intéressé  à  l'acceptation  de 
ces  exigences,  qu'elles  furent  à  peine  discutées. 

Brantôme  raconte  ce  fait  dans  les  termes  suivants  : 
«  Venant  à  estre  veuf  par  le  trépas  de  la  royne  d'Angle- 
terre sa  femme  et  sa  cousine  germaine,  ayant  veu  le 
pourtraict  de  madame  Elisabeth,  et  la  trouvant  fort  belle 
et  fort  à  son  gré,  le  roi  Philippe  en  coupa  l'herbe  soubs 
le  pied  à  son  fils,  et  la  prit  pour  lui,  commençant  cette 
charité  à  soy-même.  Aussi  les  François  et  les  Espagnols 
disoient-ils,  pour  lors,  tous  d'une  mesme  voix,  la  voyant 
si  accomplie,  que  vous  eussiez  dit  qu'elle  avoit  esté 
conçue  et  faicte  avant  le  monde,  et  réservée  dans  la 
pensée  de  Dieu  jusqu'à  ce  que  sa  volonté  la  joignit  avec 
ce  grand  roy  son  mari;  car  il  n'estoit  autrement  prédes- 
tiné que  lui,  estant  si  hault,  si  puissant,  et  quasi  appro- 
chant en  toute  grandeur  au  ciel;  épousant  autre  princesse 
que  surhumaine,  et  en  tous  poinctsparfaicte  et  accomplie8.  » 

*  J.  A.  de  Thon,  Histoire  universelle,  tome  11,  page  537. 

*  Brantôme,  Vies  des  dames  illustres  françaises  et  étrangères,  p.  4*8. 


60  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Sans  entrer  en  discussion  avec  les  nombreux  historiens 
détecteurs  de  ce  mariage,  qui  n'apporta  d'ailleurs  que  peu 
de  joie  à  la  jeune  princesse,  il  faut  répondre  à  ceux  qui 
le  blâment  au  point  de  vue  de  la  disproportion  de  l'âge, 
et  qui  disent  qu'Elisabeth  de  Valois,  en  épousant  le  roi 
Philippe  H,  entra  dans  le  lit  d'un  vieillard.  Elisabeth  de 
Valois  n'était,  il  est  vrai,  qu'une  enfant  :  elle  avait  qua- 
torze ans,  mais  le  roi  d'Espagne,  né  en  1527,  n'avait 
que  trente-deux  ans;  sa  physionomie  ne  les  annonçait 
même  pas.  Nous  n'irons  point  en  chercher  les  détails  ail- 
leurs que  dans  le  portrait  confidentiel  dessiné,  quelques 
années  plus  tard,  de  la  main  de  M.  de  Fourquevaulx,  et 
adressé  à  Catherine  de  Médicis  le  27  septembre  1556.  Il 
donnait  à  cette  reine  des  nouvelles  du  roi  Catholique ^  il 
relevait  de  maladie,  «  et  le  jour  de  nostre  audience,  man- 
dait l'ambassadeur,  ce  roy  me  sembla  plus  beau,  plus 
frais  et  plus  jeune  qu'il  n'estoit  devant.  Si  est  ce,  que  le 
lendemain  il  fut  à  la  chasse  l.  » 

L'évêque  de  Limoges,  Sébastien  de  Laubespine,  fut 
chargé  par  Henri  II  de  régler,  aux  conférences  de  Ca- 
teau-Cambrésis,  les  articles  du  mariage  projeté  entre 
Elisabeth  de  Valois  et  le  roi  Catholique,  et  de  débattre  sa 
dot,  qui  fut  de  400,000  florins.  Leur  payement  devait 
être  accompli  en  trois  termes,  dont  le  dernier  ne  dépas- 
serait pas  le  dix-huitième  mois,  à  partir  de  la  célébration 
du  mariage  *•  Là  ne  se  bornèrent  point  la  mission  et  les 
services  de  l'évêque  de  Limoges.  Il  avait  si  habilement  et 
si  heureusement  conduit  les  affaires  de  cette  royale  union, 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.  ^  n°  430,  folio  464. 
2  M.  Louis  Paris,  Négociations  relatives  au  règne  de  François  II, 
notice,  pages  50  et  23. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  61 

que  le  titre  qui  manquait  à  son  élévation  fut  enfin  accordé 
à  ses  mérites  :  il  fut  nommé  ambassadeur  de  France  près 
du  roi  Philippe  II  ;  et  parmi  les  soins  nombreux  et  déli- 
cats qui  plus  tard  furent  confiés  à  sa  fidélité  et  à  son  zèle, 
celui  de  servir  de  guide  à  la  jeune  fille  de  Henri  II  au 
milieu  d'une  cour  envieuse  et  hautaine  ne  fut  pas  un  des 
moindres  '• 

Le  22  juin  1559,  la  cour  de  France  était  en  joie,  et 
tout  le  royaume  lui-même  était  en  fête  et  en  espérance  : 
le  plus  beau,  le  plus  sûr  gage  de  la  paix  avec  l'Espagne 
recevait  sa  consécration. 

Don  Ferdinand  Àlvarès  de  Tolède,  duc  d'Albe,  suivi 
d'un  cortège  magnifique  dans  lequel  figuraient  le  prince 
d'Orange,  ce  prochain  ennemi  de  Philippe  II,  et  le  comte 
d'Egmont,  sa  future  victime,  épousait,  au  nom  du  roi  son 
maître,  dans  la  cathédrale  de  Paris,  la  princesse  Elisabeth 
de  Valois;  elle  était  conduite  par  le  roi  son  père,  accom- 
pagné de  tous  les  grands  du  royaume,  et  le  cardinal  de 
Bourbon  lui  donnait  la  bénédiction  nuptiale 8. 

a  Le  duc  d'Albe  trouva  la  princesse  extrêmement 
agréable  et  advenante,  et  dit  qu'elle  feroit  bien  oublier 
au  roy  d'Espagne  les  regrets  de  ses  dernières  femmes,  de 
l'Anglaise  et  de  la  Portugaise 3.  » 

A  peine  ce  mariage  était  célébré,  que  Philippe  II,  re- 
tenu en  Belgique  par  les  troubles  qui  s'y  manifestaient, 
et  par  l'hérésie  qui  s'y  propageait,  envoya  Ruy  Gomez 
de  Silva,  comte  de  Melito,  prince  d'Eboli,  porter  à  la 
reine  son  épouse  de  précieux  bijoux  \ 

1  M.   Louis  Paris,  Négociations  relatives  au  règne  de  François  //, 
notice,  page  23. 
*  Jean  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  405. 

3  Brantôme ,  Histoire  des  dames  illustres  françaises  et  étrangères ,  p.  4  28. 

4  Jean  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  lome  IX,  pa^c  408. 


CHAPITRE  SEPTIÈME. 

PREMIERS  EFFETS  DE  LA.  VOLONTÉ  DE    PHILIPPE  II   A  L'ÉGARD 
DE  LA  REINE    D'ESPAGNE. 

Lorsque  le  duc  d'Albe  reçut  la  mission  d'épouser  Eli- 
sabeth de  Valois  au  nom  de  Philippe  H,  ce  prince  était 
dans  ses  provinces  belges ,  et  s'occupait  de  leur  pacifica- 
tion. Quelque  urgente  que  pût  être  la  prolongation  de 
son  séjour,  à  cause  de  la  continuation  des  troubles  et  des 
mécontentements,  il  fut  rappelé  en  Espagne  par  les  pro- 
grès que  l'hérésie  menaçait  d'y  commettre.  L'archevêque 
de  Tolède  lui-même  en  était  suspecté,  et,  sur  un  ordre 
envoyé  par  le  roi ,  l'inquisition  instruisait  son  procès. 

Philippe  II  croyait  devoir  se  montrer  si  implacable  et  si 
terrible  à  ce  sujet,  qu'il  avait  enjoint  de  n'épargner  pas 
même  son  propre  fils ,  s'il  se  rendait  coupable  d'un  tel 
crime  !,  langage  et  volonté  dont  le  roi  François  Ier,  plus 
calme  et  plus  modéré  cependant  dans  les  actes  de  son 
zèle,  lui  avait  donné  l'exemple  vers  la  fin  de  son  règne*. 
Les  prisons  de  l'inquisition  regorgeaient  de  gens  cou- 
pables de  participation  aux  idées  nouvelles.  Le  spectacle 
de  leur  supplice  agitait  les  populations;  les  Maures  du 
royaume  de  Grenade  avaient  part  à  cette  persécution;  ils 
commençaient  à  secouer  le  joug  qu'en  l'année  \  499  le 
roi  Ferdinand  le  Catholique  leur  avait  imposé 8. 

Pensant  laisser  aux  provinces  dont  il  s'éloignait  un 

1  Jean  de  Ferreras,  Histoire  d* Espagne ,  tomo  IX,  page  444. 
1  M.  l'abbé  Montlezun,  Histoire  de  Gascogne ,  tome  V,  page  224. 
1  Watson,  Histoire  du  règne  de  Philippe  II,  tomo  H,  page  58. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  63 

gage  d'affection  et  en  retirer  lui-même  un  de  stabilité, 
Philippe  II  leur  donna  Marguerite  de  Parme,  sa  sœur, 
pour  gouvernante.  Cette  princesse,  fille  naturelle  de 
Charles  Y,  était  née  quatre  ans  avant  son  mariage,  de 
son  commerce  avec  une  noble  dame  belge,  appelée  Mar- 
guerite Van  Gest l.  Veuve  en  premières  noces  d'Alexandre 
de  Médicis,  duc  de  Florence,  la  princesse  avait  épousé 
Octave  Farnèse,  de  la  maison  du  pape  Paul  III.  Ses 
mœurs  étaient  douces ,  son  gouvernement  devait  ressem- 
bler à  ses  mœurs  :  née  et  élevée  en  Belgique,  elle 
avait  pour  elle  des  sympathies  qui  répondaient  de  sa 
popularité;  son  fils,  Alexandre  Farnèse,  que  le  roi 
emmenait  à  sa  suite  en  Espagne,  sous  prétexte  d'édu- 
cation, mais,  dans  le  fait,  comme  otage,  garantissait 
sa  fidélité1. 

Ce  fut  au  milieu  de  ces  préparatifs  que  le  roi  d'Es- 
pagne, partant  vers  le  9  août  1 559 ,  envoya  Tordre  de  la 
Toison  d'or  au  roi  François  II,  et  des  condoléances  à  ce 
prince,  son  beau-frère,  à  la  reine  Elisabeth ,  sa  femme, 
à  Catherine  de  Médicis,  sa  belle-mère ,  sur  la  mort  du  roi 
Henri  II;  il  faisait  en  même  temps  avertir  la  cour  de 
France  de  son  départ,  et  prévenait  le  roi  et  la  reine 
douairière  qu'il  enverrait  chercher  la  reine  d'Espagne, 
s'il  ne  leur  convenait  mieux  de  la  lui  faire  conduire 
lorsqu'il  serait  arrivé  dans  ses  États  de  la  Péninsule  '. 

Non  content  de  ses  soins,  Philippe  II  appliquait  encore 
son  attention  et  ses  scrupules  aux  détails  de  la  conscience 
de  sa  nouvelle  épouse.  Il  liait  son  bonheur  et  sa  sécurité 

1  Strada,  De  bello  Belgico,  page  49. 

2  Watson  j  Histoire  du  règne  de  Philippe  //,  tome  I*%  page  428* 

3  Jean  de  Ferreras,  Histoire  d'Espagne,  tome  IX,  page  409. 


64  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

à  son  fervent  catholicisme.  Ravi  de  sa  jeune  compagne, 
que  sa  réputation,  ses  portraits  et  les  rapports  du  duc 
d'Âlbe  lui  faisaient  déjà  connaître,  il  s'expliqua  haute- 
ment de  son  amour  et  de  sa  joie.  L'évêque  de  Limoges 
mandait  au  cardinal  de  Lorraine  et  au  duc  de  Guise,  en 
date  du  8  août,  que  «  Qncques  prince  n'eut  plus  de 
contentement  de  créature  qu'il  a  de  la  reine  Catholique, 
sa  femme ,  ce  que  par  lettres  je  ne  saurois  assez  repré- 
senter1. » 

Voulant  conserver  sans  doute  ce  bonheur  qu'il  avait 
acquis  et  le  placer  sous  la  garde  de  la  religion,  voulant 
aussi  présenter  à  ses  peuples  du  midi,  dont  la  croyance 
s'exaltait  presque  jusqu'au  fanatisme,  une  reine  pénétrée 
de  la  foi  qu'il  professait  lui-même,  il  s'appliqua  à  lui 
donner  un  guide.  Il  voulut  que  ce  directeur,  cherché, 
examiné  et  choisi  par  son  propre  confesseur,  «  fût  homme 
de  bien,  sçavant,  et  accompagné  de  quelque  prudence, 
pour  par  lui  en  ung  besoin  remontrer  et  avertir  ladite 
dame  des  choses  qui  lui  seroient  agréables  *.  »  Ces  deux 
prêtres  d'élite  et  d'influence,  s' entendant  ainsi  entre 
eux,  maintiendraient,  au  dire  de  Philippe  H,  l'harmonie 
dans  le  royal  ménage,  et  l'offriraient  à  leurs  peuples 
comme  un  exemple  d'amour  conjugal  et  de  catholicisme 
fervent. 

Le  roi  d'Espagne,  malgré  les  dissidences  qui  avaient 
existé  entre  lui  et  la  reine  Marie  d'Angleterre,  se  souve- 
nait de  l'utilité  dont  cette  combinaison  spirituelle  avait 
été  quelquefois  pour  lui.  Il  écrivit  là-dessus  à  l'ambassa- 
deur de  France  chargé  de  cette  délicate  mission,  et  lui 
représenta  «  les  bons  offices  que  pareil  accommodement 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sens  François  II,  page  84. —  2  Jd.,  p.  69. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  65 

avait  souvent  faict,  durant  la  feue  reyne  d'Angleterre, 
entre  elle  et  Sa  Majesté  Catholique  '.  » 

Ruy  ou ,  selon  d'autres,  Roderic  Gomez  de  Silva*  était 
mêlé  dans  cette  affaire,  intrigue  ou  négociation,  comme 
on  voudra  l'appeler.  Attaché  de  bonne  heure  à  la  per- 
sonne de  Philippe  II,  il  l'avait  accompagné  en  Angleterre 
lors  de  son  mariage  avec  la  reine  Marie,  il  l'avait  suivi 
en  Flandre,  il  allait  encore  s'embarquer  avec  lui  pour 
l'Espagne.  Discret  en  toutes  choses,  agréable  d'esprit, 
affable  dans  ses  manières,  il  était  rival  d'autorité  du  duc 
d'Albe,  et  son  ennemi  par  la  similitude  de  leurs  ambi- 
tions. Le  roi  d'Espagne  les  favorisait  presque  également 
de  sa  confiance  et  de  grands  honneurs.  Il  animait  volon- 
tiers leur  antipathie  réciproque;  elle  les  établissait  en 
défiance  et  en  surveillance  l'un  de  l'autre,  et  elle  tran- 
quillisait ainsi  son  caractère  soupçonneux  \  Cependant 
Ruy  Gomez  obtenait  la  plus  grande  part  de  l'intimité  de 
son  maître;  il  entrait  dans  son  intérieur  le  plus  secret,  il 
avait  son  oreille  à  toute  heure ,  il  couchait  dans  la  chambre 
du  roi  d'Espagne4.  Mais  si  la  grande  faveur  de  Ruy 
Gomez  de  SU  va,  prince  d'Eboli,  avait  pris  son  origine 
dans  les  qualités  et  dans  les  avantages  personnels  de  ce 
seigneur,  son  extension  et  sa  solidité,  qui  ne  faillirent 
qu'à  sa  mort,  en  1573 5,  avaient  une  cause  moins  hono- 
rable. La  longue  passion  du  roi  pour  la  fille  du  vice-roi 

1  Dépêche  de  l'évèque  de  Limoges  au  cardinal  de  Lorraine. —  M.  L.  Paris , 
Négociations  sous  François  II,  page  69. 

*  Wilhelm  Imhoff,  Genealogiœ  vigenti  illustrium  in  Hispania  fami- 
liarum,  page  288. 

*  M.  Mignet,  Antonio  Pérès  et  Philippe  II,  page  6. 

*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  477. 

5  M.  Mignet,  Antonio  Pérès  et  Philippe  IL  —  Imhoff,  Genealogiœ ,  p.  288. 

5 


66  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

du  Pérou,  Anne  de  Mendosse,  princesse  d'Eboli,  ne  fin 
point  étrangère  à  cette  conservation  ni  à  cette  étendue  *. 
«  Spirituelle,  altière,  passionnée,  résolue,  cette  dame 
exerçait  beaucoup  de  séductions,  et,  bien  que  privée  d'un 
œil,  elle  obtenait  d'Antonio  Perez  l'éloge  d'être  une  perle 
de  femme  enchâssée  de  rares  fleurons  de  beauté  et  de 
fortune9.  *> 

Cette  princesse,  mariée  si  jeune  encore  qu'il  fallut  dif- 
férer deux  ans  l'accomplissement  et  la  consommation  du 
mariage,  ne  tarda  pas  à  devenir  excessive  en  chacune  de 
ses  passions ,  autant  qu'altière  en  chacun  de  ses  actes. 
Après  la  mort  du  prince  d'Eboli,  elle  fonda  un  couvent 
de  Carmélites  à  Pastrana;  non  contente  de  cette  œuvre 
pie,  elle  entreprit  d'y  cacher  son  deuil,  peut-être  d'y 
feindre  une  légitime  douleur.  Elle  y  porta  l'orgueil  de  sa 
nature  et  la  révolte  de  son  caractère;  A  la  pratique  de  la 
pénitence  elle  voulut  substituer  l'exercice  de  son  autorité, 
et  sous  l'habit  le  plus  humble  et  le  plus  mortifié  elle  por- 
tail les  instincts  du  monde.  Sainte  Thérèse  disait  d'elle  : 
«  L'entrée  en  religion  de  la  princesse  d'Eboli  est  digne 
dé  compassion 3.  »  Elle  sorti  f  du  couvent  avec  fracas  et 
fureur,  et,  devenant  l'ennemie  des  religieuses  dont  elle 
avait  vainement  entrepris  d'être  la  sœur,  elle  leur  fit 
subir  de  son  palais  un  dur  esclavage.  Nul  n'osait  plus 
venir  les  consoler,  et  sainte  Thérèse  fut  obligée  de  les 
appeler  du  monastère  de  Pastrana,  trop  placé  sous  ses 

1  M.  Mignet,  Antonio  Pires  tt  Philippe  II.  —  ft&hoff,  GtMahgiœ, 
page  70  et  74 . 

2  M.  Mignet,  Antonio  Pvrès  tt  Philippe  IL  —  Imhoff,  Qenukgiœ* 
page  70  et  1\. 

3  Lettre  de  sainte  Thérèse  att  P.  Dominique  Bagués,  dominicain. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  67 

yeux,  à  celui  de  Ségovie.  Elles  y  retrouvèrent  le  calme 
et  la  retraite  nécessaires  à  leur  vocation. 

Bien  avant  cette  époque  et  dès  Tan  1 567,  lorsque  Phi- 
lippe II  préparait  son  voyage  des  Pays-Bas,  la  princesse 
d'fiboli  jouissait  déjà  d'une  si  haute  faveur,  que,  sous 
prétexte  d'accompagner  Ruy  Gomez,  son  mari,  elle  de- 
vait suivre  le  Roi  Catholique.  Sa  cour  cependant  allait 
être  bien  réduite  :  il  ne  voulait  à  sa  suite  qu'un  seul  valet 
de  chambre  et  un  officier  de  chaque  sorte  '. 

Telle  fut  la  femme  qui  ne  tarda  pas  à  subjuguer  Phi- 
lippe IL  II  eut  d'elle  plusieurs  enfants,  dont  il  fit  de 
grands  seigneurs  à  sa  cour.  Il  différait  dans  ses  écarts  de 
l'empereur  son  père,  lequel  fut  aussi,  selon  la  condition 
humaine,  sujet  à  fragilité8.  Marguerite  de  Parme,  née 
quatre  ans  avant  son  mariage,  Jean  d'Autriche,  né  sept 
ans  après  son  veuvage,  en  sont  la  preuve.  Du  moins 
durant  son  union  Charles-Quint  demeura  fidèle  à  l'impé- 
ratrice Isabelle,  «  c'était  un  bruit,  accrédité  que  tant 
qu'elle  vécut,  l'empereur  lui  conserva  religieusement  la 
foi  conjugale  '.  »  Les  faiblesses  de  Philippe  II  furent  plus 
nombreuses  et  moins  pardonnables.  Sa  politique  on  son 
amour  réclamèrent  légitimement  quatre  épouses  succes- 
sives. Elles  ne  lui  suffirent  pas ,  il  lui  fallut  des  maltresses , 
et  la  femme  de  Ruy  Gomez  de  Silva  fut  celle  qui  le 
détourna  le  plus  de  ses  devoirs  d'époux.  Toutefois,  son 
influence,  bien  assise  déjà  durant  la  vie  d'Elisabeth ,  ne  se 
déclara  complètement  et  ne  fut  évidente  et  avouée  qu'en 


1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.  -^,  page  879  et  880. 

2  Jean  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  403, 

3  Strada,  De  belle  Belgico,  pages  49  et  705. 

5. 


68  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

l'année  4570  '.  Cette  princesse  cependant  avait  eu  quel- 
ques inquiétudes  et  quelques  chagrins  de  son  empire 
naissant.  En  Tannée  1567  entre  autres,  lorsqu'il  fut 
question  du  voyage  de  Philippe  II  dans  les  Pays-Bas,  pour 
mettre  ordre  aux  troubles  qui  s'aggravaient  chaque  jour, 
Antonio  Perez  devait  accompagner  le  roi,  et  la  prin- 
cesse d'Eboli  était,  nous  l'avons  dit,  du  petit  nombre  des 
personnes  admises  à  le  suivre9. 

L'austérité  que  le  roi  témoignait  d'ailleurs  formait  un 
contraste  ridicule  avec  ses  habitudes  tout  au  moins  lé- 
gères; on  le  voyait  protéger  la  religion,  non  pas  avec 
cette  matarité  et  cette  force  qui  siéent  à  l'autorité,  qui 
l'ennoblissent  et  qui  l'élèvent,  mais  avec  cette  ardeur  et 
cet  emportement  qui  naissent  de  l'aveuglement  et  du 
fanatisme.  On  le  voyait  encore  s'appliquer  à  ses  pratiques, 
non  pas  avec  la  fidélité  d'un  esprit  soumis  et  convaincu, 
mais  avec  la  surabondance  et  la  minutie  d'un  esprit  puéril 
et  scrupuleux.  «  Il  est  fort  dévot,  disait  de  lui  une  rela- 
tion italienne,  se  confesse  et  communie  plusieurs  fois 
l'année;  il  est  en  oraisons  chaque  jour,  et  veut  être  pur 
de  conscience;  l'on  pense  que  son  plus  grand  pécbé  est 
celui  de  la  chair3.  » 

A  côté  de  ces  témoignages  excessifs  d'une  foi  dont  on 
ne  saurait  douter  tout  en  blâmant  sa  forme  et  ses  effets, 
Philippe  II  se  laissait  aller  sans  contrainte  aux  écarts  et 
aux  entraînements  de  son  cœur.  Après  les  avoir  causés 
et  satisfaits  pendant  vingt  années  peut-être ,  la  princesse 
d'Eboli  en  fut  victime,  parce  que  les  soins  d'Antonio 

1  Michaud ,  Biographie  universelle ,  tome  XII. 

2  M.  Mignet,  Antonio  Pérès  et  Philippe  II,  page  70. 

3  M.  Mignel,  Antonio  Pérès  et  Philippe  II,  page  7i- 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  69 

Perez,  ce  confident  du  roi  et  tout  à  la  fois  son  rival,  la 
rendirent  infidèle  à  son  royal  amant,  comme  elle  l'avait 
été  à  son  époux. 

Au  début  de  son  union  et  de  sa  faveur,  Ruy  Gomez  de 
Silva,  prince  d'Eboli,  se  trouva  mêlé,  dès  Tannée  1559, 
aux  préoccupations  du  mariage  de  Philippe  IL  Consulté 
par  ce  prince  sur  le  choix  d'un  confesseur  pour  la  reine 
Elisabeth,  il  s'en  entretint  avec  le  confesseur  de  Sa  Ma- 
jesté; après  y  avoir  pensé  et  en  avoir  conféré,  comme  s'il 
s'agissait  d'une  affaire  d'État ,  de  la  conservation  de  la 
paix  publique  ou  de  la  certitude  du  salut,  ils  déclarèrent 
qu'un  religieux  français,  dont  l'histoire  ne  nous  a  pas 
conservé  le  nom,  a  chef  de  son  ordre  en  la  province  du 
Lyonnais,  docteur  de  Paris,  étoit  le  personnage  le  plus 
digne  d'une  si  bonne  et  si  sainte  charge,  afin  d'en  accom- 
moder en  Espagne  la  dite  dame  épouse  du  roy,  et  voyant 
le  tems  si  traversé  d'erreurs  et  d'hérésies,  étoit  ainsi  de 
ceste  part  en  repos  et  assurée  \  » 

A  ce  conseil,  qui  fut  presque  un  conseil  de  cabinet, 
succédèrent,  pour  le  même  sujet,  le  travail  des  ambassa- 
deurs et  de  la  diplomatie.  L'évêque  de  Limoges  crut  de 
son  devoir  d'en  avertir  la  famille  de  la  reine  d'Espagne, 
la  prévenant  que  «  ce  personnage,  homme  vertueux  et 
de  bonne  vie,  avoit  été  précepteur  dudit  confesseur  du 
roi,  instruit  à  Paris  de  sa  main,  et  ajoutant  que  ce  seroit 
pour  Leurs  Majestés  le  moyen  le  plus  facile  de  s'entr'ay- 
mer  et  communiquer  ensemble,  les  entretenant  en  l'amitié 
conjugale,  telle  que  Dieu  la  leur  ordonne  et  commande  *.  » 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  70.  —  Lettre  de 
Sébastien  de  Laubépine,  évèque  de  Limoges,  au  cardinal  de  Lorraine. 

2  Lettre  de  Sébastien  de  Laubépine. 


70  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Ces  raisons  avaient  été  déjà  alléguées  au  roi  d'Espagne 
pour  fixer  son  choix,  et  (sans  que  la  résolution  en  fût 
encore  certaine)  Ruy  Gomez  avait  été  envoyé  en  France 
pour  sonder  et  préparer  l'esprit  de  la  reine  mère  et  du 
roi  sur  ce  sujet. 

Pour  obtenir  que  le  confesseur  en  question  ne  fût  point 
refusé  à  leur  demande,  on  donna  à  entendre  que  des 
honneurs  en  rapport  avec  son  caractère  sacré  seraient 
accordés  à  ses  soins,  «  le  roy  usant  à  l'endroit  de  ceux 
qui  l'ont  suivi  par  deçà  de  grandes  libéralités  et  récom- 
penses; témoin  le  confesseur  de  Sa  Majesté,  qui  jusqu'à 
présent  n'a  voulu  recevoir  aucun  bienfait  en  l'Église, 
mais  a  dit  que  Sa  Majesté  veult  et  le  presse  de  prendre 
quelque  petit  évêché  proche  du  lieu  où  il  s'ayme  le  plus 
en  Hespaigne ,  dont  il  est  bien  digne ,  pour  estre  sa  vie 
cognue  et  exemplaire  '.  » 

Bien  qu'il  ne  nous  soit  point  donné  de  suivre  le  con- 
fesseur de  la  reine  dans  l'influence  qu'il  acquit  et  qu'il 
exerça  sur  son  existence,  cette  négociation  devait  être 
analysée,  ou  tout  au  moins  notée  en  ce  lieu  comme 
révélant  une  fois  de  plus  l'esprit  de  Philippe  II,  et  donnant 
la  mesure  de  la  soupçonneuse  et  méticuleuse  surveillance 
qu'il  voulait  faire  peser  sur  Elisabeth,  même  dans  les 
détails  les  plus  saintement  et  légitimement  indépendants 
de  sa  royale  et  conjugale  autorité. 

Les  pieuses  et  catholiques  dispositious  d'Elisabeth  de- 
vaient au  reste  répondre  aux  désirs  et  aux  précautions 
du  roi  son  époux.  Dans  les  nombreuses  relations  que  les 
ambassadeurs  accrédités  à  la  cour  d'Espagne  font  de  ses 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  70.  —  Lettre  d© 
Sébastien  de  Laubépine,  évêque  de  Limoges,  au  cardinal  de  Lorraine. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  71 

habitudes  religieuses,  se  rencontrent  souvent  des  témoi- 
gnages tels  que  celui-ci  : 

«  La  reine  vostre  fille  est  demeurée  solemniser  ces 
saincts  jours  et  célèbre  la  feste  au  palais  et  en  cour,  où 
elle  a  achevé  son  jeûne  et  fait  sa  dévotion.  Sa  charité 
lave  les  pieds  des  pauvres  et  leur  donne  à  manger  et 
vesty,  ouï  les  sermons,  assiste  au  service  divin,  voit  les 
disciplines  et  autres  exercices  de  religion  avec  grand 
contentement  et  satisfaction,  non-seulement  des  prélats 
qui  y  ont  assisté  et  des  seigneurs  et  dames,  mais  géné- 
ralement de  toute  la  cour  '.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39e  pièce,  n°  7. 


CHAPITRE  HUITIEME. 

DÉPART    DE    LA    REINE    D'ESPAGNE, 

Elisabeth  de  Valois ,  voulant  répondre  aux  empresse- 
ments et  satisfaire  aux  ordres  du  roi  son  époux,  n'ap- 
porta d'autres  délais  à  son  départ  que  ceux  qu'entraî- 
naient les  exigences  de  son  deuil  et  les  convenances  du 
sacre  du  roi  son  frère.  Ses  grâces  et  sa  royale  majesté, 
l'une  des  plus  grandes  du  monde,  devaient  apporter  à 
cette  cérémonie  une  solennité  de  plus.  Philippe  II  n'eut 
point  à  se  plaindre  de  ce  court  délai.  La  reine  d'Espagne 
fut  traitée  avec  le  respect  dû  à  une  princesse  fille  et  sœur 
de  rois,  et,  de  plus,  elle  reçût  les  hommages  réclamés 
par  ses  nobles  couronnes. 

Le  1 4  septembre  1 559 ,  elle  fit  son  entrée  dans  la  ville 
de  Reims  avec  des  honneurs  qui  ne  le  cédèrent  point  à 
ceux  qui  furent  rendus  à  Marie  Stuart,  reine  de  France  et 
d'Ecosse,  sa  belle-sœur,  et  à  François  n  lui-même  '. 

Mais  bientôt  il  lui  fallut  oublier  ces  fêtes,  perdre  de 
vue  ces  lieux,  et  passer  du  deuil  du  roi  son  père  à  un 
second  deuil,  non  moins  filial  peut-être,  le  deuil  de  la 
patrie. 

Le  22  octobre,  Philippe  II,  lui  faisant  témoigner  de 
nouvelles  impatiences  au  sujet  de  son  arrivée,  elle  écrivit 
à  Sébastien  de  Laubépine,  ambassadeur  en  Espagne  : 
«  J'ai  reçu  les  lettres  par  lesquelles  j'ai  entendu  le  désir 
qu'a  le  roi  mon  seigneur  de  me  voir,  qui  est  cause  qu'avec 
moins  de  regret  je  suis  délibérée  de  m'acheminer  bientôt 

1  M.  L.  PAris,  Négociations  sous  François  H,  page  446. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  Ï3 

pour  l'aller  trouver,  après  vous  avoir  de  bon  cœur  remer- 
cié de  tant  de  bonnes  nouvelles,  que  m'avez  toujours  cy 
devant  départies;  je  vous  prierai  encore  de  continuer  à 
m'advertir  souvent  de  ce  qui  se  présentera ,  attendant  que 
je  soye  par  delà,  qui  sera  bientôt,  Dieu  aidant  '.  » 

Ces  préparatifs  se  trouvaient  mêlés  aux  intrigues  de  la 
cour,  aux  mécontentements  excités  par  la  non-exécution 
des  traités.  La  France,  suivant  sa  vieille  habitude  de 
loyauté,  avait  porté  jusqu'au  scrupule  le  respect  de  ses 
engagements;  toujours  fidèle  à  l'honneur,  mais  parfois 
maltraitée  par  la  fortune ,  elle  avait  vu  son  étoile  pâlir  à 
Gravelines  et  à  Saint -Quentin,  et  le  roi  avait  dû  accepter 
pour  elle  des  conditions  non  pas  humiliantes,  mais  oné- 
reuses. On  avait  restitué  à  l'Espagne  Thion ville,  Mont- 
médy,  Damvilliers,  etc.,  etc.;  les  Génois  se  mettaient  en 
possession  de  l'île  de  Corse;  Bouillon  était  rendu  à 
l'évêque  de  Liège;  le  Montferrat  rentrait  sous  l'autorité 
du  duc  de  Mantoue;  la  France,  malgré  l'Angleterre,  se 
réservait  la  ville  de  Calais,  possession  bien  légitimée  par 
ses  souvenirs  et  sa  conquête.  Mais  elle  tardait  à  recouvrer 
Saint-Quentin  et  Ham,  que  la  dernière  campagne  lui  avait 
enlevées.  Le  8  décembre  1559,  avant  que  la  reine  d'Es- 
pagne se  mit  en  voyage,  le  cardinal  de  Lorraine  chargea 
Pévèque  de  Limoges  de  transmettre  à  ce  sujet  les  plaintes 
et  les  exigences  du  roi;  puis,  non  content  de  ces  récla- 
mations de  droit  et  d'équité,  il  formulait  ensuite  des 
réclamations  de  cœur,  et  ajoutait  en  terminant  le  même 
message  :  «  On  vous  envoyé  le  pouvoir  que  demandez  et 
qui  vous  est  nécessaire  pour  la  reine  d'Espagne,  suivant 
lequel  vous  ne  fauldrez  de  requérir  qu'elle  soit  bien 

1  M.  L.  Paris,  Négociation*  sous  François  II,  page  134. 


74  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

traictée,  tant  pour  l'assignat  de  son  dot  que  pour  l'entre- 
tiennement  qui  lui  doibt  être  baillé,  en  quoi  je  m'asseure 
que  le  roi  d'Espagne  lui  donnera  et  au  roi  son  frère  grande 
occasion  de  se  contenter;  vous  nous  ferez  souvent  entendre 
de  ses  nouvelles,  car  vous  pouvez  penser  comme  le  roi 
son  frère  et  la  reine  sa  mère  auront  toujours  agréable  d'en 
savoir  et  entendre  l.  * 

Telles  étaient  les  sollicitudes  extérieures.  Au  dedans, 
les  embarras  n'étaient  pas  moindres;  ils  naissaient  de  la 
rivalité  des  princes.  Ceux  de  la  maison  de  Bourbon,  pre- 
miers princes  du  sang,  héritiers  du  trône  tant  qu'un  Dau- 
phin ne  naîtrait  point  aux  Valois,  et  ceux  de  la  maison 
de  Lorraine,  prétendant  au  même  trône,  non  par  leur 
droit,  mais  par  les  chances  que  leur  nombre  et  leur  force 
donnaient  à  leur  ambition,  se  disputaient  le  crédit  et 
l'autorité  qui  pouvaient  les  conduire  au  succès.  Marie 
Stuart  était  fille  de  Marie  de  Lorraine;  Louise  de  Lorraine 
devait  épouser  Henri  III;  Claude  de  France,  sœur  du  roi, 
avait  épousé  Chartes  de  Lorraine.  Les  batailles  de  Mari- 
gnan,  de  Renty,  de  Dreux,  la  conquête  de  Luxembourg, 
le  siège  de  Boulogne,  la  prise  de  Calais,  la  défense  de 
Metz  et  celle  de  Poitiers,  avaient  distingué  sons  plusieurs 
règnes,  ou  allaient  illustrer  Claude,  François,  Henri  de 
Lorraine,  duc  de  Guise.  Ces  exploits,  mêlés  à  bien  des 
catastrophes,  expièrent  et  lavèrent  bien  des  rébellions  et 
bien  des  crimes.  La  proche  parenté  des  Guise ,  égale  à 
leur  grande  noblesse  et  à  leurs  éminents  services,  les 
recommandait  à  la  faveur  royale.  François  II  leur  était 
tout  acquis;  la  reine  Catherine  de  Médicis  elle-même  était 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  UJ.  —  Bertrand 
de  Salignae,  Histoire  du  siège  de  Metz;  Paris,  4553. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  75 

tantôt  subjuguée  par  leur  influence,  tantôt  révoltée  contre 
elle.  Mais  le  crédit  de  la  maison  de  Lorraine  ne  s'amoin- 
drissait pas  par  ces  circonstances ,  et  la  confiance  du  roi , 
qui  avait  partagé  entre  eux  le  commandement  de  ses 
armées  et  la  direction  de  son  royaume,  leur  demeurait 
toujours  fidèle.  Un  de  leurs  premiers  soins  fut  d'éloigner 
de  la  cour,  sous  des  prétextes  honorables,  les  princes  de 
la  maison  de  Bourbon  et  les  seigneurs  attachés  à  leur 
parti.  Le  prince  de  Coudé  fut  envoyé  en  Espagne  pour 
jurer,  au  nom  du  roi,  la  paix  récemment  conclue;  le 
prince  de  la  Roche-sur-Yon  eut  la  mission  de  porter  à  Phi- 
lippe II  le  collier  de  l'ordre  de  Saint- Michel;  le  roi  de 
Navarre,  premier  prince  du  sang,  fut  réservé  pour  escor- 
ter la  reine  Elisabeth;  le  connétable  de  Montmorency, 
remercié  de  ses  services,  se  retira  dans  sa  maison  de 
Chantilly;  l'amiral  de  Goligny,  non  moins  disgracié  et  non 
moins  mécontent  qu'eux  tous,  alla  joindre  plusieurs  des 
princes  à  Vendôme,  où  ils  étaient  de  passage,  se  rendant 
au  lieu  de  leur  destination. 

Catherine  de  Médicis  se  prêtait  alors  aux  intrigues  des 
princes  de  la  maison  de  Lorraine,  et  subissait  avec  une 
sorte  de  joie  leur  influence.  Elle  écrivait  à  leur  instigation 
au  roi  d'Espagne,  son  gendre;  elle  le  priait  de  faire  cause 
commune  avec  elle  pour  le  succès  de  la  politique  d'exclu- 
sion qu'elle  avait  adoptée;  elle  implorait  son  secours 
contre  ceux  des  sujets  du  roi  son  fils ,  et  des  princes  de  sa 
famille,  qu'elle  accusait  de  troubler  le  repos  public.  Dé- 
marches coupables  assurément,  qui  plaçaient  une  nation 
indépendante  et  fière  de  sa  liberté  sous  la  tutelle  d'un 
monarque  étranger,  et  qui  menaçaient  la  France  de  subir, 
à  titre  de  protection,  les  effets  d'une  volonté  arbitraire  et 


76  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

les  actes  d'une  ambition  sans  bornes.  Philippe  II  n'eut 
garde  de  se  refuser  à  une  demande  qui  semblait  lui  pro- 
mettre pour  l'avenir  une  immixtion  facile  dans  les  affaires 
de  la  France.  Il  répondit  :  «  Que  le  roi  pou  voit,  au 
besoin,  compter  sur  son  secours;  que  les  intérêts  du  roi 
son  beau -frère  lui  étoient  aussi  chers  que  les  siens  pro- 
pres; qu'il  étoit  disposé  à  prendre  sous  sa  protection  son 
royaume;  que  si  quelques  Français  étoient  assez  témé- 
raires pour  refuser  d'obéir  à  leur  prince  et  à  ses  premiers 
ministres,  il  les  accableroit  de  ses  forces  et  de  sa  puis- 
sance; qu'il  se  montreroit  toujours  le  juste  vengeur  des 
injures  faites  à  la  majesté  royale,  et  sauroit  punir  sévè- 
rement les  auteurs  des  troubles  !.  *> 

Heureusement  pour  la  France  la  grande  et  jeune  prin- 
cesse qui  l'abandonnait  et  devenait  Espagnole,  tout  en 
se  donnant  sans  réserve  à  ses  royaux  devoirs,  conservait 
son  cœur  à  sa  première  patrie.  Les  respects  et  la  con- 
fiance dont  elle  environna  sans  cesse  Catherine  de  Médi- 
cis,  sa  mère,  n'aveuglèrent  point  son  intelligence;  elle, 
n'épousa  pas  ses  préventions  et  ses  haines.  Lorsqu'elle 
fut  assise  sur  son  trône,  sa  religion  et  sa  politique  consis- 
tèrent non  point  à  servir  des  ambitions  et  des  rancunes, 
mais  à  concilier  les  premières,  à  apaiser  les  secondes; 
non  point  à  faire  prédominer  l'Espagne  sur  la  France,  ou 
la  France  sur  l'Espagne,  mais  à  les  sauver  l'une  de 
l'autre,  à  les  maintenir  toutes  les  deux,  autant  qu'il  était 
permis  à  son  influence,  dans  un  point  de  grandeur  égale, 
sans  rivalité,  et  qui  fit  naître  la  paix  et  la  gloire  d'une 
alliance  constante.  Le  cœur  de  Française  et  de  reine 
qu'elle  portait  en  Espagne  devait  sauver  la  maison  de 

*  J.  A.  de  Thon.  Histoire  uniiyerseUe,  tome  H,  page  68S. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  77 

Bourbon  des  persécutions  de  sa  mère  et  des  pièges  que, 
dans  sa  complicité  et  dans  son  ambition,  Philippe  II  ten- 
dait à  Henri  IV,  encore  enfant  ',  et  à  Jeanne  d'Albret,  sa 
mère.  Si  de  tels  projets  eussent  réussi,  ces  princes  étaient 
plus,  tard  perfidement  enlevés  et  cruellement  livrés  à 
l'Inquisition.  La  France,  l'Espagne  et  Naples  étaient  à 
jamais  privés  des  souverains  qui  ont  le  plus  contribué  au 
bonheur  de  leurs  peuples,  à  l'honneur  de  leur  couronne, 
aux  pages  glorieuses  de  leur  histoire. 

Mais  Elisabeth  allait  s'éloigner  de  la  France  avec  un 
cœur  et  une  conscience  qui,  tout  en  adoptant  une  nou- 
velle patrie,  tout  en  acceptant  de  nouveaux  devoirs,  ne 
pouvaient  pas  abandonner  leurs  souvenirs  ni  faillir  jamais 
à  la  justice.  Les  préparatifs  de  son  départ  se  poursuivaient 
avec  empressement,  et  Charles  de  Bourbon  écrivait  en  ce 
temps  à  la  duchesse  de  Ne  vers,  sa  cousine  :  «  Le  roy  de 
Navarre  s'en  ira  sans  faire  le  voyage  de  Lorraine.  Le  roy 
s'acheminera  pour  conduire  madame  sa  sœur  en  son  mé- 
nage, et  dit-on  que  de  là  partira  la  reine  d'Espagne  pour 
aller  trouver  le  roy  son  mary.  Quant  à  moy,  je  partirai  le 
plus  tôt  que  je  pourrai  de  cette  cour,  et  m'en  iray  chez 
moy,  en  attendant  qu'ils  me  commandent  d'aller  en 
Espagne,  ou  bien  de  demeurer.  Si  est  ce  que  je  vous  puis 
asseurer,  que,  voyant  ce  que  je  vois,  je  serois  beaucoup 
plus  aise  de  leur  faire  service  de  loing  que  de  près  *.  » 

Au  commencement  de  décembre  1559,  le  roi  et  la 
reine  mère  conduisirent  la  reine  Elisabeth  jusqu'à  Ch&tel- 

1  J.  A.  de  Tbou,  Histoire  universelle,  tome  111,  liv.  xxxvi,  page  495 
et  suiv.  —  Mémoires  de  VMeroy,  pièces  justificatives.  —  Voltaire,  Essai 
sur  les  mœurs }  chap.  clxvi. 

'  Bibliothèque  Impériale,  Manuscrits  de.  Bèthune,  n°  8655.  —  M.  L. 
Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  408. 


78  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

lerault  et  Poitiers ,  «  où  bien  des  larmes  furent  répandues 
lorsqu'on  se  sépara  ' .  » 

À  peine  éloignée  de  la  reine  sa  mère,  Elisabeth  de 
Valois,  s'abandonnant  aux  élans  de  son  cœur  et  aux  sou- 
venirs de  ses  études,  adressait  à  Catherine  de  Médicis  les 
vers  suivants  : 

Mes  yeux  craignant  trop  de  larmes  répandre 
Ont  bien  ozé  sur  ma  Douche  entreprend!  e 
Lui  défendant  le  parler  et  l'adieu, 
Se  despartant  de  tant  regretté  lieu. 
Mais  maintenant  que  l'œil  est  appaisé 
Assurez  vous  estre  fort  mal  aysé 

Gardez  la à  mon  cœur  satisfaire 

Lequel  ne  peut  de  ce  mal  se  deffaire 

Sans  un  adieu  et  pytoiable  harangue , 

Là  où  la  main  me  servira  de  langue, 

Pour  declairer  la  douleur  trop  amère 

Que  sent  la  fille  à  l'adieu  de  la  mère; 

Perdant  du  tout  du  parler  la  puissance, 

Tout  empêché  par  trop  grande  habondance 

De  pleurs  tous  prestes  dehors  des  yeulx  sortir  : 

A  quoi  helasl  je  n'osay  consentir, 

Craignant  de  vous  la  désolation 

Disant  l'adieu  de  séparation. 

Or  vous  supplie  avoir  pour  agréable 

Que  cest  adieu  à  la  longue  importable 

Vous  puissiez  lire  et  non  pas  écouter. 

0  dur  morceau  mal  aysé  à  goûter, 

A  vous  et  moy,  car  amour  maternelle 

Qui,  sans  finir,  me  sera  éternelle 

Ne  peut  ce  mot  de  triste  adieu  souffrir. 

Je  ne  vous  peulx ,  madame ,  rien  offrir, 

Je  suis  à  vous  et  en  votre  puissance; 

Assurez  vous  que  cette  obeyssance 

Que  je  vous  doyts  si  bien  observeray 

Que  mon  debvoir  en  cela  je  feray. 

Vous  suppliant  très  humblement,  madame, 

Pour  la  saincté  de  mon  corps  et  mon  àmo 

1  J*  A.  do  Thou,  Histoire  universelle)  tome  II*  livre  ilii,  page  710» 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  79 

n'entretenir  en  votre  bonne  grâce  : 
Car  m'assuerant  y  avoir  bonne  place 
Malheur  ne  mal  je  ne  puys  recepvoir, 
Sinon  cefluy  que  Jay  pour  ne  tous  voir. 
Or  entendez,  madame,  un  grand  tonnent 
Que  jay  senty  en  ce  département  : 
Car  deux  amours  qui  ne  me  furent  qu'une 
Je  sens  en  deubt,  dont  Tune  importune 
En  me  voulant  présenter  patience, 
Me  remectant  l'agréable  plaisance 
Et  le  plaisir  de  revoir  un  mary. 
Mais  quoy  mon  cueur  encore  trop  marry 
Ne  la  veult  point  avoir  ni  recevoir 
Tant  cet  amour  de  naturel  debvoir 
Je  sens  à  fort,  que  si  l'auitre  j'accepte , 
Aucunes  fois  soudain  je  le  rejette. 
Tantost  je  sens  mon  œil  plorer  puis  ryre, 
Mais  la  fin  est  toujours  d'estre  martyre, 
Qui  durera  sans  prendre  fin  ne  cesse, 
Jusques  a  tant  que  je  reprenne  adresse 
Pour  retourner  vers  vous  en  diligence  : 
Lors  oblyant  la  trop  fâcheuse  absence 
Je  recepvrai  la  joye  et  le  plaisir, 
Et  joyrez  de  mon  parfait  désir 
D'ensemble  veoir  père  mère  et  mary  '. 

Après  ces  touchants  adieux,  la  reine  poursuivit  sa 
route.  Sans  doute  elle  fut  préoccupée ,  mais  non  point 
bien  triste,  pendant  tout  le  reste  du  voyage  %  comme  Ta 
prétendu  un  auteur,  qui  a  voulu  joindre  le  mystère  des 
pressentiments  à  la  poésie  de  ses  vertus  et  de  ses  infor- 
tunes. Elle  se  livrait  à  la  curiosité  de  son  âge,  à  la  con- 
templation des  sites,  à  la  comparaison  anticipée  des  lieux 
qu'elle  parcourait  avec  ceux  qu'elle  allait  atteindre.  «  Elle 
demandoit  le  long  du  chemin,  lorsqu'elle  voyoit  quelque 
beau  château  ou  qu'on  lui  présentoit  quelque  chose  de 

1  B.  L,  ancien  fonds  français,  folio  32,  n°  7237. 

2  Uicbaud,  Biographie  universelle,  tome  LXIII,  supp. 


80  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

gentil  :  Y  a-t-il  d'aussi  belles  maisons  en  Espagne?  Y  a-t-il 
de  cela  en  Espagne  '  ?  » 

Le  18  décembre,  le  roi  de  Navarre  rendait  compte  à 
l'évêque  de  Limoges,  ambassadeur  près  de  Sa  Majesté 
Catholique,  de  la  santé  et  de  l'humeur  de  la  reine  d'Es- 
pagne :  «  Vous  serez  bien  ayse  de  pouvoir  asseurer  le  roy 
son  mary,  que  si  elle  m'a  été  mise  entre  les  mains  en  très 
bonne  santé,  j'espère  de  la  rendre  entre  celles  de  mes- 
sieurs les  députés  en  si  bonne  sorte  que  l'on  cognoitra 
que  son  âge,  la  longueur  du  voyage  et  la  rigueur  de  la 
saison,  l'ont  plutôt  amandée  qu'empirée,  et  de  faict,  elle 
s'en  va  si  délibérée  que  toutes  incommoditéz  ne  lui  sont 
que  plaisir*.  » 

1  Chronique  novennaire  de  Cajet. 

3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  464. 


CHAPITRE  NEUVIEME. 

voyage   d'Elisabeth  de  valois. 

Le  cardinal  de  Bourbon ,  archevêque  de  Rouen,  oncle 
de  Henri  IV,  et  plus  tard  proclamé  roi  de  France  par  la 
Ligue,  sous  le  nom  de  Charles  X,  Louis  de  Bourbon  duc 
de  Montpensier  prince  de  la  Roche-sur- Yon ,  etc.,  reçu- 
rent la  reine  des  mains  de  François  II  et  de  Catherine  de 
Médicis.  Ils  étaient  accompagnés  de  plusieurs  autres  sei- 
gneurs considérables  sans  doute,  mais  moins  éminents 
que  ces  grands  princes.  Ils  la  conduisirent  jusqu'à  Bor- 
deaux, où  le  roi  de  Navarre,  frère  du  cardinal,  lui  rendit 
les  honneurs  dus  à  son  double  titre  de  fille  de  France  et 
de  reine  d'Espagne. 

Antoine  de  Bourbon,  roi  de  Navarre,  prince  de  Béarn, 
duc  de  Vendôme,  de  Beaumont,  prince  de  Foix,  etc.,  etc., 
était  marié  à  Jeanne  d'Albret,  reine  de  Navarre,  princesse 
de  Béarn,  etc.,  etc.;  celle-ci,  fille  de  Marguerite  de  Va- 
lois, sœur  de  François  Ier,  était  donc  cousine  germaine 
du  défunt  roi  Henri  II,  et  tante  en  quelque  sorte  du  roi 
François  H  et  de  la  reine  Elisabeth;  tellement  que,  sans 
compter  l'auguste  origine  de  la  maison  de  Bourbon,  qui 
lui  donnait  des  droits  incontestables  au  titre  d'héritier  à 
venir  du  trône,  sans  mettre  en  ligne  ses  alliances  conti- 
nuelles avec  toutes  les  branches  ses  aînées,  successive- 
ment régnantes  en  France,  le  roi  de  Navarre,  premier 
prince  du  sang  par  lui-même,  pouvait  alléguer  une  pa- 
renté bien  proche  avec  la  reine  d'Espagne,  parenté  due 
à  la  reine  de  Navarre  son  épouse. 

Grâce  aux  intrigues  des  Guise ,  il  n'était  cependant  pas 


82  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

bienvenu  à  la  cour;  on  lui  suscitait  mille  obstacles,  et 
Ton  eût  bien  voulu  lui  préparer  mille  dangers.  Si ,  près  du 
roi  de  France,  le  roi  de  Navarre  était  traité  avec  inimitié, 
autour  du  roi  d'Espagne  on  le  malmenait  avec  ironie;  à 
Paris ,  on  le  menaçait  à  cause  de  la  couronne  qu'il  avait 
en  perspective,  et  que  la  maison  de  Lorraine  voulait,  le 
cas  échéant,  soustraire  à  la  maison  de  Bourbon;  à  Ma- 
drid, on  le  raillait  à  cause  de  cette  autre  couronne  qu'il 
avait  en  souvenir  et  qu'il  aurait  dû  tenir  de  la  princesse 
son  épouse.  En  l'année  4612,  Ferdinand  le  Catholique 
l'avait  fait  joindre  à  ses  États  par  le  pape  Jules  II,  sous 
prétexte  de  l'excommunication  dont  le  roi  Louis  XII  était 
frappé,  et  dont  Jean  d'Àlbret  se  trouvait  atteint.  Le  prince 
dépossédé  se  mit  sous  la  protection  de  la  France,  dont  il 
avait  épousé  la  cause;  le  roi  François  I"  soutint  et  reven- 
diqua ces  droits  aux  conférences  de  Calais,  mais  l'élo- 
quence et  l'équité  eurent  tort  devant  le  fait  et  devant 
la  force.  La  haute  Navarre  demeura  une  province  de  l'Es- 
pagne :  la  nature  semblait  l'avoir  destinée  à  ce  sort  par 
sa  position  géographique.  Jusqu'alors  le  droit  des  succes- 
sions en  avait  disposé  autrement.  Charles-Quint  retint 
donc  ce  royaume ,  que  son  aïeul  avait  conquis  avec  des 
armes  spirituelles,  et  le  roi  Philippe  II,  malgré  les  pro- 
testations de  l'héritier  légitime,  ne  consentait  point  à  s'en 
dessaisir.  Telle  était  la  position  du  premier  prince  du 
sang  de  France,  lorsqu'il  désira  et  qu'il  obtint  la  mission 
de  conduire  la  reine  d'Espagne  au  roi  son  époux.  «Voyant 
le  mépris  où  il  étoit  à  la  cour,  et  le  peu  de  moyens  par 
luy  tenu  à  recouvrer  son  lieu  et  son  rang,  en  sorte  qu'il 
étoit  moqué  de  tous  les  côtés,  cela  faisoit  que  sans  cesse 
il  cherchoit  tous  les  moyens  de  se  retirer  en  ses  pays;  en 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  83 

quoy  les  Guise  loi  firent  ce  plaisir,  pour  mieux  le  pro- 
mener, de  lui  donner  la  charge  avec  son  frère  le  cardinal 
de  Bourbon  et  le  prince  de  la  Roche-sur-Yon ,  de  mener 
Elisabeth,  sœur  du  roy,  mariée  à  l'Espagnol,  pour  la 
rendre  sur  les  frontières  de  France  et  d'Espagne  :  par 
quoy  prenant  un  congé,  il  alla  devant  faire  les  prépara- 
tifs à  recevoir  et  bien  traiter  ladicte  dame  en  son  pays *.  » 
Le  cardinal  de  Lorraine  mandait  à  ce  sujet  à  l'évêque  de 
Limoges  :  *  Nous  avons  dict  au  roy  de  Navarre  comme 
c'est  qu'il  faudra  qu'il  se  gouverne  avecques  les  depputés 
du  Roy  Catholique.  En  quoy  il  a  promis  au  roy  de  se  con- 
duire et  comporter  de  façon  qu'il  en  aura  contentement 
et  eux  nulle  occasion  de  s'en  plaindre  *.  » 

Plusieurs  messages  avaient  devancé  Antoine  de  Bour- 
bon en  Espagne  :  Pierre,  bâtard  de  la  maison  de  Navarre, 
le  sieur  de  Lansac,  le  sieur  Crasso,  avaient  été  successi- 
vement envoyés  par  le  prince ,  soit  pour  annoncer  son 
approche,  soit  pour  excuser  ses  retards  dus  à  la  rigueur 
de  l'hiver  et  aux  difficultés  des  routes  de  montagne,  soit 
pour  préparer  leur  arrivée.  Dans  ces  délais  tout  ne  fut 
pas  dû  à  l'intempérie  des  saisons  :  la  gravité  espagnole  y 
joignit  ses  embarras.  Cependant  du  côté  de  la  princesse 
tout  était  docilité  et  empressement;  elle  permettait  au  roi 
de  Navarre  d'écrire  en  ces  termes  à  l'évêque  de  Limoges  : 
«Je  la  mène  coucher  aujourd'hui  à  Clyne,  pour  estre  chez 
moy  ung  jour  ou  deux  devant  Noël,  où  elle  fera  sa  feste, 
en  délibération  de  l'en  faire  partir  dès  le  lendemain,  selon 
les  nouvelles  que  me  rapportera  le  sieur  de  Lansac,  le- 

1  Renier  de  la  Planche,  Histoire  de  l'État  de  France  sous  François  IL 
—  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  460,  note. 
*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  460,  note. 

6. 


84  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

quel  j'ay  envoyé  devers  lesdicts  depputés,  suivant  l'advis 
de  ce  que  vous  avez  négocié  avec  le  sieur  Crasso,  pour 
concerter  avecques  eux  du  lieu,  du  jour,  de  l'heure  que 
nous  conviendrons  ensemble  sur  la  délivrance  de  ladicte 
dame  !.  » 

Tout  en  poursuivant  et  menant  à  bien  le  voyage  et  la 
remise  d'Elisabeth,  Antoine  de  Bourbon  n'oubliait  pas  les 
intérêts  de  sa  royauté  :  il  avait  fait  demander  à  Philippe  II, 
par  Pierre  de  Navarre,  la  restitution  de  sa  souveraineté, 
ou  tout  au  moins  une  compensation.  Le  nom  du  royaume 
de  Sardaigne  avait  été  prononcé;  il  semblait  agréable  au 
prétendant,  et  la  menteuse  réponse  du  roi  d'Espagne 
n'avait  témoigné  aucune  déplaisance2. 

Encouragé  par  ce  leurre  insolent  et  perfide,  Antoine 
de  Bourbon  n'eut  garde  de  s'endormir  sur  son  procès, 
pour  en  hâter  et  en  favoriser  l'issue.  Il  profita,  dans  ce 
but,  de  la  mission  dont  il  était  chargé,  du  crédit  qu'elle 
lui  donnait  auprès  de  Sa  Majesté  Catholique,  de  la  con- 
fiance qu'elle  témoignait  de  la  part  du  Roi  Très-Chrétien, 
de  l'honneur  qu'elle  lui  faisait  en  l'une  et  l'autre  cour. 

S'approchant  de  la  frontière  et  se  trouvant  dans  la  ville 
de  Pau,  capitale  de  ses  États  de  Béarn,  il  détacha  de 
sa  suite  le  seigneur  d'Audoz  (Jean  de  Levis,  seigneur 
d'Odoux),  gentilhomme  de  sa  chambre,  pour  supplier 
le  roi  que  sa  femme  et  ce  lui  pussent,  avec  sa  permission, 
aller  baiser  sa  main,  faisant  mon  compte,  ajoutait  le 
prince,  de  ne  pouvoir  faillir  à  rapporter  fruict  de  ce 
voyage,  car  si  j'obtiens  quelque  chose,  le  peu  sera  tou- 
jours-plus que  ce  que  j'ai;  et,  où  l'on  ne  me  satisfera, 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  pages  462  et  463,  note. 

2  M.  L.  Paris ,  Négociations  sous  François  //,  pages  4  62  et  463,  note. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  85 

encore  penseroi-je  avoir  beaucoup  fait  de  me  veoir  des- 
velopper  de  beaucoup  d'espérances,  desquelles  on  m'a 
entretenu ,  pour  n'y  prêter  les  oreilles,  et  ne  me  laisser 
doresnavant  paistre  que  bien  à  point '•  » 

Indépendamment  du  message  et  du  messager  qu'il 
envoya  ainsi  vers  le  roi,  Antoine  de  Bourbon  cherchait  à 
mettre  l'ambassadeur  de  France  dans  ses  intérêts;  il  le 
priait  de  l'aider,  guider  et  assister,  l'assurant  en  outre 
c  qu'il  ne  prêterait  jamais  sa  prudence,  vigilance  et 
affection  à  prince  en  qui  il  pût  trouver  et  expérimenter 
plus  de  libérale  volonté  *.  » 

D  n'oubliait  enfin  aucun  des  moyens  qui  pouvaient 
favoriser  sa  cause;  il  attaquait  l'empereur  et  ses  conseil- 
lers par  le  cœur  et  par  la  conscience  :  conseillers,  cœur  et 
conscience  étaient  bien  nuls  en  cette  question  auprès  du 
roi  d'Espagne,  et  les  prendre  pour  avocats  était  mal 
appuyer  ses  vœux. 

Antoine  de  Bourbon  insinuait  à  Philippe  II  a  qu'il 
n'auroit  sans  doute  point  désagréable  d'entrer  en  quel- 
ques termes  de  restitution  ou  récompense  de  son  royaume, 
soit  par  un  secret  mandement  de  l'empereur  son  père  à 
la  fin  de  ses  jours,  ou  de  sa  propre  conscience ,  lui  étant 
cette  querelle  une  épine  au  pied,  et  à  ses  successeurs, 
laquelle  il  seroit  bien  aise  de  composer  et  pacifier s.  » 

Mais  Philippe  II  n'entendait  point  que  la  Navarre  lui 
fût  une  épine  au  pied;  il  estimait  bien  qu'elle  était  une 
perle  à  sa  couronne,  perle  fine  et  brillante,  perle  bénie 
par-dessus  toutes  les  autres,  puisqu'elle  était  un  don  du 

1  M.  L.  Paris,  Négociation*  sous  François  //,  page  464. 
*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  IF,  page  466. 
3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  466. 


86  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

souverain  pontife;  perle  aussi  légère  pour  sa  conscience 
qu'elle  avait  de  poids  dans  ses  intérêts,  puisque  la  sa- 
gesse et  la  piété  de  l'empereur  son  père  et  de  son  bisaïeul 
Ferdinand  le  Catholique  n'avaient  jamais  conçu  de  sa 
possession  ni  inquiétude  ni  remords. 

Philippe  II  reçut  à  Tolède  Claude  de  Lévis  et  les 
lettres  du  roi  de  Navarre;  il  voulut  que  l'évêque  de 
Limoges  fût  présent  à  cette  audience.  Fidèle  à  ses  habi- 
tudes de  circonspection,  il  s'étendit  longuement  sur  les 
sollicitudes  qu'il  ressentait  pour  la  santé  d'Elisabeth,  sur 
son  voyage  et  sur  ses  fatigues;  puis  il  parla  de  ses  grandes 
obligations  vis-à-vis  d'Antoine  de  Bourbon  pour  la  mis- 
sion qu'il  avait  si  soigneusement  et  si  scrupuleusement 
remplie;  le  côté  politique  et  essentiel  du  message  n'eut 
que  la  moindre  part  à  son  attention  et  à  sa  réponse;  il 
dit  laconiquement  qu'il  consulterait  son  conseil  à  ce  sujet; 
puis,  ne  prenant  avis  que  de  lui-même,  il  demanda  à 
Sébastien  de  Laubépine  si  la  réclamation  du  roi  de  Na- 
varre était  autorisée  par  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  :  il 
fallut  avouer  qu'aucun  ordre  pour  appuyer  cette  négo- 
ciation n'était  venu  de  France.  Philippe  II,  s'évitant 
alors  les  embarras  d'une  audience  nouvelle,  partit  pour 
la  chasse,  fit  remettre  des  lettres  et  son  congé  à  Jean  de 
Lévis,  ajoutant  que  quand  «  le  roi  de  Navarre  voudrait 
traiter  des  affaires  de  cette  nature,  il  étoit  inutile  que  la 
reine  son  épouse  et  lui  s'exposassent  aux  fatigues  d'un 
long  voyage,  puisqu'on  ne  pouvoit  lui  dire  autre  chose 
que  ce  que  le  défunt  empereur  avoit  répondu  autrefois  à 
ses  prédécesseurs,  et  que  ce  qu'il  avoit  lui-même  dit  à  ses 
envoyés  à  Cercamp !.  » 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  466. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  87 

Si  le  roi  d'Espagne  n'avait  point  reconnu  que  la  pos- 
session de  la  Navarre  fût  pour  lui  une  épine  au  pied,  le 
roi  de  Navarre  ressentit  un  coup  de  poignard  au  cœur, 
moins  encore  par  la  perte  définitive  de  ses  droits  que 
par  la  sécheresse  d'une  pareille  réponse,  et  surtout  par 
l'outrageante  indignité  des  espérances  trompeuses  qui 
l'avaient  conduit,  lui,  prince  généreux  et  du  plus  noble 
sang  de  la  chrétienté,  à  une  démarche  que  ses  résultats 
rendaient  humiliante  et  honteuse  à  la  face  de  l'univers. 


CHAPITRE  DIXIÈME. 

ARRIVÉE   ET  RÉCEPTION  D'ELISABETH  DE  VALOIS  A  LA  FRONTIÈRE. 

Tandis  que  ces  choses  se  passaient  à  Tolède,  la  reine 
d'Espagne  hâtait  son  voyage.  Il  touchait  à  son  terme; 
elle  devait  être  remise  aux  seigneurs  députés  par  Phi- 
lippe II  «  en  un  lieu  nommé  le  Pignon,  situé  dans  les 
Pyrénées,  sur  les  confins  de  la  France  et  de  l'Espagne  ; 
mais  la  rigueur  de  l'hiver,  qui  est  très-grande  en  ce  pays- 
là,  et  l'abondance  des  neiges  forcèrent  Elisabeth  et  le 
roi  de  Navarre  de  s'arrêter  au  monastère  de  Ronceveaux 
pour  y  attendre  les  plénipotentiaires  d'Espagne.  Leur 
lente  gravité  fit  qu'on  passa  cinq  jours  en  ce  Heu  à  régler 
la  cérémonie  !.  »  L'expérience  du  caractère  du  roi  d'Es- 
pagne donnait  au  roi  de  Navarre  une  grande  circonspec- 
tion; de  plus,  les  négociations  qu'il  faisait  poursuivre  par 
Jean  de  Lévis,  et  dont  il  ignorait  encore  l'issue,  rendaient 
sa  prudence  doublement  obligatoire.  Antoine  de  Bourbon 
prit  donc  acte  des  termes  de  la  convention  signée  pour 
la  délivrance  de  la  reine,  et  fit  ses  réserves  au  sujet  de  la 
différence  des  lieux;  il  ne  voulait  pas  que  la  puissance  et 
les  droits  du  roi  de  Navarre  en  souffrissent  aucun  dom- 
mage :  «  Il  constata  en  présence  des  ambassadeurs  que, 
par  le  traité ,  ladite  dame  devoit  être  délivrée  aux  fron- 
tières de  France  et  d'Espagne,  qui  n'étoient  point  en  ce 
lieu,  et  qu'aussi  il  ne  cognoissoit  pas  que  ce  fût  les  limites, 
car  il  prétendoit  qu'elles  allassent  bien  plus  avant  dont  il 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  Mi,  note.  —  Voir 
sur  ce  sujet  580,  Colb.,  440,  folios  549  à  530. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  89 

espéroit  par  la  bonté  du  roi  d'Espagne  avoir  amiablement 
bonne  raison  :  pour  cette  cause  il  les  prioit  avoire  souve- 
nance que  l'acte  qui  se  faisoit  là  étoit  pour  le  service  et 
commodité  de  la  reine,  et  non  pour  préjudicier  à  ses 
droits,  ce  qu'ils  démontrèrent  accepter  de  bonne  part  '.  » 

Saint  Real ,  dans  le  touchant  et  ingénieux  roman  qu'il 
a  intitulé  Don  Carlos,  avance  que  cette  restriction  du  roi 
de  Navarre  au  sujet  des  frontières  et  de  ses  droits  fut 
l'occasion  d'une  négociation  avec  Madrid  et  de  retards 
nouveaux.  Mais  les  pièces  officielles  sont  formelles  sur  ce 
point,  et  le  rapport  de  Lhuillier,  aussi  positif  et  aussi  cer- 
tain que  celui  de  Lansac,  dit  que  les  Espagnols,  «  n'at- 
tendant rien  moins  qu'une  telle  harangue ,  se  trouvèrent 
si  surpris,  qu'ils  ne  surent  répondre  autre  chose  que 
buenes,  buen  es9.  » 

Une  autre  relation,  non  moins  officielle  que  les  précé- 
dentes et  plus  positive  encore  à  ce  sujet,  ajoute  les  détails 
suivants  : 

«  Il  s'est  au  surplus  passé  beaucoup  d'honnêtes  propos 
entre  eux,  qui  ne  servent  de  rien  en  cette  matière,  par 
lesquels  on  peut  juger  qu'ils  sont  partis  fort  contents, 
satisfaits  et  joyeux  de  l'honneur  et  receuil  des  uns  envers 
les  autres,  et  c'est  ce  que  l'on  eût  difficilement  pensé;  il 
n'y  a  personne  de  ces  seigneurs  espagnols  qui  n'ayt  salué 
ledit  seigneur  roi  de  Navarre  en  qualité  de  roy,  lui  disant 
tous  les  titres,  termes  et  appellations  que  l'on  sait  être 
particulières  à  cette  nation  pour  désigner  telle  qualité*.  » 

1  Rapport  de  M.  de  Lansac  de  Saint-Gelais  au  cardinal  de  Lorraine.  — 
M.  Louis  Paris,  Négociation*  sous  François  II,  page  474.  Bibliothèque 
Impériale. 

*  Idem,  page  482.  Bibliothèque  Impériale. 

3  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  440,  folio  549  et  suivants. 


90  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Le  nombre  des  seigneurs  envoyés  à  la  rencontre  de  la 
reine  était  des  plus  considérables  et  leurs  noms  étaient 
des  plus  grands.  Le  cardinal  archevêque  de  Burgos  et  le 
duc  de  Tlnfantado ,  chef  de  l'illustre  maison  de  Mendosse, 
marchaient  à  leur  tète;  c'étaient  ces  deux  seigneurs,  que 
nous  appellerons  plus  volontiers  et  plus  justement  ces 
deux  princes ,  qui  devaient  recevoir  Elisabeth  des  mains 
du  roi  de  Navarre  et  du  cardinal  de  Bourbon.  La  longue 
liste  des  noms  glorieux  cités  dans  les  mémoires  envoyés 
par  Lansac  au  cardinal  de  Lorraine  '  n'est  pas  nécessaire 
en  ce  lieu  pour  témoigner  l'honneur  et  l'empressement 
avec  lesquels  Philippe  II  désirait  recevoir  la  reine  son 
épouse;  beaucoup  d'entre  eux  étaient  issus  des  branches 
diverses  de  la  famille  de  Mendosse,  et  les  deux  chefs  de 
cette  mission  appartenaient  à  cette  antique  race.  L'arche- 
vêque de  Burgos,  François  de  Mendosse,  figurait  dans 
ses  rangs  non  moins  que  le  duc  de  Tlnfantado.  Quatre 
cardinaux  de  cette  maison  avaient  déjà  honoré  la  pour- 
pre *.  Si  nous  insistons  sur  le  mérite  et  la  noblesse  des 
seigneurs  auxquels  échut  principalement  l'éminente  fa- 
veur de  recevoir  la  reine  d'Espagne  des  mains  du  roi  de 
Navarre,  pour  la  conduire  au  roi  son  époux,  c'est  que 
nous  considérons  que  la  grande  qualité  de  tels  person- 
nages est  un  hommage  plus  véritable  et  plus  flatteur  que 
l'or,  la  pourpre,  les  chevaux  et  les  pierreries  qui  peuvent 
être  étalés  et  déployés  en  pareille  rencontre;  le  nom  des 
Mendosse  suffit  à  notre  objet. 

1  M.  L.  Paris,  Négociation*  sous  François  //,  page  466  et  468. 

2  Aubéry ,  Histoire  générale  des  cardinaux ,  tome  II ,  page  429  ;  tome  m  v 
pages  26  et  423;  tome  IV,  page  88.  —  Pallatius,  Fasti  cardinalium  , 
tome  III,  page  456. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  91 

Un  lien  personnel  d'estime  et  d'affection  attachait  Phi- 
lippe II  à  cette  maison  illustre.  Il  avait  eu  pour  gouver- 
neur un  Mendosse,  le  grand  commandeur  de  Cas  tille,  fils 
du  comte  de  Miranda.  Son  rare  mérite  demeurait  gravé 
dans  son  souvenir  autant  que  ses  soins  éclairés  recom- 
mandaient son  nom  à  sa  reconnaissance  '.  Les  traditions 
historiques  ne  signalaient  pas  moins  les  Mendosse  au 
roi  d'Espagne  pour  une  pareille  mission;  lorsqu'en  l'an- 
née \  500  le  grand  roi  Emmanuel  de  Portugal ,  veuf  de 
l'Infante  dona  Isabelle,  avait  demandé  et  obtenu  en  ma- 
riage sa  belle-sœur,  seconde  fille  du  roi  Ferdinand  et  de 
la  reine  Isabelle  *,  le  cardinal  don  Diego  Hurtado  de  Men- 
dosse, archevêque  de  Séville,  patriarche  d'Alexandrie, 
honoré  par  ses  souverains  du  glorieux  surnom  de  car- 
dinal d'Espagne,  destiné  par  eux  à  l'archevêché  de 
Tolède,  avait  reçu  Tordre  de  conduire  la  princesse  en 
Portugal*.  Les  titres,  les  honneurs,  les  grades  étaient 
accumulés  sur  eux,  et,  dans  ces  derniers  temps,  l'empe- 
reur Charles-Quint  avait  envoyé  don  Hurtado  de  Men- 
dosse, marquis  de  Carré  te,  grand  veneur  d'Espagne, 
comme  vice-roi  au  Pérou. 

La  noblesse  de  leur  sang  et  l'ancienneté  de  leur  origine 
l'emportaient  sur  le  reste  de  leurs  avantages  autant  que 
ce  qui  vient  de  Dieu  l'emporte  sur  ce  qui  vient  des 
hommes.  La  nuit  des  temps  couvrait  leurs  premiers  au- 
teurs, mais  en  les  cherchant  perdus  dans  cette  antiquité, 
on  ne  demeurait  incertain  qu'entre  les  rois  goths,  les 
souverains  de  Biscaye,  les  comtes  de  Castille.  Ceux  qui , 

*  Aubéry,  Histoire  générale  des  cardinaux,  tome  III,  page  4)4. 

1  Jean  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  VIII,  page  499. 

3  Aubéry,  Histoire  générale  du  cardinaux,  tome  in ,  page  27. 


92  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sans  aimer  les  chimères,  s'attachaient  à  l'opinion  la  plus 
probable  n'indiquaient  pas  leur  naissance  ailleurs  que 
parmi  ces  derniers,  et  les  reconnaissaient  pour  neveux 
du  célèbre  cid  Ruy  Dias  de  Bivan.  Ils  portaient  sa  devise 
dans  leurs  armes  1.  Issu  d'un  si  noble  sang,  l'archevêque 
de  Burgos,  après  avoir  passé  sa  vie  dans  les  honneurs  et 
après  l'avoir  remplie  par  les  services  que  son  dévouement 
lui  inspirait  pour  ses  souverains,  trouva  l'avoir  dignement 
couronnée  par  la  mission  dont  il  s'acquittait  en  recevant 
la  reine  Elisabeth;  ne  reconnaissant  plus  rien  en  ce 
monde  au-dessus  ni  à  la  hauteur  de  ce  dernier  emploi  de 
ses  forces,  si  ce  n'est  le  service  de  Dieu,  il  s'y  attacha 
uniquement,  se  retira  dans  son  diocèse  de  Burgos,  et  se 
consacra  encore  à  ses  princes  par  la  prière,  comme  il 
l'avait  fait  autrefois  par  son  zèle  et  son  respect  dans 
les  négociations,  dans  les  gouvernements  et  dans  les 
cours*. 

'  Il  serait  facile,  à  la  suite  de  Lansac,  de  Lhuillier,  de 
Vincent  Sartenas  et  autres  consciencieux  narrateurs,  de 
dire  les  uniformes  et  les  livrées  qui  figuraient  autour  de 
tant  et  de  si  grands  seigneurs  lors  de  la  réception  de  la 
reine  Elisabeth 8.  Il  coûterait  peu  de  mesurer  et  de  dé- 
crire les  tentures  déployées  sur  son  passage,  de  compter 
les  fleurs  répandues  sur  sa  route ,  malgré  l'intempérie  de 
la  saison ,  de  détailler  les  pierres  précieuses  étalées  sous 
ses  yeux  et  déposées  sur  elle-même.  Quatre  mille  che- 
vaux étaient  employés  à  son  escorte ,  et  la  dépense  per- 

1  Aubéry,  Histoire  générale  des  cardinaux,  tome  II,  page  430.— 
Imhoff ,  Genealogiœ  vigenti  illustrium  in  Hispania  familiarum. 

2  Aubéry,  ïd.,  tome  IV.  —  Pallatius,  Fasti  cardinalium,  tome  m, 
page  465. 

3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  pages  474  et  479. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  93 

sonnelle  du  duc  de  l'Infantado  ne  s'élevait  pas  à  moins 
de  deux  mille  écus  par  jour l. 

Bien  que  le  deuil  du  feu  roi  de  France  imprimât  son 
caractère  sur  la  maison  du  roi  de  Navarre  et  sur  celle  du 
roi  d'Espagne,  l'occasion  permettait  des  magnificences 
exceptionnelles9.  Nous  n'essayerons  pas  cette  nomen- 
clature, ayant  fait  tout  le  possible  et  tout  le  mieux  pour 
l'honneur  de  Leurs  Majestés  Catholiques,  en  disant  le 
mérite  et  la  noblesse  des  seigneurs  qui  furent  envoyés 
au-devant  de  la  reine,  et  qui  ajoutèrent  par  leur  présence 
à  l'éclat  de  cet  événement. 

Elisabeth  de  Valois  faisait  de  ce  choix  l'estime  et  la 
préférence  que  nous  en  témoignons  nous -même.  Elle 
l'exprima  quelques  moments  plus  tard,  en  répondant  à 
leur  compliment  de  bienvenue. 

Mais  avant  la  remise  de  la  reine  entre  les  mains  des 
commissaires  du  roi  Catholique ,  des  contestations  s'ani- 
mèrent sur  le  lieu  de  cette  cérémonie. 

Le  roi  de  Navarre  ne  voulait  pas  engager  «  sa  personne 
en  un  pays  contentieux  et  de  jalousie  pour  les  raisons 
que  tout  le  monde  sait  entre  le  roi  Catholique  et  lui  *;  il  fit 
donc  prier  le  cardinal  de  Burgos  et  le  duc  de  l'Infantado 
de  venir  chercher  Elisabeth  au  monastère  de  Ronceveaux, 
lieu  duquel  le  roi  d'Espagne  jouit  comme  du  reste  de  la 
haute  Navarre,  semblant  bien  avoir  assez  fait  de  la  mener 
jusque-là4;  mais  comme  la  nation  espagnole  est  céré- 


1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  468.  —  Mémoires 
des  noms  des  Espagnols  qui  viendront  recevoir  la  reine  à  Ronce  vaux. 
1  M.  L.  Paris ,  Négociations  sous  François  II ,  page  \  80 ,  note. — De  Thou . 

3  B.  1.  Colbert,  volume  440,  page  549  et  suivantes. 

4  B.  I.  Colbert.  —  De  Thou,  pages  549  et  suivantes. 


94  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

monieuse ,  n'ayant  jamais  faute  de  contention  quand  il 
est  question  de  débattre  son  avantage,  alléguant  le  mau- 
vais tems  qu'il  faisoit  pour  les  tourbillons  de  neiges  les 
plus  extrêmes  que  l'on  vit  depuis  trente  ans,  ils  firent 
savoir  qu'il  étoit  bien  raisonnable  que  fissions  la  moitié 
du  chemin  d'entr'eux  et  nous,  jusqu'à  une  place  près  du 
bourg,  fondant,  comme  nous  présumâmes,  l'égalité  de 
l'honneur  et  de  la  réputation  sur  l'égalité  de  la  distance 
de  leur  côté  et  du  nôtre  \ 

»  Les  envoyés  du  roi  d'Espagne  étoient  alors  en  un 
lieu  nommé  l'Espinal,  qui  n'étoit  loin  dudit  Ronceveaux 
qu'à  deux  petites  lieues  françoises,  comme  de  Paris  à 
Saint-Denis2.  » 

Le  roi  de  Navarre  insista,  alléguant  la  dignité  de  la 
reine  qu'il  conduisait,  sa  jeunesse  extrême,  la  rigueur  de 
la  saison,  les  soins  de  sa  santé,  qui  ne  permettaient  pas 
qu'un  pareil  événement  eût  lieu  en  plein  champ  ou  sur 
des  montagnes,  enfin  la  grandeur  du  souverain  qu'il 
représentait,  «  lequel  en  sa  qualité  de  roi  Très-Chrétien 
précède  tous  les  rois  de  la  chrétienté,  et  est  ce  point  hors 
de  toute  contestation,  sachant  un  chacun  comment  les 
ambassadeurs  des  uns  et  des  autres  l'observent  à  Rome, 
en  Angleterre,  à  Venise  et  ailleurs,  quand  il  est  question 
d'assister  en  acte  public  ou  solennel,  où  celui  de  France 
précède  *.  »  Des  raisons  de  vanité  mesquine  se  joignaient 
aux  causes  d'orgueil  national  dans  le  refus  que  les  en- 
voyés espagnols  faisaient  d'avancer  davantage. 

«  S'ils  ne  vouloient  point  venir  audit  Ronceveaux, 

i  B.  I.  Colbert,  v.  CXL,  p.  549. 

2  B.  I.  Colbert,  v.  CXL,  p.  54  b  et  suiv. 

1  B.  I.  Colbert,  tome  CXL,  page  524  et  suivante*. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  95 

c'était  plus  pour  faire  voir  aux  champs  la  multitude 
d'hommes  et  chevaux  dont  ils  pensoient  nous  surpasser, 
que  pour  autre  raison,  et  qu'étant  mis  et  parangonés  en 
conférence  de  notre  troupe  qui  est  en  deuil  et  tout  de 
noir,  ils  apportassent  plus  d'apparence  et  de  gloire 1. 

»  Toutes  fois  le  temps  n'ayant  égard  à  leurs  volontés, 
ni  mercy  de  leurs  accoutremens,  qu'ils  furent  contraints 
de  couvrir  de  gabans  et  manteaux  de  pluies,  renforça 
plus  que  jamais  à  neiger,  de  façon  que  le  vendredi  matin , 
cinquième  de  ce  dit  mois,  l'on  leur  manda  résolument 
que  la  faim  nous  commencent  à  chasser  de  Ronce  veaux, 
et  que  s'ils  n'étoient  délibérés  de  la  venir  prendre,  nous 
gaignerions  toujours  pays,  vivres,  et  irions  loger  à  Épinal, 
pensant  bien  que  par  honneur  et  devoir  il  faudrait  qu'ils 
quittassent  la  place  à  leur  maîtresse. 

»  A  la  fin  vaincus  de  cette  pertinacité  et  raison,  ils 
firent  savoir  inopinément  (pour  nous  prendre  en  désordre 
et  au  dépourvu)  qu'ils  s'en  venoient  pour  satisfaire 
incontinent  à  leur  commission  * .  » 

Mais  la  vivacité  française  ne  permit  point  cette  satis- 
faction à  la  jalousie  espagnole,  et  malgré  la  brièveté  du 
temps  et  la  pauvreté  du  lieu,  tout  fut  prêt  pour  l'heure 
assignée,  avec  les  conditions  de  magnificence  nécessaire 
à  un  acte  si  solennel  et  à  des  personnages  aussi  consi- 
dérables que  les  souverains  dont  il  s'agissait. 

Cette  cérémonie  décisive,  qui  achevait  de  rendre  Eli- 
sabeth de  Valois  Espagnole  et  reine,  se  passait  donc  à 
ftoncevaux,  lieu  de  fatal,  de  glorieux  et  de  mémorable 
souvenir  dans  les  annales  de  la  France.  En  cette  vallée 

1  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  y.  CXL,  page  524. 

2  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  y.  CXL,  page  5*4; 


96  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Charlemagne  avait  perdu  le  plus  brillant  de  ses  paladins 
et  son  armée.  A  près  de  huit  siècles  de  distance,  une 
grande  princesse,  à  laquelle  certains  généalogistes1  se 
plaisent  à  attribuer  quelques  gouttes  de  son  sang,  devait- 
elle  y  laisser  ses  joies  et  ses  espérances  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  son  courage  et  sa  volonté  résistèrent 
longtemps  aux  pressentiments  secrets  et  aux  défaillances 
de  la  nature ,  que  causaient  légitimement  ses  adieux  à  la 
France;  elle  fut  fidèle  à  sa  dignité  de  princesse,  à  sa 
majesté  de  reine  et  à  l'affabilité  de  caractère  qu'elle 
savait  mêler  aux  rigueurs  de  l'étiquette  espagnole. 

Elle  s'assit  sur  un  trône  que  l'on  avait  improvisé  en  la 
salle  haute  du  monastère  du  lieu ,  «  car  l'on  avoit  consi- 
déré qu'après  un  aussi  mauvais  tems  il  eût  été  fort  mal 
aisé  de  faire  la  dicte  assemblée  en  campagne9.  »  Là,  elle 
entendit  les  discours  qui  lui  furent  adressés  au  nom  du 
roi;  elle  permit  au  duc  de  l'Infantado,  qui  s'était  age- 
nouillé devant  elle,  de  lui  baiser  la  main;  mais,  par 
respect  pour  un  prince  de  l'Église,  elle  ne  souffrit  pas 
que  le  cardinal  de  Burgos  lui  rendit  le  même  hommage  et 
demeurât  dans  la  même  position  :  elle  le  releva,  l'em- 
brassa, le  fit  couvrir.  Il  lui  dit  alors  «  que  le  roy  leur 
seigneur  leur  avoit  fait  cette  grâce  et  honneur  de  les 
choisir  pour  la  venir  recevoir,  et  lui  déclarer  qu'elle  fût 
la  très-bien  venue  en  ses  royaumes,  les  subjets  desquels 
n'avoient  jamais  eu  si  grande  aise  et  contentement  qu'ils 
auront  en  l'y  recevant  pour  reine,  dame  et  maltresse,  et 

1  P.  Tournemino,  Mémoires  de  Trévoux,  avril  4742.  —  P.  Anselme, 
Histoire  générale  de  la  maison  de  France,  tome  Ier,  page  67.  —  Cour- 
cclles,  Histoire  générale  des  pairs  de  France,  tome  Ier,  page  44  et  suiv. 

2  Lansac  au  cardinal  de  Lorraine.  —  M.  L.  Paris,  Négociations  sou* 
François  II,  page  472. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  97 

qu'eux  et  toutes  leurs  maisons  se  sentoient  merveilleuse- 
ment heureux,  d'avoir  eu  cette  charge  de  luy  faire  ser- 
vice, à  quoy  leur  vie  étoit  entièrement  vouée  '•  »  Dissi- 
mulant toujours  son  regret  de  quitter  la  France  et  les 
Français,  la  reine  d'Espagne  répondit  «  qu'entre  les 
grâces  et  faveurs  qu'elle  espéroit  recevoir  du  roy  son 
seigneur,  elle  comptent  celle-cy  pour  une  bien  singulière 
qu'il  eust  choisi  de  tels  personnages  pour  sa  réception  et 
conduite,  et  qu'elle  ne  faudroit  de  l'en  remercier,  et 
auroit  toujours  bonne  souvenance  que  par  la  maison  de 
Mendosse  elle  entroit  en  la  possession  de  ses  royaumes 
et  venoit  en  la  compagnie  dudict  seigneur  roy  son  mari , 
dont  elle  se  sentoit  tellement  à  eux  obligée  qu'en  tous 
endroits  où  ils  la  voudroient  employer,  ils  la  trouve- 
roient  leur  bonne  reyne  et  par  suite  amye ,  qu'au  surplus 
elle  étoit  bien  marrye  de  la  peine  qu'ils  prenoient,  et  que 
le  mauvais  tems  l'eût  si  longuement  retenue  pour  les 
avoir  faict  tant  attendre*.  » 

Après  cet  échange  de  cérémonies  et  de  courtoisies,  la 
reine  donna  congé  au  roi  de  Navarre  et  au  cardinal  de 
Bourbon;  elle  les  embrassa  l'un  et  l'autre,  disant  à  eux- 
mêmes  et  aux  seigneurs  qui  l'environnaient  qu'ainsi  de- 
vait-elle les  traiter  par  ordre  du  roi  son  frère ,  «  comme 
princes  de  son  sang,  et  d'après  la  coutume  du  pays 
auquel  elle  ne  cessoit  qu'en  ce  moment  d'appartenir s.  » 

En  même  temps,  la  reine,  ne  pouvant  plus  contenir 
la  douleur  qu'elle  avait  dominée  jusqu'alors,  se  pâma 

1  Lansac  à  M.  le  cardinal  de  Lorraine. —  M.  L.  Paris,  Négociations 
«oui  François  II ",  pages  472  et  473. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  pages  472  et  473. 

3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  473. 

7 


98  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

entre  les  bras  du  roi  de  Navarre  \  Il  ne  fallut  pas  moins 
passer  outre  et  franchir  ces  limites,  dernier  pas  auquel 
ne  s'opposait  point  sa  douce  volonté,  mais  qu'en  ce 
moment  appréhendait  sa  nature. 

Le  cardinal  de  Burgos  prit  sa  main  droite,  le  duc  de 
Tlnfantado  la  soutint  à  gauche;  ils  la  placèrent  dans  sa 
litière,  et  lors  «  avec  force  trompettes  et  hautbois,  et  de 
la  neige  qui  tomboit  comme  par  dépit  pour  bigarrer  les 
belles  livrées  de  ces  seigneurs,  on  alla  coucher  dans  un 
mauvais  village  à  une  lieue  de  là,  où  ledit  cardinal  et 
duc,  à  Penvi  l'un  de  l'autre,  envoyèrent  force  vivres, 
confitures  et  licts  aux  dames  et  demoiselles,  lesquelles  en 
avoient  bien  besoing;  mesmement  les  filles  pour  ce  que 
tout  leur  bagage  estoit  demeuré  perdu  en  la  montagne, 
lequel  s'est  depuis  recouvert2.  » 

1  Chronologie  novennaire  de  Cayet. 

*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  474. 


CHAPITRE  ONZIÈME. 

VOYAGE    DE  LA  REINE    D' ESPAGNE    DE  LA  FRONTIÈRE  A  GUADALAXARA. 

La  reine  d'Espagne,  ainsi  séparée  des  princes  de  sa 
famille  et  des  seigneurs  de  sa  suite  qui  l'avaient  accom- 
pagnée jusqu'à  la  frontière ,  conserva  cependant  auprès 
de  sa  personne  quelques  serviteurs  dévoués.  L'ambassa- 
deur de  France,  Sébastien  de  Laubépine,  évéque  de 
Limoges,  avait  em  Espagne  la  double  mission  de  repré- 
senter le  roi  son  maître  et  de  protéger  de  tout  son  crédit 
la  jeune  reine,  sœur  de  François  IL  Lansac  de  Saint- 
Gelais,  non  moins  rompu  aux  usages  de  la  cour  de 
Madrid  qu'à  ceux  de  la  cour  du  Louvre ,  également  fami- 
lier avec  les  deux  langues,  partageait  ce  noble  emploi. 
Il  ne  devait  s'éloigner  que  lorsque  Elisabeth  serait  accou- 
tumée aux  mœurs  et  aux  habitudes  du  pays.  Un  certain 
Lhuillier  lui  servait  de  secrétaire.  Parmi  les  dames  aux- 
quelles était  confié  l'honneur  de  charmer  son  absence, 
de  tromper  son  éloignement,  de  veiller  aux  soins  intimes 
et  à  la  sûreté  de  sa  vie,  figurait  mademoiselle  Darne, 
«  jolie,  honnête  et  de  bonne  grâce,  »  dont  Lansac  ne 
nous  a  rien  fait  connaître  que  ce  portrait,  et  aussi  l'in- 
térêt que  lui  portait  le  cardinal  de  Lorraine;  aucune  autre 
particularité  ne  la  signale  à  l'attention  de  l'historien  l. 

Mais  au  premier  rang  brillaient  autour  de  la  reine  les 
princesses  ses  cousines,  madame  de  Rieux  et  mademoi- 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  486.  —  Rapport  de 
Lansac,  page  474.  —  Idem  de  Lhuillier,  page  479.  —  Relation  anonyme, 
page  487. 

7. 


100  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

selle  de  Montpensier,  toutes  les  deux  de  la  maison  de 
Bourbon;  venait  ensuite  madame  de  Germon t,  presque 
aussi  haut  placée  qu'elles. 

Avant  son  mariage,  en  1542,  avec  Guy,  baron  de 
Castelnau  et  de  Germon t-Lodève ,  elle  se  nommait  Louise 
de  Bretagne.  Son  aïeul,  François,  bâtard  de  Bretagne, 
comte  de  Vertus  et  de  Goëllo,  baron  d'Avaugour,  était 
fils  naturel  et  bien -aimé  de  François  II,  duc  de  Bretagne, 
et  frère  d'Anne,  duchesse  de  Bretagne,  deux  fois  reine 
de  France.  Doté  et  comblé  par  son  père,  il  fut  encore 
élevé  au  rang  d'illustre  gentilhomme  breton;  il  atteignit 
presque,  par  ses  grandeurs,  le  rang  de  prince,  comme  il 
en  approchait  par  le  mérite  qui  devrait  distinguer  tou- 
jours ceux  qui  régnent  et  qui  commandent.  Sans  être 
jamais  officiellement  reconnu  pour  allié  par  les  rois  Char- 
les VIII  et  Louis  XII,  ses  beaux-frères,  il  avait  été  traité 
comme  tel  et  honoré  de  grandes  charges  et  d'une  grande 
autorité  en  Bretagne.  Ces  souvenirs  vivaient  encore  en  la 
personne  d'Elisabeth  de  Bretagne,  comtesse  de  Clermonl, 
sa  petite-fille,  et  lui  avaient  valu  l'honneur  d'accompa- 
gner Elisabeth  de  Valois,  d'être  attachée  à  sa  personne, 
et  de  figurer  immédiatement  après  les  princesses  dans  la 
confiance  de  la  reine  et  dans  les  distinctions  de  la  cour. 

Auprès  d'elle  marchait,  dans  un  rang  égal  pour  la 
faveur  et  supérieur  pour  la  naissance,  puisque  aucun 
nuage  ne  venait  en  éclipser  le  légitime  éclat,  Gilberte  de 
Chabannes,  issue  en  ligne  directe  et  masculine,  au  vingt- 
deuxième  degré ,  de  Widgrin ,  comte  d'Angoulême  et  de 
Périgord ,  mort  en  886 ,  après  dix-sept  ans  d'une  glo- 
rieuse souveraineté1.  Mademoiselle  de  Chabannes  était 

1  Courcelles,  Histoire  des  pairs  de  France,  tome  V;  généalogie  de  la 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  101 

fille  de  Joachim  de  Chabannes,  seigneur  de  Curton,  et  de 
Charlotte  de  Vienne,  sa  quatrième  femme.  Ce  seigneur 
était  proche  parent  de  Catherine  de  Médicis.  Gilbert  de 
Chabannes,  son  aïeul,  s'était  allié  à  Catherine  de  Bour- 
bon-Vendôme. Madame  de  Chabannes,  mère  de  Gil- 
bert e?  était  gouvernante  de  Marguerite  de  Valois,  fille 
de  Henri  II1.  Quant  à  Gilberte  de  Chabannes,  mariée 
en  4565  à  Jean  de  Montboisier,  marquis  de  Canillac,  elle 
quitta  la  reine  d'Espagne  sa  maltresse  en  1 560.  Rappelée 
lors  des  jalousies  qui  éclatèrent  en  cette  cour  étrangère, 
elle  fut  attachée  pour  ce  retour  à  la  personne  de  made- 
moiselle de  Bourbon-Montpensier  *. 

Mesdemoiselles  de  Noyant,  de  Gironville,  de  Fontper- 
tuy,  de  Poulpry,  de  la  Boessière,  etc.,  etc.,  formaient 
une  partie  du  cortège  officiel  de  la  princesse  et  compo- 
saient sa  cour  intime  \ 

Quant  à  Susanne  de  Bourbon,  femme  de  Claude  de 
Rieux,  elle  doit  être  distinguée  entre  toutes  à  cause  de 
son  mérite  non  moins  élevé  que  sa  naissance.  Elle  était 
fille  de  Louis  de  Bourbon,  prince  de  la  Roche-sur- Yon, 
et  de  Louise  de  Bourbon-Montpensier,  sœur  du  glorieux 
et  coupable  connétable  de  Bourbon4.  Claude  de  Rieux, 
dont  elle  était  veuve  alors,  avait  été  l'un  des  captifs  après 
la  bataille  de  Pavie,  puis  ensuite  l'un  des  otages  lors  du 


i  de  Châtaines,  page  38.  —  Idem ,  tome  V ,  généalogie  de  la  maison 
de  Matbas.  —  P.  Anselme,  Histoire  de  la  maison  royaU  de  France, 
tome  UIV  page  423.  —  Idem,  tome  VU ,  page  430. 
1  Voir  les  Mémoire*  de  cette  princesse. 

*  Bibliothèque  Impériale ,  portefeuille  de  Laubépine ,  lettre  de  madame 
de Oiahannea-Corlon  à  l'évéque  de  Limoges,  18  mars  4560. 

*  Bibliothèque  Impériale,  idem.  —  Passim. 

4  P.  Anselme,  Hit  toi  re  générale  de  la  maison  de  Fiance,  tome  I, 
pages  345  et  354. 


102  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

traité  de  Madrid.  Louise  de  Rieux,  sa  fille  unique,  avait 
épousé  René  de  Lorraine,  marquis  d'Elbeuf.  Tous  ces 
titres,  joints  à  sa  naissance,  la  recommandaient  au  choix 
du  roi  de  France  et  de  ses  ministres  :  elle  devait  posséder 
aussi  les  sympathies  du  roi  d'Espagne;  la  fatale  et  valeu- 
reuse célébrité  de  son  oncle  et  l'illustre  fidélité  de  son 
mari  la  mettaient  en  évidence  par  des  droits  différents. 
Selon  l'usage  de  tous  les  siècles  et  de  toutes  les  cours, 
des  causes  moins  honorables ,  mais  non  moins  puissantes 
peut-être,  désignaient  Susanne  de  Bourbon,  dame  de 
Rieux,  à  la  faveur  de  Catherine  de  Médicis.  Renée  de 
Rieux,  sa  nièce,  dite  la  belle  de  Chàteauneuf,  avait  été 
élevée  comme  fille  d'honneur  de  la  reine  douairière  de 
France.  Le  duc  d'Anjou,  depuis  Henri  III,  en  était  éper- 
dument  amoureux;  elle  employait  toute  l'énergie  de  son 
caractère  plus  que  viril  à  l'avancement  de  sa  maison, 
sans  oublier  le  progrès  de  sa  position  personnelle  et  la 
vengeance  de  ses  propres  injures.  Plus  tard,  abandonnée 
de  son  amant,  devenu  roi  et  époux  de  Louise  de  Lor- 
raine, elle  voulut,  par  son  intervention,  que  François  de 
Luxembourg  lui  donnât  son  nom  et  réparât  un  honneur 
qu'il  n'avait  point  offensé.  Il  refusa,  et  sut  éviter  par  la 
fuite  les  effets  de  la  haine  que  son  mépris  avait  soulevée. 
Forte  du  môme  concours ,  Renée  de  Rieux  prétendit  en- 
suite à  la  main  d'Antoine  du  Prat;  il  la  repoussa  avec 
dédain ,  brava  ses  fureurs ,  et  fut  foulé  publiquement  aux 
pieds  de  son  cheval ,  conduit  et  monté  par  elle  ;  enfin , 
mariée  à  Antinotti,  elle  le*  tua  de  sa  main  dans  l'acte 
même  de  l'infidélité;  et,  remariée  à  Altoviti,  elle  vit 
Henri  d'Angoulême,  contre  lequel  il  avait  conspiré,  le 
massacrer  sous  ses  yeux;  mais,  digne  de  Renée  de 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  103 

Rieux,  il  ne  mourut  pas  sans  vengeance,  et,  rendant  le 
dernier  soupir,  il  sut  le  poignarder  lui-même l. 

Telle  était  la  famille  de  Susanne  de  Bourbon,  veuve 
de  Claude,  premier  du  nom,  sire  de  Rieux  et  de  Roche- 
fort,  comte  d'Harcourt  et  d'Aumale,  mais  telle  n'était 
point  sa  personne.  L'élévation  et  la  vigueur  de  son  carac- 
tère, égales  à  la  noblesse  de  sa  naissance,  assuraient  le 
maintien  de  sa  dignité,  et  garantissaient  tout  autant  son 
dévouement  pour  l'auguste  reine  dont  elle  était  la  pru- 
dente compagne  et  presque  l'expérimentée  gardienne. 

Anne  de  Bourbon -Montpensier,  jeune  compagne  de 
madame  de  Rieux,  à  la  suite  d'Elisabeth  de  Valois,  était 
aussi  sa  nièce;  fille  de  Louis  de  Bourbon,  duc  de  Mont- 
pensier, et  de  Jacqueline  de  Longwie ,  «  princesse  d'un 
grand  esprit  et  d'une  prudence  au-dessus  de  son  sexe 9;  » 
elle  fut  rappelée  en  France  en  4  560,  pour  épouser,  un  an 
plus  tard,  François  de  Clèves,  duc  de  Nevers  et  comte 
d'Eu.  Ce  prince,  d'une  beauté  parfaite  et  d'un  mérite 
accompli,  la  laissa  veuve  quatre  mois  après  son  mariage; 
il  mourut  à  l'âge  de  vingt-deux  ans,  blessé  le  matin 
même  de  la  bataille  de  Dreux,  avant  tout  engagement, 
par  Desbarres,  un  de  ses  gentilshommes,  qui  déchargea 
maladroitement  son  pistolet  dans  ses  reins  \ 

Indépendamment  des  princesses  et  des  dames  dont  la 
présence  autour  de  la  reine  relevait  sa  dignité  et  rassurait 
la  sollicitude  de  sa  famille ,  Philippe  II  avait  envoyé  à  sa 

1  P.  Anselme,  Histoire  générale  de  la  maison  de  Bourbon,  tome  VI, 
page  774.  —  L'Étoile,  Mémoires  du  temps.  —  Mémoires  de  Caslelnau, 
tome  l,  page  347. 

*  De  Thon,  Histoire  universelle. 

*  P.  Anselme ,  Histoire  générale  de  la  maison  royale  de  France,  tome  I , 
page  335,  et  tome  m,  page  454. 


104  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

rencontre,  et  attachait  à  sa  personne,  en  qualité  de  cama- 
rera  major,  la  comtesse  d'Ureigna. 

Cette  dame  fut  étrangère  aux  dernières  années  de  la 
vie  d'Elisabeth,  puisque,  mourant  le  19  août  1566  !,  elle 
devança  de  plus  de  deux  ans  sa  royale  maîtresse  au 
tombeau. 

Toutefois,  l'importance  que  sa  place  lui  donnait  au- 
près de  la  princesse  et  l'influence  qu'elle  exerça  sur  les 
tracasseries  de  son  intérieur  jettent  un  intérêt  réel  sur 
ce  personnage.  Il  faisait  d'ailleurs  partie  de  ce  système 
de  grandeur  et  de  surveillance  tout  à  la  fois,  dont  il  plai- 
sait à  Philippe  II  d'environner  sa  jeune  épouse. 

11  n'est  donc  point  inutile  d'étudier  quelle  était  sa 
famille  et  quel  devait  être  son  caractère,  en  vertu  de 
tels  liens. 

La  comtesse  d'Ureigna ,  veuve  alors ,  était  accompagnée 
de  son  fils ,  chef  de  la  maison  de  Giron  et  riche  de  cent 
mille  écus  de  rente.  Le  duc  de  Nazara  et  le  marquis  de 
los  Veloz,  ses  deux  gendres,  figuraient  dans  sa  suite8. 
La  comtesse  d'Ureigna  appartenait  de  près  aux  chefs  de 
cette  pompeuse  mission.  Sœur  du  duc  d'Albuquerque, 
vice-roi  d'Aragon  et  de  Navarre,  elle  avait  eu  pour  mère 
-Françoise  de  Tolède,  fille  d'Alvarez  de  Tolède,  premier 
duc  d'Albe;  son  aïeule  était  une  Mendoze,  fille  de  Diego 
'  Hurtado  de  Mendoze,  premier  duc  de  l'Infantado*.  Le 
grand  nom  qu'elle  tenait  de  son  père,  et  que  couvrait 
le  grand  titre  de  duc  d'Albuquerque,  était  celui  de  la 

1  Imhoff,  Genealogiœ  viginti  illustrium  in  Hispania  familiarum ,  p.  79. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  p.  167.  Nombre  des  sei- 
gneurs venus  recevoir  la  reine  d'Espagne. 

3  Imhoff,  Genealogiœ  viginti  illustrium  in  Hispania  familiarum,  p.  79. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  105 

Cueva,  nom  éteint,  il  est  vrai,  au  quatorzième  siècle  en 
une  fille,  mais,  selon  l'usage  de  ceux  qui  ne  veulent  pas 
périr,  relevé  par  ses  enfants  '.  Le  sang  paternel  qui  coulait 
dans  les  veines  de  la  comtesse  d'Ureigna,  sang  auquel  ne 
peuvent  rien  changer  ni  les  princes  ni  les  rois,  n'était  pas 
selon  ces  nobles  apparences.  11  les  valait  du  moins,  s'il 
ne  les  surpassait  pas.  Bien  que  cette  illustre  dame  tirât 
tout  son  orgueil  de  la  Yieille-Castille,  et  ne  cherchât  pas 
son  berceau  ailleurs  ni  plus  loin  que  dans  le  val  de  Man- 
zanada,  elle  aurait  dû  le  reconnaître,  et,  malgré  sa  fierté 
castillane,  on  le  trouvait  pour  elle  sur  les  bords  de 
l'Océan,  non  loin  de  Saint-Malo,  dans  ce  noble  duché 
de  Bretagne,  que  ne  devrait  renier  aucun  de  ceux  qui 
peuvent  lui  rattacher  leurs  souvenirs  et  leur  origine.  Si 
les  substitutions,  si  les  édits  et  les  monarques  n'avaient 
point  épuisé  leurs  forces  et  leurs  volontés  à  faire  de  la 
comtesse  d'Ureigna  une  fille  de  la  maison  de  la  Cueva, 
si  les  siècles  n'avaient  pas  ajouté  leur  sanction  à  cette 
entreprise,  elle  eût  porté  un  des  plus  beaux  noms  dont 
s'enorgueillissent  la  Bretagne  et  la  France ,  et  dont  l'Eu- 
rope entière  salue  l'antique  illustration  :  elle  se  fût  appelée 
du  Guesclin.  Née  Française,  sujette  ou  suivante  des  reines 
et  princesses  filles  de  saint  Louis,  au  lieu  de  figurer 
dans  l'austère  et  magnifique  cortège  des  envoyés  du  roi 
Philippe  II ,  elle  eût  accompagné  peut-être  Elisabeth  dans 
ses  nouveaux  royaumes,  et,  bien  loin  de  mettre  son 
orgueil  et  sa  jalousie  a  la  séparer  de  sa  cour  française,  à 
la  plier  à  des  usages  encore  étrangers  pour  elle,  elle  eût 
mis  son  amour  et  ses  soins  à  lui  parler  de  sa  patrie ,  à  la 

1  Abbé  de  Veyrac ,  État  présent  de  l'Espagne ,  tome  IV,  page  26.  — 
Imboff  (ut  supra),  page  75. 


106  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

rendre  doucement  et  sûrement  Espagnole  par  la  condes- 
cendance plus  que  par  la  contrainte,  par  les  souvenirs 
qui  lui  auraient  rappelé  sa  famille  plus  que  par  les  efforts 
et  les  conseils  qui  tendaient  vainement  à  la  lui  faire 
oublier. 

En  1340 ,  Bertrand  du  Guesclin  ',  grand-oncle  du  con- 
nétable, avait  porté  au  secours  des  rois  de  Gastille  et  de 
Portugal,  dans  les  contrées  qu'arrose  le  Guadalquivir, 
une  bannière  bénite  par  le  souverain  pontife  à  Avignon. 
Il  s'était  distingué  dans  plus  d'une  rencontre  avec  les 
Maures  sur  les  rives  du  Salado.  La  gloire  l'avait  amené 
en  Espagne,  l'amour  l'y  fixa;  il  épousa  Marie  Fernandez 
de  la  Cueva,  dernière  héritière  de  cette  antique  maison; 
il  partagea  son  nom,  qu'il  transmit,  en  l'illustrant  encore, 
à  ses  descendants. 

La  noblesse  du  sang  des  du  Guesclin  ne  faillit  en  au- 
cune des  générations  suivantes.  Soutenu  par  des  alliances 
dignes  de  son  origine,  il  ne  fut  jamais  corrompu;  mais 
sa  pureté  française  en  fut  bien  altérée,  son  cours  ne 
tenait  plus  guère  de  sa  source;  le  sang,  malgré  la  voix 
qu'on  lui  prête,  manque  de  langage  :  l'éducation  en  fait 
toute  la  force  et  toute  l'inclination  ;  bien  que  celui  de  la 
comtesse  d'Ureigna  n'eût  point  dégénéré  depuis  le  conné- 
table ,  il  avait  perdu  tout  instinct  français,  il  était  devenu 
franchement  espagnol,  contre  la  disposition  qu'aurait  dû 
lui  donner  la  nature. 

Ce  qu'il  y  avait  de  Français  en  la  reine  d'Espagne  et 

1  ImhofT,  Genealogiœ  viginti  illuslrium  in  Hispania  familiarum, 
page  75.  —  Abbé  de  Veyrac ,  État  présent  de  l'Espagne ,  tome  IV,  page  26. 
—  P.  Anselme,  Histoire  générale  de  la  maison  de  France ,  tome  VI, 
page  485.  —  Favyn,  Théâtre  de  Vhonneur,  tome  II,  page  7. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  107 

autour  d'elle  blessait  les  affections  de  la  comtesse  d'Urei- 
gna  ;  bien  différente  en  cela  dn  comte  de  Penaranda  de 
la  maison  de  Bracamonte,  qui,  sons  le  roi  Philippe  IV, 
tenait  encore  à  grand  honneur  d'être  issu  du  connétable 
Dogesclin  par  un  de  ses  fils  naturels,  et  se  faisait  repro- 
cher dans  son  conseil  trop  de  penchant  pour  les  intérêts 
français1. 

Elle  attendait  la  reine  d'Espagne  à  Pampelune  ;  il  fallut 
trois  journées  de  marche  pour  atteindre  cette  capitale  de 
la  Navarre.  Partout  sur  son  passage,  Elisabeth  recevait  les 
témoignages  de  l'admiration,  après  avoir  été  l'objet  des 
empressements  de  la  curiosité.  Les  arcs  de  triomphe,  les 
compliments,  les  inscriptions,  les  danses,  se  multipliaient 
sous  ses  pas  et  sous  ses  yeux;  la  grâce  de  ses  manières, 
le  charme  et  la  dignité  de  sa  figure,  ces  deux  séductions 
de  la  grandeur,  lui  gagnaient  toutes  les  sympathies.  «  Son 
visage  étoit  beau,  et  ses  cheveux  et  yeux  noirs  qui  adom- 
broient  son  teint  et  le  rendoient  si  attirant  que  les  sei- 
gneurs ne  l'osoient  regarder,  de  peur  d'en  être  épris  et 
en  causer  jalousie  au  roi  son  mary,  et  par  conséquent 
eux  courir  risque  de  la  fortune  et  de  la  vie.  Les  gens 
d'Église  faisoient  tout  de  même,  de  peur  de  tentation,  ne 
cognoissant  assez  de  force  et  commandement  à  leur  chair 
pour  s'en  garder  d'en  être  tentés8.  » 

Après  avoir  visité  l'église  cathédrale  de  Pampelune,  la 
reine  se  rendit  au  palais  au  milieu  de  l'enthousiasme 
populaire.  La  comtesse  d'Ureigna  l'attendait  au  bas  des 

*  Herrera,  lhr.  ffl,  3e  partie,  cbap.  v.  —  Amelot  de  la  Houssaye, 

tome  I,  page  554.  —  P.  Anselme,  Histoire  générale,  tome  VI,  page  486. 

1  Brantôme,  Dames  illustres  françaises  et  étrangères,  discours  4*, 

[ton*  V    naon  J9ft 


108  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

degrés,  et  baisa  la  main  de  la  reine  sa  maîtresse,  qui,  la 
relevant,  l'embrassa  familièrement.  Après  ces  respects 
rendus  à  Elisabeth ,  elle  fit  ses  révérences  à  mademoiselle 
de  Montpensier  et  à  madame  de  Rieux,  dont  elle  ne  pou- 
vait pas  voir  sans  jalousie  le  titre  de  parentes  de  Sa  Ma- 
jesté Catholique  et  de  princesses  du  sang  français.  Puis 
elle  présenta  à  la  reine  une  lettre  du  roi,  qui,  au  lieu  des 
tendres  impatiences  auxquelles  elle  s'attendait  sans  doute, 
contenait  seulement  et  froidement  des  éloges  de  la  com- 
tesse, le  détail  des  soins  qu'elle  devait  lui  rendre,  et  la 
demande  du  bon  accueil  qu'il  sollicitait  en  retour. 

Il  y  eut  entre  la  noble  Espagnole  et  les  illustres  Fran- 
çaises un  échange  de  courtoisie  qui  semblait  promettre 
un  ciel  toujours  serein  ;  mais  à  côté  paraissaient  et  se 
cachaient  tour  à  tour  les  susceptibilités,  les  froissements, 
les  vanités,  les  ambitions,  les  intrigues,  qui  amoncelaient 
bien  des  nuages.  Petitesses  et  mesquineries,  qui  sont  le 
partage  de  l'esprit  et  du  cœur  humain,  et  surtout  l'apa- 
nage des  cours  ;  détails  minimes  et  puérils,  d'où  naissent 
souvent  de  grands  événements;  tracasseries  de  palais, 
qui  parfois  conduisent  aux  bouleversements  des  pays; 
égoïsme  et  jalousie ,  qui  grandissent  jusqu'à  la  passion 
furieuse,  jusqu'à  l'envie  dévorante. 

Des  questions  de  préséance  furent  traitées  entre  ces 
dames,  des  concessions  de  service  furent  faites  avec  une 
apparente  bonne  grâce  et  une  admirahle  tranquillité.  La 
queue  du  manteau  de  la  reine  d'Espagne  passa  des  mains 
de  madame  de  Clermont  entre  celles  de  la  comtesse 
d'Ureigna.  La  reine,  occupée  à  pacifier  toutes  choses  dès 
l'abord,  avait  dit  à  l'Espagnole  «  combien  elle  s'estimoit 
heureuse  d'être  accompagnée  d'une  si  honorable  et  ver- 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  109 

tueuse  dame  comme  elle,  et  qu'elle  se  délibérait  de  l'aimer 
et  honorer  autant  qu'elle  pourrait ,  et  de  recevoir  ses  bons 
conseils  et  avertissements  comme  si  la  reine  sa  mère  les 
lui  faisoit '.  » 

Les  paroles  d'Elisabeth  de  Valois  devaient  flatter  le  juste 
amour-propre  de  la  comtesse,  surtout  elles  cherchaient  à 
s'adresser  à  son  cœur;  mais  où  se  trouve  le  cœur  de  la 
plupart  des  courtisans?  et  surtout  comment  suivre  la  route 
tortueuse  et  embarrassée  pour  arriver  jusqu'à  lui  ?  Ma- 
dame d'Ureigna  n'était  point  autre  que  ceux  de  son 
espèce,  et,  loin  d'être  charmée  et  apaisée  par  les  grâces 
et  la  jeunesse  de  la  reine,  elle  n'éprouva  qu'inquiétude 
et  dépit  du  partage  de  ses  fonctions,  et  surtout  elle  ne 
ressentit  que  jalousie  profonde  contre  les  deux  princesses, 
qu'elle  prétendait  dominer  par  son  influence  et  bannir 
par  ses  tracasseries,  ne  pouvant  pas  les  égaler  par  son 
mérite.  Cependant,  dissimulant  pour  mieux  réussir,  elle 
répondit  à  la  reine  «  qu'elle  se  roi  t  sa  très-humble  servante, 
et  très-bonne  sœur  et  amye  de  la  dame  de  Clermont s.  » 

Deux  jours  se  passèrent  à  Pampelune,  les  mascarades, 
les  combats  de  taureaux  et  autres  plaisirs  en  furent  le  prin- 
cipal emploi,  les  festins  et  les  danses  à  la  mode  de  France 
étaient  variés  par  d'autres  divertissements  dans  le  goût 
espagnol.  11  y  avait  une  courtoisie  délicate  à  environner 
la  reine  des  souvenirs  de  sa  patrie;  il  y  avait  une  autre 
politesse  non  moins  vraie  à  l'initier  aux  mœurs  de  son 
royaume. 


1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II ',  page  176.  —  Lansac 
au  cardinal  de  Lorraine. 

3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  476.  —  Lansac 
au  cardinal  de  Lorraine. 


110  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Elisabeth  de  Valois  répondait  à  ces  avances  par  des 
procédés  semblables;  tour  à  tour,  suivant  en  cela  son 
inspiration,  elle  s'habillait  à  l'espagnole  pour  plaire 
au  peuple  sur  lequel  elle  venait  régner,  ou,  cédant 
aux  conseils  de  la  comtesse  d'Ureigna,  elle  se  parait 
à  la  française  pour  satisfaire  la  curiosité  publique  l. 
D'autres  fois  enfin  elle  mêlait  ensemble  les  parures  et 
les  modes  des  deux  pays ,  comme  pour  les  rapprocher 
et  les  confondre  dans  son  affection  et  dans  sa  mémoire, 
et  pour  figurer  en  sa  personne  un  symbole  d'alliance  et 
de  paix. 

Cependant  les  lettres  de  Philippe  II  se  multipliaient  et 
témoignaient  de  l'impatience  avec  laquelle  il  attendait  la 
reine;  elle  y  répondait  par  des  messages  que  le  chevalier 
Salviati  lui  portait  avec  mission  de  lui  baiser  la  main  de 
sa  part9. 

Ces  fêtes,  cette  harmonie,  ces  empressements,  devaient 
être  incessamment  troublés  par  les  aigreurs  de  la  com- 
tesse d'Ureigna  ;  elle  ne  put  pas  porter  plus  loin  sa  feinte 
douceur.  La  reine  et  sa  suite  quittaient  Pampelune;  elle 
fit  prier  sa  camarera  major  de  monter  dans  sa  litière 
royale.  Cette  dame  estimant  qu'une  telle  place  ne  man- 
querait jamais  à  son  ambition,  mais  que  son  rang  à  la 
suite  de  la  reine  pourrait  lui  être  disputé  dans  l'avenir 
par  les  étrangères,  si  elle  ne  le  fixait  pas  dès  l'abord, 
pria  Sa  Majesté  de  l'excuser  et  de  lui  permettre  de  voya- 
ger dans  la  sienne;  encore,  ajouta-t-elle  répondant  à 


1  Relation  du  voyage  de  la  reine  jusqu'à  Pampelune,  par  un  anonyme  - 

—  M.  L.  Paris,  Négoci ations,  etc.,  page  487. 

3  Relation  du  voyage  de  la  reine  jusqu'à  Pampelune ,  par  un  anonyme  ; 

—  M.  Louis  Paris,  Négociations  (ut  supra) ,  page  487. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  111 

l'honneur  qui  loi  avait  été  fait,  «  qu'elle  ne  pût  souhaiter 
plus  grande  faveur  que  celle-là  '.  » 

Madame  de  Clermont  prit  donc  la  place  qu'elle  avait 
refusée;  la  comtesse ,  suivant  la  politique  pour  laquelle 
elle  avait  sacrifié  un  des  privilèges  de  sa  charge ,  voulut 
occuper  pendant  la  marche  et  dans  le  cortège  la  place  qui 
appartenait  à  madame  de  Rieux  et  à  mademoiselle  de 
Montpensier;  ne  pouvant  pas  l'obtenir,  elle  se  mit  en 
devoir  de  l'enlever,  et  ses  estaffiers  heurtèrent  et  abatti- 
rent si  résolument  ceux  des  princesses,  qu'elles  furent 
jetées  hors  de  leur  rang,  dont  la  comtesse  s'empara  sans 
hésitation  et  sans  excuse. 

La  reine,  informée  de  ce  débat  et  de  cette  injure,  fit 
répéter  à  la  comtesse  «  qu'elle  eut  eu  très-agréable  s'il 
luy  eust  plu  monter  en  sa  litière,  comme  elle  l'auroit 
encore  si  elle  le  vouloit  faire,  mais  qu'après  elle  la  prioit 
d'être  contente  que  lesdictes  demoiselles  et  dame  pour 
être  princesses  de  son  sang  et  de  la  maison  royale,  étran- 
gères en  ce  pays  et  non  ses  subjettes,  fussent  honorées 
ainsi  qu'elles  avoient  accoutumé,  et  comme  il  leur  appar- 
tenoit.  Sa  Majesté  estimoit  l'honneur  qu'on  leur  faisoit 
être  fait  à  elle-même,  comme  aussi  étant  mesprisées,  elle 
pensoit  être  mesprisée  •.  » 

Madame  d'Ureigna  dissimula  sous  des  paroles  respec- 
tueuses un  trouble  et  un  mécontentement  difficilement 
contenus;  mais  si  le  fiel  ne  put  pas  lui  monter  jusqu'aux 
lèvres,  il  fermenta  dans  son  cœur,  et  ses  yeux  en  trahi- 


1  Rapport  de  Lhuillier  au  cardinal  de  Lorraine.  —  M.  L.  Paris ,  Négo- 
ciations, etc.,  page  485. 

*  Lansac  au  cardinal  de  Lorraine.  —  M.  L.  Paris,  Négociations  sou* 
François  II,  page  477. 


112  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

reni  l'amertume.  Elle  répondit  cependant  «  qu'elle  n'étoyt 
que  pour  obéir  à  Sa  Majesté  mesmement  en  cet  endroit, 
qu'elle  étoit  très-mal  contente  de  ses  gens,  qu'elle  les 
feroit  châtier1.  » 

Depuis ,  les  choses  se  passèrent  gracieusement  quant  à 
l'extérieur;  mais  les  rivalités  nées  et  exprimées  alors 
entre  les  dames  des  deux  nations  n'en  continuèrent  paô 
moins  autour  de  la  reine  ;  les  Espagnols  gardèrent  une 
rancune  profonde  de  l'affront  qu'avait  reçu  la  comtesse. 

Les  tracasseries  et  les  intrigues  qui  environnèrent  Eli- 
sabeth de  Valois  à  cette  occasion  ne  furent  pas  sans  in- 
fluence sur  les  ennuis  de  sa  triste  et  courte  royauté. 

La  reine  d'Espagne ,  tout  en  se  hâtant  vers  le  roi  son 
mari,  étudiait  ses  amitiés  et  ses  goûts,  et  elle  était  atten- 
tive à  les  satisfaire ,  en  attendant  qu'elle  pût  combler  un 
autre  sentiment.  Elle  s'arrêta  chemin  faisant  chez  le  vice- 
roi  de  Navarre,  le  marquis  de  Cortès,  auquel  revenait 
la  faveur  de  coucher  dans  la  chambre  du  roi  lorsque  Ruy 
Gomès  était  absent.  Elle  traita  et  favorisa  la  marquise  avec 
une  distinction  dictée  par  Philippe  II  lui-même.  La  reine 
s'annonçait  pour  le  26  ou  le  28  janvier  à  Guadalaxara, 
elle  y  arriva  le  \ er  février.  On  espérait  que  le  roi  d'Espagne 
n'attendrait  pas  cette  date  ni  ce  lieu ,  et  que  ses  empres- 
sements viendraient  rassurer  la  timidité  et  dissiper  les  pres- 
sentiments que  la  jeune  reine  avait  éprouvés  en  passant  la 
frontière;  ce  fut  une  erreur.  Philippe  H,  alors  à  Tolède, 
vint  jusqu'à  Guadalaxara,  accompagné  de  dona  Jeanne  sa 
sœur  et  de  la  principale  noblesse  d'Espagne  *.  Mais  soit 

1  Lansic  au  cardinal  de  Lorraine.  —  M.  L.  Paris,  Négociations  sews 
François  II,  page  î77. 

2  J.  de  Ferreras,  tome  IX,  page  41 Ê. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS*  113 

affectation  d'une  majesté  et  d'une  gravité  qu'il  aurait  pu 
abdiquer  sans  faiblesse  en  pareille  occasion ,  soit  dévoue- 
ment pour  des  affaires  qu'il  aurait  pu  oublier  et  laisser  un 
moment  sans  péril,  il  ne  passa  pas  outre.  D'ailleurs  il 
avait  en  mémoire  l'auto-da-fé  que  peu  de  mois  auparavant 
l'inquisition  avait  renouvelé  à  Valladolid  sous  ses  yeux, 
par  ses  ordres,  pour  son  bon  plaisir,  et  comme  pour  célé- 
brer son  retour  en  Espagne;  malgré  le  nom  d'acte  de  foi 
qu'il  avait  donné  à  cette  barbare  exécution,  non  moins 
exécrable  aux  yeux  du  vrai  catholicisme  que  maudite  par 
la  nature,  peut-être  qu'en  secret  son  souvenir  lui  pesait 
et  le  poursuivait  comme  un  remords.  Sous  ce  poids,  son 
esprit  devait  se  troubler  autant  que  sa  conscience  s'était 
aveuglée;  une  sorte  de  stupeur  pouvait  l'atteindre  jusque 
dans  les  joies  du  mariage  et  les  empressements  de  l'a- 
mour. La  reine  fut  donc  reçue  avec  une  étiquette  et  une 
pompe  sérieuses,  bien  faites  pour  la  glacer,  pour  effrayer 
ses  pensées,  et  pour  égarer  un  cœur  moins  inébranlable 
que  le  sien  dans  la  voie  du  devoir. 


CHAPITRE  DOUZIEME. 

MARIAGE   DE  PHILIPPE  II    ET  d' ELISABETH  DE  VALOIS. 

—  MALADIE  DE  LA  REINE  D'ESPAGNE.   —  INTRIGUES  ET  TROUBLES 

PARMI   SES  DAMES. 

Un  auteur  que  plusieurs  fois  déjà  nous  avons  eu  l'oc- 
casion de  contredire,  tout  en  admirant  le  charme  et  l'in- 
térêt de  ses  inventions,  commet,  au  sujet  de  l'entrevue 
des  royaux  époux,  une  erreur  qui  sied  à  son  roman. 
Saint-Réal,  plus  terrible  encore  dans  ses  récits  que  le 
sombre  Philippe  II  ne  le  fut  dans  ses  actes ,  le  fait  demeurer 
à  Madrid,  tandis  que  la  princesse  son  épouse  s'avançait 
vers  lui  :  moins  exact  dans  l'énoncé  des  faits  que  correct 
dans  l'élégance  de  son  style,  il  dit  en  des  termes  et  avec 
une  forme  que  nous  n'entreprendrons  point  d'égaler, 
qu'il  envoya  son  fils  don  Carlos,  alors  âgé  de  quatorze  ans 
seulement,  à  la  rencontre  d'Elisabeth  de  Valois,  et  que, 
prévenus  déjà  l'un  pour  l'autre  d'un  sentiment  fondé  sur 
d'anciennes  espérances,  ils  achevèrent  de  s'aimer  dans 
cette  imprudente  rencontre,  et  qu'ils  exprimèrent  par 
leurs  yeux  ce  que  n'osaient  point  encore  avouer  leurs 
lèvres.  Quant  au  roi  lui-même,  fidèle  au  système  de  froi- 
deur qu'il  avait  adopté  en  mettant  si  peu  d'empressement 
à  appeler  Elisabeth  en  Espagne,  il  l'aurait  attendue  pa- 
tiemment dans  son  palais  à  Madrid ,  et  ne  l'aurait  reçue 
qu'à  la  descente  de  son  carrosse  Ë. 

Telle  est  la  version  que  Saint-Réal  nous  donne  avec 
tous  les  agréments  du  plus  charmant  langage  et  tous  les 

1  Saint-Réal ,  Nouvelle  historique  et  galante,  édition  d'Amsterdam,  \  673» 
page  46. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  115 

détails  de  la  plus  touchante  invention.  S'il  se  trompe  sur 
le  fait  matériel  et  palpable  des  lieux ,  ne  peut-il  pas  errer 
aussi  sur  le  trait  insaisissable  des  mouvements  secrets  et 
précoces  de  ces  jeunes  cœurs  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  faut  convenir  avec  lui,  et  avec 
tous  les  documents  sur  lesquels  s'appuie  notre  étude,  que 
le  premier  aspect  et  le  premier  accueil  du  roi  d'Espagne 
ne  produisirent  pas  une  impression  favorable  sur  l'esprit 
et  le  cœur  de  la  jeune  princesse.  Lorsque,  à  Guadalaxara, 
elle  fit  connaissance  avec  le  roi  son  époux,  effrayée  de 
l'air  sérieux  et  inexorable  que  ses  trente-deux  années  ne 
justifiaient  pas  encore,  elle  le  fixa  avec  une  curiosité  et 
comme  avec  une  terreur  enfantine.  Philippe  II,  trouvant 
mauvaise  cette  observation  muette,  lui  dit  :  Que  regar- 
dez-vous? Si  j'ai  les  cheveux  blancs?  «  Ces  mots,  ajoute 
Brantôme,  lui  touchèrent  fort  au  cœur;  depuis  on  augura 
mal  pour  elle  '.  »  La  jeune  reine,  interdite,  ne  répondit 
rien  ;  mais  ne  dut-elle  pas  pleurer  en  secret  ce  beau  pays 
et  cette  cour  brillante  qu'elle  venait  de  quitter,  où  tant 
d'empressement  recherchait  ses  regards,  où  tant  de  bon- 
heur accueillait  son  sourire,  où  tant  d'approbation  répon- 
dait à  ses  paroles  ? 

La  principale  noblesse  d'Espagne  avait  accompagné 
Philipppe  II  à  Guadalaxara;  dona  Jeanne,  sa  sœur,  était  à 
ses  côtés,  et  le  prince  don  Carlos,  son  fils,  avait  obtenu  de 
l'y  suivre  *.  Ce  fut  là  que  s'alluma  d'un  nouveau  feu  cette 
passion  si  vive  et  si  tendre  que  le  jeune  prince  avait  déjà 
conçue  pour  Elisabeth,  et  que  se  développa  le  sentiment 
si  compatissant  et  si  fidèle  qu'elle  lui  accorda  en  retour. 

1  Brantôme,  Dames  illustres  françaises  et  étrangères,  page  132. 

2  Jean  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  444. 

8. 


116  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Don  Carlos  méritait  celui-ci  par  ses  malheurs,  par  les 
rigueurs  auxquelles  on  avait  soumis  son  enfance ,  par  le 
culte  qu'il  avait  voué  à  cette  princesse  le  jour  même  où 
son  portrait  l'avait  persuadé  de  ses  charmes,  où  son  père 
et  la  cour  l'avaient  entretenu  de  sa  possession.  Sa  perte 
n'avait  pas  pu  le  détacher  d'un  sentiment  si  doux  et  si 
légitime  à  sa  naissance.  Il  s'était  fait  un  devoir  de  son 
adoration ,  et  lorsque  cette  passion  cessa  d'être  une  espé- 
rance et  un  droit,  lorsqu'elle  perdit  son  caractère  sacré, 
elle  demeura  longtemps  un  besoin,  elle  devint  une 
fatalité. 

Quant  à  lui,  pouvait-il  obtenir  plus  qu'une  compassion 
fraternelle  ?  La  disgrâce  de  sa  tournure  et  le  dépérisse- 
ment de  sa  santé  devaient  attendrir,  mais  ne  pouvaient  pas 
enflammer,  à  son  sujet !.  Lorsque  Elisabeth  l'eut  aperçu 
pour  la  première  fois ,  elle  dut  modifier  en  bienveillance 
et  en  sollicitude  les  penchants  plus  tendres  qu'elle  avait 
conçus  pour  lui.  Élevé  avec  Jean  d'Autriche,  son  oncle,  et 
Alexandre  Farnèse,  son  cousin,  ses  contemporains,  ses 
émules  tous  les  deux,  environné  sans  cesse  de  l'un  et  de 
l'autre ,  il  ne  ressortait  pour  lui  aucun  avantage  de  cette 
double  comparaison  :  Alexandre  avait  l'esprit  prompt, 
frondeur  peut-être ,  mais  sa  déférence  pour  le  roi  et  pour 
ses  gouverneurs  était  entière  :  son  caractère  indépendant 
par  lui-même  se  pliait  à  toutes  les  lois  de  l'étiquette,  de 
l'élégance  et  de  l'urbanité.  Jean  d'Autriche  le  surpassait 
encore;  sa  figure  était  non-seulement  belle,  mais  sédui- 
sante, son  regard  était  étincelant  et  pénétrant,  ses  cheveux 
blonds  encadraient  les  plus  beaux  traits  du  monde,  et  ses 

1  Strada,  De  bello  Beîgico;  Romae,  4637,  page  709. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  117 

membres,  forts,  souples  et  déliés,  se  prêtaient  avec  grâce 
à  tous  les  exercices  du  corps  '. 

Don  Carlos  était  infirme  de  naissance  :  la  disproportion 
de  ses  jambes  le  rendait  boiteux ,  et  sa  taille  se  ressentait 
de  l'irrégularité  de  sa  marche;  sa  santé  chancelante  était 
en  outre  atteinte,  à  l'époque  dont  il  est  question,  d'une 
fièvre  quarte  qui  le  minait  lentement  ;  il  en  était  fort  affaibli 
lorsqu'il  vint  saluer  la  reine  2.  En  outre,  le  caractère  du 
jeune  prince,  aigri  par  ses  souffrances  et  par  son  dépit, 
n'avait  aucun  de  ces  charmes  qui  attirent  et  fixent  la  ten- 
dresse, et  qui  auprès  de  certains  cœurs  remplacent  les 
avantages  physiques  par  d'autres  droite  non  moins  puis- 
sants sur  l'amour.  Leur  absence ,  si  bien  compensée  par  les 
privilèges  de  l'esprit  et  la  distinction  de  l'âme,  donne  à 
penser  que  cette  privation  est  un  refus  injuste  et  jaloux 
de  la  marâtre  nature.  L'éducation  de  l'infant,  mêlée  de 
rigueurs  excessives  3  et  de  faiblesses  comme  de  négli- 
gences sans  nombre,  n'avait  point  réformé  ses  tristes 
penchants.  Souvent  il  ne  connaissait  plus  de  maître ,  et 
n'entreprenait  pas  de  se  posséder  :  l'empereur  Charles- 
Quint  ,  son  aïeul ,  témoin  de  ces  débuts  et  de  ces  germes 
de  passions  mauvaises,  n'avait  pas  pu  s'empêcher  de  les 
déplorer,  et  de  mal  augurer  d'un  tel  héritier  de  ses 
couronnes  \ 

Elisabeth  de  Valois,  cependant,  fidèle  à  ses  premiers 
souvenirs  et  touchée  du  sujet  comme  de  la  profondeur  de 


1  Strada,  De  bello  Belgico;  Romae ,  4637,  page  709. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  274.  L'évêque  de 
Limoges  au  roi. 

3  SaiDt-Réal,  Don  Carlos;  Amsterdam,  4673,  passim. 

4  Strada,  De  bello  Belgico,  pages  43  et  437. 


118  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

ses  peines ,  l'accueillit  avec  les  égards  et  l'empressement 
que  méritaient  ses  premières  destinées,  son  titre  de  prince 
d'Espagne,  les  liens  qui  les  unissaient,  et  ceux  qui  avaient 
dû  les  attacher  l'un  à  l'autre.  Attentive  à  ses  devoirs 
envers  le  roi  son  époux ,  elle  sembla  partager  surtout  les 
sentiments  dont  il  aurait  dû  lui  donner  l'exemple. 

«  Elle  le  reçut  avec  telles  caresses  et  comportement, 
que  le  père  et  toute  la  compagnie  en  ont  reçu  un  singulier 
contentement;  ledit  prince  l'a  encore  plus  grand  comme 
il  a  démonstré  depuis  et  démonstre  lorsqu'il  la  visite ,  qui 
ne  peut  être  souvent;  car,  outre  que  les  conversations  de 
ce  pays  ne  sont  pas  si  fréquentes  et  faciles  qu'en  France, 
la  fièvre  quarte  le  travaille  tellement,  que  de  jour  en  jour 
il  va  s' exténuant  '.  » 

Le  2  février  4  560,  lendemain  de  l'arrivée  de  la  cour  à 
Tolède,  le  roi,  ayant  ratifié  son  mariage,  fit  bénir  et  con- 
sacrer son  union  par  les  mains  de  l'archevêque  de  Burgos. 
Le  duc  de  l'infantado,  voulant  jusqu'à  la  fin  partager 
avec  le  cardinal  les  charges  et  les  honneurs  de  ce  grand 
événement,  reçut  Leurs  Majestés  dans  son  palais,  et  il 
traita  ses  souverains  et  les  seigneurs  de  la  cour  avec  une 
magnificence  digne  d'eux.  Peu  de  jours  se  passèrent 
à  Guadalaxara;  les  états,  que,  dès  l'année  1559,  le  roi 
avait  tenus  à  Tolède ,  étaient  encore  assemblés  ;  Philippe  II 
voulut  en  profiter  pour  donner  à  son  mariage  un  éclat  de 
plus,  et  pour  augmenter  l'état  du  prince  don  Carlos  son 
fils.  Faible  compensation  de  la  perte  qu'il  lui  faisait 
éprouver  en  lui  enlevant  la  plus  charmante  princesse  de 
l'univers.  Ce  fut  en  ce  moment  et  en  ce  lieu  qu'il  déclara 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  274.  L'évêquede 
Limoges  au  roi. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  119 

solennellement  à  la  face  de  toute  l'Espagne ,  représentée 
par  ses  principaux  seigneurs,  et  du  monde  entier,  figuré 
par  les  ambassadeurs  des  princes  et  des  républiques,  que 
son  mariage  avec  Elisabeth  de  Valois  n'éloignait  pas  don 
Carlos  du  trône,  et  qu'en  conséquence  il  appelait  tous  ses 
grands  à  lui  prêter  serment  de  fidélité  comme  à  l'héritier 
de  ses  États.  Cette  cérémonie  eut  lieu  dans  la  cathédrale 
de  Tolède.  Si  les  promesses  du  pouvoir  garantissaient  sa 
possession,  l'avenir  de  don  Carlos  eût  été  long,  glorieux 
et  prospère;  si  les  honneurs  consolaient  des  pertes  et  des 
peines,  le  prince  eût  senti  le  vide  de  son  cœur  se  combler 
par  des  biens  et  par  un  espoir  nouveaux. 

La  princesse  d'Eboli,  qui  causa  tant  de  ruines  avant  de 
courir  à  la  sienne,  commença  vers  cette  époque  à  jouer 
près  de  la  reine  un  rôle  de  surveillance  plus  favorable  à 
ses  propres  desseins  qu'utile  à  l'honneur  d'un  lit  nuptial 
qui  n'avait  pas  besoin  de  telles  protections.  Elle  ne  fut  point 
encore  attachée  à  sa  personne,  mais  elle  en  fut  approchée. 
Si  toute  influence  et  toute  autorité  ne  lui  appartinrent  pas 
dès  lors  dans  la  maison  d'Elisabeth,  on  lui  accorda  la 
faveur  de  l'intimité  et  les  moyens  de  l'espionnage  '•  Ses 
intérêts  personnels  l'appliquaient  à  cette  mission  plus 
encore  peut-être  que  les  ordres  du  roi  :  maltresse  non  pas 
avouée,  mais  réelle  de  ce  prince,  on  attribuait  entre 
autres  à  ce  commerce  adultère  la  naissance  de  Roderic 
de  Silva ,  duc  de  Pastrana ,  auquel  le  prince  d'Eboli  s'é- 
tait gardé  de  disputer  son  propre  sang  *.  Ruy  Gomès  lui- 


1  Saint-Réal,  Don  Carlos;  Amsterdam,  4673,  page  73. 

*  M.  Mignet,  Antonio  Perez  et  Philippe  //,  page  74.  —  Imhoff,  Genta- 
logiœ  viginti  illuslriwn  in  Hifpania  familiarum.  Leipzig,  4742, 
pages  288  et  290. 


120  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

même,  favori  du  roi,  gouverneur  du  jeune  don  Carlos, 
concourait  à  cette  nouvelle  inquisition,  couverte  du  voile 
de  la  fidélité ,  comme  celle  qui  s'exerçait  à  la  lumière  du 
jour  était  dissimulée  par  le  masque  de  la  religion. 

Ces  injustes  précautions  vis-à-vis  de  la  reine  prouvaient 
non  pas  l'absence  de  la  passion  dont  elle  était  l'objet, 
mais  son  excès  et  son  égarement. 

Les  débuts  de  sa  royale  union  furent  remplis  des  témoi- 
gnages de  l'amour  le  plus  vif,  confirmés  par  les  gages  les 
plus  vrais.  Les  fêtes  qui  accueillirent  Elisabeth  en  furent 
une  preuve  moins  sensible  que  les  soins  dont  le  roi  l'en- 
vironna lorsque,  à  peine  arrivée,  elle  fut  prise  subitement 
par  une  maladie  que  l'on  crut  être  la  petite  vérole. 

Les  solennités  et  les  réceptions  furent  suspendues ,  et 
firent  place  à  de  vives  inquiétudes;  cette  charmante  reine, 
qu'il  avait  suffi  de  voir  pour  la  surnommer  la  reyne  de  la 
paix  et  de  la  bonté !,  et  que  les  Français  appelaient  Y  olive 
de  la  paix  *,  s'était  en  peu  de  jours  attaché  tous  les  cœurs. 
Celui  du  roi  son  époux ,  le  plus  difficile  à  fixer,  n'avait 
pas  été  le  dernier  à  se  laisser  conquérir;  les  fêtes  et  le 
concours  dont  elle  avait  été  officiellement  et  spontané- 
ment environnée  étoient  accompagnés  de  bonne  volonté  et 
affection  populaires 3.  La  tristesse  de  son  départ  de  France 
s'en  était  effacée;  la  gaieté  de  son  caractère  et  de  son  âge 
avait  surmonté  ses  premières  impressions. 

«  Peu  d'heures  avant  l'atteinte  du  mal,  écrit  l'ambas- 
sadeur de  France  au  roi  François  II,  je  la  vis  enfermée* 

1  Brantôme ,  Vies  des  dames  illustres  françaises  et  étrangères ,  page  4  29. 

2  Brantôme ,  Vies  des  dames  illustres  françaises  et  étrangères ,  page  \  29. 
1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  %1\.  L'évêquede 

Limoges  au  roi. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  121 

dans  sa  chambre  avec  ses  dames,  qu'elle  faisoit  danser 
les  unes  après  les  autres ,  et  elle-même  dansa  deux  ou 
trois  fois ,  estant  bien  disposte  et  gaillarde,  qu'il  estoit 
possible;  si  ce  n'est  que  les  serviteurs  la  trouvoient  forte 
en  couleur.  La  nuit  estant  avec  le  roi  couché  avec  elle , 
elle  sentit  quelque  petite  inquiétude,  et  le  matin  chaleur 
se  démontrant  le  long  de  son  estomach  et  dedans  la  teste, 
il  parut  quelques  pustules  comme  d'ébullition  de  sang  ou 
petite  vérolle  \  » 

Le  roi  prolongea  ses  visites  et  multiplia  ses  soins  auprès 
de  la  jeune  reine;  ses  instances ,  sa  tendresse,  firent  con- 
sentir Elisabeth  à  la  saignée,  pour  laquelle  sa  répugnance 
était  extrême  *. 

Ces  détails  médicaux  et  intimes  n'ont  point  la  futilité 
dont  on  pourrait  les  accuser;  ils  témoignent  que  l'é- 
goïsme  de  Philippe  II  ne  le  rendit  pas  toujours  insensible 
aux  charmes  et  aux  vertus  de  la  jeune  reine,  que  si  son 
cœur  eut  ses  jours  de  haine  et  d'inflexible  cruauté  soit 
envers  son  fils,  soit  envers  ses  peuples,  il  eut  envers 
Elisabeth  une  constance  de  tendresse.  Ceux-là  mêmes  que 
sa  jalousie  ou  ses  infidélités  détournent  de  cette  dernière 
justice  ne  peuvent  pas  du  moins  lui  refuser  pour  elle  les 
élans  mérités  par  son  aimable  caractère  et  par  ses  charmes 
séduisants.  L'humeur  sombre  du  roi  aurait  pu  être  com- 
plètement adoucie  par  cette  influence,  si  des  passions, 
des  intérêts,  et  surtout  l'action  mauvaise  de  coupables 
et  d'ambitieux  courtisans  n'avaient  point  exercé  sur  lui 
leur  empire.  L'inquiétude  et  le  regret,  ces  fruits  de  l'amour, 
ces  épines  du  bonheur,  avaient  accès  dans  son  âme.  Les 

4  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  Î72. 
*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  *72. 


122  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

actes  de  sensibilité  sont  assez  rares  dans  la  vie  de  Phi- 
lippe II  pour  qu'on  insiste  sur  ceux  que  la  vérité  peut 
enregistrer  en  son  honneur. 

Mais  si  les  craintes  inspirées  par  cette  maladie  furent 
vives,  elles  furent  aussi  passagères.  Les  symptômes  graves 
n'eurent  pas  de  durée,  les  alarmes  cessèrent  promptement; 
les  fêtes  et  les  affaires,  que  les  larmes  et  les  prières 
avaient  remplacées,  purent  reprendre  incessamment  leur 
cours  accoutumé  !. 

Toutefois  une  inquiétude  tourmentait  le  cœur  maternel 
de  Catherine  de  Médicis.  Elisabeth  l'avait  quittée  bien 
jeune,  elle  n'était  point  encore  formée  :  et  dans  sa  cor- 
respondance avec  les  dames  qui  environnaient  et  qui  soi- 
gnoient  la  Reine  Catholique,  on  la  voit  multiplier  ses  ques- 
tions et  des  conseils  relatifs  à  ce  fait.  En  outre,  les  esprits 
jaloux  et  inquiets  n'étaient  point  sans  soupçons  que  la 
reine  d'Espagne  fût  atteinte  de  ce  venin  dont  le  roi  Fran- 
çois Ier  pouvait  avoir  empoisonné  sa  famille,  et  que  le  roi 
Henri  II  n'avait  assurément  pas  combattu.  Les  mauvaises 
langues  cherchaient  à  insinuer  cette  crainte  :  la  reine 
mère  revenait  sans  cesse  sur  ses  recommandations  de 
prudence,  ses  reproches  de  légèreté,  ses  craintes  d'indis- 
crétion. Tout  à  ce  sujet  la  remplissait  d'anxiétés  et  lui 
faisait  ombrage  a.  Les  complots  qui  l'environnaient,  les 
intrigues  qui  la  menaçaient,  les  embarras  qui  surgissaient 
autour  d'elle  ne  pouvaient  pas  la  détourner  de  cette  solli- 
citude dans  laquelle  la  politique  jouait  un  rôle  auprès 
de  sa  tendresse.  Se  jetant  fatalement  entre  les  bras  de 

1  Jean  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  4*5. 

2  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  11,  pages  704  et  sut- 
van» os.  —  Mayor,  Galerie  philosophique  du  seizième  siècle;  passim. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  123 

Philippe  II  pour  se  sauver  des  princes  lorrains,  elle  avait 
besoin  de  l'appui  de  sa  fille  auprès  du  Roi  Catholique. 
Aussi  les  luttes  intérieures  qui  se  développèrent  autour 
de  la  reine  d'Espagne  ajoutèrent-elles  singulièrement  à 
son  trouble.  Une  fois  les  discordes  entre  la  comtesse 
d'Ureigna  et  les  dames  françaises  apaisées,  celles-ci  se 
déclarèrent  la  guerre  entre  elles.  Madame  de  Vimeux  en- 
treprit sur  les  droits  et  sur  les  emplois  de  madame  de 
Clermont.  Elle  voulut  la  supplanter  auprès  de  la  reine, 
elle  entra  dans  sa  confiance,  elle  la  prima;  elle  se  mit 
en  devoir  d'effacer  et  d'éloigner  cette  dame,  aussi  bien 
que  la  duchesse  de  Montpensier,  cousine  de  Sa  Majesté. 
La  reine  douairière  le  trouvait  merveilleusement  mauvais, 
et,  n'ayant  pas  perdu  encore  l'habitude  d'admonester  et 
de  diriger  Elisabeth,  elle  le  lui  mandait  sans  détour  et 
sans  fard.  Elle  gourmandait  l'évèque  de  Limoges  de  lui 
avoir  caché  ces  détails  :  elle  lui  imposait  plus  de  franchise 
à  l'avenir,  le  prévenant  que,  faute  de  sincérité  de  sa  part, 
elle  aurait  le  rapport  de  ses  espions. 

Le  roi  connaissait  ces  détails,  et  prenait  en  pitié  cette 
petite  cour  française.  La  jalousie  espagnole  se  réjouissait 
de  ce  spectacle  :  et  si  la  fermeté  de  Catherine  de  Médicis 
n'eût  pas,  de  loin,  présidé  à  l'ordre  et  à  la  dignité  de  cet 
intérieur,  si  plus  d'une  fois  elle  ne  se  fût  pas  vertement 
courroucée  contre  la  reine  sa  fille,  à  tel  point  que  celle-ci 
«  ne  recevoit  lettre  de  la  reyne  sa  mère  qu'elle  ne  trem- 
blast  et  ne  fût  en  allarme  qu'elle  luy  dist  quelque  parole 
fascheuse  ',  »  Dieu  sait  en  quel  autre  sentiment  la  vue  de 
cette  anarchie  et  de  cette  faiblesse,  et  les  indiscrétions  qui 
pouvaient  en  résulter,  auraient  changé  l'amour,  l'estime 

1  Brantôme,  Vies  des  dames  illustres  françaises  et  étrangères. 


124  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

et  la  confiance  que  le  Roi  Catholique  était  si  disposé  à 
accorder  à  Elisabeth.  La  reine  sa  mère  tremblait  de  ces 
conséquences.  Lui  rappelant  les  conseils  de  prudence 
qu'elle  lui  avait  donnés  au  départ,  elle  lui  disait  sans 
cesse  :  a  ...  Suivez  ce  que  je  vous  dis  au  partir,  car  vous 
savez  comment  il  vous  importe  que  Ton  ne  sache  ce  que 
vous  avez.  Car  si  vostre  mary  le  savoit,  assurez-vous  qu'il 
ne  vous  verroit  jamais.  J'ai  entendu  que  madame  de 
Vimeulx  veut  à  toute  force  entrer  à  vos  affaires ,  ce  que 
je  trouve  merveilleusement  mauvais.  Encore  que  je  pense 
qu'elle  vous  soy t  fidèle ,  si  ai-je  entendu  qu'elle  ayme  fort 
les  biens  et  la  faveur  :  et  puisque  cela  est,  l'on  oublie 
quelquefois  ce  que  l'on  doit  à  sa  maltresse  pour  complaire 
à  son  maître,  qui  a  plus  de  moyen  de  lui  en  faire  que 
vous  n'avez  !...  »  Puis,  profitant  des  droits  et  du  despo- 
tisme maternels  qu'elle  n'avait  point  encore  abdiqués, 
Catherine  de  Médicis  reprochait  à  la  Reine  Catholique 
d'affecter  une  préférence  notable  de  madame  de  Vimeux 
sur  toutes  ses  dames,  et  de  répéter  qu'elle  ne  faisait 
cas  et  ne  tenait  compte  d'aucune  d'entre  elles  autant 
que  de  cette  favorite.  «  ...  Et  de  vray,  ajoutait-elle,  cela 
sied  très-mal  au  lieu  dont  vous  tenez  et  à  celui  où  vous 
êtes,  et  montre  trop  avoir  encore  de  l'enfant,  d'entretenir 
et  faire  cas  devant  les  gens  de  vos  filles.  Quant  vous 
êtes  seule  en  vostre  chambre,  en  privé,  passez  votre 
temps,  et  jouez  avec  elles  et  toutes,  et  devant  les  gens 
faites  bonne  chère  à  votre  cousine  et  madame  de  Cler- 
mont,  et  les  entretenez  souvent,  et  croyez-les,  car  elles 
sont  toutes  deux  sages,  et  n'ayment  rien  tant  que  vostre 
honneur  et  contentement.  Et  ces  autres  jeunes  garses  ne 
1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  //,  pages  706  et  707. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  125 

vous  peuvent  apprendre  que  folye  et  sotisses.  Pour  ce, 
faites  ce  que  je  vous  mande ,  si  vous  voulez  que  je  soye 
contente  de  vous,  et  que  je  vous  ayme,  et  que  je  croye 
que  me  aimez  comme  devez ,  vous  étant  ce  que  je  suys, 
et  ne  désirant  rien  plus  en  ce  monde  que  vous  voyr  si 
heureuse  que  gaie,  toutte  vostre  vie  être  contente  :  c'est 
vostre  bonne  mère,  Catherine  '.  » 

Ces  discordes  intérieures,  qui  auraient  pu  amener  de 
si  graves  complications  dans  l'existence  de  la  Reine  Catho- 
lique, furent  apaisées  grâce  à  l'énergie  de  la  reine  mère 
et  à  la  déférence  respectueuse  et  craintive  d'Elisabeth. 
Catherine  de  Médicis,  non  contente  des  leçons  qu'elle 
adressait  à  sa  fille,  des  plans  de  conduite  qu'elle  traçait  à 
l'ambassadeur,  du  concours  qu'elle  se  faisait  prêter  à  ce 
sujet  par  le  roi  Charles  IX,  écrivait  elle-même  ses  vertes 
réprimandes  à  madame  de  Vimeux,  et  ses  recommanda- 
tions les  plus  instantes  à  madame  de  Clermont.  Tous  ces 
efforts  portaient  leurs  fruits ,  ou  par  la  frayeur  ou  par  la 
tendresse,  qu'elle  savait  également  inspirer.  M.  de  Four- 
quevault,  à  la  fin  de  Tannée  1560,  mandait  à  la  reine 
douairière  que  tout  était  rentré  dans  le  calme  selon  ses 
vues  et  selon  ses  ordres;  la  reine  était  honorée  autant  que 
possible  de  son  mari  et  de  ses  sujets.  Madame  de  Clermont 
s'acquittait  de  mieux  en  mieux  de  sa  charge.  La  lettre  de 
Sa  Majesté  à  son  adresse  l'avait  bien  un  peu  troublée; 
mais  enfin  le  zèle  et  l'amour  de  sa  mal  tresse  et  de  son  devoir 
'avaient  réconfortée  :  elle  avait  pardonné  à  madame  de 
Vïnaeux  ses  empiétements,  l'excusant  sur  ce  qu'ayant 

1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  II,  pages  706  et  707.  Le 
^Vant  commentateur  fait  observer,  à  propos  du  mot  garse ,  que  cette 
exPressioD  signifiait  alors  jeune  fille  gaie,  folâtre. 


126  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

aidé  la  nourrice  de  la  reine  dans  ses  soins  intimes,  elle 
avait  cru  pouvoir  la  remplacer  :  de  là  avaient  résulté 
a  force  coups  de  bec  que  la  nation  espagnole  avait  été 
bien  aise  de  voir  et  d'entendre  :  car  quelque  bonne  mine 
qu'elle  fasse  aux  unes  et  aux  autres,  ils  n'aiment  que  par 
force  et  n'attendent  que  les  occasions  de  s'en  deffaire 
petit  à  petit  :  je  dis,  madame,  les  grands  aussi  bien  que 
les  moindres  !...  » 

Toutefois  ces  perturbations  avaient  inspiré  à  Philippe  II 
le  dessein  d'éloigner  les  dames  françaises  de  la  Reine  Catho- 
lique. Le  duc  d'Albe  avait  conçu  l'espoir  de  les  remplacer 
d'une  façon  favorable  pour  son  amour-propre  et  pour  son 
ambition  :  toute  la  maison  de  Tolède  favorisait  cette 
menée.  Le  prince  d'Eboli,  plus  attaché  qu'aucun  d'eux  àla 
reine ,  et  tant  soit  peu  jaloux  de  l'extension  que  de  telles 
intrigues  promettaient  à  leur  influence,  usa  de  franchise 
et  fit  preuve  de  dévouement  en  cette  rencontre.  Il  convint 
des  pratiques  et  des  menées  qui  tendaient  à  ce  but  d'ex- 
clusion de  toute  Française  à  la  cour;  il  servit  de  ses  con- 
seils et  de  son  appui  M.  de  Laubépine  :  celui-ci  eut  à 
ce  sujet  une  audience  du  roi.  La  reine  d'Espagne  obtint 
une  explication  sur  les  mêmes  intérêts.  La  comtesse  de 
Clermont,  qui  était  le  but  principal  de  toutes  ces  attaques, 
fut  assurée  de  la  faveur  de  sa  maltresse  et  de  la  grâce  du 
Roi  Catholique,  et  la  comtesse  d'Ureigna,  qui  assistait  à 
ces  entretiens,  «  voyant  sa  maîtresse  vertueusement 
épouser  la  conservation  de  l'amitié  qu'elle  porte  à  ladite 
dame  de  Clermont,  s'excusa  et  fit  nouvelle  alliance  avec 
ladite  dame...  Ce  qui,  madame,  va  serrer  le  pas  aux 
méchants,  et  conservera  cette  dame  près  du  lien  où  vous 

1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  709. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  127 

l'estimez  avec  grande  raison  si  nécessaire  parmy  les  jeunes 
ans  de  la  reyne,  attendant  que  Dieu  luy  aye  donné  quel-' 
ques  enfants1...  » 

Telles  furent  les  intrigues  qui  environnèrent  la  reine 
d'Espagne  peu  après  qu'elle  fut  montée  sur  le  trône,  et 
tels  furent  les  dangers  que  sa  jeune  inexpérience  lui  fit 
courir.  La  vigilance  et  l'habileté  de  Catherine  de  Médicis 
furent  sa  protection,  et  la  docile  tendresse  d'Elisabeth , 
encore  enfant,  lui  tint  lieu  de  sagesse  et  fit  tout  son  salut. 
Entre  ces  deux  reines  existait  le  sentiment  et  le  lien  que 
Brantôme  a  si  bien  décrite  en  ces  termes  :  «  C'étoit  sa 
bonne  fille,  qu'elle  aymoit  par-dessus  toutes;  ainsi,  elle 
(Êlizabeth)lui  rendoit  bien  la  pareille,  car  elle  l'honoroit, 
respectait  et  craignoit*...  » 

1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  743.  L'évèque 
de  Limoges  à  Catherine  de  Médicis. 
1  Vies  des  dames  illustres  françaises  et  étrangères. 


CHAPITRE  TREIZIÈME. 

AFFECTION    DE   PHILIPPE   II  POUR  ELISABETH. 

Catherine  de  Médicis,  alarmée  d'abord  pour  la  vie  de 
la  reine  d'Espagne ,  s'émut  ensuite  pour  sa  beauté.  Ses 
dons  n'étaient-ils  pas  son  orgueil  ?  La  conservation  de  son 
bonheur,  celle  de  son  influence  sur  l'esprit  de  Philippe  II, 
n'étaient-elles  pas  attachées  à  leur  fragile  existence  ?  Pen- 
dant la  maladie  d'Elisabeth,  les  courriers  s'étaient  croisés 
sur  la  route  de  Paris  à  Madrid,  portant  et  demandant  de 
ses  nouvelles;  durant  sa  convalescence  ils  continuaient  ce 
trajet,-  cherchant  et  donnant,  avec  les  bulletins  d'une  santé 
si  précieuse ,  ceux  d'une  beauté  non  moins  chère.  Elisa- 
beth réclamait  de  sa  mère ,  habile  dans  la  composition  de 
secrets  merveilleux,  l'envoi  de  ses  recettes  pour  la  répa- 
ration de  ses  charmes;  elle  joignait  à  leur  emploi  celui 
de  moyens  plus  communs  et  plus  connus;  l'eau,  le  sel, 
le  lait  d'ànesse,  s'unissaient  comme  lotions  et  frictions 
aux  baumes  naturels  reçus  de  Paris  ;  ils  étaient  appliqués 
successivement  sur  ses  rougeurs  et  sur  ses  fosses ,  ils  firent 
si  bien  que  la  maladie  ne  laissa  nulles  traces  visibles  '. 

De  l'aveu  même  du  roi  d'Espagne,  si  prévenu  contre 
la  France  et  les  Françaises  de  la  suite  d'Elisabeth,  la 
reine  était  environnée  d'incomparables  soins  :  il  remer- 
ciait hautement  ses  dames  de  la  peine  qu'elles  y  prenaient, 
disant  que  celles  de  son  pays  n'en  sauraient  autant  faire2: 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  pages  809  et  8R 
Madame  de  Clermont  à  la  reine  mère. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  pages  809  et  8Hi 
Madame  de  Clermont  à  la  reine  mère. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  129 

il  faut  avouer  qu'elles  ne  s'y  épargnaient  en  aucune 
manière.  Les  plus  qualifiées  d'entre  elles  s'offraient  à  sou- 
lager cette  princesse.  Madame  de  Clermont  (Louise  de 
Bretagne)  se  distinguait  par  un  zèle  à  toute  épreuve,  elle 
le  mandait  à  Catherine  de  Médicis  en  des  termes  que  la 
gravité' du  récit  ne  nous  permet  pas  d'admettre;  mais  la 
liberté  du  temps  et  la  simplicité  des  mœurs  servant  en 
quelque  sorte  d'excuse  à  la  crudité  des  images,  nous 
confions  à  l'appendice  cette  pièce  curieuse  par  la  preuve 
qu'elle  fournit  des  habitudes  du  temps  et  par  l'échan- 
tillon du  langage  qu'elle  reproduit l. 

Philippe  II  aida  par  ses  soins  et  par  ses  assiduités  la 
convalescence  d'Elisabeth.  11  avait  cette  reine  en  grande 
et  juste  tendresse;  ses  empressements  le  lui  témoignaient 
assez;  il  ne  s'éloignait  d'elle  aux  heures  de  son  loisir  et 
de  son  repos  que  vaincu  par  la  nécessité.  Peu  après, 
les  rapports  du  royal  ménage  redevenant  aussi  intimes 
que  possible ,  une  de  ses  dames  mandait  à  Catherine  de 
Médicis  :  «  Elle  dort  toutes  les  nuits  avec  le  roi  son  mari, 
qui  n'y  faut  jamais,  sans  grande  occasion  *.  » 

Le  cours  de  sa  grave  et  contagieuse  maladie  n'avait 
même  pas  empêché  ce  prince  de  la  visiter  :  a  Le  roi  la 
vient  voir  tous  les  jours  du  monde ,  qui  y  fait  plus  de 
demeure  qu'il  n'avoit  accoutumé  :  je  vous  assure,  madame, 
que  quand  elle  est  saine,  son  visage  le  montre  bien, 
comme  aussi  quand  elle  a  mal  il  montre  bien  l'amitié  qu'il 
lui  porte,  par  le  déplaisir  qu'il  en  ressent 3.  * 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  4 . 

2  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  H,  p.  844. 

*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  885.  Madame  de 
Clermont  à  la  reine  mère. 

9 


130  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Et  ailleurs  madame  de  Clermont  mandait  encore  à  la 
reine  mère  :  a  Le  roi  a  si  grand  soin  d'elle  qu'à  toutes 
heures  il  envoie  savoir  comme  elle  se  porte  et  quelque 
chose  que  l'on  lui  ait  dit  de  n'y  venir  point,  il  y  vient 
tous  les  jours ,  et  suit  bien  ce  qu'une  vieille  d'ici  lui  a  dit, 
que  l'on  appelle  la  Béate ,  qu'il  étoit  le  plus  heureux  du 
monde  d'avoir  cette  femme  de  France  et  qu'il  l'aimât 
bien,  et  ne  la  fâchât  de  rien,  car  s'il  le  faisoit,  Dieu  lui 
donnerait  une  grande  punition  '.  » 

De  toutes  parts  se  multipliaient  les  témoignages  de  cet 
amour  extrême  du  roi  pour  la  jeune  reine  :  une  autre 
dame  attachée  à  la  suite  d'Elisabeth  mandait  à  Catherine 
de  Médicis  :  «  Il  n'y  a  pas  longtemps ,  une  personne  qui 
peut  connoltre  une  partie  de  ces  conditions  m'assura  que 
le  roi  l'aime  le  plus  qu'il  est  possible  *.  » 

La  reine  répondait  à  ces  soins  par  une  reconnaissance, 
et  par  un  amour  conjugal  qui  les  égalaient  assurément; 
elle  les  exprime  confidentiellement  et  gratuitement  à 
Catherine  de  Médicis.  On  ne  saurait  omettre  ces  expres- 
sions, tant  de  fois  répétées,  pour  autoriser  et  justifier 
l'opinion  que  nous  avons  émise  sur  la  nature  et  la  conve- 
nance des  sentiments  qu'elle  accordait  à  don  Carlos, 
si  distants  et  si  différents  de  ceux  dont  Philippe  II  était 
l'objet. 

Elisabeth ,  prenant  la  parole  sur  le  fait  de  son  attache- 
ment pour  son  mari,  mande  à  Catherine  de  Médicis  : 

«  Vous  dirai-je,  madame,  que  si  ce  n' étoit  la  bonne 
compagnie  où  je  suis  en  ce  lieu ,  et  l'heure  que  j'ai  de 
voir  tous  les  jours  le  roi  mon  seigneur,  je  trouverais  ce 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  77,  page  809. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II t  page  807; 


VIE  D*ÉLÎSÀBETH  DE  VALOIS.  131 

lieu  l'un  des  plus  fâcheux  du  monde  ;  mais  je  vous  assure , 
madame,  que  j'ai  un  si  bon  mari,  et  suis  si  heureuse  que 
quand  il  le  seroit  cent  fois  d'avantage  je  ne  m'y  fàcherois 
point1.  » 

Tant  d'affections  et  tant  de  soins  obtinrent  enfin  les 
bénédictions  du  ciel.  La  guérison  de  la  reine  fut  entière, 
et  sa  beauté  redevint  parfaite,  tellement  que  le  4"  mars 
1560,  l'évoque  de  Limoges  était  en  droit  de  mander  au 
roi  de  France  : 

«  Sire,  la  reine  Catherine  envoyé  par  delà  le  sieur  de 
Vaulx,  afin  que  de  bouche  il  vous  puisse  mieux  informer 
de  la  parfaite  santé  et  disposition  de  la  Reine  Catholique; 
oultre  ce  que  Votre  Majesté  en  verra  parce  qu'elle  vous 
écript,  et  le  roi  votre  bon  frère  à  la  reine  votre  mère 
estant,  Dieu  merci,  tellement  accompagnée  et  de  conten- 
tement et  de  santé  maintenant,  qu'il  ne  lui  reste  chose 
pour  laquelle  elle  se  puisse  dire  et  estimer  Tune  des  plus 
heureuses  dames  du  monde  *.  » 

Les  premières  négligences ,  l'apparente  indifférence  de 
Philippe  II  pour  Elisabeth  avaient  donc  cessé  ;  les  terreurs 
et  les  pressentiments  éprouvés  par  cette  princesse  encore 
enfant,  au  premier  aspect  du  roi  son  mari,  avaient  fait 
place  à  une  douce  confiance  :  six  mois  plus  tard  une  de 
ses  dames  mandait  confidentiellement  à  la  reine  douai- 
rière de  France  : 

a  La  reine  votre  fille  et  le  roi  son  mari  ont  toujours 
continué  en  leur  bonne  santé  et  leur  bonne  amitié  accou- 
tumée ,  sinon  qu'il  me  semble  qu'elle  commence  à  prendre 

*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  843. 
2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  290.  L'évoque  de 
Limoges  au  roi. 

9. 


132  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

un  chemin  de  parler  plus  privément  à  lui  de  ses  affaires, 
qu'elle  n'avoit  accoutumé  l.  » 

A  l'occasion  de  propos  assez  graves  de  la  comtesse 
d'Ureigna,  la  reine  tint  au  roi  d'Espagne  un  langage 
tendre  et  si  ferme  «  qu'il  n'est  pas  possible  de  mieux 
dire  ni  plus  sagement,  et  la  réponse  qu'il  lui  fit  fut 

fort  honnête J'en  suis  si  aise  qu'il  est  possible, 

continuait  le  correspondant  de  Catherine  de  Médicis, 
considérant  le  contentement  qu'elle  recevra  si  elle 
continue  de  le  faire  ainsi  à  toutes  bonnes  occasions,  et 
son  autorité  que  fera  cognoistre  à  tout  le  monde  son  bon 
entendement  *.  » 

On  ne  saurait  trop  multiplier  au  sujet  de  cette  har- 
monie intérieure  et  de  cette  affection  réciproque  les  textes 
et  les  preuves;  elles  abondent  dans  la  correspondance 
de  ces  souverains,  comme  dans  celle  de  leurs  en  tours. 
Il  suffit  de  laisser  au  roi  Philippe  II  les  rigueurs  et  les 
cruautés  qui  rendent  sa  mémoire  justement  odieuse.  La 
vérité  permet  de  la  soulager,  nous  en  avons  la  convic- 
tion, d'une  jalousie,  d'une  persécution  et  d'un  forfait  qui 
la  rendraient  surtout  exécrable.  L'histoire  égarée  jusqu'ici 
par  une  opinion  trop  vite  acceptée,  trop  fréquemment 
répétée,  devra,  pour  cet  acte  du  moins,  une  réparation 
éclatante  à  ce  souverain  accablé  encore  par  trop  de  faits 
injustifiables. 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  460. 
*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  460. 


CHAPITRE  QUATORZIÈME. 

AMOUR   DE  DON  CARLOS  POUR  LA  REINE   D'ESPAGNE.  — 
SENTIMENT  QU'ELISABETH  LUI  ACCORDE  EN  RETOUR. 

Don  Carlos  était  enclin  à  toutes  les  passions  fatales, 
comme  il  était  en  proie  à  toutes  les  difformités  et  à  toutes 
les  langueurs.  Ambitieux  au  besoin  jusqu'à  la  révolte, 
il  eût  encore  été  peut-être  amoureux  jusqu'à  l'inceste 
si  l'occasion  eût  favorisé  ses  désirs;  l'objet  qui  causait 
ce  dernier  sentiment  les  expliquait  du  moins  par  ses 
charmes,  sans  toutefois  les  justifier.  Lorsque  le  souvenir 
des  premières  destinées  d'Elisabeth  venait  s'ajouter  à 
l'admiration  de  sa  beauté  et  de  ses  grâces ,  on  blâmait 
encore  don  Carlos,  mais  on  comprenait  sa  faute,  et,  tout 
en  la  déplorant,  pouvait-on  se  résoudre  à  détester  et  à 
maudire  le  coupable? 

La  maladie  de  la  Reine  Catholique  avait  été  pour  le 
prince  son  beau-fils  une  cause  d'anxiétés  extrêmes.  De 
Tolède,  où  il  était  demeuré  exténué  de  sa  fièvre  quarte, 
il  envoyait  savoir  de  ses  nouvelles  ',  et  lorsque,  rapproché 
de  la  cour,  il  put  donner  à  ses  sentiments  pour  Elisabeth 
la  timide  satisfaction  du  regard,  il  ne  manquait  point 
d'aller  la  visiter  les  jours  où  ses  accès  le  laissaient  libre; 
le  roi  était  alors  absent  et  préparait  à  Assegna  un  tournoi 
en  l'honneur  de  la  reine.  Cette  princesse  mettait  à  dis- 
traire don  Carlos  tous  les  soins  que  pouvait  lui  inspirer  la 
plus  délicate  compassion;  elle  lui  donnait  le  plaisir  du 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  soui  François  II,  page  809.  Madame  de 
Clermont  à  la  reine  mère. 


134  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

bal  et  autres  honnêtes  délassements.  Mais  ce  n'était  point 
un  remède  à  cette  santé  dépérissante  :  «  il  alloit  d'heure 
en  heure  s'affaiblissant ,  si  bien  que  les  plus  sages  de  cette 
cour  en  gardoient  bien  petite  espérance  l.  » 

Les  attentions  et  les  prévenances  par  lesquelles  la  reine 
répondait  aux  hommages  et  à  la  passion  de  don  Carlos 
étaient  le  signe* de  son  intérêt  pour  lui,  mais  non  pas  le 
trait  d'un  sentiment  égal  et  réciproque;  chacune  de  ses 
lettres  intimes  trahit  le  sentiment  conjugal  dont  Phi- 
lippe II  était  l'objet,  et  révèle  aussi  sa  sollicitude  calme 
au  sujet  du  prince  d'Espagne.  La  crainte  d'une  trahison 
de  la  part  de  ses  messagers  n'était  assurément  la  cause 
d'aucune  restriction  ni  dissimulation  à  ce  sujet;  elle 
mandait  elle-même  à  Catherine  de  Médicis  :  a  Madame , 
il  ne  faut  pas  avoir  peur  de  vos  lettres;  ceux  à  qui  vous 
les  baillez  sont  trop  diligents  et  gens  de  bien  *.  »  Il  est 
donc  permis  de  voir  dans  la  correspondance  des  deux 
reines  l'expression  bien  franche  de  leurs  sentiments  et 
de  leurs  pensées. 

Écrivant  à  la  reine  sa  mère  selon  les  impressions  de 
son  cœur  et  la  disposition  de  son  esprit,  Elisabeth  lui 
mande  froidement,  au  milieu  de  détails  étrangers  à  cette 
inquiétude  :  «  Le  prince  a  encore  sa  fièvre  quarte  et  ne 
lui  diminue  pas.  »  Si  plus  tard  son  intérêt  s'anime  sur  ce 
sujet,  c'est  qu'elle  poursuit  au  nom  de  son  frère  et  de  sa 
mère  une  négociation  dont  le  résultat  importe  fortement 
à  l'union  de  la  France  et  de  l'Espagne,  et  même  à  son 


1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  294.  L'évéque  de 
Limoges  au  roi. 

*  Le  môme,  page  846.  La  Reine  Catholique  à  la  reine  Catherine  de 
Médicis. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  135 

intérêt  à  venir.  Catherine  de  Médicis  rêvait  le  mariage 
de  Marguerite  de  Valois ,  depuis  femme  de  Henri  IV,  avec 
don  Carlos;  elle  était  alors  recherchée  malgré  sa  grande 
jeunesse,  elle  n'avait  que  sept  ans,  par  Sébastien,  roi 
de  Portugal,  plus  jeune  encore  qu'elle,  il  n'avait  que 
six  ans  :  la  diplomatie  s'était  occupée  déjà  de  cette 
union ,  elle  y  mettait  toutes  ses  instances.  «  Nous  sommes 
pressés  de  répondre  à  l'ambassade  de  Portugal ,  mandait 
Catherine  de  Médicis,  pour  le  mariage  de  ma  petite- 
fille,  etc.,  etc.  » 

La  cour  de  France ,  désirant  don  Carlos,  et  ne  se  tenant 
pas  pour  assurée  de  cette  alliance,  mettait  son  adresse  à 
temporiser  :  François  II  recommandait  lui-même  à  son 
ambassadeur  à  Madrid  de  se  comporter  dans  cette  ques- 
tion avec  prudence,  de  façon  à  obtenir  mieux  s'il  se 
pouvait,  et  cependant,  en  cas  d'échec,  à  ne  pas  perdre  ce 
qui  se  présente.  Le  cardinal  de  Lorraine  écrivait  au  même 
Sébastien  de  Laubépine  :  «  L'ambassadeur  de  Portugal 
m'est  venu  trouver,  il  m'a  parlé  de  la  part  du  cardinal  de 
Portugal  du  mariage  de  Mademoiselle,  sœur  du  roi,  avec 
le  petit  roi  de  Portugal,  dont  ayant  par  ci  devant  été 
fort  pressé  de  lui ,  je  lui  fis  réponse  par  l'avis  de  la 
reine  mère  du  roi  qu'étant  ladite  dame  en  viduité,  elle 
avoit  tant  en  esprit  la  perte  qu'elle  avoit  faite,  qu'il  n'y 
avoit  moyen,  avant  l'expiration  de  son  deuil,  de  lui 
en  parler,  afin  de  pouvoir  cependant  gagner  autant  de 
tenis ,  et  voir  ce  que  nous  pourrions  espérer  du  mariage 
du  prince  '.  » 

Catherine  de  Médicis,  poursuivant  cette  dernière  et 

1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  //,  pages  435,  436. 


136  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS, 

favorite  pensée,  sans  cependant  repousser  entièrement 
la  première,  usait  à  son  profit  de  son  entière  influence 
sur  l'esprit  de  sa  fille.  Sachant  combien,  dans  les  âmes 
les  plus  pures  et  dans  les  cœurs  les  plus  dévoués  et  les 
plus  droits,  l'intérêt  personnel  conserve  souvent  de 
puissance  cachée,  elle  mit  en  jeu  l'avenir  de  la  reine, 
persuadée  qu'à  son  insu  elle  en  rechercherait  les  avan- 
tages et  la  stabilité. 

Elle  écrivit  à  la  Reine  Catholique  «  d'aviser  aux  moyens 
que  le  prince  ne  fût  marié  à  aucune  aultre  femme  qu'à  sa 
sœur  ou  à  sa  belle-sœur.  11  me  semble,  ajoutait-elle,  que 
vous  devez  y  mettre  tous  vos  soins  pour  faire  l'un  ou 
l'aultre  mariage ,  car  aultrement  vous  seriez  en  danger 
d'estre  la  plus  malheureuse  du  monde,  si  vostre  mary 
venoit  à  mourir,  luy  étant  roi  comme  il  seroit,  s'il  n'a 
épousé  quelque  femme  qui  fût  autre  vous-même,  comme 
seroit  votre  sœur,  et  aussi  j'ai  entendu  que  la  princesse 
vous  aime  infiniment,  et  pour  parvenir  il  faut  que  vous 
disiez  à  la  princesse  l  qu'il  faut  qu'elle  vous  ayde  à  lui 
faire  épouser  votre  sœur,  et  que  vous  mettrez  peine  de  lui 
faire  épouser  le  roi,  votre  frère,  à  quoi  vous  pensez  bien 
qu'auriez  grand  pouvoir,  si  se  fait  le  mariage  de  votre 
sœur  et  du  prince,  car  vous  l'aimez  tant  que  en  quelque 
façon  que  ce  soit  vous  désirez  qu'elle  soit  votre  sœur, 
encore  un  coup,  et  que  vous  ayez  le  bien  que  vous  ne 
bougiez  d'ensemble.  Cela,  ma  fille,  est  me  semble  ce 

1  Cette  princesse  était  dona  Jeanne,  fille  de  l'empereur  Charles-Quint 
et  d'Isabelle  de  Portugal ,  mariée  en  4  552  à  Jean ,  prince  de  Portugal  ;  elle 
en  était  devenue  veuve  en  4554.  Elle  avait  eu  pour  fils  Sébastien,  roi  de 
Portugal,  né  posthume.  Dona  Jeanne,  trop  jeune  pour  avoir  la  tutelle 
de  cet  enfant,  que  la  mort  de  son  aïeul  rendait  roi  de  Portugal,  revint, 
en  4567,  à  la  cour  d'Espagne,  auprès  du  roi  Philippe  II,  son  frère. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  137 

que  devez  commencer  de  loin  à  bâtir,  afin  que  l'un  ou 
l'autre  arrive ,  et  en  ce  faisant  vous  ferez  infiniment  pour 
vous  et  pour  tous  nous  autres  ici. 

»  Je  ne  vous  en  dirai  davantage  et  veulx  fayre  fin  priant 
Dieu  de  vous  donner  autant  d'heur  que  je  vous  en  désire, 
et  afin  qu'il  vous  le  donne  ne  l'oublyé  point,  et  le  priez  et 
le  servez  comme  devez;  que  les  plaisirs  ni  ayse  et  joye 
qu'il  vous  donne  maintenant  ne  soyent  cause  de  vous  le 
faire  oublier  et  retournés  toujours  à  lui  et  reconessés  que 
sans  luy  vous  ne  seriez  ni  pourriez  rien,  afin  qu'il  ne 
vous  envoyé  de  ses  verges  pour  le  vous  faire  recognoistre 
comme  il  la  fait  jà  '.  » 

Don  Carlos,  malgré  ces  efforts  et  ces  plans  qui  tendaient 
à  placer  ailleurs  qu'en  Elisabeth  son  amour  et  son  avenir, 
conserva  pour  lors  sa  fatale  passion;  sa  prudence  ne  la 
dissimula  pas,  elle  perça  malgré  ses  précautions  impar- 
faites. La  reine,  en  la  devinant,  y  compatissait  seulement, 
et  c'était  une  raison  de  plus  pour  soigner  assidûment  ce 
corps  infirme  et  ce  cœur  malade. 

Autour  d'Elisabeth  on  s'apercevait  du  culte  dont  elle 
était  l'objet.  Sa  nourrice,  Claude,  le  dénonçait  sans  incon- 
vénient et  sans  malice  à  la  reine  sa  mère,  de  qui  lui 
venaient  tant  de  bons  conseils  et  qui,  malgré  l'absence, 
avait  conservé  sur  la  Reine  Catholique  un  grand  empire. 
«  Madame ,  lui  écrit  Claude ,  la  reine  et  la  princesse  visi- 
tent bien  souvent  la  duègne  de  la  Reine  Catholique  Léonor, 
et  soupent  en  ung  jardin  qui  est  auprès  de  la  maison  et 
le  prince  avec  elles,  qui  aime  la  royne  singulièrement,  de 
façon  qu'il  ne  se  peut  soûler  de  en  dire  bien.  Je  croie 

*  M.  L  Paris,  Négociation  sous  François  //,  page  8 H.  Catherine  de 
Médicis  à  Elisabeth  de  Valois. 


138  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

qu'il  voudroit  être  davantage  son  parent  ;  ils  passent  ainsi 
leur  lems  entre  eux  en  ce  lieu-ci  '.  » 

Catherine  de  Médicis  n'en  poursuivit  que  plus  vive- 
ment sa  pensée  favorite.  Sûre  du  détachement  personnel 
de  la  reine  d'Espagne  en  cette  question,  elle  la  prit  pour 
le  principal  appui  de  son  ambition  et  de  sa  politique. 

Elles  rencontraient  de  grands  obstacles  à  leurs  succès. 
Les  ducs  de  Guise,  après  la  mort  du  roi  François  II,  pour- 
suivaient l'alliance  de  Marie  Stuart,  sa  veuve  et  leur  nièce, 
avec  don  Carlos.  L'esprit  de  cette  princesse,  sa  beauté, 
sa  grandeur,  lui  donnaient  bien  des  chances  auprès  d'un 
monarque  ambitieux.  Elle  régnait  sur  l'Ecosse ,  elle  avait 
porté  la  couronne  de  France,  et  cette  perfide  et  puis- 
sante Angleterre ,  où  elle  ne  trouva  que  des  geôliers  et 
un  échafaud,  semblait  alors  lui  destiner  des  sujets  et  un 
trône.  Elle  devait  succéder  à  la  fille  de  Henri  VIII;  Cathe- 
rine de  Médicis  redoutait  cette  concurrence  formidable, 
elle  craignait  les  princes  de  la  maison  de  Lorraine,  en  la 
personne  de  leur  nièce.  Du  reste,  la  faible  recomman- 
dation qu'elle  avait  faite  de  sa  belle-fille  à  la  reine  d'Es- 
pagne n'avait  rien  de  sérieux.  Elle  ne  tarda  même  pas  à 
revenir  sur  ces  paroles  qui  exprimaient  une  dissimulation 
beaucoup  plus  qu'un  désir.  La  reine  mère  n'avait  mis  la 
reine  sa  belle-fille  en  évidence  pour  ce  parti,  le  plus 
brillant  de  la  chrétienté,  que  dans  le  cas  d'un  échec  souf- 
fert par  sa  fille  Marguerite  et  pour  faire  opposition  à  ses 
autres  rivales. 

Celles-ci  étaient  puissantes  auprès  du  roi  d'Espagne. 
La  reine,  de  Bohême,  dona  Marie,  sœur  de  Philippe  II, 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  le  règne  de  François  II,  page  460. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  139 

femme  de  son  cousin  germain  Maximilien,  roi  de  Bohême 
et  des  Romains,  depuis  empereur,  recherchait  son  neveu 
pour  sa  fille,  l'archiduchesse  Anne.  On  ne  se  doutait  pas 
alors  que  celle-ci  dût  un  jour  remplacer  près  de  Phi- 
lippe II  Elisabeth  de  Valois;  enfin,  la  maison  royale  de 
Portugal,  tant  de  fois  alliée  déjà  aux  souverains  espa- 
gnols, compliquait  ces  diverses  intrigues  par  la  pré- 
tention d'unir  une  de  ces  infantes  au  fils  de  Philippe  II. 
L'âge  de  don  Carlos,  sa  santé,  ses  difformités,  son  carac- 
tère, n'étaient  point  un  obstacle  à  ces  ardentes  rivalités. 
Elisabeth,  qui,  tant  qu'elle  vécut,  employa  son  crédit  et 
son  influence  à  tempérer  la  haine  du  roi  son  époux  pour 
tout  ce  qui  était  Français,  et  à  exalter  la  grandeur  et  la 
gloire  du  trône  de  ses  pères,  servit  constamment  les  inté- 
rêts confiés  à  son  zèle.  Catherine  de  Médicis,  revenant  sans 
cesse  sur  le  sujet  qu'elle  avait  tant  à  cœur,  mandait  à  la 
reine  sa  fille  : 

«  Madame  ma  fille,  je  vois  par  votre  dernyere  lettre 
comment  vous  contynuez  à  vous  bien  porter;  de  quoy  je 
loue  Notre  Seigneur  comme  de  la  chouse  de  ce  monde  que 
je  désyre  le  plus  que  de  vous  sçavoyr  tousjours  en  aussi 
bonne  santé  que  je  vous  désire  et  que  continoyez  en  votre 
bonheur,  lequel  je  vous  prie  de  vous  même  aussy  vous 
ayder  à  nous  le  fayre  contynuer,  en  vous  governant  tant 
au  contentement  du  roy  votre  mary,  qu'il  ayt  toujours 
aucasion  de  vous  aymer  davantage;  laquelle  chouse  devez 
non  seulement  désirer  pour  vostre  contentement,  mes 
pour  le  bien  et  repos  de  toute  la  crétyenté ,  afin  que  ayez 
plus  de  moyens  d'entretenyr  l'amytyé  qui  est  entre  lui  et 
cet  royaume,  qui  sera  aussi  cause  de  vous  fayre  aymer  et 
haunorer  davantage  de  lui  et  de  tous  ses  sugets,  et  afin 


140  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

que  je  ne  puysse  jamès  veoir  dymynuer  ryen  de  ceste 
amytié,  je  désire  tous  les  jours  davantage  le  mariage  que 
vous  savez;  pour  se,  ny  perdez  une  soûle  heure  ny  une 
soûle  occasion  pour  le  pouvoir  voyr  faist1.  » 

La  Reine  Catholique,  animée  du  même  désir  et  soi- 
gneuse des  mêmes  intérêts,  répondait  à  la  reine  sa 
mère  :  «  Je  ne  veux  oublier  à  vous  dire  comme  ces  jours 
icy  je  ressus  une  lettre  de  la  reine  de  Bohême,  en  laquelle 
me  disoit  qu'elle  voudroit  avoir  autant  de  part  au  prince 
comme  j'avois  au  roy  mon  seigneur,  et  que  je  luy  aydasse 
pour  sa  fille,  et  en  écrivoit  une  autre  à  la  princesse  disant 
le  mesme ,  laquelle  me  montroit  et  disant  que  ce  fust  à 
son  préjudice;  je  lui  dis  le  mesme,  et  elle  me  répondit 
qu'elle  m'en  assuroit;  j'en  parlé  au  roy,  luy  disant  comme 
la  reine  de  Bohême  m'avoit  escript  et  qu'elle  exceptoit 
une  condission ,  et  que  j'en  exceptais  deux  qui  estoit  pre- 
mièrement le  particulier  de  ma  sœur,  et  puys  celui  de  la 
princesse,  il  me  répondit  que  son  fils  était  si  jeune  et  en 
tel  estât  qu'il  y  avoit  tems  pour  tout.  —  Si  est-ce  que  le 
prince  n'a  plus  la  fièvre  quarte*.  » 

Catherine  de  Médicis  employait  au  succès  de  son  ambi- 
tion des  inventions  et  des  habiletés  de  toute  sorte.  Elle 
avait  envoyé  à  la  reine  d'Espagne  son  portrait  et  ceux 
du  roi  de  France  et  de  la  jeune  princesse  Marguerite, 
sous  prétexte  d'étrennes  et  de  consolation  pour  sa  fille, 
à  peine  convalescente.  Elle  tendait  un  piège  au  cœur  et 
aux  yeux  du  prince  don  Carlos  et  de  son  père ,  qui  avaient 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  839.  Catherine  de 
Médicis  à  la  reine  d'Espagne. 

*  M.  L.  Paris,  Négociations  nous  François  II.  La  Reine  Catholique  à  la 
reine  mère. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  141 

commencé  par  une  admiration  semblable  la  passion  dont 
Elisabeth  était  devenue  l'objet;  les  portraits  firent  son 
bonheur*. ..  «  Puisqu'elle  ne  peut  avoir  ce  bien  de  vous 
voir,  écrivait  Claude  de  ....  à  la  reine  Catherine,  elle 
reçoit  grand  contentement,  madame,  de  voir  vostre  pein- 
ture et  celle  de  Monsieur  et  de  Madame;  elle  les  a  fait 
mettre  totes  en  son  cabinet.  La  vostre  la  première  et  les 
autres  après;  tous  ceux  qui  les  voient  ne  se  peuvent  soûler 
de  les  regarder  et  dire  qui  sont  beos;  le  soir,  quand  elle 
a  dit  ses  heures,  après  avoir  fet  la  révérence  à  Dieu,  elle 
ne  faut  jamais  en  vostre  souvenance  de  la  fere  à  vostre 
peinture,  et  après  au  roy  et  aux  otres1.  » 

Mais  là  n'était  pas  toute  l'intention  et  tout  le  profit  de 
cet  envoi.  Ces  portraits,  l'un  d'entre  eux  surtout,  avaient 
une  mission  plus  importante  à  remplir.  Elisabeth  l'aidait 
de  tout  son  zèle,  madame  de  Clermont  possédait  aussi  le 
secret  et  partageait  le  complot.  Elle  mandait  à  Catherine 
de  Médicis  : 

«  Quand  vostre  courrier  est  arrivé ,  le  roy  ne  faisoit 
que  partir  de  sa  chambre,  et  la  princesse  y  estoit  qui 
trouva  les  deux  peintures  fort  belles,  principalement  la 
petite  madame,  et  sur  l'heure  arriva  le  prince  à  qui  ils 
furent  montrés,  et  lui  demanda  qui  lui  sembloit  la  plus 
belle?  Il  me  fit  réponse ,  la  chiquite,  où  je  lui  dis  qu'il  avoit 
raison,  pour  ce  qu'elle  estoit  mieux  pour  lui,  de  quoi 
H  se  prit  à  rire.  Il  ne  se  parle  en  aucune  façon  issy  de 
l'autre  mariage,  sinon  qu'il  se  continue;  qu' Elle  (Marie 
Sluart)  va  à  Join ville,  qui  me  semble,  madame,  que 
vous  devez  garder,  car  c'est  fort  près  de  Flandre  ;  l'on 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  807.  —  Claude 
de à  la  reine  mère. 


U2  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

dit  bien  issy  que  c'est  ung  fort  beau  mariage  pour  issy, 
et  qu'Ecosse  est  leur  passage  pour  aller  eu  Flandre,  et 
que  luy  appartenant  le  royaume  d'Angleterre,  comme  il 
faict  que  selui  ci  d'Espagne  ;  la  Flandre  et  l'Ecosse  seroit 
bientôt  en  leur  possession1.  » 

Enfin  la  reine  d'Espagne  elle-même  fit  la  relation  de 
l'arrivée  des  portraits,  et  de  l'impression  produite  par 
eux  autour  d'elle  :  «  Madame,  pour  continuer  à  faire 
toujours  votre  commandement  de  vous  mander  toutes 
nouvelles,  je  n'ay  voullu  faillir  à  vous  escrire  la  pré- 
sente, pour  vous  dire  comme  quand  les  peintures  arri- 
voient  la  princesse  étoit  icy,  qui  les  trouva  les  plus  belles 
du  monde,  et  principalement  celle  de  ma  petite  sœur,  et 
le  prince  vint  après  qui  les  vist  et  me  dit  trois  ou  quatre 
fois  en  riant  :  Mas  hermosa  es  la  pequegna;  si  es  aussy,  et 
je  ay  asseurés  bien  qu'elle  étoit  bien  faite,  et  madame 
de  Clermont  luy  dist  que  c'étoit  une  belle  femme  pour 
luy,  il  se  prit  à  rire  et  ne  répondit. 

»  Le  roy  l'a  trouvé  fort  belle,  ma  demandé  si  elle  estoit 
grande,  il  ma  loué  bien  fort  la  princesse  depuis  deux 
ou  trois  jours,  se  qu'il  n'a  jamais  fait,  et  lui  fait  bien 
meilleure  mine  qu'il  ne  fesoit  et  la  va  voir  presque  tous 
les  jours9.  » 

Ce  sentiment  légitime  et  réciproque  d'Elisabeth  et  de 
don  Carlos,  cette  négociation  de  mariages  éloignés  n'é- 
taient pas  l'unique  préoccupation  de  son  cœur,  ni  le  seul 
emploi  de  ses  loisirs.  Les  jeunes  princes  de  Bohême, 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  803.  La  comtesse  de 
Clermont  à  la  reine  mère. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  806.  La  Reine 
Catholique  à  la  reine  mère. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  143 

neveux  de  Philippe  II ,  fils  de  Maximilien,  roi  de  Bohême 
et  des  Romains,  depuis  empereur,  étaient  sévèrement 
élevés  à  la  cour  de  leur  oncle;  sa  politique  plus  encore 
peutrêtre  que  sa  tendresse  veillait  sur  eux.  L'ambassadeur 
de  France,  mêlant  la  relation  de  leur  éducation  au  récit 
des  événements  du  jour,  mandait  à  Catherine  de  Médicis  : 

«  On  nourrit  fort  soigneusement  les  enfants  du  roi  des 
Romains  aux  lettres  et  à  la  vertu,  sans  qu'on  leur  inter- 
mette un  seul  jour  les  heures  de  leurs  études  ni  la  règle 
de  leur  vivre ,  bien  qu'on  leur  laisse  assez  de  liberté  d'aller 
voir  sur  le  tard  la  reine  et  les  dames  et  de  s'ébattre, 
danser  et  se  réjouir  tellement  qu'ils  se  trouvent  bien  sains; 
mais  ceux  qui  les  gouvernent  n'ont  pas  honte  de  dire 
qu'ils  aymeroient  mieulx  les  voir  morts  que  si  quelquefois 
ils  venoient  par  leur  insuffisance  à  être  déboutés  de  l'élec- 
tion de  cette  empire  où  tant  de  leurs  prédécesseurs  de 
main  en  main  se  sont  trouvés  dignes  d'y  estre  eslus  :  et 
souvent  quand  le  roy,  la  royne  ou  la  princesse  les  envoient 
quérir,  ils  diffèrent  de  les  leur  amener  jusqu'à  ce  qu'ils 
ayent  achevé  leur  étude. 

»  Le  prince  d'Espagne,  depuis  le  dernier  du  mois,  n'a 
point  eu  d'accès  de  fièvre  et  se  porte  assez  bien;  il  est 
assez  creu  durant  sa  maladie,  et  est  depuis  samedi  der- 
nier en  ce  lieu,  continuant  toujours  de  porter  fort  bonne 
volonté  à  la  reine  vostre  fille,  laquelle  se  faict  aussy 
chaque  jour  de  plus  en  plus  bien  aymer  et  estimer  de  tous 
ceux  de  deçà. 

»  L'on  avoit  présumé  dernièrement  à  Aranjuès  qu'elle 
fût  grosse  par  plusieurs  signes  des  plus  apparents  qu'on 
lui  eût  encore  veus,  qui  fust  une  conjouissance  générale, 
mais  principalement  du  roy  son  mary,  qui  s'en  montroit 


m  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

le  plus  content  du  monde  et  avoit  desja  mandé  faire  une 
chèze  d'argent  à  bras  pour  la  porter  en  ce  lieu;  mais  six 
jours  après  le  prince  d'Esboly  m'escripvoit  que  pour  le 
coup  cette  espérance  leur  failloit,  et  qu'ils  attendoient  que 
bientôt  elle  leur  seroit  rendue  meilleure  et  plus  certaine, 
et  pour  ce  que  j'eus  à  aller  lors  au  dict  lieu  d'Âranjuès, 
je  trouvai  que  ladite  dame  s* é toit  donné  beaucoup  de  ma- 
rison,  et  avoit  largement  pleuré  de  cecy  :  de  quoi  le  roy 
son  mary  ne  l'en  avoit  moins  estimée  et  avoit  toute  la 
peine  du  monde  de  la  consoler  et  luy  tenir  beaucoup  plus 
privée  et  plus  ordinaire  compagnie  que  n'avoit  jamais 
fait,  de  manière  qu'il  n'a  été  que  bon  que  tous  deux,  ayent 
eu  cette  opinion. 

»  Il  me  fit  l'honneur  de  me  prier  que  je  l'allasse  con- 
soler et  luy  dire  qu'elle  luy  voulust  donner  ce  contente- 
ment et  plaisir  de  ne  sen  point  faichez  et  mesme  quand 
on  seroit  de  retour  à  Madrid ,  que  ma  femme  le  lui  allast 
aussi  dire  et  user  de  tous  ses  bons  offices  qu'elle  sçavoit 
bien  faire  en  son  endroit. 

»  Elle  est  ajourd'hui,  madame,  en  tel  estât  près  du  roy 
son  mary,  que  Vos  Majestés  Très-Chrétiennes  et  tous  ceux 
qui  ayment  son  bien  et  sommes  affectionnés  à  son  service 
en  debvront  remercier  Dieu  *.  » 

Telles  étaient  dans  les  premières  années  de  l'union 
d'Elisabeth  et  de  son  séjour  en  Espagne  les  occupations, 
les  espérances,  les  sentiments  de  cette  grande  princesse; 
tels  étaient  pour  elle  l'amour  et  les  sollicitudes  du  roi  son 
mari,  la  passion  respectueuse  et  les  soins  empressés  de 
l'Infant  son  beau-fils.  Il  importe  à  son  honneur  de  les 

1  B  bliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  page  35. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  145 

établir  par  l'exposé  des  faits  et  par  la  citation  textuelle  de 
correspondances  irrécusables. 

L'histoire  et  la  politique  de  ce  siècle  demandent  ces 
récits  minutieux,  ils  sont  sincères  :  nulle  considération 
ne  pouvait  porter  les  deux  reines  au  déguisement  de  la 
vérité  ni  l'ambassadeur  à  son  atténuation.  Le  caractère 
d'Elisabeth  réclame  bien  haut  cette  justice,  ses  sentiments 
si  calomniés  à  l'égard  du  Roi  Catholique  et  du  prince 
d'Espagne  ont  besoin  de  telles  preuves  pour  être  remis 
dans  le  jour  qui,  selon  nous,  n'aurait  pas  dû  cesser  de 
les  éclairer. 


40 


CHAPITRE   QUINZIÈME. 

LETTRE  DE  LA  REINE  D'ESPAGNE  A  CHARLES  IX.   —  AMITIÉ  D* ELISABETH 

POUR  MARIE  STUART.  —  NÉGOCIATION  DU  MARIAGE 

DE  LA  REINE  d' ECOSSE  AVEC  DON  CARLOS. 

Le  1 0  juillet  1559,  le  roi  François  II  était  monté  sur  le 
trône;  le  5  décembre  1560,  il  descendait  dans  la  tombe, 
après  une  maladie  de  dix-sept  jours,  à  Page  de  dix-sept 
ans  et  dix  mois.  La  reine  d'Espagne,  sa  sœur,  apprenant 
cette  perte  prématurée,  se  hâtait  d'écrire  au  roi  Charles  K, 
âgé  de  dix  ans  (elle-même  n'en  avait  que  quinze),  la 
lettre  suivante,  si  charmante  de  délicatesse  et  de  naïveté: 

«  Monsieur, 

»  Ma  maladie  a  été  cause  que  je  ne  vous  ai  point  écrit 
depuis  la  fortune  qui  vous  est  venue  en  perdant  le  feu  roi 
notre  frère  :  si  est  ce  que  je  ne  veux  faillir,  puisque  nous 
sommes  tous  deux  tant  fortunés ,  de  vous  dire  combien 
nous  devons  prier  Dieu  pour  la  reine  notre  mère,  qu'il 
lui  plaise  nous  la  garder;  et  encore  que  je  sache  que  vous 
lui  serez  bien  obéissant,  je  vous  ferai  souvenir,  toutes- 
fois,  combien  vous  la  devez  aimer  et  honorer,  puisque 
vous  lui  estes  tenu  de  tout  le  bien  et  honneur  que  vous 
avez. 

»  J'ai  bien  pris  la  hardiesse  de  le  vous  dire  ainsi, 
m'assurant  que  vous  ne  trouverez  rien  mauvais  de  votre 
sœur,  et  que,  ayant  changé  d'état,  vous  n'avez  point 
changé  de  volonté  en  mon  endroit,  et  m'aimerez  autant 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  U7 

que  vous  avez  accoutumé.  De  quoi  je  vous  supplie  très- 
humblement,  et  tenir  toujours  en  votre  bonne  grâce. 

»  Votre  humble  sœur, 

»  Elisabeth. 

»  Au  roi  monsieur  mon  bon  frère  '.  » 

Catherine  de  Médicis,  inquiète  pour  la  durée  des  tiens 
qui  unissaient  l'Espagne  et  la  France,  se  hâtait  d'écrire  à 
la  reine  sa  fille ,  la  conjurant  d'obtenir  du  roi  Philippe  II, 
pour  le  roi  Chartes  IX,  l'amitié  qu'il  avait  portée  à 
François  EL 

«  ...  D'autant  que  vous  nous  aymès,  lui  mandait-elle, 
mettez-* vous  en  peine  d'entretenir  le  roi  votre  mari  en  la 
bonne  volonté  laquelle  il  portoit  aux  feux  roys  vostre  père 
et  frère,  et  aussi  à  moi  particulièrement,  l'assurant  que 
tant  que  je  vhnray  ne  connoistra  de  nostre  côté  que 
anytyé  et  bonne  intelligence  avecques  lui,  et  qui  l'as* 
seure  que  je  nourriray  le  roy  mon  fils  en  cette  volonté, 
et  que  d'anltant  que  à  cette  heure  j'ai  l'autorité  et  gou- 
vernement en  ses  royaumes  que  d'auUant  plus  se  doit  «il 
asseurer  que  ny  anlra  nulle  occasion  de  changer  la  volonté 
es  notre  endroit*.  » 

Puis,  après  avoir  habilement  ménagé  par  ces  promesses 
les  sympathies  du  roi  son  beau-fils,  la  reine  douairière  se 
faisait  excuser  auprès  de  lui  du  rappel  à  sa  cour  du  roi  de 
Navarre  et  de  celui  de  tous  les  vieux  serviteurs  du  roi 
Henri  II,  éloignés  par  les  Guise.  La  nécessité  de  com- 
battre l'autorité   trop   ambitieuse  et  bien  établie  des 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  80Î. 
3  M .  L.  Paris,  Négociations  som  François  II,  page  794. 

40. 


148  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

princes  lorrains  lui  imposait  l'obligation  de  s'environner 
de  leurs  adversaires.  Elle  garantissait  à  la  Reine  Catho- 
lique que  nul  d'entre  les  princes  du  sang,  ni  son  fils  plus 
qu'eux  tous,  n'agirait  contre  ses  volontés,  et  elle  disait 
de  Charles  IX  :  qu'il  est  si  obéissant  qu'il  n'a  nul  comman- 
dement que  celui  que  luy  permets. 

La  reine  Elisabeth  se  montra  fille  dévouée  autant  que 
Charles  IX  se  montrait  fils  docile,  et  malgré  des  intrigues 
que  le  changement  de  règne  ne  manqua  pas  de  soulever, 
elle  entretint  entre  les  deux  cours  l'harmonie  si  nécessaire 
au  bien  des  deux  royaumes  et  à  son  bonheur  personnel. 

La  fin  du  règne  éphémère  de  François  II  avait  éloigné 
les  Guise  des  conseils,  et  enlevé  à  la  reine  de  France  et 
d'Ecosse  son  autorité  tout  entière.  Plus  habile  que  les 
princes  lorrains,  Catherine  de  Médicis  voyait  venir  le 
danger,  et  connaissant  leurs  pratiques  vis-à-vis  de  l'Es- 
pagne, elle  mit  tout  en  œuvre  pour  ressaisir  l'influence 
que  l'esprit  et  la  beauté  de  sa  belle-fille  lui  avaient  une 
fois  enlevée.  Elle  pénétrait  les  combinaisons  par  les- 
quelles cette  grande  maison,  assurée  déjà  des  sympathies 
de  Philippe  II,  finirait  par  soumettre  la  France  à  son 
influence,  et  peut-être  à  son  pouvoir.  Les  alliances  con- 
certées par  sa  politique  étaient  en  opposition  avec  celles 
que  les  vœux  de  la  maison  de  Lorraine  allaient  rechercher 
pour  la  reine  d'Ecosse.  Elle  convoitait  alors  la  main  de 
don  Carlos  pour  sa  fille  Marguerite,  qui  fut  depuis  la 
reine  de  Navarre;  il  devenait  évident  que  les  Guise  pré- 
paraient aussi  cette  alliance  pour  leur  nièce,  et  que  sa 
possession  actuelle  du  royaume  d'Ecosse,  la  succession 
probable  du  royaume  d'Angleterre,  ses  antécédents  et 
ses  intelligences  en  France,  faisaient  de  ce  royal  parti  le 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  149 

pins  noble  et  le  plus  puissant  qui  pût  séduire  l'ambition 
du  Roi  Catholique.  Si  parfois,  et  probablement  par  feinte, 
Catherine  de  Médicis  encourageait  ce  mariage  et  le  re- 
commandait à  Elisabeth ,  d'autre  part  elle  enjoignait  en 
confidence  à  l'ambassadeur  de  France  de  rompre  les 
négociations  entamées  à  ce  sujet.  Sébastien  de  Laubé* 
pine,  évêque  de  Limoges,  créature  de  la  maison  de 
Lorraine  et  qui  devait  ses  grandeurs  à  sa  protection, 
représentait  alors  le  Roi  Très-Chrétien  auprès  du  Roi 
Catholique.  Mais  la  chute  des  Guise  n'entraîna  point  la 
sienne;  son  intelligence  et  son  expérience  des  affaires 
plaidaient  en  sa  faveur,  et,  comme  il  se  voit  toujours  à 
chaque  revirement  du  pouvoir,  son  dévouement  passa 
du  côté  du  vainqueur.  Après  avoir  servi  la  volonté  des 
princes  lorrains,  il  tourna  sa  mobile  fidélité  du  côté  de 
Catherine  de  Médicis;  il  l'aida  de  toute  sa  finesse  pour 
découvrir  les  trames  qui  s'ourdissaient  à  Madrid  en  faveur 
de  la  reine  d'Ecosse,  et  pour  les  déjouer  de  tout  son  pou- 
voir. La  reine  régente  de  France  revenait  toujours  sur 
cette  inquiétude,  et  cessant  d'abuser  à  ce  sujet  la  Reine 
Catholique,  au  lieu  de  lui  recommander  désormais  le 
mariage  de  sa  belle-fille  avec  don  Carlos,  elle  le  lui 
dénonçait  comme  un  malheur  préjudiciable  à  sa  famille 
et  à  la  France.  Elisabeth  la  rassurait  en  lui  mandant 
aussitôt  : 

«  Madame  , 

»  Je  ne  veux  laisser  partir  ce  porteur  sans  vous  avertir 
de  tout  ce  qui  se  passe  par  deçà  pour  obéir  à  votre  com- 
mandement. Vous  m'écrivîtes,  il  y  a  assez  longtemps, 
que  je  dise  au  roi  mon  seigneur  comme  vous  ne  vouliez 


150  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

point  ceux  de  Guise  pour  le  gouvernement,  ce  que  je  fis; 
et  dernièrement,  quand  vous  lui  écrivîtes  cette  lettre, 
laquelle  il  trouva  un  peu  étrange,  il  me  semble  que  je  lui 
devois  dire  encore  un  coup,  plus  clairement,  afin  qu'il 
connût  que  la  lettre  étoit  plus  par  dépit  d'eux  que  par  le 
conseil  de  personne,  ce  que  je  fis....  D  me  répondit  que 
vous  avez  raison  de  vous  servir  d'eux  en  ce  qu'il  seroit 
pour  votre  service  et  autres  choses,  et  qu'il  n'avoit  jamais 
si  bien  entendu  que  ce  fût  pour  cette  occasion,  et  que  ce 
qu'il  avoit  mandé  n' étoit  à  autre  intention,  et  qu'il  savoit 
que  vous  aviez  opinion  que  ceux  de  Lorraine  traitaient  du 
mariage  de  leur  nièce  avec  le  prince,  et  qu'il  m'assuroit 
que  non...;  que  je  vous  écrivisse  qu'il  est  bien  aisé  de 
connoître  d'où  vient  cela ,  et  que  l'on  lui  a  mandé  de  delà. 
Je  lui  répondis  que  vous  ne  m'en  aviez  rien  mandé,  et 
que  je  ne  pensois  point  que  vous  en  eussiez  soupçon; 
toutesfois,  puisqu'il  me  le  commandent,  que  je  vous  l'écri- 
vois,  au  demeurant,  Madame,  il  a  couru  ici  tout  plein 
de  nouvelles  que  l'ambassadeur  vous  mandera  plus 
au  long. 

»  Je  suis  bien  aise  que  la  religion  se  porte  si  bien,  et 
que  vous  ayez  fait  faire  un  si  bon  édit.  Je  vous  supplie , 
très-humblement,  Madame,  de  continuer  à  ne  vous  lais- 
ser point  aller  à  l'opinion  de  personne,  et  pour  ce  que 
M.  l'ambassadeur  vous  écrit  plus  amplement ,  je  supplirai 
Dieu  qu'il  vousdoint  en  santé  et  très-heureuse  et  longue  vie. 

»  Votre  très-humble  et  très-obéissante  fille, 

»  Elisabeth  !.  » 

*  M.  Louis  Paris,  Négociation»  tous  Françoi*  //,  page  847. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  151 

Ce  n'est  donc  pas  exclusivement  la  haine,  dit  M.  Louis 
Paris,  qui  guida  Catherine  dans  cette  affaire.  L'alliance 
des  princes  lorrains  avec  l'Espagne  eût  pu  devenir  bien 
funeste  à  la  France. 

Le  3  mars  1560,  Marie  Stuart  était  encore  à  Fontaine* 
bleau,  à  la  cour  du  roi  Charles  EX,  comme  il  résulte  d'une 
lettre  de  Catherine  de  Médicis  à  l'évêque  de  Limoges,  en 
date  de  ce  jour....  «  L'un  des  oncles  est  parti  pour  aller 
en  Champagne,  où  elle  le  devoit  suivre  trois  jours  après 
notre  arrivée  ici ,  mais  le  temps  fut  allongé,  et  montre  ici 
autant  d'obséquiosité  envers  moi  qu'elle  fit  jamais;  de 
l'intention ,  je  n'en  doute  point l.  » 

Marie  Stuart,  avant  son  départ,  rendit  à  la  couronne 
de  France  tous  les  joyaux  dont  elle  avait  reçu  le  dépôt  et 
l'usage  en  montant  sur  le  trône;  puis,  comme  elle  savait 
bien  que  la  reine  Catherine,  sa  belle-mère,  «  ne  l'aimoit 
pas,  elle  quitta  la  cour  de  France,  et  alla  passer  une 
partie  de  l'hiver  à  Reims,  dont  le  cardinal  de  Lorraine, 
son  oncle,  étoit archevêque ,  et  ensuite  elle  alla  demeurer 
à  Nancy  \  » 

Mais  les  projets  d'alliance  avec  l'Espagne  que  les  Guise 
avaient  formés  par  elle  et  pour  elle  entretenaient  les 
inquiétudes  de  la  reine  mère;  elle  s'exprimait  ainsi  au 
sujet  de  leurs  manœuvres  en  écrivant  à  la  reine  Elisabeth  : 

«  Ils  (les  princes  de  la  maison  de  Lorraine)  sont  si 
fâchés  de  ne  gouverner  plus  qu'ils  ne  tâchent  qu'à  me 
faire  haïr,  pensant  que  si  la  guerre  étoit,  que  y  faudroit 
que  je  me  remisse  entre  leurs  mains,  et  que  je  m'en  ser- 
vicisse;  mais  je  vous  promets,  ma  foi ,  que  je  ne  le  ferai 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  849. 
a  Rapîn  Thoiras,  tome  VII,  page  205. 


152  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

jamais,  car  ils  m'ont  été  trop  ingrats  et  ont  ruiné  ce 
royaume  en  leurs  dépenses,  que  tout  alloit  en  ruine; 
puisque  le  cardinal  n'y  est  plus,  je  vous  assure  que  c'est 
le  moyen  de  remettre  tout  en  bon  état1.  » 

Ces  sentiments  et  ces  craintes  si  vivement  éprouvés 
par  la  reine  mère  ne  permirent  pas  à  celle  qui  en  était 
l'objet  de  demeurer  si  peu  éloignée  d'elle.  Ses  grâces,  sa 
jeunesse,  son  élégance,  sa  beauté,  qui  la  rendaient  la 
personne  la  plus  accomplie  de  son  siècle,  touchaient  le 
cœur  du  roi  Charles  IX,  son  beau-frère,  et  celui  du  roi  de 
Navarre.  Si  cette  princesse  s'était  prolongée  auprès  d'eux, 
il  se  peut  qu'une  seconde  fois  elle  fût  montée  sur  le  trône 
de  France,  ou  que,  le  roi  de  Navarre  répudiant  sa  femme 
pour  l'épouser,  et  joignant  ainsi  sa  cause  à  celle  de  la 
maison  de  Lorraine,  elle  eût  réuni  deux  intérêts  dont  la 
division  faisait  la  force  et  la  tranquillité  de  la  politique  de 
Catherine.  La  pénétration  de  cette  princesse  avait  deviné 
ces  dangers ,  et  toute  son  application  tendait  à  les  prévenir. 

Le  départ  de  Marie  Stuart  pour  l'Ecosse  ne  mit  point 
fin  aux  intrigues  qui  l'environhaient  :  les  Guise  poursui- 
vaient toujours  le  projet  de  son  mariage  avec  don  Carlos  ; 
la  France  continuait  ses  oppositions  à  cette  alliance; 
l'Angleterre  n'y  était  pas  plus  favorable,  elle  se  souvenait 
du  règne  de  Marie,  l'épouse  de  Philippe  II,  et  elle  crai- 
gnait pour  ses  institutions  antiques  et  pour  sa  religion 
nouvelle  le  retour  de  l'influence  espagnole. 

En  mars  1564,  la  reine  Elisabeth  d'Angleterre  faisait 
rechercher  la  main  de  Marie  Stuart  pour  lord  Robert 
Dudley,  qui  depuis  fut  créé  comte  de  Leycester;  mais  de 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  Françoit  II. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  153 

l'avis  de  son  conseil,  peut-être  aussi  de  l'avis  de  son 
cœur,  la  reine  d'Ecosse  repoussait  ces  démarches  aussi 
bien  que  celles  que  le  duc  d'Anjou  continuait  par  M.  de 
Castelnau  Mauvissières.  L'archiduc  d'Autriche,  les  ducs  de 
Ferrare,  d'Orléans,  de  Nemours,  n'obtinrent  pas  plus  de 
succès  *.  Mais  on  prononçait  encore  le  nom  de  don  Carlos. 

Catherine  de  Médicis,  tout  émue  de  ces  nouvelles  ten- 
tatives et  redoutant  à  l'excès  l'influence  que  ce  mariage 
donnerait  aux  Guise,  écrivait  à  Elisabeth  de  tout  faire 
pour  rompre  son  projet  et  lui  substituer,  à  force  d'intrigues 
et  d'efforts,  deux  autres  combinaisons  d'union,  l'une  et 
l'autre  au  profit  de  la  France,  savoir  :  le  mariage  de  sa 
jeune  sœur  Marguerite  avec  don  Carlos,  et  celui  du  Roi 
Très-Chrétien  avec  la  princesse  dona  Jeanne,  sa  belle- 
sœur*. 

Ces  conseils,  s'adressant  à  une  fille  tendre  et  docile, 
timide  même  quelquefois  en  présence  de  sa  mère,  ne 
pouvaient  manquer  d'obtenir  leur  succès. 

Puis  pour  n'oublier  aucune  des  armes  dont  l'emploi 
pouvait  aider  sa  politique,  la  reine  de  France  mandait  à 
l'évèque  de  Limoges  : 

«  Monseigneur  de  Limoges  , 

j>  La  lettre  de  ma  main  vous  satisfera  sur  la  plus  im- 
portante chose  de  la  dépêche  que  je  reçus  hier  par  l'un 
de  mes  valets  de  garde  robbe,  dont  votre  frère  me  fait 
voir  trois  lettres  par  où  de  celles  de  la  reine  ma  fille  j'ai 
bien  au  long  entendu  le  goût  que  l'on  commence  à 

1  Prince  LabanofT,  Recueil  des  lettres  de  Marie  Stuart,  tome  I,  page  t\  5. 
a  Voir  à  l'appendice  le  n°  8. 


154  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

prendre  par  delà  du  gentilhomme l ,  chose  qui  me  déplaît 
tant  que  suivant  la  dernière  lettre  de  ma  main,  que  ma- 
dame ma  fille  vous  montrera ,  je  veux  et  désire  qu'elle 
et  vous  fassiez  tout  ce  que  sera  possible  pour  rompre  ce 
coup,  et  le  faire  tomber  à  l'attente ,  si  mieux  ne  se  peut, 
car  il  n'y  a  rien  que  je  ne  veuille  plutôt  tenter  et  hasarder 
que  de  voir  ce  qui  me  déplairait  tant,  et  qui  nous  sera,  à 
elle  et  à  moi,  si  dommageable,  et  à  ce  royaume  aussi.  Ce 
qui  me  donne  assurance  que  vous,  le  connaissant  comme 
vous  faites ,  y  ferez  autant  que  vous  aymez  notre  service, 
comme  vous  me  l'avez  assez  fait  connoître  *•  » 

Marie  Stuart  recula  devant  tous  ces  empêchements; 
elle  rejeta  de  nouveau  l'alliance  du  duc  d'Anjou,  son 
beau -frère,  que  Catherine  de  Médicis,  toujours  persévé- 
rante, cherchait  à  substituer  aux  projets  de  la  politique 
des  Guise,  et  aux  inclinations  qu'elle  avait  inspirées  en 
France.  La  reine  d'Ecosse,  cherchant  alors  les  satis- 
factions d'une  passion  malheureuse,  puisque  les  succès 
de  l'ambition  rencontraient  trop  d'obstacles,  épousa, 
en  1561,  Henri  Darnley,  son  cousin,  d'une  branche 
cadette  de  la  maison  de  Stuart.  Il  était  fils  de  Matthieu 
Stuart,  comte  de  Lennox,  et  de  Marguerite  Douglas, 
nièce  du  roi  Henri  VIII.  Marie  Stuart  avait  alors  vingt  ans. 
Cette  union ,  inégale  par  le  rang  et  par  la  puissance ,  par 
les  souvenirs  surtout  de  la  couronne  de  France,  que  Marie 
Stuart  avait  portée,  par  l'espoir  de  la  couronne  d'Es- 
pagne, à  laquelle  il  lui  avait  été  permis  de  prétendre, 
n'était  pas  disproportionnée  sous  le  rapport  de  la  nais- 
sance. 

1  C'est  ainsi  que  Marie  Stuart  se  trouve  indiquée. 

s  M.  L.  Paris,  Négociations  tous  François  II,  page  844. 


i 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  155 

Le  duc  d'Albe  mandait  à  ce  sujet  à  Philippe  II  que 
nulle  alliance,  pour  assurer  le  succès  de  ses  prétentions 
et  le  repos  de  son  royaume,  ne  pouvait  lui  convenir 
davantage  que  celle  de  la  Camille  de  Lennox '. 

Aussi  les  relations  de  la  reine  d'Ecosse  avec  le  roi 
d'Espagne,  son  beau-frère,  ne  souffrirent-elles  aucune 
altération.  La  reine  d'Angleterre  semblait  s'indigner  de 
cette  alliance,  et  faisait  sentir  sa  colère  à  la  comtesse  de 
Lennox,  mère  de  Darnley,  qu'on  arrêtait  par  ses  ordres; 
la  reine  douairière  de  France  intervenait  avec  une  bien- 
veillance douteuse  dans  les  troubles  qui  éclataient  en 
Ecosse;  mais  le  Roi  Catholique  établissait  son  influence 
auprès  d'elle  par  les  assurances  de  son  amitié  et  les  pro- 
messes de  son  appui.  David  Riccio,  secrétaire  de  Marie 
Stuart ,  était  l'un  des  agents  de  la  politique  espagnole,  et 
Tàme  de  la  ligue  que  Philippe  II  cherchait  à  former  contre 
Elisabeth  d'Angleterre  et  les  protestants.  Ceux-ci  inspi- 
rèrent à  Darnley  une  homicide  jalousie  contre  Riccio ,  et 
l'assassinat  de  ce  prétendu  rival,  commis  sous  les  yeux 
de  la  reine  et  autorisé  par  la  présence  du  roi,  en  fut  la 
conséquence. 

L'amitié  de  la  Reine  Catholique  pour  Marie  Stuart 
n'avait  point  été  limitée  à  ses  années  d'enfance ,  et  bien 
qu'on  n'en  saisisse  pas  constamment  les  traces  dans  le 
cours  de  ces  deux  vies,  devenues  si  séparées  l'une  de 
l'antre,  il  est  à  supposer  qu'elles  s'en  donnèrent  des 
preuves  échappées  à  nos  recherches.  L'alliance  que  nous 
avons  signalée  entre  l'Espagne  et  l'Ecosse  pouvait  en  être 
le  fruit,  et  nous  retrouvons  les  preuves  de  la  sympathie 

1  Papiers  d'État  du  cardinal  de  GranveUe,  tome  IX,  page  3*7. 


156  VIE  D'ELISABETH  DE  VÀLOÏ& 

d'Elisabeth  de  Valois  pour  sa  belle-sœur  à  l'époque  du 
meurtre  dont  il  s'agit.  La  reine  mère  avait  pris  soin  d'in- 
former la  reine  sa  fille  de  cette  catastrophe  par  M.  de 
Fourquevault.  Le  même  courrier  portait  au  même  per- 
sonnage et  à  la  même  intention  un  message  du  roi 
Charles  IX. 

Fidèle  à  ses  habitudes  de  surveillance  et  d'habileté , 
Catherine  de  Médicis  enjoignait  à  l'ambassadeur  de  la 
tenir  au  courant  des  moindres  impressions  causées  par  de 
telles  nouvelles ,  et  le  roi,  pour  mieux  assurer  la  marche 
et  le  langage  de  son  représentant,  l'entretenait  des  détails 
particuliers  aux  affaires  de  la  France  '• 

M.  de  Fourquevault,  après  avoir  rempli  cette  mission 
auprès  de  Leurs  Majestés  Catholiques,  rendait  compte  au 
roi  son  maître  de  l'impression  que  ses  récits  avaient  fait 
naitre  chez  ces  souverains. 

Us  avaient  été  consternés  de  tant  d'infortunes  advenues 
à  la  reine  leur  belle-sœur.  L'indignation  contre  un  ingrat 
mari  et  contre  des  sujets  rebelles  s'était  jointe  à  leurs 
sympathies  pour  Marie  Stuart;  ils  concluaient  en  formant 
des  vœux,  en  conseillant  des  efforts  pour  la  vengeance 
d'un  si  grand  attentat.  Tout  n'était  point  le  résultat  d'une 
affection  particulière  dans  ce  langage  :  la  majesté  royale 
outragée  demandait  un  redoutable  exemple  aussi  haut 
que  la  voix  du  sang  appelait  un  châtiment 2. 

Nous  ne  suivrons  pas  Marie  Stuart  dans  le  cours  des 
infortunes  qui  remplissent  le  reste  de  son  existence  et 
jusqu'à  la  catastrophe  qui  en  fut  le  terme  et  le  comble  à 
la  fois. 

1  Voir  les  n**  3  et  4  de  l'appendice. 

2  Voir  le  n°  5  de  l'appcnd  ce. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  157 

Ces  longues  et  douloureuses  années,  cette  fin  violente 
et  cruelle,  relevèrent  son  caractère  et  réparèrent  ses  fai- 
blesses, par  la  résignation,  le  courage  et  la  foi  dont  elle 
fit  preuve  à  ses  derniers  moments.  Marie  Stuart  grandit 
en  tombant,  et  la  durée  comme  la  rigueur  de  ses  maux, 
si  noblement  soutenus,  purifient  sa  mémoire,  et  la  ren- 
dent digne  d'une  tendre  pitié  et  d'une  religieuse  admira- 
tion. Mais  ces  faits  doivent  prendre  place  dans  une  autre 
histoire. 

Cette  reine  n'appartenait  à  notre  sujet  que  par  ses 
points  de  contact  avec  la  princesse  dont  nous  avons  entre- 
pris d'étudier  la  vie;  nous  avons  épuisé  ceux-ci,  autant 
du  moins  que  nous  l'a  permis  le  résultat  de  nos  recherches. 


CHAPITRE  SEIZIÈME. 

DEUXIÈME  MALADIE ,  PREMIER  TESTAMENT  DE  LA  REINE  ELISABETH.  — 

SOIf  EMPIRE  SUR  t' ESPRIT  DO  ROI.  —  DÉMARCHES  AUXQUELLES 

ELLE  PARTICIPE ,   OU  DONT  SA  DOT  EST  L'OBJET. 

La  reine  Elisabeth,  en  dehors  des  grossesses  qui  ré- 
jouirent son  cœur  et  altérèrent  sa  santé  f  en  dehors  aussi 
de  la  catastrophe  qui  termina  sa  vie,  fit  deux  maladies  en 
Espagne;  Tune  dès  son  arrivée,  nous  en  avons  parte  à 
sa  date  :  les  historiens  la  mentionnent  à  peine,  mais  les 
correspondances  du  temps  la  signalent  avec  r intérêt  que 
mérite  sa  gravité.  Ferreras  n'en  dit  que  ce  simple  mot  : 
«  La  reine  dona  Elisabeth  eut  une  fièvre  maligne  et  fut 
en  grand  danger;  mais  s'étant  recommandée  à  saint 
Diegue  d'Alcala,  elle  guérit  heureusement.  »  Ce  saint 
Diegue  ou  Didace  était  le  même  patron  dans  lequel  don 
Carlos  avait  une  souveraine  confiance. 

La  seconde  maladie  de  la  Reine  Catholique  eut  lieu  vers 
la  fin  de  1562.  Par  une  coïncidence  assez  singulière  et 
qui  mérite  d'être  relevée,  l'infant  fit  aux  mêmes  époques 
environ  deux  maladies  sérieuses;  la  première  en  mars 
1559,  elle  durait  encore  à  l'état  de  langueur  en  sep- 
tembre 1560  '.  La  seconde  porte  la  date  de  celle  de  sa 
belle-mère  et  fut  en  1562  la  suite  de  l'accident  d'Alcala: 
le  danger  imminent  que  courut  la  reine  pendant  cette 
nouvelle  maladie  amena  son  testament. 

M.  de  Saint-Sulpice,  qui  avait  succédé  à  M.  de  Lau- 
bépine  comme  ambassadeur  à  la  cour  d'Espagne,  ren<— 

1  M.  L.  Paris ,  Négociations  sous  François  //,  pages  290  et  suivantes  - 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  159 

dait  compte  au  roi  de  cet  acte  important,  et  il  ne  négli- 
geait pas  de  donner  à  l'influence  de  la  reine  sur  Philippe  II 
les  justes  témoignages  qui  eussent  rendu  sa  perte  si  sen- 
sible et  si  préjudiciable  à  la  France  tout  entière  '. 

Cependant,  malgré  ces  précautions  si  solennellement 
prises  et  si  sévèrement  imposées ,  soit  par  la  coutume 
espagnole,  soit  par  la  prudence  du  roi,  la  Reine  Catho- 
lique se  rétablit.  Les  deux  années  qui  suivirent  sa  grave 
maladie,  et  qui  conduisent  jusqu'à  l'entrevue  de  Bayonne, 
ne  furent  point  vides  d'événements  pour  la  France  et  pour 
l'Espagne,  mais  elles  ne  mettent  point  en  évidence  la 
part  qu'Elisabeth  de  Valois  prit  à  leur  cours.  Le  fervent 
catholicisme  qu'elle  avait  puisé  dans  son  éducation  pre- 
mière se  développa  sensiblement  près  du  roi  son  époux; 
et  les  circonstances  particulières  à  son  époque  et  à  l'Es- 
pagne étaient  bien  faites  pour  satisfaire  et  pour  encou- 
rager sa  foi  :  en  voici  la  brève  indication. 

En  4562,  sainte  Thérèse  établit  en  Espagne  la  réforme 
des  religieuses  Carmélites,  et  saint  Pierre  (FAleantara, 
son  auxiliaire  et  son  conseiller  dans  cette  grande  et  fer- 
vente entreprise,  mourut  avec  une  joie  et  une  confiance 
amenées  par  les  prodigieuses  pénitences  de  sa  vie  tout 
entière.  Plus  tard  le  roi  Philippe  II  devait  accorder  à  la 
sainte  son  respect  le  plus  religieux ,  et  à  la  règle  qu'elle 
instituait  sa  protection  la  plus  signalée.  Il  permettait  à 
cette  illustre  réformatrice  de  correspondre  directement 
avec  lui,  au  sujet  des  intérêts  de  son  ordre.  Il  la  défen- 
dait contre  les  adversaires  puissants  qui  l'attaquaient  et 
qui  sortaient  non-seulement  des  rangs  du  monde,  mais 

1  Voir  le  n°  6  de  l'appendice. 


160  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

quelquefois  encore  de  ceux  du  clergé.  Aussi  la  reconnais- 
sance de  sainte  Thérèse  ne  craignait-elle  pas  de  le  nom- 
mer père  et  protecteur  de  sa  réforme;  poussant  plus  loin 
encore  sa  gratitude,  elle  l'appelait,  dans  son  langage 
ascétique,  le  premier  ange  de  son  ordre  l.  Elisabeth  était 
morte  déjà  lorsque  cette  protection  se  développa  d'une 
façon  si  vive  et  si  puissante  ;  mais  elle  avait  assisté  aux 
premiers  pas  de  la  sainte  dans  la  voie  de  l'ardente  fer- 
veur et  de  l'austère  pénitence  :  son  influence  n'avait  point 
été  étrangère  au  penchant  du  Roi  Catholique  pour  la  ré- 
forme de  Tordre  du  Carmel. 

En  \  563  eut  lieu  la  clôture  du  concile  de  Trente ,  com- 
mencé en  1545,  et  qui  fut  le  plus  long  que  l'Église  ait 
célébré.  Philippe  II  ne  tarda  pas  à  rendre  ses  statuts  obli- 
gatoires ,  par  un  décret ,  dans  toutes  les  parties  de  son 
vaste  empire.  Le  concile  de  Tolède,  assemblé  en  1565 
par  ses  ordres,  accepta  sans  restriction  tou&  les  règle- 
ments et  toutes  les  décisions  du  concile  de  Trente,  et 
plusieurs  autres  conciles  provinciaux,  réunis  tant  en  Es- 
pagne qu'en  Portugal,  y  adhérèrent  avec  une  égale  so- 
lennité. 

Il  n'est  pas  sans  intérêt  peut-être,  pour  l'esprit  de 
l'Église ,  de  relever  ici  que  ce  fut  grâce  aux  réclamations 
instantes  du  concile  que  l'archevêque  de  Tolède,  arrêté 
par  l'inquisition,  fut  arraché  aux  mains  de  ses  juges 
inexorables  pour  être  transporté  à  Rome;  le  roi  Philippe  II 
voulait  réserver  à  ce  tribunal  le  droit  de  le  condamner  — 
sur  le  soupçon  d'hérésie  dont  il  était  atteint,  et  il  résistait^ 
encore  aux  injonctions  répétées  des  évoques.  Mais  le  pap^s 

1  Lettres  de  sainte  Thérèse,  ya'sim. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  161 

saint  Pie  V,  qui  occupait  alors  le  siège  apostolique ,  ja- 
loux de  conserver  à  l'Église  non-seulement  l'intégrité  de 
sa  foi,  mais  celle  encore  de  sa  juridiction,  soutint  les  vo- 
lontés exprimées  par  l'auguste  assemblée  ;  l'archevêque 
de  Tolède,  enlevé  au  saint-office,  vint  achever  ses  jours 
à  Rome,  sinon  dans  les  honneurs,  du  moins  dans  une  re- 
traite doucement  pénitente ,  dans  la  paix  et  dans  la  foi 
catholique1. 

Un  peu  plus  tard  encore  Leurs  Majestés,  toujours  occu- 
pées du  bien,  des  joies  et  des  pompes  de  la  religion, 
sollicitèrent  du  roi  Charles  IX  le  don  du  corps  de  saint 
Eugène. 

Une  relation  contemporaine  parle  de  celui  de  saint 
Eusèbe ,  et  ajoute  à  ce  récit  le  fait  et  les  commentaires 
suivants  :  «  Ce  saint  a  le  premier  planté  la  religion  chré- 
tienne au  pays  d'Espaigne ,  chacun  faict  sou  profit  qui 
peut  :  il  vaudra  tout  plain  d'argent  en  ces  quartiers-là*.  » 

Ce  corps  appartenait  à  l'abbaye  de  Saint -Denis,  et  le 
cardinal  de  Lorraine,  qui  en  était  abbé,  refusa  longtemps 
son  consentement.  L'Église  de  Tolède ,  qui  regarde  saint 
Eugène  comme  son  premier  prélat,  renouvela  ses  in- 
stances. La  reine  Elisabeth,  alors  en  visite  dans  cette 
ville,  fut  employée  dans  la  négociation;  elle  la  conduisit 
à  heureuse  fin  par  l'entremise  de  don  Juan  Idiaquez, 
ambassadeur  en  France.  L'affection  ou  cardinal  de  Lor- 
raine pour  cette  reine,  l'estime  qu'il  professait  pour  le 
Roi  Catholique,  triomphèrent  des  oppositions. 

Charles  IX  et  la  reine  mère  informèrent  Elisabeth  de 

1  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne ,  tome  IX ,  page  523.  —  Abrégé 
chronologique  de  Y  Histoire  de  V  Espagne  et  du  Portugal,  t.  II,  p.  566. 

2  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  tome  CXL,  folio  475. 

44 


162  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOia. 

ce  succès.  Le  duc  de  Nevers  mena  le  corps  en  grande 
pompe  jusqu'à  Bordeaux;  don  Pèdre  Manrique,  chanoine 
de  Tolède ,  vint  le  recevoir,  et  le  conduisit  à  Tolède  avec 
une  solennité  non  moins  brillante.  La  reine  Elisabeth  et 
la  princesse  dona  Jeanne  vinrent  de  Madrid  à  sa  ren- 
contre pour  le  vénérer,  et  arrivé  près  de  Tolède,  il  fut  pris 
par  le  roi ,  les  archiducs  et  les  seigneurs,  qui  le  portèrent 
sur  leurs  épaules  jusqu'à  la  cathédrale  '. 

En  4563,  le  roi  d'Espagne  se  proposait  un  voyage  en 
Aragon,  en  Biscaye,  et  même  en  Navarre;  la  reine 
comptait  aller  l'attendre  à  Mouzon ,  où  se  devaient  tenir 
les  cours  des  trois  royaumes  de  Catalogne,  Valence  et 
Aragon,  pour  reconnaître  don  Carlos  comme  roi  et  lui 
jurer  fidélité. 

On  parlait  mystérieusement  aussi  d'un  bien  plus  long 
voyage  que  pourraient  nécessiter  les  affaires  de  Flandre  : 
en  annonçant  à  Catherine  de  Médicis  ces  projets  et  ces 
rumeurs,  M.  de  Saint-Sulpice  ajoutait  :  «  La  reine  votre 
fille  croit  de  jour  en  jour  en  beauté  et  en  perfection  de 
corps ,  elle  sera  encore  plus  accomplie  en  toutes  les  per- 
fections de  vertus  qui  se  puissent  désirer,  et  une  des  plus 
excellentes  princesses  de  la  terre. 

»  Elle  nous  a  fort  sagement  et  par  ordre  fait  entendre 
l'intention  du  roi  son  mari,  sur  les  présentes  affaires  de 
France,  avec  si  bonnes  expressions  d'aucunes  particula- 
rités non  vulgaires  et  en  si  bons  termes,  que  nous  avons 
bien  connu  qu'elle  avoit  eu  l'entière  communication  de 
tout,  qui  m'est  un  signe,  après  plusieurs  autres  que  j'en 
ai  depuis  un  temps  en  ça,  qu'elle  s'en  va  s' établissant  de 

1  Ferreras ,  Histoire  générale  d'Espagne ,  tome  IX ,  page  497. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  163 

plus  en  plus  en  amitié,  autorité  et  privauté  auprès  du  roi 
son  mari,  ce  qui  m'est  un  si  grand  bien  que  je  ne  sais 
quel  plus  grand  nous  pourrions  désirer  en  ce  temps,  at- 
tendu l'amitié  et  grande  affection  qu'elle  porte  à  Votre 
Majesté,  et  à  celle  du  roi  son  frère,  et  au  grand  lieu 
dont  elle  est  issue  '.  » 

Ce  rapport,  en  date  du  14  mai  1563,  était  suivi  le  40 
aoftt  de  la  même  année  d'une  autre  lettre  du  même  am- 
bassadeur, confirmant  ces  éloges  et  ces  projets.  Un  seul 
d'entre  ceux-ci  reçut  son  exécution,  ce  fut  sur  la  fin  de 
septembre  la  réunion  des  états  généraux  à  Mouzon,  qui 
se  fit  avec  une  splendeur  magnifique,  et  qui,  tout  en 
amenant  l'exécution  de  quelques  bandits,  procura  au  bas 
peuple  la  restitution  de  quelques  privilèges,  et  de  libertés 
qui  lui  avaient  été  tyranniquement  enlevées  *. 

Des  combats  avec  les  Maures  d'Afrique  employèrent 
aussi  ces  deux  années  de  1 562  à  1 564 ,  et  ils  furent  ac- 
compagnés de  succès  inégaux,  plus  favorables  cependant 
aux  armes  chrétiennes  qu'aux  armes  infidèles. 

Du  reste,  la  participation  d'Elisabeth  aux  affaires  pu- 
bliques ne  se  montre  point  visible  à  cette  époque,  en 
dehors  du  témoignage  que  l'ambassadeur  rend  à  son  in- 
fluence. Sa  santé  plusieurs  fois  atteinte  depuis  son  arrivée 
en  Espagne  et  les  tracasseries  mesquines  et  jalouses  de 
son  intérieur  usèrent  sa  vie;  de  plus,  ses  pensées  furent 
occupées  par  le  désir  et  le  besoin  de  donner  au  roi  Phi- 
lippe II  un  fils  plus  capable  que  don  Carlos,  par  ses  qua- 
lités morales  et  physiques,  de  lui  succéder;  il  manquait 
jusqu'alors  d'un  digne  héritier,  et  la  tranquillité  publique 

1  Bibliothèque  Inçériale,  Mortemart,  39,  folio  40. 
1  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  466. 

44* 


164  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

le  réclamait ,  aussi  bien  que  la  grandeur  de  cette  illustre 
maison  de  Hapsbourg,  qui  depuis  Charles-Quint  portait  la 
couronne  d'Espagne,  et  qui  devait  après  cinq  règnes  seu- 
lement faire  place  sur  ce  trône  à  la  glorieuse  maison  de 
Bourbon. 

En  août  4  564 ,  la  Reine  Catholique  parut  commencer 
une  grossesse ,  et  M.  de  Saint-Sulpice  se  consolait  de  l'ab- 
sence des  bons  médecins  de  la  cour  de  France  par  le  «  bon 
devoir  que  font  tous,  tant  grands  que  petits,  avec  la  vi- 
gilance de  la  comtesse  d'Ureigna  et  autres  dames  qui 
sont  auprès  de  la  reine  votre  fille,  et  surtout  par  la  pré- 
sence du  roi  son  mari  qui  quasi  est  à  toute  heure  avec 
elle,  et  rien  ne  s'ordonne  sans  lui,  lequel  montre  à  bon 
escient  qu'il  n'a  rien  plus  recommandé  au  monde  que  le 
salut  d'elle  et  de  ce  qu'elle  porte  '.  » 

Il  ajoutait  en  finissant  :  «  Je  vous  supplie,  madame, 
écrire  à  la  comtesse  d'Ureigna  pour  la  remercier  des  bons 
et  diligents  services  qu'elle  fait  à  la  reine  votre  fille,  et 
autres  dames,  etc.,  etc.  *.  » 

Cet  espoir  de  grossesse  de  l'année  1 564  fut  sans  résul- 
tat, la  reine  fut  malade  et  déclarée  même  en  danger. 
Philippe  II  n'avait  pas  cessé  de  la  soigner  avec  sa  solli- 
citude accoutumée;  il  ressentait  même,  par  suite  de  ses 
tourments  à  ce  sujet,  des  souffrances  personnelles,  lors- 
qu'Élisabeth  «  commença  à  se  lever,  et  se  promener  par 
la  chambre ,  le  jour  de  Saint-Michel ,  comme  par  un  bon 
augure  d'icelle  fête,  disant  qu'elle  étoit  celle  du  roi  son 
frère 

»  Le  Roi  Catholique  fut  aux  champs  prendre  le  plaisir 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  27. 
*  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  27. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  165 

de  l'air  et  de  la  chasse,  pour  se  refaire  de  tant  d'ennuis 
et  de  travail  qu'il  avoit  eus  durant  l'extrémité  de  la  reine, 
mais  ce  a  été  huit  jours  seulement,  pour  n'être  trop  long- 
temps absent  de  ladite  dame,  laquelle  s'amende  beaucoup 
plus  de  le  voir  et  de  la  bonne  compagnie  que  ordinaire- 
ment matin  et  soir  il  lui  tient ,  que  de  nul  remède  qu'on 
lui  puisse  donner  l.  » 

Bien  des  projets  du  roi  d'Espagne  s'évanouirent,  comme 
ses  espérances  de  paternité;  il  ne  fit  point  le  voyage  de 
Flandre,  pour  lequel  tant  de  préparatifs  étaient  commen- 
cés et  tant  de  négociations  ouvertes. 

«  Le  comte  d'Aiguemont  vint  en  Espagne  par  l'ordre 
du  roi,  pour  lui  éviter  de  faire  ce  passage ,  ou  à  son  fils , 
et  croit  par  ce  moyen  suppléer  le  défaut  de  sa  présence 
en  conférant  avec  ledit  comte  '.  » 

Des  marchands  français,  que  leurs  intérêts  avaient  con- 
duits en  Espagne,  avaient  été  maltraités,  arrêtés  et  con- 
damnés aux  galères  sous  prétexte  de  protestantisme  :  des 
Espagnols  jaloux  de  leur  trafic,  ou  des  compatriotes  eux- 
mêmes,  animés  par  le  bas  sentiment  de  la  jalousie,  les 
dénoncèrent  à  l'inquisition ,  bien  qu'ils  ne  fissent  aucun 
acte  scandaleux  ni  aucun  exercice  de  leur  religion.  ((Leurs 
biens  étoient  confisqués  et  leurs  personnes  misérablement 
traitées  et  condamnées,  sans  en  pouvoir  avoir  aucune 
raison  *.  »  Dès  l'année  1559,  Sébastien  de  Laubépine 
avait  donné  ses  soins  au  redressement  de  ces  injures.  À 
cette  époque  il  mandait  au  roi  : 

«  Je  peux  écrire  que  quant  à  l'exécution  du  dernier 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  f°27.  Saint-Sulpice au  Roi. 
3  Bibliothèque  Impériale,  Morlemart,  29,  folio  51. 
1  Bibliothèque  Impériale,  Morlemart,  39,  folio  46. 


166  VIE  D'ELISABETH  DE  VAbu.^. 

traité,  il  reste  peu  de  choses  de  conséquence  à  satisfaire, 
honnis  la  liberté  de  nos  forçats,  lesquels  pour  l'égard  de 
ceux  qui  sont  aux  galères  d'Espagne,  ainsi  que  Votre 
Majesté  a  déjà  entendu,  seront  incontinent  délivrés,  car 
le  commandement  et  la  volonté  y  sont  de  cette  part,  mais 
pour  être  difficiles  et  regardant  en  toutes  choses  d'assez 
près,  ils  se  sont  voulu  informer  diligemment  du  nombre 
de  Français  que  je  pourrois,  d'autant  qu'il  y  a  de  leurs 
capitaines  qui  ont  mis  en  avant  que  quelques  Italiens  et 
autres  des  Pays-Bas,  condamnés  aux  galères,  se  pen- 
soient  sauvés  sous  cette  couleur.  Je  y  ai  envoyé  deux  fois 
et  dernièrement  homme  avec  lettres  pour  voir  les  écrous 
et  registres  de  chacune  galère ,  afin  qu'il  n'y  soit  rien 
oublié  ■.  » 

M.  de  Saint -Sulpice,  ambassadeur  de  France,  renou- 
velait au  nom  du  roi  son  maître  ses  protestations  et 
ses  réclamations  contre  l'acte  arbitraire  dont  ils  étaient 
victimes,  et  la  reine  d'Espagne  épuisait  son  intervention 
en  leur  faveur;  Philippe  II  se  tirait  d'affaire,  comme 
toujours,  par  des  réponses  évasives,  de  feints  regrets, 
des  promesses  inexécutées;  l'ambassadeur  recommençait 
alors  des  instances  d'autant  plus  vives  que  non-seule- 
ment ces  condamnations,  souvent  arbitraires,  recevaient 
leur  dure  exécution,  mais  que  la  plupart  du  temps  la 
peine  se  prolongeait  au  delà  du  terme  prescrit  par  l'arrêt. 
La  perpétuité  des  chaînes  semblait  frapper  les  captifs, 
soit  par  la  négligence,  soit  par  le  mauvais  vouloir  des 
ministres. 

Le  14  août  1564,  M.  de  Saint-Sulpice  rendait  compte 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  tous  François  II,  page  334. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  167 

au  roi  Charles  IX  des  nouveaux  moyens  qu'il  avait  ima- 
ginés pour  intéresser  à  cette  tardive  justice  la  conscience 
du  roi  son  beau-frère. 

«  J'ai  obtenu,  mandait-il,  nouvelle  commission  et  man- 
dement de  ce  roi,  pour  la  délivrance  des  forçats  français 
qui  sont  en  ses  galères,  et  ne  cesse  de  lui  en  être  importun 
jusqu'à  ce  qu'il  les  aura  fait  mettre  en  pleine  liberté,  et 
ai  ces  jours  passés  fait  si  vive  instance  à  son  confesseur 
afin  de  lui  en  solliciter  la  conscience,  qu'il  s'est  donné 
grande  honte  de  l'injustice  et  oppression  qui,  contre 
Dieu  et  contre  le  traité  de  la  paix,  a  été  faite  l'espace  de 
cinq  ans  à  la  liberté  de  ces  personnes,  dont  depuis  il  en 
a  proposé  l'affaire  au  conseil  avec  tant  de  saintes  remon- 
trances que  non-seulement  pour  lesdits  Français,  mais 
aussi  pour  les  propres  sujets  et  naturels  du  pays,  a  été 
ordonné  que  dorénavant,  après  que  le  tems  de  leur  con- 
damnation sera  achevé,  ils  ne  seront  tenus  une  seule 
heure  contre  leur  gré  es  dites  galères  '.  » 

Plus  tard  encore,  le  31  décembre  1564,  malgré  tant 
d'instances  d'un  côté  et  tant  d' engagements  d'autre  part, 
aucune  satisfaction  n'étant  obtenue,  M.  de  Saint-Sulpice 
revenait  à  la  charge  :  il  insistait  de  nouveau  sur  les  re- 
montrances du  roi,  «  dont  le  premier  point  étoit  la  déli- 
vrance des  forçats  que  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  avoit 
si  fort  à  cœur  et  en  si  grande  recommandation ,  qu'elle  ne 
cessera  jamais  de  faire  instances  jusques  à  tant  qu'il  soit 
satisfait  à  quoi  la  raison  et  le  traité  ont  obligé8.  » 

Sa  Majesté  Catholique,  protestant  toujours  de  son  bon 
vouloir,  répondait,  dit  l'ambassadeur,  que  «  l'on  savoit 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39.  Saint-Sulpice  au  roi 
1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39. 


168  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

assez  ce  qu'il  avoit  fait  pour  l'acquit  de  son  devoir  et  satis- 
faction de  votre  bon  désir,  et  voyant  le  peu  de  profit  que 
cela  avoit  apporté,  avoit  été  ordonné  pour  le  plus  sûr  et 
utile  expédient  que  le  capitaine  Bellière,  Marsillois,  qui 
fut  commis  il  y  a  cinq  ans  à  la  sollicitation  de  cette  affaire , 
porteroit  lettres  adressées  aux  alcades  de  Séville  et  Car- 
thagène  pour  exécuter  eux-mêmes  la  commission  et  mettre 
en  liberté  tous  lesdits  forçats;  de  là,  ledit  capitaine  s'en 
iroit  à  Gênes  portant  aussi  lettres  à  son  ambassadeur  y 
résidant,  auquel  il  manderoit  ne  faire  faute  incontinent 
de  relâcher  tous  les  Français,  et  que  il  écrivoit  à  Naples 
à  don  Garcia  de  Toledo,  capitaine  général  de  ces  galères, 
que  sans  aucun  retardement  la  délivrance  desdits  forçats 
fust  promptement  faite  '.  » 

Telle  fut  la  solution  de  cette  longue  affaire.  Aux  ordres 
de  la  délivrance  des  forçats  Philippe  II  ajouta  des  instruc- 
tions pour  qu'à  l'avenir  l'inquisition  ne  s'occupât  plus  des 
actes  des  protestants  français  qui  ne  mettraient  point  en 
péril  la  foi  catholique  et  la  paix  dans  ses  États;  il  pro- 
testa au  surplus  «  qu'il  n' avoit  jamais  donné  mandement 
particulier  contre  eux,  et  qu'il  seroit  fort  marri  de  con- 
sentir ni  permettre  que  telle  chose  fust  faite,  et  que  les 
inquisitions,  sans  aucun  respect  de  nation  ni  qualités  des 
personnes,  procédassent  à  la  connoissance  de  la  religion 
et  au  châtiment  de  ceux  qui  se  trouveroient  coupables  *.  » 

En  ce  même  temps  la  dot  de  la  Reine  Catholique  était 
de  la  part  de  la  France  l'objet  de  réclamations  instantes; 
sa  maison  si  noblement  composée,  son  trousseau  et  ses 
joyaux  si  richement  assortis  lors  de  son  départ,  avaient 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  46.  Saint-Sulpice  au  roi. 
9  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  46.  Saint-Sulpice  au  roi. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  169 

l'un  et  l'autre  bien  diminué  de  leur  splendeur;  Philippe  II 
avait  éloigné  la  plupart  des  illustres  dames  qui  avaient 
suivi  la  princesse,  et,  faute  d'un  entretien  convenable, 
toutes  les  magnificences  de  sa  toilette  et  de  ses  équipages 
perdaient  beaucoup  de  leur  éclat;  ce  n'était  cependant  pas 
faute  d'exactitude  de  la  part  de  la  France.  Le  5  août  1 559, 
le  Roi  Catholique  avait  donné  quittance  de  la  somme  de 
cent  trente-trois  mille  trois  cent  trente-trois  écus  soleil, 
faisant  la  tierce  partie  de  la  somme  de  quatre  cent  mille 
écus  soleil  promise  en  faveur  du  mariage  d'Elisabeth  \ 

Le  second  tiers  de  la  dot  devait  être  payé  un  an  après, 
et  le  roi  n'entend  le  payer  que  selon  les  termes  du  traité; 
enfin,  le  dernier  tiers  devait  être  acquitté  six  mois  en- 
suite, ce  qui,  pour  l'achèvement  dudit  payement,  com- 
posait dix -huit  mois  à  dater  de  la  consommation  du 
mariage.  Le  roi  devait  en  échange  garantir  la  possession 
de  cette  somme,  aussi  bien  que  le  payement  des  revenus 
dus  à  la  reine.  «  Le  roi  estime  que  ledit  sieur  Roi  Catholique 
pourvoiera  honnestement  au  fait  de  l'entretennement  de 
ladite  dame;  il  semble  peu  nécessaire  d'en  faire  instance, 
toutefois  il  ne  sera  que  bon  d'y  regarder  doucement.  » 

Cet  entretermement  fut  l'objet  de  retards,  de  négligences, 
de  discussions  de  la  part  de  l'Espagne,  et  de  négocia- 
tions du  côté  de  la  France  *. 

Les  sûretés  demandées  furent  enfin  accordées,  mais 
incomplètement;  les  revenus  étaient  mal  payés,  et  la 
Reine  Catholique ,  en  avril  1 560 ,  était  redevable  de  trois 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  pages  22,  33,  79,  80 
et  308. 

'  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  Français  II.  pages  308,  3) S,  336 
ci  338. 


170  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

mille  livres  à  son  trésorier;  elle  n'avait  pas  pu  suffire  aux 
frais  auxquels  le  roi  s'était  engagé  de  pourvoir  *• 

Cette  situation  précaire  et  malaisée  s'était  aggravée  en 
se  prolongeant,  et  le  31  décembre  1564  M.  de  Saint* 
Sulpice  était  contraint,  pour  y  mettre  un  terme,  de  parler 
au  roi  de  la  dot  de  la  Reine  Catholique,  de  l'exécution 
des  conditions  du  contrat  et  de  ses  promesses  solennelles, 
enfin  des  garanties  exigées  pour  la  solidité  des  sommes 
reçues  et  pour  le  payement  de  leurs  intérêts,  «  à  cause  de 
l'instabilité  qui  est  aux  choses  humaines,  et  l'incertain 
événement  auquel  sont  sujets  toutes  personnes  *•  » 

Telles  étaient  les  préoccupations  et  les  affaires  au 
milieu  desquelles  se  préparait  et  approchait  la  célèbre  et 
solennelle  entrevue  de  Bayonne. 

Du  reste,  tout  en  Espagne  était  tranquille,  et  la  paix 
semblait  acquise  à  l'avenir. 

«  Les  affaires  de  par  deçà ,  mandait  M.  de  Saint- 
Sulpice ,  tiennent  par  la  prudence  de  ce  prince  et  par  le 
bon  ordre  de  son  conseil,  tant  longtems  en  un  même 
état,  qu'à  peine  en  plusieurs  mois  survient-il  quelque 
chose  de  nouveauté  qui  mérite  d'être  écrit,  et  à  présent 
elles  y  sont  si  tranquilles  que  de  l'Espagne  ni  de  ses 
autres  pays,  l'on  y  ait  rien  à  dire  seulement  qu'à  Valence 
a  été  ces  jours  passés  fait  un  acte  qu'ils  appellent  <T exécution 
de  justice  sur  aucuns  condamnés  par  l'inquisition ,  dont  un 
principal  sieur  frère  du  comte  de  Sendillas  a  été  brûlé  vif, 
ne  s'étant  voulu  dédire  ;  douze  autres  brûlés  après  avoir  été 
étranglés,  et  autres  quarante  condamnés  diversement  *.  » 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  77,  page  333. 
3  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  46. 
*  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39. 


CHAPITRE  DIX-SEPTIÈME. 

BHTREVUB  DE  BAYOlflfE. 

La  religion ,  la  tendresse  et  la  politique  eurent  chacune 
leur  part  dans  l'entrevue  des  deux  reines.  L'on  ne  saurait 
dire,  après  cinq  ans  d'absence,  après  le  tumulte  d'Am- 
boise  et  ses  dangers ,  après  l'envahissement  toujours  crois- 
sant du  protestantisme,  lesquels,  de  la  foi  chancelante, 
du  sentiment  maternel  ou  de  l'autorité  ébranlée,  appe- 
laient le  plus  vivement  ce  renouvellement  d'alliance. 

Ce  n'était  pas  sans  peine  que  Catherine  de  Médicis, 
désireuse  depuis  longtemps  de  revoir  Elisabeth,  arrivait 
à  ses  fins. 

Elle  avait  mis  en  cette  négociation  toute  l'habileté  et 
tonte  la  persévérance  dont  elle  était  si  largement  douée; 
elle  voulait  attirer  jusqu'à  elle  le  roi,  son  beau-fils,  mais 
celui-ci  fit  répondre  «  qu'il  ne  pouvoit  être  de  la  partie 
de  peur  de  donner  aucuns  soupçons  à  ses  alliés.  »  Dès 
Tannée  4  560  il  avait  été  question  de  cette  entrevue  entre 
la  reine  douairière  et  le  Roi  Catholique  :  et  celui-ci  faisait 
mine  de  grand  désir  et  de  banne  volonté  à  ce  sujet.  Il  devait 
profiter  pour  celte  rencontre  d'un  voyage  projeté  à  Bar- 
celone. Mais  le  duc  d'Albe  et  autres  discoureurs  n'étaient 
pas  fart  friands  de  telles  occasions l  :  et  Philippe  II ,  tout  en 
aimant,  du  moins  le  disait-il,  sa  belle-mère  de  tout  son 
cœur,  avait  ses  affaires  en  recommandation  bien  plus  grande 
que  tous  les  rois  et  toutes  les  reines  du  monde  :  et  il  ne 

1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  747. 


172  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

leur  aurait  pas  enlevé  une  minute  pour  aucun  autre  in- 
térêt. Ces  ii^luences  et  ces  motifs  existaient  encore  :  le 
roi  prit  un  prétexte  pour  éluder  l'entrevue ,  mais  il  auto- 
risa la  Reine  Catholique  à  faire  ce  voyage,  et  il  laissa  au 
duc  d'Albe  le  soin  de  régler  avec  M.  de  Saint-Sulpice  les 
circonstances  de  l'entrevue. 

Pour  abréger  les  lenteurs,  l'ambassadeur  français  était 
d'avis  que ,  «  sans  regarder  aux  cérémonies  entre  si  pro- 
ches, la  Reine  Catholique  devoit  aller  trouver  à  Bayonne 
le  roi  et  la  reine  qui  s'y  rendraient  en  même  tems,  et  que 
ladite  reine  rendroit  le  devoir  que  doit  une  bonne  fille  à 
sa  mère.  » 

Mais  le  duc  d'Albe  répliquait  que  le  roi  et  la  reine 
venaient  à  Bayonne  conduits  par  leurs  intérêts;  <*  que  la 
Reine  Catholique  n'y  avoit  que  faire,  et  qu'ainsi  la  reine, 
sa  mère ,  pouvoit  faire  quelques  journées  en  Espagne  pour 
voir  sa  fille,  laquelle  s'approcheroit  d'elle  le  plus  près 
qu'elle  pourroit.  » 

M.  de  Laubépine,  infatigable  dans  ses  instances  et 
inépuisable  dans  ses  raisons ,  reprenait  que  «  l'on  s'éton- 
neroit  de  ce  que  la  grande  reine  et  mère  vînt  devers  sa 
fille;  que  le  roi  ne  permettroit  aisément  qu'elle  le  laissât 
pour  tant  de  jours,  parce  que  sa  personne  lui  étoit  néces- 
saire, et  qu'ayant  réciproquement  quelques  petites  villes 
frontières,  l'on  pourroit  pour  lors  aviser  à  l'égale  com- 
modité, mais  que  la  prééminence  et  droits  donnés  de  Dieu 
aux  pères  et  mères  fussent  respectés  l .  o 

L'incommodité  des  chemins  est  grande,  disait  le  duc 
d'Albe  :  «  La  cour  d'Espagne  n'est  pas  accoutumée  ai 

i  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  pages  53  et  54. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  173 

marcher.  »  Toutefois  il  promit  son  intervention  auprès 
du  Roi  Catholique,  et,  quatre  jours  après  cet  entretien, 
il  fit  mander  M.  de  Saint-Sulpice.  Après  lui  avoir  redit 
«  que  le  roi  d'Espagne  étoit  fâché  de  ne  pouvoir  recevoir 
l'honneur  de  la  vue  du  roi  et  de  la  reine,  il  ajouta  que  la 
reine  d'Espagne  les  iroit  trouver  à  Bayonne.  »  La  cour 
irait  jusqu'à  Burgos,  et  le  sieur  de  Saint-Sulpice  en  parti- 
rait un  jour  ou  deux  devant  la  reine  «  pour  aller  donner 
certitude  du  lieu,  du  tems  et  de  l'arrivée  de  la  reine 
d'Espagne  au  roi  de  France.  » 

Charles  IX  et  Catherine  de  Médicis,  qui  se  préparaient 
alors  à  parcourir  les  provinces  du  royaume  pour  leur  paci- 
fication, s'éloignèrent  de  Paris  et  accoururent  à  Bayonne 
avec  un  empressement  digne  des  intérêts  qu'ils  allaient 
traiter  et  une  pompe  égale  à  leur  grandeur.  Le  roi  d'Es- 
pagne se  ressentait  de  la  contrainte  qu'il  subissait  en  cela, 
s'y  prêtait  avec  une  froideur  et  une  parcimonie  qu'exprime 
ce  passage  d'une  lettre  de  M.  de  Saint-Sulpice  en  date  du 
\  6  février.  Il  écrit  à  la  reine  mère  :  «  Le  Roi  Catholique 
ne  veut  faire  aucune  dépense  excessive  en  cette  occasion , 
ni  que  l'on  porte  or  ni  argent  sur  habits,  ainsi  que  Ton 
fera  du  côté  de  France.  »  Cependant  les  dépenses  dépassè- 
rent les  projets,  et  si  elles  restèrent  bien  au-dessous  de 
celles  que  le  Roi  Très-Chrétien  fit  pour  recevoir  une  fille 
et  une  sœur,  elles  répondirent  cependant  aux  strictes 
exigences  de  tant  et  de  si  grandes  Majestés. 

La  suite  de  la  Reine  Catholique  fut  imposante  par  le 
nombre  et  la  qualité  des  personnages  qui  la  compo- 
saient. 

Le  roi  Philippe  II ,  retenu  par  les  graves  afFaires  de  son 
gouvernement,  demeura  à  Madrid.  Le  8  avril  1565,  la 


174  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

reine  Elisabeth  s'éloigna  de  cette  capitale  avec  des  pou- 
voirs et  surtout  des  ordres  pour  les  conférences  qui 
allaient  s'ouvrir.  Le  duc  d'Albe,  son  mauvais  génie,  le 
démon  de  toute  sa  destinée  royale,  était  en  première 
ligne  de  ses  conseillers;  il  était  enjoint  à  la  Reine  Catho- 
lique de  ne  rien  résoudre  sans  son  avis.  Ce  seigneur  devait 
avoir  entrée  dans  les  conseils  les  plus  secrets,  ainsi  que  don 
Jean  Manrique,  majordome  d'Elisabeth.  Avant  le  départ 
de  la  reine,  des  instructions  avaient  été  données  en  forme 
de  mémoire  au  duc  d'Albe;  elles  montrent  combien  les 
préoccupations  religieuses  dominaient  l'esprit  des  souve- 
rains ,  et  étaient  l'un  des  buts  essentiels  de  l'assemblée 
qui  se  préparait1. 

Elles  exploitaient  la  foi  au  profit  de  la  politique,  sans 
son  aveu  elles  empruntaient  son  nom,  pour  arriver  à 
une  domination  arbitraire  sous  l'apparence  de  zèle  pour 
l'intégrité  des  croyances  catholiques.  Nous  revenons  sur 
cette  distinction  sage  et  vraie;  trop  souvent  méconnue , 
elle  a  besoin  d'être  aussi  souvent  proclamée. 

En  plus  de  ces  instructions  précises,  qui  devaient  faire 
la  base  des  conférences,  le  Roi  Catholique  avait  donné  à 
la  reine  son  épouse  les  ordres  les  plus  positifs  et  les  plus 
sévères  pour  sa  conduite,  même  privée,  ne  voulant  pas 
que  des  actes  de  sa  vie  intime  la  curiosité  des  courtisans 
et  l'observation  des  politiques  pussent  tirer  des  inductions 
contraires  à  sa  foi. 

«  On  tenoit  pour  certain  que  la  reine  d'Espagne  avoit 
commandement  du  roi  Philippe  II,  son  mari,  de  ne  parler 
à  M.  le  prince  de  Condé  ni  à  la  reine  de  Navarre,  s'ils  se 

1  Voir  l'appendice  n«  7; 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  175 

fussent  trouvés  par  deçà,  à  cause  seulement  de  la  reli- 
gion '.  » 

Mais  la  reine  de  Navarre  évita  à  la  reine  d'Espagne 
cette  tristesse  et  cet  embarras  :  elle  s'abstint  de  cette 
réunion  si  solennelle.  Les  relations  ne  parlent  d'elle  que 
pour  signaler  sa  sollicitude  à  l'occasion  de  la  magni- 
ficence du  jeune  prince  son  fils  :  «  Elle  envoya  de  Pau 
des  tapisseries  d'or  et  d'argent  fort  excellentes,  pour 
parer  les  salles  et  chambres  de  monseigneur  le  prince 
son  fils  et  de  monseigneur  le  cardinal  :  outre  cela,  mon 
dit  seigneur  le  cardinal  a  acheté  tapisseries  et  meubles 
précieux  pour  accommoder  son  logis  *.  » 

Quant  au  prince  de  Condé,  ce  moteur  secret  de  la 
conspiration  d'Amboise,  il  demeura  isolé  dans  son  mé- 
contentement, et  occupé  de  conjuration,  de  rébellion,  de 
protestantisme ,  dont  ne  purent  le  détourner  ni  la  grâce 
de  la  vie,  que  lui  accorda  Charles  IX  à  son  avènement  au 
trône,  ni  la  liberté  qu'il  lui  rendit  pour  compléter  ses 
bienfaits.  La  mort  de  François  II  l'avait  sauvé  du  dernier 
supplice,  auquel  il  venait  d'être  justement  condamné;  il 
avait  usé  des  grâces  du  roi  Charles  IX  pour  se  placer  à  la 
tète  des  protestants.  La  bataille  de  Dreux,  perdue  par  lui 
en  4562,  l'avait  remis  entre  les  mains  du  roi  son  maître. 
Une  fois  encore  il  avait  retrouvé  sa  liberté  par  la  paix 
de  4  563  ;  mais  son  ingratitude  allait  renouveler  ses  crimes 
et  préparer  son  dernier  désastre  :  il  devait  reprendre  les 
armes  en  1567,  perdre  la  bataille  de  Saint-Denis,  <*  ce 
dont  l'aise  de  Philippe  II  et  de  toute  la  cour  fut  incroyable, 
et  ce  dont  grands  et  petits  ont  fait  grands  signes  de  joie, 

1  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  440,  page  475. 
3  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  440,  page  476. 


176  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

avec  louanges  de  l'honorable  et  glorieuse  mort  de  M.  le 
connétable  (de  Montmorency);  tous  le  plaignent  pour 
avoir  failli  en  temps  si  nécessiteux  pour  le  service  du 
roi.,..  Ladite  dame  reine  a  eu  le  baise-main  de  la  prin- 
cesse, du  prince,  des  princes  de  Bohême,  de  don  Jehan 
d'Autriche,  et  de  tous  les  principaux  et  moyens,  s'allé- 
grant  de  ladite  victoire  avec  elle.  » 

«  Véritablement,  continue  M.  de  Fourquevault,  écri- 
vant au  roi  à  la  date  du  2  décembre  1 567,  je  ne  saurais 
dire  sinon  que  ces  Espagnols  sont  très-affectionnés  à  votre 
bonheur,  s'ils  ne  sont  les  plus  grands  dissimulateurs  de  la 
terre  !.  » 

Lorsqu'au  commencement  de  1 563  il  était  question  de 
paix  entre  le  Roi  Très-Chrétien  et  le  prince  de  Condé, 
chef  des  protestants,  don  Francis  d'Alava,  ambassadeur 
d'Espagne  à  la  cour  de  France,  se  fit  l'interprète  de  l'in- 
dignation du  roi  son  maître;  sa  politique  l'emportant  sur 
sa  courtoisie ,  il  s'oublia  vis-à-vis  de  Catherine  de  Médicis, 
laquelle,  écrivant  de  sa  main  à  M.  de  Fourquevault,  s'en 
plaignait  en  ces  termes  : 

«  J'ai  communiqué  jour  par  jour  toutes  choses  à  l'am- 
bassadeur, lui  ouvrant  l'estomach  du  tout,  et  lui  disant 
les  occasions  pour  lesquelles  nous  faisions  ce  que  nous 
faisons;  mais  au  lieu  de  m'en  remercier  et  être  aise  de 
voir  de  quelle  fiance  j'en  usois  en  son  endroit,  il  m'a  tenu, 
de  si  sots  propos  le  dernier  jour  que  j'ai  parlé  avec  lui, 
jusques  à  me  dire  que  l'on  mettroit  par  écrit  et  enverroit— 
on  par  toute  la  chrétienté  que  c'étoit  moi  qui  allois  ai 
l'entour  du  pot,  et  que  je  voulois  ce  que  je  disois  ne  von— 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.  -2-p,  numéro  279,  folio  4400. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  17? 

loir  point,  et  que  ce  n'étoit  bataille  que  celle  de  Saint- 
Denis. 

»  Je  lui  ai  dit  qu'il  ne  la  trou  voit  pas  bataille,  car  il 
voudrait  que  fussions  tous  morts,  et  fut  en  colère  et  moi 
encore  plus.  Je  lui  dis  que  quand  je  serois  été  hors  d'ici, 
que  je  ne  sçais  si  l'amitié  entre  les  deux  rois  seroit 
continuée. 

*  Il  me  dit  que  pour  cela  le  roi  son  maître  ne  perderoit 
la  couronne1.  » 

Lorsque  cette  paix  éphémère  fut  conclue,  l'impression 
qu'en  éprouva  la  reine  d'Espagne  fut  aussi  douloureuse 
que  l'effet  de  son  projet  et  de  sa  dernière  ouverture  avait 
été  fâcheux. 

«  Sire ,  mandait  M.  de  Fourquevault  au  roi ,  en  date 
du  12  avril  1568,  j'ai  présenté  à  la  reine  les  lettres  que 
Vos  Majestés  lui  ont  écrites,  qu'elle  a  lues  en  pleurant  et 
gémissant  à  chaudes  larmes,  de  crainte  qu'il  s'en  suive 
de  la  paix  quelque  désastre  contre  vos  personnes, 
laquelle  elle  a  vue  faite  par  vos  dites  lettres,  et  par  ce 
que  je  lui  ai  dit  suivant  votre  commandement8.  » 

Enfin ,  pour  achever  en  un  coup  cette  biographie ,  qui 
ne  devrait  pas  être  celle  d'un  Bourbon ,  Louis,  prince  de 
Condé,  brave  comme  tous  ceux  qui  joignirent  son  nom 
à  son  sang,  mais  rebelle  et  tapageur  jusqu'au  dernier 
soupir,  reçut  la  mort  des  mains  de  Montesquiou,  en  1 569, 
après  la  bataille  de  Jarnac. 

Tel  était  déjà  en  1 565,  et  tel  devint  peu  après  le  prince 
avec  lequel  le  Roi  Catholique  interdisait  à  la  reine  Elisa- 
beth d'avoir  aucun  rapport  :  ses  souvenirs  et  ses  pressen- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.  iil^  page  297,  folio  4483  à  4489. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.  ±}±9  numéro  324,  folio  4293. 

42 


178  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

timents  lui  avaient  dicté  ces  rigueurs.  La  témérité  de 
Louis  de  Bourbon,  prince  de  Condé,  ne  le  conduisit  pas 
à  Bayonne,  ou  peut-être  les  ordres  de  Charles  IX  et  de 
Catherine  de  Médicis  l'en  tinrent-ils  éloigné. 

Si  la  pompe  qui  environna  la  reine  Elisabeth  dans  son 
voyage  fut  fort  inférieure  à  celle  qui  l'avait  accueillie  à 
son  arrivée  en  Espagne ,  le  nombre  et  la  qualité  des  sei- 
gneurs qui  formèrent  sa  cour  et  son  cortège  ne  le  cédèrent 
en  rien  au  nombre  et  à  la  distinction  de  ceux  qui  l'avaient 
reçue  lorsque  la  France  la  donna  à  l'Espagne,  Le  duc 
d'Âlbe  n'avait  pas  amené  moins  de  vingt  chevaux.  La 
maison  de  Guzman,  celle  de  Mendose,  celles  de  Tolède, 
de  Manrique,  de  la  Cerda,  comptaient  dans  ce  voyage 
plusieurs  de  leurs  représentants;  les  évoques  de  la  fron- 
tière s'étaient  réunis  autour  de  la  reine;  les  grands  digni- 
taires de  Flandre  et  d'Espagne  s'honoraient  de  figurer  à 
sa  suite.  Le  Brief  discours  de  V arrivée  de  la  reine  d'Espagne 
à  Saint -Jehan  de  Luz,  après  avoir  cité  plus  de  soixante 
de  ces  seigneurs,  ajoute  «  qu'il  ne  peut  entrer  dans  le 
détail  d'un  grand  nombre  d'autres,  dont  il  ignore  le 
chiffre  et  les  noms  '.  » 

Les  personnages  qui  composaient  la  cour  de  France 
étaient  d'un  plus  grand  luxe  que  ceux  de  la  cour  d'Es- 
pagne, et  n'étaient  pas  d'une  moindre  qualité. 

Celaient,  en  outre  du  roi  lui-môme,  de  la  reine  douai— 
rière  en  personne,  la  princesse  Marguerite  de  Valois,. 
Monsieur  frère  du  roi,  le  prince  Dauphin,  le  duc  de^ 
Guise,  le  duc  de  Longaeville ,  le  duc  de  Nevers,  qui  cha — 
cun,  dans  les  jeux,  courses,  tournois  et  carrousels  qui 

1  Bibliothèque  Impériale,  Colbfert,  vol.  h 4(t. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  179 

Tarent  donnés  à  Bayonne,  cc/mmandèrent  des  bandes 
masquées,  vêtues  les  unes  à  l'égyptienne,  les  autres  à  la 
moresque,  celles-ci  à  la  vieille  française,  et  celles-là  à  l'es- 
pagnole. Les  perles,  les  pierreries  fines,  les  tissus  d'or  et 
d'argent,  les  taffetas  et  les  satins  de  toutes  couleurs, 
étaient  répandus  et  prodigués  jusque  sur  les  chevaux  de 
leurs  différentes  troupes.  Les  comédies,  les  danses,  tous 
les  appareils  et  toutes  les  somptuosités  possibles  se  mê- 
laient au  simulacre  des  combats,  et  l'amour  aussi  bien 
que  l'honneur  y  trouvaient  des  représentations  fidèles,  et 
des  exercices  comme  des  jeux  dignes  de  si  grandes 
passions. 

Le  comte  de  Charny,  le  comte  de  Villars,  le  comte 
Ringraf ,  le  comte  de  Brissac,  le  comte  de  Roussillon,  les 
seigneurs  d'Anville,  de  Méru,  de  Carnavalet,  de  Ville- 
quier,  de  Thore,  etc.,  tous  chevaliers  de  Tordre,  les 
enfants  du  connétable,  Philippe  de  Lénon  court,  évêque 
d'Auxerre,  M.  de  Laubépine  secrétaire  du  roi,  et  bien 
d'autres  encore  accompagnèrent  Monsieur  jusqu'à  Iron, 
premier  bourg  d'Espagne.  Leurs  Majestés,  suivies  des 
princes  du  sang,  de  nombre  de  chevaliers  de  l'ordre, 
de  seigneurs  et  de  gentilshommes  en  grand  équipage, 
allèrent  coucher  à  Saint-Jean  de  Luz,  et  le  lendemain, 
H  mai,  dès  l'aurore,  «  malgré  un  chaud  si  désespéré 
que  cinq  ou  six  soldats  des  bandes  de  Strozzi  moururent 
étouffés  de  chaud  en  leurs  harnois,  le  roi  de  France  et  la 
cour  se  rendirent  jusqu'au  bord  de  la  rivière  qui  sépare  la 
France  de  l'Espagne,  où  éto«t  dressée  une  ramée  pour  y 
recevoir  Leurs  Majestés  à  couvert,  auquel  lieu  elles 
séjournèrent  environ  deux  heures ,  prenant  grand  plaisir 
à  voir  passer  le  bagage  porté  par  grand  nombre  d'ànes, 

4?* 


180  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

mules  et  mulets,  et  ceux  qui  les  conduisoient  montés  de 
même. 

»  Et  voyant  que  Sa  Majesté  Catholique  avec  sa  troupe 
commencent  à  descendre  du  château  d'Iron ,  où  elle  avoit 
couché  la  nuit  précédente,  la  reine  sa  mère  s'avança, 
s'embarqua,  et,  prise  d'une  grande  joie,  passa  la  rivière 
pour  se  trouver  en  face  de  celle  qu'elle  avoit  tant  désirée, 
et  elle  l'alla  saluer,  recevoir  et  bienveigner  jusque  de  là 
l'eau.  Sa  Majesté,  portée  en  litière  à  sa  rencontre,  s'in- 
clina si  bas  (comme  le  nous  ont  témoigné  ceux  qui  en 
étoient  les  plus  proches)  qu'elle  se  prosterna  à  suffire 
pour  baiser  le  genou  à  sa  mère,  ce  que  ne  lui  fut  permis 
par  cette  Majesté,  ains  fut  incontinent  relevée ,  et,  après 
s'être  entre -baisées  par  trois  fois  diverses,  se  prirent 
toutes  deux  à  pleurer  si  tendrement  et  épandre  tant  de 
larmes,  qu'arrivant  au  bord  de  deçà  de  la  dite  rivière 
elles  n'avoient  point  encore  les  yeux  bien  séchés.  Le  roi, 
qui  étoit  demeuré  sous  la  frescade,  voyant  leur  barque 
approcher  du  rivage,  s'achemina,  et  s'étant  élancé  au- 
devant  d'icelle,  s'avança  et  salua  la  reine  d'Espagne,  sa 
sœur,  laquelle,  toutesfois,  il  ne  baisa  point,  comme  ainsi 
n' avoit  fait  auparavant  monseigneur  d'Orléans,  son  frère, 
s'étant  avancé  au-devant  d'icelle  de  trois  ou  quatre  jour- 
nées; mais  tous  deux  se  contentoient  de  plusieurs  itérées 
accolades  et  redoublés  embrassements....  Lors  les  com- 
pagnies du  capitaine  Strozzi  firent  une  escopeterie  aussi 
furieuse  qu'il  est  possible,  et  furent  fort  estimés  des 
Espagnols1.  » 

Les  plus  grands  seigneurs  de  France  conduisirent  les 

*  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  440,  folios  454-474. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  181 

seigneurs  espagnols  en  leurs  logis  :  M.  de  Rambouillet , 
de  la  maison  d'Angennes,  eut  la  charge  du  duc  d'Albe; 
le  comte  de  Bénévent  fut  conâé  à  M.  de  la  Vauguyon; 
Tévêque  de  Màcon  eut  en  garde  l'évêque  d'Origula; 
l'évêque  de  Rieux  exerça  l'hospitalité  envers  l'archevêque 
de  Pampelune  ;  l'évêque  de  Poitiers  eut  mission  de  traiter 
celui  de  Carthagène  '. 

Dès  le  lendemain,  le  roi  Charles  IX  et  la  reine  douai- 
rière devancèrent  la  reine  d'Espagne  pour  préparer  son 
entrée  à  Rayonne,  laissant  à  Saint- Jean  de  Luz,  auprès 
d'elle,  Monsieur,  frère  du  roi,  et  le  cardinal  de  Bourbon; 
celui-ci  voulut  s'en  excuser,  prétendant  céder  ce  lieu 
à  monseigneur  le  Prince,  son  neveu,  «  lequel  selon  sa 
coutume  il  pousse  et  avance  devant  lui  le  plus  qu'il  peut, 
sur  quoi  fut  conclu  qu'il  seroit  demandé  à  ladite  dame 
quelle  compagnie  des  princes  elle  désiroit9;  »  suivant 
son  respect  pour  l'Église  catholique,  elle  choisit  le  car- 
dinal. 

La  marquise  de  Curton  de  la  maison  de  Chabannes, 
la  comtesse  de  Gharny,  la  comtesse  Sommariva  et  huit 
filles  suivaient  la  reine  :  les  premières  en  litière,  à  son 
exemple,  les  autres  à  cheval  autour  d'elle.  Le  roi  et  la 
reine  sortirent  de  Rayonne  au-devant  d'Elisabeth ,  qui 
approchait ,  et  ils  la  placèrent  entre  eux.  a  Charles  IX  fit 
présent  à  sa  sœur  d'une  belle  haquenée  aussi  richement 
harnachée  qu'il  est  possible  :  la  housse  était  toute  couverte 
de  perles  et  de  pierres,  et  le  duc  de  Savoie  envoya  quatre 
grands  chevaux  fort  beaux. 

*  Bibliothèque  Impériale,  Mss.  Béthune,  vol.  9369,  folio  89.  —  Colbert, 
toI.  140,  folio  458. 
2  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  440  folio  458. 


182  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

«  Le  roi  voulut  que  la  reine,  sa  sœur,  délivrât  des  pri- 
sonniers ainsi  qu'il  le  fait  lui-même,  et  le  grand  aumô- 
nier du  roi  avec  le  grand  aumônier  de  la  reine  accom- 
pagnèrent Sa  Majesté  Catholique  dans  cette  généreuse 
action  de  leur  bienvenue1.  » 

Le  dimanche  17  mai  1565,  Elisabeth  fit  son  entrée 
à  Bayonne.  Les  cardinaux  de  Guise  et  Strozzi  marchaient 
tout  auprès  de  la  reine;  M.  le  duc  de  Montpensier  entre- 
tenait madame  Marguerite,  madame  la  princesse  de  La 
Roche -sur- Yon  offroit  l'honneur  h  la  première  princesse, 
et  «  suivoient,  les  unes  après  les  autres,  une  Françoise 
et  une  Espagnole,  selon  leur  qualité  et  rang;  tous  les 
chevaliers  de  l'Ordre,  gentilshommes  de  la  Chambre, 
servants  et  autres ,  marchoient  avec  les  Espagnols,  aux- 
quels ils  faisoient  l'honneur  de  leur  bailler  la  main  droite, 
chacun  selon  sa  qualité 8.  » 

«  Après  celte  première  partie  du  cortège  venoient 
les  moindres  gentilshommes  espagnols,  mais  quasi  tous 
montés  sur  méchantes  mules  et  haridelles,  et  la  plupart 
portaient  valises  devant  et  derrière8.  » 

MM.  de  Guise,  de  Longue  ville,  de  Nevers,  de  Nemours, 
se  débattirent  longuement  au  sujet  de  la  préséance;  le 
conseil  réuni  à  ce  sujet  ne  put  rien  conclure.  Le  roi,  la 
re^ne  et  les  princes  décidèrent  alors  que  Tordre  serait 
gardé  entre  eux  tel  qu'il  avait  été  observé  au  baptême 
de  la  reine  Elisabeth;  que  le  duc  de  Longueville  aurait 
le  pas  en  qualité  de  grand  chambellan,  et  que  ceux 
qui  ne  voudraient  point  le  reconnaître  à  ce  titre  s'abs- 

*  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  440,  folio  495. 

2  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  440,  folio  460. 

3  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  440,  folio  454. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  183 

tiendraient  de  se  trouver  aux  cérémonies  et  «  assis- 
tances publiques,  pour  que  leurs  différents  n'appor- 
tassent aucunes  fâcheries  à  l'assemblée.  »  Les  clefs  de 
la  ville  de  Bayonne  furent  présentées  par  courtoisie  à  la 
reine  d'Espagne. 

En  plus  du  nombre  considérable  de  seigneurs  et  de 
troupes  que  le  devoir  de  leurs  charges  et  l'honneur  qu'on 
voulait  rendre  à  la  reine  d'Espagne  attiraient  en  cette  ville, 
il  s'y  rendait  une  foule  considérable,  tant  des  États  du 
Roi  Catholique  que  de  ceux  du  Roi  Très-Chrétien.  Des  Es- 
pagnols malades  des  écrouelles  accouraient  en  partie  de 
Pampelune  et  du  pays  navarrais ,  «  avec  une  grande  affec- 
tion, ne  pouvant  se  soûler  de  voir  les  princes  français.  » 

«  La  presse  étoit  si  grande  qu'on  ne  se  pouvoit  remuer, 
et  y  eut  grande  crainte  d'une  infection  pour  la  ville.  L'on 
cria  qu'on  eût  à  faire  sortir  tous  les  malades  et  les  faire 
retirer  au  village.  » 

»  Le  jour  de  la  Pentecôte,  il  y  eut  si  grande  presse  au 
temple  où  le  roi  toucha  les  écrouelles ,  qu'une  troupe  de 
gens  étant  tombés  l'un  sur  l'autre  moururent;  quatorze 
ou  quinze  petits  enfants  crevés  et  étouffés.  M.  de  Burie, 
lieutenant  au  gouvernement  de  Guienne,  trépassa  le 
6  juin ,  et  M.  Descars  fut  mis  en  sa  place,  dont  plusieurs 
s'ébahirent  de  la  faveur  qu'il  avoit  trouvée.  Le  frère  de 
M.  de  Montluc  poursuivent  ladite  lieutenance,  et  l'avoit 
quasi  emportée1.  » 

À  cette  réception,  les  harangues  furent  prodiguées  à  la 
reine;  des  gentilshommes  par  centaines  et  des  archers 
faisaient  la  haie  sur  son  passage,  la  hache  sur  l'épaule  ou 

1  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  440,  folk)  476. 


184  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

l'épée  à  la  main.  Les  trompettes  sonnaient  des  fanfares, 
et  pour  se  rendre  à  la  cathédrale ,  qui  reçut  sa  première 
visite,  elle  se  plaça  sous  un  magnifique  dais,  et  «  en  cette 
sorte  fut  conduite  au  grand  temple,  où  les  prêtres  firent 
une  musique  romanesque  qui  dura  plus  d'une  heure  ' .  » 
Les  fêtes  qui  suivirent  cette  entrée  ne  furent  pas  d'une 
magnificence  moins  extraordinaire  et  moins  royale  :  il  y 
eut  des  simulacres  de  sièges  et  de  batailles,  des  reproduc- 
tions d'inventions  chevaleresques  avec  enchantements, 
diableries,  etc.,  etc.;  on  y  fit  revenir  les  souvenirs  de  la 
fable,  la  Vertu  et  l'Amour  se  livrèrent  des  combats,  et 
l'un  et  l'autre  chantaient  mélodieusement,  et  chacun  à 
leur  façon,  les  louanges  de  la  reine  Elisabeth. 

Ce  fut  dans  ces  plaisirs ,  et  parmi  bien  d'autres  encore, 
que  se  passèrent  les  dix-neuf  jours  accordés  à  l'entrevue 
des  souverains;  mais  si  ces  fêles  les  délassaient  de  leurs 
travaux,  elles  ne  les  en  détournaient  pas.  Charles  IX  et 
Catherine  de  Médicis  logeaient  ensemble  dans  le  palais 
épiscopal.  On  avait  préparé  pour  la  reine  Elisabeth  une 
maison  tout  proche  d'eux,  et  pour  qu'ils  pussent  com- 
muniquer à  toute  heure ,  on  avait  établi  une  galerie  de 
l'une  à  l'autre  de  ces  habitations.  A  son  aide,  les  deux 
reines,  qui  s'aimaient  «  comme  jamais  mère  et  fille  ne 
purent  le  faire  davantage,  »  enlevaient  à  la  curiosité  publi- 
que, et  donnaient  à  leur  légitime  tendresse  des  moments 
qui  devaient  être  les  derniers  de  leur  intime  bonheur. 

De  graves  historiens  ont  prétendu  que  le  massacre  de 
la  Saint-Barthélémy  (1572)  avait  été  décidé  dès  lors,  ou 
préparé  du  moins  dans  les  conférences  de  Bayonne. 

1  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  pa$$im. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  185 

Sans  admettre  une  telle  préméditation  pour  un  crime 
qui  ne  s'accomplit  que  sept  ans  plus  tard,  et  qui  fut,  selon 
nous,  l'ouvrage  des  circonstances,  le  remède  violent  et 
imprévu  aux  dangers  dont  le  protestantisme  menaçait  la 
France  et  le  souverain ,  il  est  certain  que  des  mesures 
énergiques  furent  discutées,  et  probablement  résolues, 
pour  arrêter  les  progrès  de  Terreur. 

Elles  avaient  été  longtemps  éloignées  par  les  désirs  et 
les  efforts  du  roi  de  France;  nous  tenons  à  le  maintenir 
comme  aussi  à  établir  que  le  crime  de  1 572  ne  fut  amené 
par  aucune  combinaison.  Charles  IX  avait  tout  essayé 
pour  pacifier  les  troubles  religieux  du  royaume ,  en  mê- 
lant la  clémence  et  la  tolérance  à  ses  actes.  Il  chargeait 
M.  de  Saint-Sulpice  de  rendre  compte  au  roi,  son  bon 
frère ,  de  ses  efforts  et  de  ses  moyens,  étendant  même 
son  intervention  jusqu'au  Comtat  Yenaissin ,  dans  lequel 
le  protestantisme  agitait  singulièrement  les  populations. 
Il  écrivait  au  neveu  du  Saint-Père  «  de  s'accommoder  à 
vivre  avec  une  infinité  de  ses  sujets,  tant  gentilshommes 
que  aultres,  tous  de  la  nouvelle  religion,  demeurants  au 
dit  Comtat,  et  de  les  laisser  vivre  en  leurs  maisons  et 
jouir  de  leurs  biens,  sans  les  travailler,  pourvu  qu'ils  ne 
fissent  prescher  l'administration  des  sacrements  ni  autres 
exercices  de  leur  religion  ' .  *> 

Après  avoir  insisté  sur  le  zèle  pour  la  vérité  religieuse, 
et  sur  le  respect  pour  la  liberté  individuelle,  si  toutefois 
elle  ne  dégénérait  point  en  perturbation  et  en  licence, 
Charles  IX  faisait  dire  à  Philippe  II  : 

«  Je  m'acheminerai  bientôt,  Dieu  aidant,  en  ces  pays- 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  20. 


186  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

là ,  et  y  donnerai  si  bon  ordre  que  noire  SaintrPère  con- 
noitra  que  je  ne  suis  pas  moins  soigneux  de  son  bien  que 
des  miens  propres,  ainsy  n'appartient-il  point  à  personne 
d'en  avoir  le  soing  que  moi  pour  être  ce  pays  party  de 
mes  prédécesseurs,  et  si  avant  enclavé  dans  mes  terres, 
qu'il  ne  peut  ayant  mal  que  mon  pays  ne  s'en  sente  ;  et 
quant  au  second  point  qui  regarde  la  religion ,  les  actions 
de  moy  et  de  la  reine,  madame  ma  mère,  témoignent 
assez  nostre  intention  de  maintenir  la  religion  catho- 
lique en  laquelle  avons  vécu ,  vivons  et  voulions  vivre  et 
mourir1.  » 

Telles  étaient  les  dispositions  à  la  fois  fidèlement  catho- 
liques et  miséricordieusement  chrétiennes  du  roi,  que  l'on 
accuse  d'avoir  prémédité  et  résolu  aux  conférences  de 
Bayonne  le  massacre  anticatholique  et  antichrétien  de 
la  Saint-Barthélémy.  Les  voies  du  roi  Philippe  II  n'étaient 
pas  semblables,  il  est  vrai.  Non-seulement  ennemi  des 
doctrines  nouvelles,  selon  les  lois  de  la  vérité,  mais 
encore  persécuteur  des  protestants,  .contre  les  principes 
de  la  religion  dont  il  avait  pris  la  défense,  il  continuait, 
en  l'absence  de  la  reine ,  ses  cruels  auto-da-fé.  Ses  instincts 
naturels  s'augmentaient  d'échecs  reçus  par  sa  politique; 
les  états  d'Aragon,  de  Catalogne  et  de  Valence,  tenus 
dans  le  courant  de  mai  1 565 ,  n'avaient  point  eu  d'égard 
pour  les  dépenses  dans  lesquelles  il  était  engagé,  et  ils 
n'avaient  voté  que  les  sommes  ordinaires.  «  Il  n'y  a  point 
de  doute  que  si  la  reyne,  qui  est  tant  aymée  et  désirée, 
fust  venue  il  en  eust  eu  davantage  ;  et  pour  ce  qu'il  s'est 
departy  de  ceux'de  Valence  plus  gracieusement  que  des 

«  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  30. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  187 

aultres,  il  leur  a  promis  de  la  faire  venir  dans  peu  de 
temps1.  » 

Ces  contrariétés  inattendues,  racontées  à  Catherine  de 
Médicis  par  Saint-Sulpice,  ajoutaient  des  cruautés  nou- 
velles aux  instincts  ordinaires  du  roi ,  et  à  la  suite  de  cet 
échec,  allant  à  Barcelone  sous  prétexte  d'un  concile ,  il 
assista  à  l'acte  «  qu'ils  appellent  de  l'inquisition ,  étant 
les  condamnés  sur  les  échafauds  qui  étaient  joints  au- 
dessous  de  ses  fenêtres,  desquels  ils  en  furent  huit  brûlés 
et  les  autres  mis  aux  galères,  et  la  plupart  Français  \  » 

Tels  étaient  en  l'absence  d'Elisabeth  les  actes  du  Roi 
Catholique;  tel  était  l'obstacle  que  devait  rencontrer 
Charles  IX  à  ses  dispositions  plus  religieuses  encore  que 
les  siennes,  puisqu'elles  étaient  plus  clémentes  et  plus 
libérales. 

Les  instructions  données  au  duc  d'Albe  font  foi  de  ces 
exigences  rigoureusement  sévères.  Ce  seigneur  insista 
près  de  Charles  IX,  au  nom  du  roi  son  maître,  pour  que 
la  permission  accordée  aux  religionnaires  de  tenir  leurs 
assemblées  dans  les  villes  frontières  fût  révoquée;  il  crai- 
gnait la  contagion  pour  les  provinces  voisines. 

Le  même  intérêt  pour  l'intégrité  de  la  foi  et  pour  l'in- 
dépendance religieuse  de  ses  États  engagea  le  roi  d'Es- 
pagne à  obtenir  du  pape  que  le  Guipuscoa  et  la  Biscaye 
fussent  distraits  du  diocèse  de  Bayonne,  dont  ils  dépen- 
daient1. 

Les  protestante  s'inquiétèrent  vivement  de  l'entrevue 
de  Bayonne ,  pensant  qu'elle  avait  surtout  pour  objet  de 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  34. 

2  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  folio  34. 

*  De  Thon,  Cabrera,  Mézeray  ;  J.  de  Ferreras,  tome  IX,  page  496. 


188  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.     - 

limiter  et  peut-être  de  détruire  la  liberté  de  conscience  ; 
cette  crainte  n'était  pas  sans  fondement,  et  peut-être  cette 
mesure  n'était-elle  pas  sans  justice,  exercée  toutefois  avec 
la  modération  que  conseille  la  sagesse ,  plus  qu'avec  la 
violence  qu'inspirent  toujours  les  passions.  Les  protes- 
tants avaient  répandu  la  perturbation  dans  tout  le 
royaume,  et  non  contents  de  la  guerre  qu'ils  entrete- 
naient avec  ses  fureurs  et  ses  ravages ,  des  conspirations 
qu'ils  essayaient  lorsque  la  force  ouverte  avait  échoué, 
ils  s'adressaient  encore  à  l'assassinat ,  ce  lâche  et  perfide 
moyen  qui  déshonorerait  les  causes  légitimes  elles-mêmes 
si  celles-ci  ne  reculaient  pas  devant  son  emploi. 

Un  seul  de  fous  ces  attentats  contre  la  personne  de  la 
reine  et  celle  du  roi  rentre  dans  notre  sujet,  parce  qu'Eli- 
sabeth fut  l'ange  gardien  des  existences  menacées  par  de 
tels  dangers. 

Peu  après  son  arrivée  en  Espagne,  elle  avait  décou- 
vert un  assassinat,  préparé  par  empoisonnement,  sur  les 
personnes  de  Catherine  de  Médicis  et  du  Roi  Très-Chrétien  ; 
il  lui  avait  été  dénoncé  par  un  moine  de  l'ordre  de  Saint- 
Dominique,  fuyant  en  Espagne  les  pièges  et  la  vengeance 
des  luthériens.  Un  sieur  Pépin  était  l'âme  du  complot,  et 
un  médecin  nommé  Cupille,  demeurant  à  Paris,  rue  de 
l'École-de-Médecine,  était  son  associé  !. 

Elisabeth  mandait  elle-même  ces  détails  à  Catherine 
de  Médicis,  qui,  dans  l'effusion  de  sa  reconnaissance  en- 
vers le  Ciel  et  envers  sa  fille,  lui  répondait  aussitôt  : 

«  Dieu  nous  a  bien  aidés,  et  fera  encore,  s'il  luy  plaît 
à  nous  aider  de  mettre  toutes  choses  en  cet  estât,  que 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemarî ,  39,  page  3. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  189 

aurons  plus  occasion  de  penser  à  le  remercier  et  servyr 
selon  la  grâce  qu'il  nous  fait  de  nous  avoyr  tout  fait  dé- 
couvrir :  car  y  semble  que  c'est  un  vray  miracle  de  la 
façon  que  avons  tout  scéu;  il  nous  monstre  byen  com- 
ment y  nous  ayme,  et  tout  set  royaume,  qui  nous  doit 
faire  penser  que  puisqu'il  veult  myntenyr  nostre  maison, 
qui  nous  meyntiendra  toujours  ainsy  en  nostre  conten- 
tement et  grandeur  ;  mais  que  le  reconnoissiez  et  serviez 
comme  devez;  c'est  ce  que  je  vous  prie  n'oublyer  ja- 
mais '.  » 

Ce  souvenir  et  ces  dangers  pouvaient  seuls  justifier  la 
suppression  ou  la  diminution  d'un  droit  de  liberté  sacré 
par  son  auteur,  qui  est  Dieu  lui-même,  par  son  origine  et 
par  son  antiquité,  qui  remontent  aux  premiers  jours  du 
monde. 

Sans  pénétrer  dans  des  conseils  qu'environne  le  mys- 
tère, il  est  permis  de  supposer  que  la  répression  des 
protestants  en  fut  en  grande  partie  la  matière. 

Les  événements  qui  préparèrent  les  conférences  de 
Bayonne  conduisent  à  cette  conclusion ,  non  moins  que 
les  témoignages  qui  les  suivirent.  A  l'exemple  du  Roi 
Catholique,  la  reine  Elisabeth  avait  toujours  mis  le  zèle 
pour  la  foi  et  les  services  rendus  à  la  religion  comme 
condition  de  ceux  que  la  France  pouvait  attendre  de 
l'Espagne. 

Elle  l'écrivait  à  Catherine  de  Médicis,  et  dans  son  zèle 
pour  la  foi,  sortant  de  la  douceur  accoutumée  de  son 
caractère,  elle  allait  presque  jusqu'à  la  remontrance, 
jusqu'au  conseil  du  moins,  et,  au  lieu  de  son  langage 

1  M.  L.  Paris,  Xêgociations  sous  François  II,  page  521. 


190  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

habituel  de  fille  soumise ,  elle  parlait  celui  d'une  reine 
qui  sait  vouloir,  qui  peut  promettre,  et  qui  au  besoin 
saura  procurer  de  puissants  appuis  '. 

Du  reste,  ces  soins  religieux  n'étaient  pas  les  seuls  qui 
fussent  l'objet  des  conférences  de  Bayonne;  mais  nombre 
d'entre  eux,  selon  la  loi  d'incertitude  et  de  changement 
qui  régit  les  choses  humaines,  manquèrent  de  succès. 

A  aucune  autre  époque  de  la  monarchie  la  France  ne 
fut  plus  riche  en  princes  jeunes,  beaux  et  vaillants,  et 
en  princesses  illustres  que  dans  le  seizième  siècle;  les 
alliances  qu'ils  contractaient  pouvaient  apporter  non-seu- 
lement une  vraie  splendeur  à  la  maison  de  Valois,  mais 
encore  une  grande  force  à  son  pouvoir. 

Catherine  de  Médicis,  mère  tendre  et  reine  ambitieuse 
et  habile  à  la  fois,  ne  pouvait  oublier  de  tels  intérêts. 
Depuis  le  mariage  d'Elisabeth,  sa  fille  bien-aimée,  avec 
Philippe  II,  mariage  qui  satisfaisait  tous  ses  instincts,  elle 
n'avait  pas  cessé  d'employer  l'influence  de  la  reine  d'Es- 
pagne pour  les  négociations  matrimoniales  auxquelles  la 
conclusion  devait  toujours  manquer;  elle  n'en  désespérait 
cependant  pas  encore. 

Marguerite  de  France,  qui  fut  depuis  reine  de  Navarre, 
n'avait  pas  encore  contracté  l'union  qui  devait  la  laisser 
stérile ,  l'exposer  à  devenir  infidèle,  et  se  dissoudre  enfin 
pour  faire  place  à  Marie  de  Médicis.  Si  Catherine  de  Mé- 
dicis n'avait  point  placé  en  elle  ses  prédilections,  elle 
avait  sur  elle  du  moins  les  vues  de  la  politique. 

En  1560,  et  dès  sa  première  enfance,  elle  avait  re- 
cherche l'alliance  du  prince  de  Portugal9;  à  la  même 

1  Voir  le  n°  8  de  l'appendice. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  pages  440  et  443» 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  191 

époque  environ ,  son  ambition  prenant  une  autre  direc- 
tion et  un  plus  grand  essor,  elle  avait  poursuivi  le  ma- 
riage de  la  même  princesse  avec  l'infant  don  Carlos.  Là 
se  rencontraient  pour  elle  des  intérêts  plus  puissants;  les 
Guise  avaient  lutté  contre  la  reine  de  France  en  donnant 
Marie  Stuart  pour  rivale  à  Marguerite ,  et  la  reine  de 
Bohême  compliquait  les  difficultés  en  recherchant  le  même 
infant  pour  la  princesse  sa  fille  l. 

Ce  mariage  avec  Marguerite  de  Valois  avait  donc  pour 
Catherine  de  Médicis  l'intérêt  d'une  lutte ,  et  si  le  succès 
eût  couronné  ses  efforts,  il  aurait  eu  l'importance  d'une 
conquête. 

Là  ne  se  bornaient  pas  ses  royales  et  maternelles  am- 
bitions; elle  songeait  à  pourvoir  le  duc  d'Orléans  son 
fils ,  et  l'une  des  filles  de  l'Empereur  était  l'objet  de  ses 
désirs. 

Tel  était  depuis  longtemps  le  but  des  négociations  entre 
les  deux  cours ,  tel  fut  le  sujet  des  entretiens  des  deux 
reines,  et  telle  encore  la  matière  des  instructions  que  la 
reine  de  France  envoyait  à  l'ambassadeur  après  son  re- 
tour à  Paris. 

Un  Mémoire  adressé  par  elle  à  M.  de  Saint  -Salpice 
témoigne  de  la  persistance  de  ses  désirs  à  cet  égard, 
comme  aussi  de  la  place  que  cet  intérêt  prit  dans  l'en- 
trevue de  Bayonne  f. 

Tant  et  de  si  graves  affaires  n'interrompaient  point  les 
plaisirs  :  le  duc  d'Albe,  au  nom  du  roi  d'Espagne ,  donna 
en  grande  pompe  l'ordre  de  la  Toison  d'or  au  roi  de 
France;  puis,  pour  varier  ces  cérémonies  par  d'autres 

*  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  pages  845  et  846. 
a  Voir  à  l'appendice  le  n0  9. 


192  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

fêtes ,  on  prenait  des  repas  à  la  campagne,  sous  une  belle 
feuillée,  et  du  pied  de  l'arbre  sous  lequel  Leurs  Majestés 
collationnaient,  a  sourdoit  une  fontaine  qui  avoit  coûté 
dix  mille  livres  à  faire.  »  Sous  les  ponts  de  Bayonne  on 
avait  placé  «  une  petite  baleine  feinte  tellement  que  beau- 
coup pensoient  qu'elle  fût  naturelle.  » 

Elle  fut  attaquée  par  les  mariniers,  et,  pour  compléter 
l'illusion  du  combat  et  de  sa  mort,  elle  perdit  un  sang 
considérable  qui  rougit  la  rivière  ;  les  danses  de  bergers 
et  de  bergères  succédaient  à  ce  spectacle;  plus  loin  on 
rencontrait  les  divinités  de  la  mer  et  les  monstres  de  ses 
abîmes  :  Neptune,  Thétis,  des  sirènes,  des  animaux 
connus  ou  des  monstres  fabuleux,  tous  également  figurés, 
récitaient  les  louanges  du  roi  et  des  reines  et  leur  témoi- 
gnaient de  grands  respects. 

Enfin  l'un  des  derniers  jours ,  par  allusion  au  départ 
prochain  de  la  reine  Elisabeth  et  au  deuil  que  son  éloi- 
gne ment  répandrait  en  France,  «  fut  jouée  une  comédie 
représentant  une  éclipse  de  soleil.  »  Le  mardi  suivant, 
surlendemain  de  cette  fête  allégorique,  la  reine,  après 
avoir  comblé  de  présents  quelques  grands  seigneurs  de 
la  cour,  des  maîtres  d'hôtel  du  roi  et  de  la  reine,  des 
gentilshommes  de  leur  maison,  reprit  le  chemin  de  l'Es- 
pagne. Le  roi  et  la  reine  sa  mère  la  reconduisirent,  non 
plus  avec  des  fêtes  semblables  à  celles  qui  l'avaient  re- 
çue, mais  du  moins  avec  les  mêmes  honneurs.  Le  gou- 
verneur de  Fontarabie  vint  au-devant  d'elle  et  lui  amena 
un  bateau  ;  les  gardes  du  roi  d'Espagne,  qui  l'attendaient 
sur  l'autre  rive,  la  reçurent  avec  une  joie  qui  témoignait 
de  l'amour  de  la  nation. 

Le  roi  et  Catherine  de  Médicis  ne  franchirent  pas  l'ob- 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  193 

stacle  que  leur  présentait  la  rivière ,  et  ils  revinrent  le 
long  des  côtes  de  la  mer,  salués  dans  leur  retraite  par  les 
canons  de  Fontarabie l. 

La  reine  d'Espagne  continua  sa  route  jusqu'à  Madrid, 
où  Philippe  II  l'attendait  avec  une  vive  impatience ,  et 
où,  après  dix-neuf  jours  de  séparation,  il  la  reçut  avec 
de  tendres  empressements  *. 

Elle  en  fut,  et  elle  s'en  montra  d'un  bonheur  ex- 
trême. 

M.  de  Saint-Sulpice  rend  témoignage  à  ce  fait  dans  les 
termes  suivants  : 

«  Je  ne  fis  qu'arriver  hier  de  baiser  la  main  à  la  Roine 
votre  fille ,  laquelle  j'ai  trouvée  si  joieuse  et  contente  de 
la  bonne  venue  du  Roy  son  marry,  et  de  la  démonstra- 
tion de  la  bonne  affection  et  amitié  qu'il  lui  fait,  que  je 
vous  prierroy  croire  ce  porteur  sur  ce  qu'il  vous  en  dira 
avec  d'autres  particularités  que  je  luy  ay  donné  charge 
de  vous  dire 3.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  Colbert,  vol.  UO,  pages  495  et  suivantes. 

2  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  496. 

3  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  page  31. 


43 


CHAPITRE  DIX-HUITIÈME. 

EXPÉDITION  ET  MASSACRE  DE  LA  FLORIDE.  —  INTERVENTION  D'ELISABETH 

POUR  OBTENIR  SATISFACTION  DE  CET  OUTRAGE;  SON  INUTILITÉ. 

—   AFFAIRE   DE   MADÈRE. 

—  DE  GOURGUES   VENGE  LES  FRANÇAIS. 

En  Tannée  1512,  Jean  Ponce  de  Léon  avait  découvert 
des  terres  nouvelles;  il  les  avait  appelées  Florides  en 
l'honneur  de  la  fête  de  Pâques  Fleuri,  jour  où  il  avait 
abordé  leurs  rivages  '.  Jean  de  Léry,  assignant  à  ce  nom 
une  autre  origine ,  prétend  que  «  la  Floride  Ta  reçu  de 
ce  que  non -seulement  la  terre  y  est  toujours  chargée 
d'herbes  et  de  fleurs,  mais  aussi  à  voir  la  mer  dans  cet 
endroit ,  quelque  profonde  qu'elle  soit,  on  diroit  que  c'est 
un  pré ,  le  plus  beau  et  le  plus  verdoyant  que  nous  ayons 
par-deçà  au  printemps.  »  Ce  débat  n'entre  pas  dans  notre 
sujet.  Que  la  Floride  tire  son  nom  ou  de  ses  conditions 
naturelles  et  de  l'aspect  de  ses  rivages,  ou  de  l'époque 
de  sa  découverte,  peu  importe  à  la  portion  de  son  histoire 
qui  fixe  notre  attention. 

Jean  Ponce  de  Léon  prit  possession  de  ces  contrées  au 
nom  du  roi  d'Espagne  son  maître  ;  mais  cette  domination 
déplaisant  aux  indigènes ,  il  fut  bientôt  massacré  par  eux, 
aussi  bien  que  ses  soldats  et  ses  compagnons.  L'insalu- 
brité du  pays  se  joignit  à  la  férocité  de  ses  habitants ,  et 
la  curiosité  des  voyageurs  comme  l'ambition  des  conqué- 
rants se  tournèrent  vers  des  climats  où  la  fortune  souriait 
plus  aisément  à  leurs  désirs. 

1  De  Thou,  Histoire  universelle,  tome  IV,  page  440. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  195 

En  4534,  cependant,  le  gouvernement  espagnol  en- 
voya Ferdinand  de  Soto l ,  le  plus  cruel  et  le  plus  avare  des 
hommes,  venger  et  réparer  les  désastres  de  ses  prédé- 
cesseurs. Il  ne  s'agissait  plus  d'une  découverte  ni  d'une 
administration  pacifiques  et  faciles.  Soto  avait  l'ordre 
d'une  conquête  :  cette  mission  s'accommodait  avec  ses 
goûts.  Pauvre  et  simple  gentilhomme  des  environs  de 
Badajos ,  il  n'avait  pour  tout  patrimoine  que  l'épée  et  la 
rondache*.  C'était  avec  ce  mince  bagage,  centuplé  par 
son  mérite  militaire  et  sa  sauvage  valeur,  qu'il  avait  été 
rejoindre  Ferdinand  Pizarre  au  Pérou.  Une  compagnie  de 
cavalerie  avait  été  mise  sous  ses  ordres.  L'honneur  qu'il 
avait  acquis  à  la  prise  du  roi  Atau-Valpa  '  comme  à  celle 
de  la  ville  de  Cusco,  lui  avait  valu  une  grande  part  dans 
les  trésors  du  dernier  des  Incas.  De  retour  à  Madrid,  il 
déploya  la  magnificence  que  lui  permettait  sa  nouvelle 
fortune  et  que  lui  inspirait  son  ambition. 

Elle  attira  sur  lui  les  regards  de  la  cour  et  du  souve- 
rain plus  efficacement  que  n'auraient  pu  le  faire  de  meil- 
leurs droits.  Les  honneurs  appelant  d'autres  honneurs, 
comme  il  s'est  vu  dans  tous  les  temps,  il  fut  mis  à  la  tête 
de  la  nouvelle  expédition  dont  la  Floride  était  le  but.  Il 
fut  aussi  nommé  capitaine  général  de  ce  pays  et  gouver- 
neur de  Cuba.  Si  Ponce  de  Léon  avait  mis  la  noncha- 
lance à  la  place  de  l'énergie ,  ce  nouvel  officier  employa 
la  rigueur  au  lieu  de  la  justice.  Le  Gel  se  chargea  lui- 
même  de  son  châtiment ,  et  fit  périr  dans  des  douleurs 

*  De  Thon,  Histoire  universelle,  tome  IV,  page  442. 

2  Histoire  de  la  conquête  de  la  Floride  par  Us  Espagnols ,  traduite  d 
portugais,  p.  4. 

*  P.  Oliva,  Histoire  du  Pérou,  ch.  x  et  xi,  édition  elzévirienne. 

43. 


196  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

extrêmes  celui  que  les  malheureux  sauvages  accablaient 
de  leurs  impuissantes  malédictions  :  Ferdinand  de  Soto 
trouva  sa  triste  fin  bien  près  de  ses  cruels  succès. 

Louis  de  Roscoso  fut  élu  son  successeur  au  sein  de  la 
petite  armée  qu'il  commandait;  il  n'eut  point  de  peine  à 
rendre  son  autorité  agréable  et  respectée.  Ferdinand  de 
Soto  était  détesté  des  Indiens  pour  sa  cupidité  et  sa  bar- 
barie ,  il  était  haï  de  ses  soldats  pour  l'opiniâtreté  égoïste 
qui  les  retenait  malgré  eux  dans  des  pays  insalubres  et 
sauvages.  On  espérait  et  Ton  obtint  mieux  du  nouveau 
général  ;  quelques  revers  vinrent  en  aide  à  ce  désir,  et 
les  Espagnols  se  trouvant  décimés  par  des  pertes  succes- 
sives ,  harcelés  par  un  ennemi  qui  puisait  son  courage 
dans  le  droit,  et  sa  force  dans  le  nombre,  furent  obli- 
gés de  songer  à  la  retraite ,  et  de  s'embarquer  pour  le 
Mexique ,  où  les  armes  espagnoles  avaient  établi  leur 
domination  l. 

L'empereur  Charles -Quint  cependant  ne  se  résignait 
point  à  la  perte  de  ces  nouveaux  royaumes  ;  il  entreprit 
de  soumettre  par  la  foi  ceux  que  la  force  n'avait  pu 
réduire. 

Il  envoya  cinq  dominicains  chargés  de  convertir  ces 
peuples  et  d'en  faire  des  néophytes  au  catholicisme  et 
des  sujets  de  sa  couronne  ;  mais  la  parole  n'eut  pas  au- 
près d'eux  plus  de  succès  que  les  armes,  et  les  mission- 
naires ne  tardèrent  pas  à  devenir  martyrs. 

Pendant  ce  temps  la  France  ne  restait  pas  oisive.  Tou- 
jours la  première  dans  la  voie  de  la  gloire  et  de  la  science, 
l'émule  ou  l'égale  tout  au  moins  de  quiconque  en  montre 

1  Histoire  de  la  conquête  du  Pérou  par  les  Espagnols,  traduite  du  por- 
tugais, édition  de  4685,  page  242  et  294. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  .197 

le  chemin ,  elle  s'était  animée  par  l'exemple  qu'elle  rece- 
vait de  l'Espagne. 

Nicolas  Durand  de  Villegagnon,  neveu  de  l'illustre 
Villiers  de  l'Isle-Adam,  chevalier  de  Malte  lui-même, 
vice -amiral  de  Bretagne,  avait  porté  les  lis  et  le  dra- 
peau de  nos  rois  en  Afrique  à  côté  de  Charles  V.  Partout 
où  s'établissent  et  s'étendent  le  catholicisme  et  la  civili- 
sation, doivent  se  prononcer  le  nom  de  la  France  et  pa- 
raître ses  couleurs;  l'amiral  les  avait  montrées  aussi  dans 
le  nouveau  monde,  sur  les  traces  d'Améric  Vespuce  et  de 
Christophe  Colomb.  En  4555  il  y  avait  fondé,  au  nom 
du  roi  Henri  II ,  des  établissements  que  des  rigneurs  trop 
habituelles  à  l'esprit  de  conquête,  et  que  les  méconten- 
tements qui  en  furent  la  suite,  conduisirent  à  leur  perte. 
Mais  il  en  résulta  des  souvenirs  et  des  droits  impossibles 
à  oublier. 

Pénétré  de  leur  réalité  comme  de  leur  importance,  le 
Roi  Très-Chrétien  donna  l'ordre  à  l'amiral  de  Coligny  de 
faire  préparer  un  nouvel  armement  ' . 

Jean  Ribaud  de  Dieppe,  homme  fort  expérimenté  en 
fait  de  marine,  protestant  zélé,  ce  qui  n'importait  pas 
moins  à  l'amiral,  fut  mis  à  la  tête  de  l'entreprise.  Le 
48  février  4562,  la  petite  flotte,  chargée  de  sa  petite 
mais  valeureuse  armée,  mit  à  la  voile;  nombre  de  gen- 
tilshommes s'étaient  associés  à  l'entreprise,  et  parmi  eux 
figurait  le  capitaine  Laudonnière,  l'un  des  historiens  des 
événements  qui  vont  se  dérouler. 

Après  deux  mois  de  navigation ,  par  une  route  toute 
différente  de  celle  que  suivaient  les  Espagnols,  les  Fran- 

1  De  Thou,  Histoire  universelle,  édition  de  4740,  la  Haye,  tome  IV, 
page  4 40  et  suivantes.  —  Histoire  notable  de  la  Floride,  page  45. 


198  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

çais  arrivèrent  sur  des  côtes  encore  inexplorées;  ils  en 
prirent  possession  au  nom  de  la  France,  et  établirent, 
tant  sur  le  rivage  qu'un  peu  plus  avant  dans  les  terres, 
des  fortifications  dont  le  capitaine  Laudonnière  et  un 
nommé  Sale  furent  les  ingénieurs  et  les  conseillers.  Puis 
le  capitaine  Ribaud  exposa  à  ses  soldats  le  profit  et  l'hon- 
neur qu'ils  auraient  à  demeurer  dans  ces  contrées;  il 
représenta  ensuite  le  besoin  d'aller  chercher  en  France 
des  renforts  nécessaires  à  l'extension  de  la  conquête,  et 
surtout  «  l'intention  d'imprimer  leurs  noms  aux  oreilles 
du  roi  et  des  princes,  pour  que  leur  renommée  à  l'avenir 
reluise  inextinguible  par  le  meilleur  de  la  France  l.  »  Il 
obtint  ainsi  le  suffrage  et  même  l'enthousiasme  de  ses  gens 
sur  le  projet  de  son  départ,  qu'il  leur  soumit,  et  sur  la 
pensée  qu'il  leur  suggéra  de  demeurer  à  la  garde  de  cette 
nouvelle  France  qu'ils  avaient  fondée,  et  dans  laquelle 
«  ils  avoient  recognu  en  six  semaines  plus  que  les  Espa- 
gnols n'avoient  fait  en  deux  ans  es  conquête  de  leur  Nou- 
velle-Espagne *.  » 

Après  le  départ  de  Jean  Ribaud ,  du  capitaine  Laudon- 
nière et  d'une  partie  de  leurs  troupes,  l'indiscipline  ne 
tarda  pas  à  se  mettre  dans  la  petite  garnison  qu'ils  avaient 
laissée  en  arrière,  et  l'inimitié  des  indigènes  se  souleva 
vivement  contre  eux.  La  cause  de  ces  désastres  et  de  ces 
dissensions  n'était  autre  que  la  cruauté  d'Albert,  que 
Ribaud  avait  nommé  capitaine  à  sa  place.  On  ne  trouva 
d'autre  remède  à  ces  maux  que  dans  l'exécution  de  ce 
chef.  Après  ce  meurtre,  qu'ils  appelèrent  un  jugement, 
les  soldats  se  soumirent  au  capitaine  Nicolas  Barré, 

1  Histoire  notable  de  la  Floride,  p.  36. 

2  Histoire  notable  de  la  Floride,  p.  40. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  199 

homme  digne  du  commandement  par  son  intelligence  et 
sa  juste  énergie.  Il  ne  put  réparer  cependant  tant  de 
maux  accomplis,  et  toute  son  autorité  dut  se  borner  à 
organiser  le  départ  des  Français  d'un  pays  que  l'impru- 
dence de  son  prédécesseur  avait  rendu  inhospitalier  pour 
eux. 

On  partit  avec  plus  d'empressement  que  de  ressources. 
La  longueur  de  la  traversée,  l'infortune  d'un  long  calme 
qui  surprit  les  navigateurs  en  pleine  mer,  se  joignirent  à 
la  petite  quantité  de  vivres  dont  ils  étaient  fournis.  L'ex- 
trémité à  laquelle  ils  se  trouvèrent  réduits  alors  devint 
telle,  qu'après  avoir  dévoré  leurs  chaussures  et  leurs 
ceinturons,  ils  durent  tourner  leurs  désirs  du  côté  de  la 
chair  humaine  pour  soutenir  des  existences  déjà  bien 
atteintes.  Ils  mirent  à  mort  l'un  d'entre  eux,  le  soldat 
Lachèze,  méchant  homme,  il  est  vrai,  dit  Jacques  de 
Thou,  déjà  puni  pour  de  précédents  crimes.  Par  ce  châ- 
timent et  l'utilité  dont  il  fut  à  ses  camarades,  il  expia 
une  existence  qui  jusqu'alors  n'avait  offert  à  tous  les  siens 
que  des  difficultés  et  des  embarras  '. 

A  l'aide  de  cette  cruelle  ressource,  ils  purent  attendre 
la  rencontre  d'une  frégate  anglaise.  Les  secours  qu'elle 
donna  à  la  détresse  renaissante  des  voyageurs  leur  permi- 
rent d'arriver  à  Dieppe  :  ils  trouvèrent  la  France  en  proie 
aux  horreurs  de  la  guerre  civile. 

La  nouvelle  de  ce  désastre  n'était  point  encore  arrivée 
aux  oreilles  du  roi;  il  croyait  ses  sujets  toujours  en  pos- 
session de  leur  conquête;  il  songeait  à  leur  envoyer  des 
secours.  Le  capitaine  Laudonnière,  que  son  premier 

1  De  Thon ,  Histoire  vnivenelle ,  tome  IV,  page  1 4  3.  —  Histoire  ne  tablé 
de  la  Floride,  page  58. 


200  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

voyage  rendait  expérimenté  pour  cette  navigation,  fut 
mis  à  la  tête  d'une  expédition  nouvelle  :  elle  prit  la  mer 
au  Havre  le  22  avril  1564.  Laudonnière  était  protestant 
aussi  bien  que  Jean  Ribaud,  son  prédécesseur,  et  l'amiral 
de  Goligny  manifestait  pour  la  seconde  fois  dans  ce  choix, 
bon  d'ailleurs,  la  persistance  de  son  zèle  religieux.  Le 
22  juin  il  aborda  à  la  Floride,  où  il  ne  trouva  plus  la 
garnison  qu'il  y  avait  laissée;  le  bâtiment  qui  la  ramenait 
et  sa  petite  flottille  s'étaient  croisés  en  route,  mais  sans 
se  rencontrer1. 

Cette  déception  fut  cependant  pour  l'expédition  un 
danger  bien  moindre  que  les  dissensions  et  l'insubordina- 
tion qui  la  divisèrent.  De  plus,  des  difficultés  s'élevèrent 
entre  les  rois  du  pays,  et  l'intervention  française  ne  fut 
pas  toujours  heureuse  dans  ses  démarches.  Des  aventu- 
riers, que  leur  avidité  personnelle  avait  attachés  à  cette 
expédition,  amenèrent  la  révolte  dans  les  rangs  de  la 
petite  troupe.  Ils  étaient  gens  de  basse  extraction,  mais 
de  haute  influence  parmi  leurs  pareils;  ils  garrottèrent 
Laudonnière,  lièrent  avec  lui  d'Ottigny  et  d'Arlai,  ses 
lieutenants,  et  obtinrent  de  leur  chef,  à  force  de  mauvais 
traitements,  l'autorisation  d'aller  chercher  dans  la  Nou- 
velle-Espagne des  vivres  qui  commençaient  à  devenir 
rares  parmi  eux. 

Tel  n'était  pas  le  but  de  leur  démarche.  A  peine  éloi- 
gnés du  rivage,  ils  changèrent  de  route,  se  révoltèrent 
encore  contre  les  chefs  qu'ils  s'étaient  donnés,  ravagèrent 
les  côtes  de  l'île  de  Cuba,  et  s'emparèrent  d'un  navire 
richement  chargé  qu'ils  rencontrèrent. 

*  De  Thou,  Histoire  universelle ,  tome  IV,  page  444. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  201 

Au  nombre  de  ces  passagers ,  qui  devinrent  leurs  cap- 
tifs, figuraient  le  gouverneur  de  l'île  de  Cuba  et  ses  trois 
fils.  Les  pirates  voulurent  en  exiger  une  riche  rançon. 
Mais  avec  cette  maladresse  et  cette  imprévoyance  qui  tôt 
ou  tard  deviennent  l'un  des  caractères  du  crime  même 
heureux  à  ses  débuts,  ils  chargèrent  l'un  des  fils  du  gou- 
verneur de  porter  à  la  Havane  le  message  qui  posait  leurs 
conditions.  Active  et  intelligente,  la  mère  de  ce  jeune 
homme,  au  lieu  de  réunir  la  somme  exigée,  rassembla 
des  forces,  et  le  lendemain,  dès  le  point  du  jour,  les 
pirates  furent  attaqués  par  trois  bâtiments  d'une  force 
supérieure  à  la  leur.  Pris  à  leur  tour,  ils  furent  ou  vendus 
ou  envoyés  en  Espagne  et  en  Portugal  pour  travailler  sur 
les  galères  du  roi. 

Ce  premier  acte  d'hostilité  commis  non  par  la  France, 
mais  par  des  Français  indignes  de  leur  nom,  souleva  l'in- 
dignation espagnole,  qui  se  méprit  sur  les  auteurs  et  les 
intentions  de  cette  agression.  Laudonnière  eut  beau  faire 
justice  de  quelques  mutins  que  le  hasard  de  leur  fuite 
ramena  vers  lui,  ce  châtiment  demeura  moins  connu  que 
l'injure  qui  l'avait  provoqué.  Son  retentissement  était 
venu  irriter  justement  l'esprit  de  Philippe  H,  et  affliger  le 
cœur  de  la  reine  Elisabeth. 

Il  en  fut  tiré  une  bien  coupable  et  cruelle  vengeance  ; 
mais  la  vengeance  elle-même  entrait  moins  que  l'ambition 
et  que  le  fanatisme  religieux  dans  les  excès  qui  furent 
commis  à  titre  de  représailles. 

La  cupidité  prenait  place  aussi  parmi  ces  motifs;  on 
devinait  des  mines  précieuses  en  ce  pays ,  et  on  croyait 
alors  que  ses  rivières  ouvraient  au  commerce  et  à  la  con- 
quête un  passage  facile  vers  des  contrées  éloignées  et 


202  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

que  leur  distance  rendait  peu  accessibles;  on  avait  envoyé 
trente  soldats  sur  une  brigantine,  avec  ordre  de  remonter 
la  rivière  de  Sainte-Hélène  ;  ils  avaient  trouvé  une  terre 
fertile;  ils  annonçaient  des  mines  d'or  et  d'argent ,  et  le 
narrateur  de  leur  expédition  ajoutait  :  «  L'opinion  des- 
dicts  découvreurs  est  que  ladite  rivière  va  à  Canada,  et 
qu'il  y  a  passage  pour  aller  à  la  mer  du  Sud  et  à  la 
Chine  *•  »  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  faire  de  la  Floride 
l'objet  des  convoitises  et  l'occasion  des  luttes  de  la  France 
et  de  l'Espagne. 

Jean  de  Ferrera ,  qui  du  reste  a  passé  sous  silence  le 
fait  du  massacre  de  la  Floride,  convient  tacitement  de  son 
intention  ;  il  se  contente  d'en  indiquer  les  préparatifs  en  ces 
termes  :  «  Cette  même  année,  le  roi  don  Philippe  dépécha 
à  la  Floride  Pierre  Melendez ,  avec  des  troupes  et  une  flotte 
pour  en  chasser  les  hérétiques  qui  s'y  étaient  établis  *.  » 

Le  28  août  4565,  Jean  Ribaud  arrivait  à  la  Floride, 
portant  bien  à  propos  secours  à  la  petite  colonie;  mais 
peu  de  jours  après  lui  approchaient  huit  navires  espa- 
gnols, dont  les  intentions  suspectes  alarmèrent  les  Fran- 
çais ;  ils  avaient  poursuivi  leur  petite  flotte ,  désirant  la 
combattre  et  la  défaire  avant  son  arrivée.  Ils  ne  purent  la 
joindre,  et  débarquèrent  avec  leurs  canons  à  l'entrée  d'un 
fleuve  distant  de  huit  lieues  de  celui  où  les  troupes  fran- 
çaises s'étaient  réunies  et  retranchées  :  ils  commencèrent 
à  se  fortifier. 

Avis  de  cette  agression  menaçante  fut  donné  aux  capi- 
taines Laudonnière  et  Ribaud.  Celui-ci  n'ignorait  pas  en 
partant  les  dangers  qu'il  allait  courir,  et  les  luttes  qui  se 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  221,  folios  4089  à  4093. 

2  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  528. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  203 

préparaient.  L'amiral  de  Coligny  avait  ajouté  à  ses  ordres 
et  à  ses  pouvoirs  cette  apostille  :  «  Capitaine  Jean  Riband, 
en  fermant  cette  lettre,  j'ai  eu  certain  avis,  comme  don 
Pedro  Melendez  se  part  d'Espagne  pour  aller  à  la  côte  de 
la  Nouvelle-France ,  vous  regarderez  de  n'endurer  qu'il 
n'entreprenne  sur  nous,  non  plus  qu'il  veut  que  nous 
n'entreprenions  sur  eux  \  » 

M.  de  Fourquevaulx,  ambassadeur  de  France  à  la  cour 
d'Espagne,  avait  l'œil  ouvert  sur  les  pratiques  qui  prépa- 
raient ce  dangereux  armement.  En  octobre  4565,  il  écri- 
vait de  Ségovie  au  Roi  Très-Chrétien  :  a  Le  roi  dresse 
un  grand  nombre  de  ses  sujets  à  mode  de  légionnaires  ou 
de  milice  :  l'on  a  opinion ,  Sire ,  que  ce  soit  pour  Alger  au 
printemps  qui  vient,  et  est  bruit  aussi  de  la  Floride  :  je 
mettrai  peine  de  le  sonder  si  je  puis  *.  » 

Le  3  novembre  suivant,  il  mandait  à  Catherine  de  Médi- 
as: «  J'ai  appris  de  la  Reine,  votre  fille,  ce  que  je  vous 
écris  de  la  Floride  par  mon  autre  lettre.  Ce  roi  ne  veut 
souffrir  que  les  Français  nichent  si  près  de  ses  conquêtes. 
Ses  flottes,  en  allant  et  venant  à  la  Nouvelle-Espagne, 
sont  contraintes  de  passer  devant  eux,  par  quoi  il  est 
nécessaire,  si  l'on  ira  de  France  audit  pays,  qu'on  soit 
forts  pour  se  défendre  et  en  équipage  \  » 

Le  surlendemain  de  la  date  de  cette  dépêche,  c'est-à- 
dire  le  5  novembre,  toujours  préoccupé  du  même  danger, 
IL  de  Fourquevaulx  mandait  encore  de  Madrid  au  roi  de 
France  que  l'armée  conduite  par  Pedro  Melendez,  et 
destinée  à  combattre  les  Français  et  les  naturels  de  la 

1  Histoire  notable  de  la  Floride,  page  492. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  fol  o  33,  n°  6. 

'  Bibliothèque  Impériale,  sujipl.  fr.,  ^,  foïio  33,  n°  8. 


204  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Floride,  était  arrivée  à  Saint-Domingue;  la  mer  avait  tel- 
lement maltraité  ses  hommes  qu'ils  ne  pourraient  faire 
campagne  de  longtemps  :  Pedro  Melendez  avait  écrit  en 
demandant  des  renforts.  M.  de  Fourquevaulx  aimait  à 
croire  que  Melendez  n'avait  pas  mission  d'aller  ailleurs 
que  dans  ladite  île,  et,  bien  que  le  nom  de  la  Floride  fût 
dans  toutes  ses  craintes  et  dans  toutes  les  bouches,  il  ne 
comprenait  pas  que  l'ambition  s'égarât  sur  une  contrée 
encore  bien  sauvage  et  déserte,  plutôt  que  de  s'arrêter 
sur  un  pays  à  peu  près  conquis,  incontestablement  en 
possession  de  l'Espagne,  riche  en  plaines  fécondes,  en 
rivières  nombreuses,  en  immenses  troupeaux,  et  même 
en  montagnes  qui  promettaient  des  mines  d'or.  Toutefois, 
concluait  le  prudent  diplomate,  il  faut  écouter  ses  craintes 
plus  que  tou  te  autre  raison.  La  passion  et  la  folie  obtiennent 
dans  ce  monde  le  principal  gouvernement  des  choses  \ 

Le  même  jour,  l'ambassadeur,  infatigable  dans  ses  cris 
d'alarme,  annonçait  à  Catherine  de  Médicis  qu'il  avait 
entretenu  de  ses  craintes  la  reine  d'Espagne.  Elle  avait 
partagé  ses  douleurs  en  les  confirmant ,  et  en  disant  que 
rien  au  monde  n'était  plus  certain  que  les  nouveaux  arme- 
ments du  roi  pour  la  Floride  :  qu'il  en  prenoit  le  fait  fort 
à  cœur,  qu'il  en  déchasseroit  les  Français.  A  ces  ouver- 
tures non  moins  tristes  que  ses  prévoyances,  Fourque- 
vaulx avait  répondu  «  qu'il  seroit  bon  pour  beaucoup  de 
considérations  que  la  navigation  audit  pays  et  autres  en- 
droits où  Sa  Majesté  Catholique  n'a  de  ses  gens,  fût  libre 
aux  sujets  du  roi  de  France ,  afin  que  ceux  qui  sont  tant 
enclins  et  adonnés  aux  armes  qu'ils  ne  peuvent  vivre  en 

1  Bibliothèque  Impériao ,  suppl.  fr.,  ^y  folio  39. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  205 

repos  ni  souffrir  que  les  autres  y  vivent,  allassent  passer 
leur  colère  audit  pays,  loin  de  ceux  qui  désirent  la  tran- 
quillité du  royaume  très-chrétien  \  » 

On  ne  saurait  trop  multiplier  les  preuves  de  la  sollici- 
tude royale  à  l'égard  de  la  Floride ,  tant  avant  le  massacre 
des  Français  qu'après  cet  horrible  événement.  Un  célèbre 
historien  accuse  à  ce  sujet  la  cour  d'une  honteuse  indiffé- 
rence, disant  que,  partagée  alors  en  diverses  factions,  elle 
fut  ou  plutôt  affecta  de  paraître  insensible  à  tant  d'infor- 
tunes ,  et  à  un  si  grand  échec  de  nos  armes.  Il  en  donne 
pour  raison  la  haine  de  la  religion  protestante  que  profes- 
saient Ribaud  et  Laudonnière,  et  l'aversion  qu'inspirait 
Goligny,  principal  auteur  de  l'expédition9.  Il  faut  donc 
insister  sur  la  surveillance  et  la  préoccupation  que  cau- 
saient les  préparatifs  de  l'Espagne ,  sur  l'indignation  que 
soulevèrent  ses  trahisons,  et  sur  la  part  qu'Elisabeth, 
trop  oubliée  par  l'histoire,  que  Catherine  de  Médicis,  sou- 
vent déshonorée  par  elle,  prirent  dans  les  négociations 
qui  pouvaient  mettre  obstacle  à  tant  de  malheurs ,  et  dans 
la  recherche  des  réparations  qui  auraient  dû  satisfaire 
l'honneur  de  la  France  si  gravement  outragé.  M.  de 
Fourquevaulx  instruisait  le  roi  qu'une  flotte,  composée 
de  60  vaisseaux,  avait  mis  à  la  voile,  armée  et  approvi- 
sionnée pour  une  longue  navigation;  devait-on  l'opposer 
aux  progrès  des  armées  musulmanes?  devait-elle  au 
contraire  servir  dans  le  nouveau  monde  la  cupidité  des 
conquérants  et  la  vengeance  de  Philippe  II  contre  la 
France  ?  Le  doute  était  permis  et  le  soupçon  était  presque 
légitime  :  le  nom  de  la  Floride  était  dans  tous  les  esprits, 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.fr.,  ^p,  n°  40,  page  43. 

2  De  Thou,  Histoire  universelle,  tome  IV,  page  423. 


206  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

et  il  serait  passé  sur  toutes  les  lèvres  et  dans  toutes  les 
dénonciations,  s'il  eût  été  prudent  d'interpréter  ou  de 
démasquer  les  projets  du  Roi  Catholique. 

Le  Roi  Très-Chrétien  et  la  Reine  Catherine  de  Médicis 
n'abandonnaient  pas  la  conduite  de  cette  funeste  et  diffi- 
cile affaire  à  des  représentants ,  trop  souvent  oublieux  de 
la  dignité  d'un  pays  ou  distraits  de  l'intérêt  public  par 
des  considérations  privées.  Ils  en  suivaient  eux-mêmes 
et  ils  en  dirigeaient  la  marche  avec  une  haute  et  intelli- 
gente sollicitude.  Leurs  questions,  leurs  ordres,  leurs 
conseils  se  croisaient  avec  les  notes  et  les  rapports  de 
leur  fidèle  ambassadeur,  et  celte  grande  affaire  de  la 
Floride  tient  dans  le  règne  de  Charles  IX  et  dans  celui  de 
Philippe  II  une  place  douloureuse  pour  la  France ,  mais 
bien  honorable  pour  ses  princes  et  pour  la  jeune  reine, 
qui  savaient  aimer  et  servir  d'un  même  cœur  la  gloire 
d'un  pays  sur  lequel  avaient  régné  leurs  pères,  et  sur 
lequel  auraient  régné  leurs  fils  si  le  ciel  avait  béni  de 
légitimes  ambitions  '. 

Aux  explications  données  par  l'ambassadeur  au  nom 
de  la  France,  et  surtout  aux  satisfactions  demandées,  le 
roi  Philippe  II  opposait  des  mécontentements  et  des  réti- 
cences; quelquefois  il  formulait  des  reproches  sur  de 
prétendus  griefs ,  et  d'autres  fois ,  se  renfermant  dans  le 
silence,  un  des  talents  de  sa  politique,  il  semblait  oublier 
les  intérêts  de  la  Floride ,  et  se  bornait  aux  expressions 
d'une  amitié  banale  pour  le  roi  son  beau-frère. 

Recevant  l'ambassadeur,  dont  l'intention  principale 
était  d'expliquer  encore  et  d'appuyer  les  droits  de  la 

1  Vot  à  l'appendice  les  n°»  40, 44,  42,  43. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  207 

France  au  sujet  de  la  Floride,  «  il  n'en  partait  un  seul 
mot  ni  de  chose  qui  approche,  il  se  contentait  de  mon- 
trer bon  semblant  d'avoir  plaisir  de  la  santé  du  roi  et  de 
la  reine ,  et  de  la  tranquillité  du  royaume,  ainsi  qu'il  Ta 
déclaré  par  ces  paroles  :  qu'il  est  et  sera  toujours  très- 
aise  que  toutes  choses  aillent  de  bien  en  mieux  '.  » 

En  présence  de  ce  significatif  dédain ,  M.  de  Fourque- 
vaulx  allait  plus  librement  traiter  avec  le  duc  d'Albe 
cette  difficile  question,  et  les  résultats  de  ses  conférences 
avec  le  ministre  étaient  plus  fâcheux  encore. 

Celui-ci  remontait  à  la  découverte  de  Ja  Floride ,  et 
prétendait  à  des  droits  de  possession  auxquels  la  France 
ne  pouvait,  selon  lui,  opposer  que  des  chimères.  Ces 
débats ,  dans  lesquels  des  titres  solides  et  la  modération 
appuyaient  la  cause  et  distinguaient  le  langage  de  l'am- 
bassadeur, laissaient  toujours  le  ministre  espagnol  iné- 
branlable comme  son  maître  dans  ses  résistances.  Les 
faits  controuvés,  les  allégations  mensongères,  ne  coûtaient 
rien  à  sa  conscience  *. 

La  reine  Catherine  de  Médicis,  non  contente  des 
instructions  qu'elle  avait  dictées  sur  cette  question  si 
difficile  et  qui  devait  devenir  si  funeste,  se  lançait  elle- 
même  dans  la  lutte.  Le  roi,  son  beau-fils,  s'oubliait 
presque  jusqu'à  l'injonction  et  à  la  menace;  il  faisait 
faire  à  la  cour  de  France  des  communications  altières  et 
officielles  au  sujet  de  la  Floride,  et  la  reine  douairière, 
Ranimant  alors  d'un  esprit  plus  que  jamais  royal  et  fran- 
çais ,  écrivait  à  M.  de  Fourquevaulx  des  lettres  dont  la 

1  Fourquevaulx  au  Roi,  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^,  n°  40, 
folk)  70. 

2  Voir  à  l'appendice  le  n°  U. 


208  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sublime  indignation  et  la  noble  énergie  honoreront  à 
jamais  son  caractère  '. 

Ces  négociations  n'absorbaient  pas  tellement  l'esprit 
actif  de  Catherine  de  Médicis,  et  n'employaient  pas  si 
spécialement  l'influence  d'Elisabeth .,  que  l'une  et  l'autre 
ne  donnassent  encore  leurs  soins  à  d'autres  sollicitudes. 

Elles  s'employaient  toutes  les  deux  au  succès. de  ces 
mariages,  qui  avaient  fait  en  partie  l'objet  de  l'entrevue 
de  Bayonne,  et  qui  ne  réussirent  point. 

Le  roi  d'Espagne,  cherchant  à  détourner  de  sa  politique 
l'attention  de  Ja  cour  de  France,  donnait  à  ses  joies 
paternelles  et  à  son  amour  d'époux  un  éclat  tout  nou- 
veau. La  Reine  Catholique  devenait  grosse  pour  la  se- 
conde fois,  et  il  célébrait  ses  espérances  par  des  bals, 
«  des  tournois  et  des  fêtes  ordonnées  par  l'allégresse 
de  quoi  la  reine  est  enceinte.  »  Les  deux  princes  de 
Bohême  y  prenaient  part  avec  cette  grâce  et  cet  entrain 
qui  les  distinguaient,  surtout  don  Rodolphe ,  l'atné  des 
deux  frères. 

M.  de  Fourquevaulx  ne  se  laissait  point  égarer  par  ces 
expressions  d'un  bonheur  sincère  ni  abuser  par  les  espé- 
rances d'un  esprit  qui  ne  pense  qu'à  la  concorde  et  à  la 
joie*  il  suivait  les  machinations  dont  la  Floride  ne  cessait 
pas  d'être  l'objet. 

Il  mandait  au  Roi  Très-Chrétien  que  les  armements 
continuaient  à  Séville,  que  la  Floride  en  était  le  but 
assuré,  que  la  victoire  dont  Francis  d'Alava  et  un  Bis- 
cayen  descendu  à  la  Rochelle  avaient  les  premiers  donné 
la  nouvelle  ne  suffisait  point  à  l'ambition  espagnole,  et 

1  Voir  à  l'appendice  les  n08  45  et  45. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  209 

que  le  Roi  Catholique  envoyait  de  nouveaux  renforts 
pour  assurer  sa  coupable  et  sanglante  conquête f. 

La  question  des  mariages  s'entremêlait  sans  cesse  à  ces 
graves  préoccupations;  il  s'agissait  d'unir  Charles  IX  avec 
la  fille  de  l'Empereur,  et  si  la  reine  Elisabeth  accouchait 
d'une  fille ,  ne  pouvait-on  pas  la  destiner  au  jeune  roi  de 
Portugal  ? 

Enfin  la  malveillance  espagnole ,  jointe  à  celle  des 
protestants,  répandait  le  bruit  que  le  Turc  voulait 
donner  une  sienne  fille  ou  petite-fille  au  Roi  Très-Chrétien, 
avec  très-grandes  offres.  On  ajoutait  qu'un  ambassadeur, 
avec  une  suite  très-nombreuse,  arriverait  en  France  à  ce 
sujet  au  premier  jour,  et  qu'il  y  avait  de  grandes  intelli- 
gences entre  Leurs  Majestés  et  le  Grand  Seigneur. 

«  Auxquels  diseurs ,  ajoute  Fourquevaulx,  j'ai  tant  de 
bonnes  raisons  pour  leur  remontrer  le  contraire,  qu'ils 
confessent  le  tort  qu'on  fait  à  Vos  Majestés  de  les  calom- 
nier2. » 

L'éternelle  querelle  au  sujet  de  la  Floride  ne  cessait 
pas  de  revenir  encore ,  et  retombant  sur  les  craintes  de 
plus  en  plus  justes  et  de  plus  en  plus  graves  à  cet  en- 
droit, Fourquevaulx  mandait  à  la  reine  : 

«  J'ai  remontré  à  ladite  dame  votre  fille  l'article  de 
la  lettre  qu'il  a  plu  à  Votre  Majesté  m'écrire  par  ce  cour- 
rier partant  de  la  Floride,  afin  si  le  roi  son  mari  lui  en 
touchera  quelques  mots,  qu'elle  lui  en  réponde  selon 
votre  intention,  comme  je  ne  ferai  faute  de  mon  en- 
droit si  l'on  m'en  parlera  ;  toutesfois  le  Roi  Catholique  ne 
m'en  a  oncques  rien  dit,  ni  le  duc  d'Albe ,  sinon  une  fois, 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±fi,  n°  36 ,  folios  454  et  454. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±iif  n*  30,  folio  434. 

44 


210  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

ainsi  que  j'ai  écrit  par  une  mienne  à  Votre  Majesté,  si 
est-ce,  madame ,  qu'ils  n'épargneront  chose  du  monde 
pour  en  chasser  les  Français,  car  ils  prennent  ce  fait  fort  à 
coeur,  et  s'ils  sont  victorieux,  Vos  Majestés  entendront 
fort  piteuses  nouvelles  de  leurs  sujets ,  lesquels  ils  feront 
tous  mourir  cruellement l.  » 

Avant  cependant  que  ces  prévoyances  se  changeassent 
en  réalité,  M.  de  Fourquevaulx  continua  ses  investi- 
gations, ses  avertissements  et  ses  démarches;  il  écrivait 
au  roi  lettre  sur  lettre  *,  mais  si  son  intelligence  n'était 
pas  surpassée  par  les  perfidies  de  Philippe  II ,  ses  moyens 
du  moins  étaient  vaincus  par  la  force  de  ses  armées  et 
par  les  ruses  de  sa  politique. 

Pendant  ses  démarches,  la  catastrophe  si  longuement 
prévue  et  annoncée  avait  éclaté,  et  tandis  que  dans  les 
négociations  on  parlait  de  pièges  et  de  dangers,  il  était 
déjà  de  saison  de  parler  de  crimes  et  de  rêver  de  ven- 
geance. Bientôt  la  cour  d'Espagne  ne  put  pas  être  en 
doute  sur  l'exécution  de  ses  ordres ,  ni  la  cour  de  France 
demeurer  incertaine  sur  la  réalisation  de  ses  craintes; 
toutes  les  perfidies  et  toutes  les  cruautés  avaient  été  dé- 
ployées par  don  Pedro  Melendez  contre  les  Français. 
Plus  de  six  cents  d'entre  eux  avaient  péri  en  cette  occa- 
sion, tant  par  l'épée  que  par  le  poignard,  et  au  mépris 
d'une  parole  maintes  fois  donnée  \ 

En  septembre  4  565,  un  mois  après  l'arrivée  du  capi- 
taine Jean  Ribaud,  les  Espagnols,  conduits  par  un  traître 

i  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifi,  n°  30,  folio  434. 
2  Voir  à  l'appendice  les  n°*  47  et  48. 

•  Histoire  notable  de  la  Floride,  3«  voyage.  —  De  Thou,  Histoire  w£ 
verselle,  tome  IV,  page  420. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  211 

nommé  François- Jean,  avaient  attiré  dans  leurs  pièges  la 
petite  armée  française,  s'étaient  emparés  des  forts,  avaient 
planté  leur  drapeau  sur  les  remparts,  et  soldats,  femmes, 
enfants,  vieillards,  malades,  avaient  été  passés  au  fil  de 
l'épée  ;  ceux  d'entre  ces  infortunés  braves  qui  se  rendi- 
rent, voyant  l'inutilité  de  la  résistance,  ne  furent  pas 
moins  impitoyablement  massacrés.  Ribaud  et  d'Ottigny 
forent  poignardés  avec  les  fugitifs  qui  s'étaient  réunis 
autour  d'eux,  au  moment  où  ils  réclamaient  la  foi  qui 
leur  avait  été  promise.  Les  Espagnols  leur  accordaient 
pour  toute  grâce  de  se  tuer  entre  eux-mêmes  s'ils  veulent,  et 
s'ils  craignent  de  passer  par  leurs  armes;  car  ils  sont 
condamnés  à  mourir  sans  rémission  '. 

Lorsque,  par  l'extermination  des  captifs  et  la  fuite  d'un 
tout  petit  nombre,  il  n'y  eut  plus  de  cruautés  à  exercer 
sur  les  vivants,  la  fureur  prit  le  caractère  de  profanation, 
et  la  rage  espagnole  s'appliqua  à  mutiler  les  morts.  On 
trancha  la  tête  du  capitaine  Ribaud.  Sa  barbe  fut  rasée, 
mise  dans  une  lettre  cachetée,  et  envoyée,  comme  tro- 
phée, à  Séville;  puis  sa  tète,  coupée  en  quatre  quartiers, 
Ait  exposée  aux  quatre  coins  du  fort;  enfin,  une  inscrip- 
tion fut  placée  au-dessus  de  ces  tristes  restés,  exprimant 
que  ce  supplice  et  ce  massacre  n'avaient  point  été  exercés 
parce  que  ces  victimes  étaient  des  Français,  mais  des 
luthériens2. 

Landonnière  et  quelques  soldats  en  bien  petit  nombre 
vinrent  à  bout  de  se  sauver;  après  des  souffrances 
extrêmes,  ils  regagnèrent  leur  patrie. 


1  Bibliothèque  Impériale,  soppl.  r.,  211 9  tf>  i%,  folio  167. 
3  De  Thon,  Hi$Unr$  universelle ,  tome  IV,  pantin. 

44. 


212  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Cette  nouvelle  fut  accueillie  en  Espagne  avec  ivresse , 
et  son  messager  fut  accablé  de  grâces  et  d'honneurs. 

«  Le  porteur  de  cette  nouvelle  a  nom  Florès ,  qui  a  été 
reçu  à  grand  joie;  et  cette  cour  s'en  est  plus  réjouie  que 
si  ce  fût  pour  une  victoire  obtenue  contre  le  Turc.  Aussi 
disent-ils  que  la  Floride  leur  importe  trop  plus  que  Malte. 
Et  en  récompense  du  massacre  fait  par  Melendez  sur  nos 
pauvres  sujets,  la  Floride  sera  érigée  en  marquisat,  et  lui 
créé  marquis  d'icelluy  *.  » 

Dans  sa  tendresse  pour  la  reine  d'Espagne  et  dans  son 
désir  de  la  naissance  d'un  héritier,  Philippe  II  épargnait  à 
Elisabeth  une  partie  de  ces  cruelles  nouvelles,  et  des 
débats  qu'elles  occasionnaient  entre  la  France  et  lui.  Il 
fallait  ménager  le  fruit  qu'elle  portait  dans  son  sein.  Le 
jour  même  où  M.  de  Fourquevaulx  adressait  au  roi  la 
relation  dont  nous  avons  fait  l'analyse,  il  mandait  dans 
une  autre  dépêche  à  Catherine  de  Médicis  : 

«  Ne  veux  oublier  que  la  reine  votre  fille  m'a  confessé 
dernièrement  qu'elle  a  senti  deux  ou  trois  fois  le  fruit 
qu'elle  porte,  qui  sera  cause  que  La  Cousture,  une  de  ses 
garde-dame,  partira  en  bref  pour  en  porter  la  nouvelle  à 
Vos  Majestés2,  » 

Non  content  de  la  joie  qu'il  témoignait  des  actes  de 
Pierre  Melendez,  plus  digne  bourreau  que  bon  soldat,  et  de 
l'approbation  qu'il  leur  donnait,  le  roi  faisait  encore  for- 
muler des  plaintes  et  des  reproches  par  le  duc  d'Albe  à 
l'ambassadeur  de  France.  Il  demanda  que  l'amiral  de 
Coligny,  premier  auteur  de  l'entreprise  des  Français  sur 
la  Floride,  fût  puni  comme  perturbateur  de  la  paix  et 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.fr.,  ip,  n°  42,  page  467. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  frM  ifi,  folio  69 ,  n°  43. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  21S 

cause  du  désordre  advenu.  Mais  M.  de  Fourquevaulx,  ren- 
dant à  sa  cause  le  droit  et  la  justice  qui  lui  appartenaient, 
démontrait  que,  plus  de  cent  ans  avant,  ledit  pays,  en 
raison  de  ceux  qui  les  premiers  l'avaient  sinon  possédé, 
du  moins  découvert ,  était  appelé  la  terre  des  Bretons , 
«  en  laquelle  est  compris  l'endroit  que  les  Espagnols  s'at- 
tribuent, lequel  ils  ont  baptisé  du  nom  qu'ils  ont  voulu l  ». 
Il  ajoutait  encore  que  l'inhumanité  des  Espagnols  à 
l'égard  des  Français  «  ne  fut  pas  usée  par  les  Turcs  aux 
vieux  soldats  qu'ils  prirent  à  Castel-Novo,  ni  jamais  bar- 
bares usèrent  de  telles  cruautés  *.  » 

Lorsque  la  nouvelle  de  ce  massacre  impitoyable  parvint 
à  la  cour  de  France,  le  deuil  fut  à  son  comble.  Entre 
antres  cris  d'indignation  et  de  noble  colère  qui  furent 
sinon  écoutés,  du  moins  entendus  à  la  cour  d'Espagne, 
ceux  de  Catherine  de  Médicis  tiennent  la  première  place. 
Dans  une  magnifique  et  curieuse  lettre  adressée  à  l'am- 
bassadeur, elle  se  plaint  amèrement  non-seulement  du 
massacre  des  Français,  mais  encore  de  la  fausseté  des 
excuses  alléguées  par  don  Francis  d'Àlava;  elle  rétablit  la 
vérité  des  droits  et  des  faits;  elle  fait  comprendre  que  le 
roi  son  fils,  défenseur  des  intérêts  de  la  France  et  de  la 
dignité  de  sa  couronne,  ne  peut  admettre  qu'on  lui  rogne 
les  ailes,  qu'on  enferme  sa  puissance  dans  des  limites 
qu'il  ne  reconnaît  pas,  et  que ,  si  Dieu  vient  en  aide  à  sa 
juste  cause,  il  saura  porter  le  nom  français  aussi  loin  et 
l'élever  aussi  haut  que  l'ont  jamais  élevé  et  porté  aucun 
de  ses  ancêtres  \ 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*f  folio  482,  n°  48. 
*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f£,  folio  482,  n°  48. 
3  Voir  à  l'appendice  le  n°  4  9. 


214  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Malgré  cette  dignité  et  cette  indignation  si  royales  et  si 
françaises,  Philippe  II,  poussé  par  l'orgueil  du  succès  et 
par  l'avidité  de  la  conquête ,  poursuivait  son  entreprise. 
Les  nombreuses  affaires  qu'il  avait  de  toutes  parts  sur  les 
bras,  tant  contre  le  Turc  que  dans  les  Flandres  et  autres 
pays  soumis  à  sa  domination ,  rendaient  le  nombre  de  ses 
soldats  insuffisant.  Il  en  recrutait  jusqu'en  France,  en 
Auvergne  surtout,  et  les  destinait  au  métier  de  traîtres  à 
leur  pays,  par  le  but  qu'il  proposait  à  leurs  armes. 

Il  les  embarquait  «  avec  des  blés,  des  poudres,  des 
boulets,  pour  la  Floride,  en  laquelle  Pierre  Melendez, 
nouveau  marquis  d'icelle,  fait  fortifier  quatre  lieux  pour 
les  tenir  contre  les  François,  desquels  ils  se  tiennent 
pour  certains  d'être  assaillis,  et  font  bruit  ici  que  Votre 
Majesté  y  envoie  huit  mille  bons  soldats  et  trente  grands 
navires,  sans  compter  les  autres  des  marchands  particu- 
liers1. » 

L'échange  de  ces  messages  et  le  cours  de  ces  événe- 
ments n'empêchaient  point  d'autres  relations  plus  paci- 
fiques; la  grossesse  de  la  reine  d'Espagne  avançait  heu- 
reusement. «  Aux  enseignes  que  la  comtesse  d'Uraigna 
donnait,  mandait  Fourquevaulx  à  la  reine,  elle  promet  à 
Votre  Majesté  que  madite  dame  porte  un  beau  petit 
prince,  ce  que  semblablement  espèrent  maître  Vincent, 
son  médecin,  et  Baubusse,  son  apothicaire3.  » 

Le  roi  Charles  IX  et  la  reine  Catherine  de  Médicis ,  joi- 
gnant aux  procédés  de  la  dignité  ceux  de  la  tendresse, 
envoyaient  alors  M.  de  Villeroy  près  de  Leurs  Majestés 
Catholiques  porter  leurs  félicitations  et  offrir  des  sages- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  £f&,  n°  58  y  folk)  206. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^fi,  n°  59,  folio  242. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  215 

femmes  françaises,  sur  les  soins  desquelles  la  renie 
douairière  se  reposait  davantage.  Peut-être  aussi  sa  poli- 
tique, attentive  aux  moindres  occasions  et  habile  à  en 
profiter,  espérait-elle  tirer  de  l'intimité  et  de  l'assiduité 
qui  accompagneraient  leur  mission  des  renseignements  et 
une  influence  utiles.  Mais  soit  pressentiment  de  ce  projet, 
soit  ménagement  pour  les  susceptibilités  espagnoles,  Eli- 
sabeth refusa  leur  envoi  :  «  Ladite  dame  reine  se  réjouit 
bien  fort  d'entendre  le  sieur  de  Yilleroy  :  sur  le  fait  des 
deux  sages-femmes ,  elle  demeura  ferme  qu'il  ne  falloit  les 
faire  venir  '.  » 

Le  roi  cependant ,  entretenu  de  cet  intérêt ,  «  voulut  en 
communiquer  à  la  reine  sa  femme,  afin  de  la  convertir  et 
lui  faire  trouver  bon  que  la  reine  sa  mère  les  lui  envoyé, 
montrant,  quant  à  lui,  ne  le  trouver  point  mauvais9.  » 

Mais  la  reine  connaissait  trop  bien  la  nature  soupçon- 
neuse du  Roi  Catholique,  elle  avait  trop  souffert  des  tour- 
ments causés  par  la  jalousie  espagnole  à  ses  dames  et  à 
ses  serviteurs. 

«  Finalement,  cette  négociation  prit  fin  par  l'audience 
de  la  Reine  Catholique ,  de  laquelle  n'a  été  possible  obte- 
nir qu'elle  trouvât  bon  d'envoyer  des  sages-femmes  de 
France8.  » 

Malgré  ces  témoignages  d'amitié  réciproques,  les  rela- 
tions politiques  relatives  à  la  Floride  ne  perdaient  rien  de 
leur  aigreur;  sur  l'injonction  de  Charles  IX,  l'ambassa- 
deur de  France  avait  demandé  au  Roi  Catholique  une 
audience  pour  obtenir  justice  et  réparation  de  ceux  qui 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±f*,  folio  213  à  217. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^fî,  folk)  243  i  247. 
3  Bilbiothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±fi,  folio  213  i  247. 


216  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

avaient  malheureusement  et  cruellement  massacré  les  Fran- 
çais à  la  Floride. 

«  La  réponse  n'y  satisfait  en  rien  que  de  paroles,  disant 
avoir  senti  grand  déplaisir  des  faits  advenus  *  ;  »  d'autre 
part  on  envoyait  secours  sur  secours  à  Melendez. 

«  J'ai  supplié  le  roi ,  mandait  un  peu  plus  tard  M.  de 
Fourquevaulx,  de  contenter  Votre  Majesté  touchant  la 
Floride ,  à  occasion  duquel  massacre  toute  la  France  est 
esmue  d'une  commune  et  juste  douleur,  désireuse  de 
vengeance,  si  Votre  Majesté  le  vouloit  consentir,  et  que 
grand  nombre  de  femmes  et  enfants  sont  journellement  à 
vos  pieds,  et  de  la  royne  vostre  mère,  requérant  justice 
de  la  mort  de  leurs  pères  et  maris9.  »  Comme  toujours, 
de  belles  et  de  vaines  paroles  répondaient  à  ces  plaintes. 

Il  avait  cependant  bien  fallu  prévenir  et  attrister  Elisa- 
beth de  ces  affaires;  non  contente  des  lettres  qu'elle  rece- 
vait de  France ,  elle  exigea  la  communication  de  celles 
de  l'ambassadeur. 

«  Le  propre  jour  où  j'eus  audience  de  la  reine  votre 
fille,  mande  M.  de  Fourquevaulx,  lui  présentai  votre 
lettre ,  et  voulust  voir  la  mienne  bien  ébahie  et  déplai- 
sante de  voir  votre  juste  douleur,  car  elle  ne  pensoit 
point  que  le  carnage  advenu  sur  vos  sujets  dût  être  pris 
si  aigrement ,  et  me  sembla  qu'il  tint  peu  qu'elle  n'en 
pleurât  son  soûl ,  de  crainte  qu'il  ne  survienne  quelque 
altercation  entre  ces  deux  Rois  : 

»  Je  la  suppliai  vouloir  remontrer  au  Roi  son  mari, 
qu'il  falloit,  pour  le  devoir  de  raison,  et  contenter  Vos 
Majestés  et  votre  royaume,  faire  justice  des  meurtriers 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ijA,  n°  60,  folio  249. 
9  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifî,  n°  403,  folio  378. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  217 

qui  avoient  excédé  sa  commission  par  un  si  exécrable 
massacre;  ce  qu'elle  me  promit,  et  me  conseilla,  parce 
que  le  Roi  Catholique  s'étoit  occupé  le  dimanche  au  ser- 
mon et  vêpres,  que  j'attendisse  au  lundi  d'avoir  audience  ; 
ce  que  j'ai  fait  et  devant  qu'y  aller,  madite  dame  m'a  dit 
lui  avoir  remontré  le  contenu  de  ce  que  Votre  Majesté  lui 
avoit  écrit  el  à  moi  '.  » 

Poursuivant  cette  lettre  ou  plutôt  ce  long  mémoire, 
l'ambassadeur  rend  compte  à  Catherine  de  Médicis  de 
l'audience  qu'il  obtint  du  Roi  Catholique.  «Il  épuisa  vis-à- 
vis  de  lui  les  ressources  de  sa  raison  et  de  l'habileté  tout 
ensemble  ;  il  feignit  d'ignorer  si  Pierre  Melendez  était  sol- 
dot  ou  brigand  ayant  accompli  l'acte  qui  caractérise  ces 
derniers;  il  contesta  même  qu'en  cas  d'une  usurpation 
qu'il  niait,  des  princes  égaux,  et  qui  ne  reconnaissent 
supérieurs,  se  crussent  le  pouvoir  de  punir  les  sujets  l'un 
de  l'autre,  quelque  malfaiteurs  qu'ils  fussent,  et  igno- 
rassent le  devoir  de  se  les  renvoyer  réciproquement  pour 
en  avoir  raison.  Il  établit  que  les  rois  chrétiens  craignant 
Dieu  ont  assez  de  repousser  une  violence  et  demeurer 
victorieux  par  le  plus  gracieux  moyen  qu'il  est  possible.  » 
Il  avança  que  pour  la  France  '<  le  chemin  des  terres  neuves 
pourrait  servir  aux  plus  entreprenants  et  séditieux  d'une 
religion  et  d'autre,  pour  y  aller  habiter  et  vider  le  pays 
qui  devrait  désirer  que  tout  cerveau  gaillard  s'y  en  allât, 
afin  que  les  bons  et  paisibles  demeurent  en  repos.  » 

La  réponse  du  Roi  fut  «  qu'il  ne  pouvoit  endurer  l'usur- 
pation de  ce  pays  par  nation  du  monde,  et  moins  par 
adversaires  et  ennemis  de  sa  religion;  qu'il  avoit  su  l'allée 
d'une  bonne  force  de  luthériens  de  diverses  nations, 

1  Bibliothèque  Impériale ,  suppl.  fr.,  -if*,  n°  61,  folio  224. 


218  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Français  et  autres,  et  leur  descente  en  l'endroit  des  Indes 
le  plus  important  à  sa  navigation;  qu'il  n'avoitpu  moins 
faire  que  d'envoyer  gens  par  delà  pour  les  en  déloger. 

»  Qu'ils  y  répandoient  leurs  nouvelles  doctrines  comme 
hérétiques  et  y  commettaient  des  actes  impardonnables 
comme  pirates;  qu'il  n'y  avoit  pas  lieu  de  penser  que 
pour  désencombrer  et  décharger  la  France  de  ceux  qui 
la  troublent  et  la  tiennent  divisée,  il  les  veuille  recevoir, 
ni  avoir  pour  voisins;  qu'au  reste  ses  ordres  avoient  été 
outre-passés  par  la  nécessité  des  circonstances,  mais  que 
d'ailleurs,  pour  ce  qui  étoit  de  certains  ménagements  à 
garder  et  de  certaines  coutumes  à  respecter,  la  conserva- 
tion du  royaume  et  des  États  consistait  en  ce  qu'il  falloit 
aucunes  fois  sortir  de  la  voie  ordinaire  pour  repousser 
une  violence  '.  » 

Celte  longue  et  importante  audience  donna  lieu  à  M.  de 
Fourquevaulx  de  se  convaincre  que  le  repos  et  la  force 
de  la  France  portaient  ombrage  à  l'Espagne.  Le  pouvoir 
de  l'amiral  Coligny  chagrinait  le  Roi  Catholique;  et  la 
reine  Elisabeth ,  sinon  complice ,  du  moins  interprète  de 
ses  sentiments,  avait  avoué  que  l'on  croyait  M.  l'amiral 
«  plus  favorisé  de  Votre  Majesté  qu'il  n'avoit  jamais  été, 
de  quoi  l'on  s'émerveille.  » 

M.  de  Fourquevaulx  répondait  à  ce  reproche  et  à  cet 
étonnement  avec  l'indépendance  qui  convenait  au  repré- 
sentant d'un  grand  Roi,  et  toujours  par  ménagement 
pour  les  susceptibilités  du  roi  d'Espagne ,  il  ne  dédaignait 
pas  de  justifier  son  maître*. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  Correspondance  de  Fourquevaulx, 
passim. 

2  Voir  à  l'appendice  le  n°  20. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  21$ 

Une  conférence  avec  le  duc  d'Albe  suivit,  à  deux  jours 
de  distance,  l'audience  que  Leurs  Majestés  Catholiques 
avaient  accordée  à  l'ambassadeur  de  France;  la  hauteur 
et  l'opiniâtreté  de  ce  seigneur  firent  mal  présager  à  M.  de 
Fourquevaulx  de  l'issue  de  cette  affaire.  Revenant  encore 
à  la  reine  Elisabeth ,  qui  avait  tenu  sa  promesse  d'inter- 
cession, il  terminait  sa  dépèche  en  mandant  à  Catherine 
de  Médicis  : 

«  La  reine  votre  fille  m'a  dit  que  le  Roi  Catholique  lui 
devoit  écrire  de  Aranjuès  la  réponse  qu'elle  doit  faire  à 
votre  lettre  :  je  crois  qu'ainsi  la  fait-elle  selon  l'intention 
dudit  sieur  Roi  son  mari.  Il  y  a  lieu  de  penser  sur  les 
paroles  de  ce  Roi  parlant  de  la  diversité  des  religions,  et 
ce  que  le  duc  d'Albe  m'en  a  parlé  semblablement.  Je 
veux  dire,  madame,  qu'il  faut  aviser  et  prévoir  à  ce  qui 
pourrait  sortir  après  la  retraite  du  duc,  car  je  pense  com- 
prendre qu'on  a  de  ce  côté  assez  de  mauvaises  intentions, 
et  un  certain  personnage  m'a  dit  avoir  ouï  parler  maintes 
fois  devant  le  président  et  gens  principaux  du  conseil 
royal,  que  n'étoit  la  crainte  du  Turc,  les  huguenots  au- 
raient mauvaise  saison  par  l'aide  des  mêmes  Catholiques, 
et  que  ce  Roi  y  employeroit  toutes  ses  forces  \  » 

Jusqu'à  ce  que  la  gravité  des  désordres  survenus  en 
France  fit  au  Roi  et  à  la  reine  douairière  un  devoir  de 
replier  leur  attention  tout  entière  sur  les  affaires  du 
dedans,  Charles  IX  et  Catherine  de  Médicis  furent  d'une 
infatigable  ardeur  dans  la  poursuite  des  réparations  aux- 
quelles la  France  avait  droit.  La  négligence  dont  quel- 
ques auteurs  les  ont  accusés  à  ce  sujet  est  une  invention 
toute  gratuite. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±f%  n°  64,  folio  2*4. 


220  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Le  4  2  mai  \  566 ,  ils  adressaient  à  M.  de  Fourquevaulx 
un  mémoire  non  moins  digne  et  non  moins  instant  que 
leur  correspondance ,  dans  lequel  ils  exposaient  de  nou- 
veau les  droits  de  la  couronne,  les  griefs  de  la  France 
dans  la  question  de  la  Floride,  et  les  justes  réparations 
qui  pouvaient  seules  faire  pardonner  à  l'Espagne  le  sang 
qu'elle  avait  répandu1.  Puis,  de  leurs  mains  royales, 
Charles  IX  et  sa  mère  traçaient  à  M.  de  Fourquevaulx  des 
ordres  précis  sur  sa  conduite 9.  Fidèle  à  sa  mission,  M.  de 
Fourquevaulx  la  remplit  avec  conscience,  mais  sans 
succès.  Les  récriminations  injustes  et  les  réponses  éva- 
sives  prenaient  chez  le  Roi  d'Espagne  et  dans  son  conseil 
la  place  de  la  loyauté  \ 

La  reine  d'Espagne,  animée  du  sentiment  à  la  fois 
filial  et  français  dont  elle  ne  se  départit  jamais,  nonob- 
stant ses  devoirs  d'épouse  et  de  reine  espagnole,  s'en- 
tremit une  fois  encore  dans  cette  discussion  pour  ramener 
à  la  justice  l'esprit  du  Roi  son  mari. 

Elle  remit  sous  ses  yeux  les  plaintes  de  la  France* 
Philippe  II  renvoya  de  nouveau  les  réclamations,  l'am- 
bassadeur et  le  mémoire  au  duc  d'Albe,  qui,  fidèle  à  sa 
froideur  et  à  sa  fausseté ,  excusa  sa  lenteur  par  ses  nom- 
breuses affaires ,  et  promit  moins  les  succès  de  l'avenir 
que  l'examen  du  passé4.  On  savait  par  expérience  où 
conduisaient  ces  engagements. 

La  lenteur  traditionnelle  de  la  cour  d'Espagne  en  toute 
rencontre  se  déployait  en  cette  circonstance  avec  encore 


1  Voir  à  l'appendice  le  n°  %\ . 

2  Voir  à  l'appendice  les  n"  22  et  23. 

3  Voir  à  l'appendice  le  n°  24. 

4  Voir  à  l'appendice  les  n°*  25  et  26. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  221 

plus  d'affectation.  Ruy  Gomès,  intéressé  par  l'ambassa- 
deur aux  réparations  que  demandait  la  France,  parta- 
geait cette  politique;  M.  de  Fourquevaulx  le  mandait 
ainsi  à  Catherine  de  Médicis  : 

«  Madame,  je  fus  hier  visiter  le  prince  d'EvoIy  Ruy 
Gomez,  lequel  loge  à  une  lieue  d'ici  sur  le  chemin  du 
Bosc ,  et  lui  remontrai  amplement  de  quelle  longueur  on 
est  de  répondre  aux  articles  par  moi  présentés  au  Roi 
Catholique,  et  la  mauvaise  satisfaction  que  Vos  Majestés 
ont  du  peu  de  compte  qu'ils  font  de  punir  les  bourreaux 
qui  tuèrent  vos  sujets  à  la  Floride;  Je  priant  d'en  vouloir 
parler  vivement  au  Roi.  Il  me  l'a  promis,  mais  il  dit  que 
l'ordonnance  de  cette  cour  est  de  procéder  lentement  en 
toutes  choses,  et  par  une  grande  négligence  ou  longueur; 
ce  propos  a  été  long  entre  nous  \  » 

Le  duc  d'Albe,  tombé  malade  et  ne  pouvant  pas  allé- 
guer ses  affaires,  rejetait  ses  délais  sur  ses  souffrances. 

« n  est  au  lit,  la  goutte  aux  pieds  depuis  un  nombre 

de  jours;  j'avois  envoyé  vers  lui  ce  matin  mon  secrétaire 
pour  lui  ramentevoir  la  réponse  des  articles ,  tant  de  fois 
requise  par  moi. 

»  Sire,  il  a  répondu  qu'il  est  toujours  après  selon  les 
loisirs  que  sa  douleur  lui  donne  d'y  satisfaire  *.  » 

Cependant,  à  force  d'investigations  consciencieuses, 
il  devenait  prouvé  qu'aux  fureurs  des  Espagnols  s'était 
jointe  dans  le  drame  de  la  Floride  l'inclémence  des  élé- 
ments *.  Cette  cause  d'extermination  reconnue  soulageait 
la  conscience  de  Philippe  II  et  de  ses  agents,  et  devait 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±±if  n°  106,  folio  397. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n°  \\\,  folio  424. 

3  Voir  à  l'appendice  le  n°  27. 


222  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

rendre  la  France  moins  exigeante;  la  justice  au  nom  de 
laquelle  parlaient  Charles  IX  et  sa  mère  ne  pouvait  pas 
admettre  que  l'Espagne  expiât  les  rigueurs  qu'il  fallait 
attribuer  au  ciel. 

Le  2  octobre  1 566 ,  M.  de  Fourquevaulx  mandait  au 
roi  dans  son  impartialité  :  «  Au  surplus,  Sire,  \in  jeune 
homme  de  la  Rochelle  s'est  venu  retirer  à  moi  étant 
échappé  d'un  Espagnol  qui  l'avoit  fait  prisonnier  à  la 
Floride.  J'ai  fait  rédiger  par  écrit  ce  qu'il  raconte  de  la 
défaite  de  vos  sujets ,  et  l'envoie  à  Votre  Majesté,  par  où 
elle  verra  que  les  Espagnols  ne  firent  seuls  le  massacre, 
ains  la  mer  en  engloutit  sa  part  par  faute  et  négligence 
des  chefs1.  » 

Toutefois,  Charles  IX  et  Catherine  de  Médicis  conti- 
nuèrent leurs  instances  pour  obtenir  une  éclatante  répa- 
ration. Malgré  la  participation  des  vents  et  des  flots  dans 
l'extermination  de  la  flotte  et  de  l'armée  française,  l'ini- 
tiative du  désastre  appartenait  à  l'Espagne.  Ses  soldats 
avaient  détruit,  massacré,  enchaîné,  tant  que  la  force 
et  l'occasion  avaient  secondé  leur  haine  ;  les  méfaits  de 
l'Océan  envers  cette  troupe  décimée  et  fugitive  pou- 
vaient soulager  la  conscience  du  Roi  Catholique,  mais  ils 
étaient  loin  de  la  décharger  entièrement. 

Philippe  II  cependant  persévéra  dans  ses  réponses  éva- 
sives,  le  duc  d'Albe  dans  ses  lenteurs  et  dans  ses  récri- 
minations, inventées  pour  atténuer  les  exigences  de  la 
cour  de  France.  Si  les  troubles  et  les  dangers  intérieurs 
qui  menaçaient  alors  le  royaume  très -chrétien,  si  la 
nécessité  de  l'alliance  avec  un  voisin  ambitieux  et  for- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.fr.,  ^,  n°  433,  folio  470. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  223 

midable,  comme  l'était  Philippe  II,  ne  permirent  pas 
d'obtenir  par  des  voies  énergiques  une  satisfaction  si 
instamment  recherchée,  il  n'en  faut  point  tirer  un  texte 
d'accusations  contre  la  cour,  ni  jeter  un  reproche  de 
honte  sur  le  nom  français ,  comme  l'articule  l'historien 
de  Thou  \  Les  pièces  analysées  ou  indiquées  dans  ce 
récit  démentent  efficacement  un  tel  reproche. 

En  1566,  un  noble  et  brillant  seigneur,  Pierre  de 
Mont  lue,  de  la  grande  maison  de  Montesquiou,  fils  du 
fameux  Biaise  de  Montluc,  maréchal  de  France,  se  crut 
appelé  par  son  indignation  et  son  courage  à  tirer  ven- 
geance d'un  acte  qui  demeurait  jusqu'alors  impuni;  son 
ardeur  chevaleresque,  mais  indisciplinée,  ne  fit  qu'ajouter 
malheureusement  un  grief  trop  réel  aux  prétextes  allé- 
gués par  l'Espagne.  Sa  bravoure  et  ses  triomphes  lui 
forent  comptés  pour  un  crime,  et  la  cour  de  France  elle- 
même,  tout  en  admirant  en  lui  un  héros,  dut  le  déclarer 
coupable.  Elle  voulait  satisfaction  par  le  châtiment  des 
assassins ,  et  non  par  des  représailles  exercées  sur  des 
innocents. 

Pierre  de  Montluc,  jeune  encore,  mais  illustre  déjà 
par  la  part  qu'il  avait  prise  aux  guerres  intestines  de  la 
France,  ennuyé  du  repos  que  lui  faisait  le  rétablissement 
de  la  paix,  et  indigné  de  l'impunité  qui  semblait  acquise 
à  Melendez,  résolut  de  venger  et  d'indemniser  la  France 
de  ses  pertes. 

Fabien  de  Montluc ,  son  frère ,  le  seigneur  de  Pompa- 
dour,  une  noblesse  nombreuse  et  choisie  se  réunirent 
sous  ses  ordres  ;  peu  leur  importait  le  lieu  où  leur  impa- 

1  De  Thou,  Histoire  universelle  y  tome  IV,  p.  423. 


224  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

tiente  ardeur  dirigerait  ses  armes  et  obtiendrait  ses  succès. 
Les  côtes  de  Guinée,  les  royaumes  de  Mélinde  et  de 
Mozambique  offraient  cependant  de  grands  attraits  à  leur 
ambition,  et  le  désir  d'imposer  des  traités  de  paix  et  de 
commerce  aux  rois  de  ces  pays ,  de  soustraire  la  France 
aux  exigences  et  au  contrôle  que  les  Portugais,  alliés  de 
l'Espagne  avant  de  devenir  leurs  sujets,  exerçaient  sur 
leurs  relations,  animait  leur  jeune  courage.  Dans  le  cours 
de  leur  navigation ,  Madère  arrêta  leurs  regards  et  leur 
marche  par  l'avantage  de  sa  situation,  l'utilité  de  ses 
produits  et  le  charme  de  son  aspect.  Montluc  y  dépêcha 
quelques-uns  de  ses  matelots,  pour  demander  les  secours 
nécessaires  à  sa  petite  flotte  ;  la  fertilité  du  sol  promettait 
de  les  obtenir  en  abondance  :  ces  messagers  furent  reçus 
ou  plutôt  repoussés  comme  des  ennemis. 

Montluc,  indigné  de  cet  accueil,  fit  descendre  sa  petite 
armée;  il  envahit  l'île,  il  emporta  la  place;  le  pillage  et 
le  massacre  firent  justice  de  toute  résistance,  mais 
Montluc,  blessé  à  la  cuisse,  mourut  peu  de  jours  après;  il 
fut  regretté  de  son  armée.  Sa  perte  frappa  de  stérilité 
son  entreprise. 

Si  elle  ajouta  un  incontestable  honneur  à  celui  qu'en 
toute  circonstance,  défaite  ou  triomphe,  les  armes  de  la 
France  avaient  recueilli,  elle  compliqua  par  des  diffi- 
cultés nouvelles  les  embarras  interminables  soulevés  par 
les  affaires  de  la  Floride.  Charles  IX  poursuivait  une  répa- 
ration, il  voulait  l'obtenir,  l'arracher  au  besoin,  mais 
par  des  concessions  et  non  par  la  violence.  L'état  du 
royaume  très-chrétien  ne  lui  permettant  pas  cette  éner- 
gie, M.  de  Fourquevaulx  lui  dénonça  l'inquiétude  qui 
agitait  le  Portugal  et  l'Espagne,  l'indignation  qui  animait 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  225 

ces  deux  pays  *  ;  le  roi  dut  blâmer  et  désavouer  le  brave 
serviteur  qui  avait  trop  oublié  la  sagesse  pour  ne  penser 
qu'à  la  justice  et  à  la  gloire  *. 

Ces  embarras  nouveaux  n'empêchèrent  point  encore  le 
roi  de  poursuivre  par  des  voies  plus  dignes  de  sa  loyauté 
les  réparations  relatives  à  la  Floride.  Les  cours  de  Castille 
avaient  été  réunies.  Philippe  II  interrompait  l'assiduité 
qu'il  donnait  aux  affaires,  par  des  retraites  fréquentes 
dans  quelques  monastères,  lorsque  les  grandes  fêtes  ap- 
prochaient. Mais  partout  le  poursuivaient  les  instances 
du  roi  son  beau -frère,  et  M.  de  Fourquevaulx  mandait 
à  ce  prince,  en  date  de  Madrid  30  novembre  1 566  : 

a  Au  regard,  Sire,  de  la  réponse  des  plaintes,  je  ne 
l'ai  encore  pu  avoir,  ains  le  18  de  ce  mois  que  j'en  ai 
parlé  a  M.  le  duc  d'Albe ,  il  me  fit  'entendre  que  les  dits 
articles  étoient  presque  répondus,  mais  ils  étoient  égarés, 
si  bien  qu'ils  m'en  demanda  une  copie  pour  m'y  repondre, 
laquelle  il  reçut  lendemain;  il-  est  avec  cette  Majesté,  et 
je  le  solliciterai  de  sa  promesse  de  retour  qu'il  soit. 

»  Au  regard,  Sire,  du  fait  de  la  Madère,  on  n'en  parle 
plus  depuis  qu'il  a  été  su  que  le  capitaine  Montluc  l'avoit 
quittée,  car  c'étoit  toute  la  peur  que  les  Portugais  avoient 
qu'il  s'y  fit  fort,  et  les  moins  passionnés  Espagnols  sont 
d'opinion  que  ceux  de  la  dite  lie  furent  cause  de  leur 
propre  mal  pour  avoir  été  les  premiers  aggresseurs  3.  » 

Le  4  janvier  \  567,  M.  de  Fourquevaulx,  toujours  occupé 
au  nom  du  roi  d'apaiser  l'affaire  de  la  Floride  et  celle  de 
Madère,  refusait  pour  l'une  des  satisfactions,  et  les  de- 

*  Voir  à  l'appendice  le  n°  28. 

*  Voir  à  l'appendice  les  n<*  29,  30,  31 . 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if£,  n°  449,  folio  59S. 

45 


VIE  P'ÉLISABETH  DE  VALOIS. 

mandait  pour  l'autre.  Il  adressait  au  roi  et  à  la  reine  sa 
mère  divers  messages. 

Il  annonçait  au  roi  que,  comme  il  arrive  toujours  avec 
le  temps,  qui  cicatrise  tant  de  plaies  et  qui  calme  tant 
d'orages,  le  trouble  et  l'effervescence  des  esprits  corn* 
mençaient  à  se  calmer;  il  allait  môme  jusqu'à  indiquer 
que  des  Portugais  avaient  guidé  Monlluc  dans  l'en* 
treprise  de  Madère ,  et  que  si  ceux-ci  s'étaient  portés  à 
cette  extrémité  inexcusable,  ils  y  avaient  été  poussés 
par  les  rigueurs  du  cardinal  Henri ,  roi  de  Portugal,  De 
plus,  M.  de  Fourquevaulx  racontait  au  Roi  Très-Chrétien 
comment  la  Providence  semblait  s'être  chargée  de  la 
vengeance  qu'il  avait  jusqu'alors  vainement  sollicitée, 
ayant  suscité  les  Indiens  Caraïbes,  qui  avaient  porté  le 
fer  et  le  feu  là  où  Melendez  avait  exercé  ses  cruautés; 
en  sorte  qu'ils  avaient  ajouté  les  cendres,  le  sang  et  les 
ruines  aux  déserts,  aux  sables  et  aux  rochers  qui,  selon 
lui,  composaient  ces  possessions  si  fatales.  En  outre,  ajou- 
tait l'ambassadeur,  écrivant  à  la  reine,  un  certain  Lu- 
quois  vantait  une  autre  terre  bien  autrement  riche  et 
hien  autrement  vaste  que  la  Floride;  encore  inexplorée, 
elle  appartiendrait  au  premier  occupant.  Il  la  recomman- 
dait à  la  conquête  de  la  France,  et  M.  de  Fourquevaulx 
l'indiquait  comme  un  aliment  aux  dispositions  aventu- 
reuses et  turbulentes  de  nombre  d'esprits  remuants  \ 

Du  reste,  l'invasion  de  Madère,  justifiée  d'ailleurs  en 
quelque  sorte  par  l'initiative  d'agression  qu'avaient  prise 
les  Portugais»  mêlés  aux  Espagnols,  semblait  devenir 
opportune  et  providentielle  par  le  complot  qu'elle  avait 

1  Voir  à  appendice  les  u™  32,  33,  34. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  227 

déjoué.  Sans  l'alarme  répandue  par  ce  succès,  les  Por- 
tugais devaient  s'emparer  des  colonies  françaises.  Ils  vou- 
laient que  le  drapeau  français  non-seulement  ne  flottât 
pas  sur  les  côtes  à  la  possession  desquelles  ils  prétendaient 
abusivement;  mais  ils  interdisaient  encore  qu'il  parût 
dans  les  mers,  sur  lesquelles  la  hardiesse  française  s'était 
hasardée  la  première.  Ils  osaient  exiger  que  le  Canada 
lui-même ,  dont  en  1 537  Jacques  Cartier  avait  pris  pos- 
session au  nom  de  François  P%  cessât  d'être  français;  le 
tout  en  vertu  d'une  équipée  qu'ils  nommaient  une  expé- 
dition commise  sur  ces  côtes  par  les  Espagnols  quelques 
années  plus  tôt.  L'appât  de  l'or  les  avait  détournés  d'un 
pays  qui  ne  leur  avait  montré  que  des  pierres,  et  ils  l'a- 
vaient bien  vite  abandonné  sans  la  marque  d'aucun  signe 
de  possession  '. 

Le  21  juillet  1567,  Pierre  Melendez,  l'usurpateur  de 
la  Floride,  le  meurtrier  des  Français,  était  arrivé  à  Ma- 
drid ;  des  honneurs  et  des  témoignages  de  confiance  l'y 
attendaient,  au  lieu  des  justes  punitions  réclamées  par 
la  France.  Pour  porter  jusqu'à  l'excès  ces  distinctions 
inouïes,  Philippe  II,  songeant  à  aller  dans  les  Flandres, 
avait  résolu  de  donner  à  Melendez  le  commandement  de 
ses  galères,  et  de  lui  confier  la  sûreté  de  sa  personne1. 

Ce  voyage  ne  reçut  point  son  exécution  ;  mais  si  l'hon- 
neur de  conduire  cette  royale  navigation  échappa  à 
Melendez,  il  eut  par  compensation  celui  plus  satisfaisant 
encore  pour  son  orgueil  de  retourner  plus  tard  à  la  Flo- 
ride, d'achever  l'œuvre  de  la  conquête  qu'il  avait  entre- 
prise d'une  façon  si  sanglante,  et  de  recevoir  par  ce  non* 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  35. 

2  Voir  à  l'appendice  les  n<*  36  et  37. 

45. 


228  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

veau  commandement  la  plus  haute  approbation  des  actes 
dont  la  France  demandait  le  châtiment l. 

Tel  fut  l'inutile,  nous  ajouterons  même  l'ironique 
>  résultat  des  démarches  de  la  cour  de  France  près  la  cour 
d'Espagne  pour  obtenir  réparation  de  l'outrage  reçu  à  la 
Floride. 

Ce  ne  fut  pas  un  des  moindres  soucis  ni  l'un  des  moin- 
dres chagrins  de  la  reine  Elisabeth  :  l'assiduité  de  ses 
efforts  en  cette  occasion ,  la  dignité  et  la  conscience  des 
réclamations  du  Roi  Très-Chrétien  et  de  la  reine  sa  mère 
ne  doivent  point  être  jugés  par  les  résultats  qu'ils  obtin- 
rent. Le  mauvais  vouloir  de  Philippe  II,  ceux  plus  perfides 
encore  du  duc  d'Albe,  l'influence  des  courtisans  et  de 
Melendez,  paralysèrent  toutes  les  démarches  et  annu- 
lèrent le  crédit  de  la  jeune  reine.  L'état  agité  de  la  France, 
les  dangers  auxquels  la  fermentation  des  protestants  et 
l'ambition  des  Guise  exposaient  le  pays  et  le  trône  ne 
permirent  pas  de  joindre  l'énergie  des  actes  à  l'énergie 
du  langage. 

Il  fallut  que  la  vengeance,  dépouillée  de  la  sanction 
du  roi ,  mais  forte  seulement  de  sa  tolérance ,  partit  d'une 
région  moins  élevée. 

Dominique  Gourgues ,  gentilhomme  gascon ,  avait  per- 
sonnellement souffert  de  l'inhumanité  espagnole.  Soute- 
nant dans  une  ville  près  de  Sienne,  avec  trente  soldats, 
les  efforts  d'une  armée,  il  avait  été  fait  prisonnier,  et 
tandis  que  les  siens  étaient  taillés  en  pièces,  on  l'avait, 
par  privilège,  réservé  pour  les  galères.  Dirigé  vers  la 
Sicile,  il  fut  pris  par  les  Turcs,  de  là  conduit  esclave  à 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  38. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  229 

Rhodes ,  à  Constantinople,  et  enfin  racheté  par  Tordre  de 
Malte.  Sa  vieille  et  juste  indignation  s'accrut  de  la  honte 
qui,  selon  lui,  revenait  au  nom  français ,  grâce  aux  mas- 
sacres impunis  de  la  Floride.  Des  emprunts  et  la  vente 
de  ses  biens  lui  fournirent  le  moyen  d'équiper  trois  na- 
vires :  cent  cinquante  soldats  et  quatre-vingts  matelots 
s'enrôlèrent  sous  ses  ordres  et  sous  ceux  de  Cazeneuve, 
son  lieutenant. . 

Le  22  août  \  567 ,  ils  firent  voile  vers  la  Floride ,  et  dès 
le  début  de  l'année  1 568  une  alliance  était  formée  avec 
les  rois  indigènes,  les  trois  forts  espagnols  étaient  pris 
d'assaut,  la  garnison  était  passée  au  fil  de  l'épée,  et  les 
soldats  que  l'on  put  faire  prisonniers  mouraient  à  la  po- 
tence. Par  représailles  de  l'inscription  dérisoire  que 
Melendez  avait  placée  sur  le  lieu  du  supplice  des  soldats 
français  massacrés ,  Gourgues  fit  poser  au-dessus  de  leurs 
tètes  qu'ils  étaient  exécutés  non  comme  Espagnols,  mais 
comme  traîtres  ,  brigands  et  assassins  \ 

Les  sauvages  honorèrent  Gourgues  et  ses  soldats  comme 
des  libérateurs.  Son  départ  leur  arracha  des  larmes.  Il 
leur  imposa  comme  devoir  de  reconnaissance ,  et  ils  lui 
promirent  par  serment,  de  persister  dans  l'antique 
alliance  qu'ils  avaient  avec  le  roi  de  France. 

Le  3  mai  4  568 ,  les  héros  remirent  à  la  voile,  promet- 
tant leur  retour  avant  une  année,  et  annonçant  la  protec- 
tion du  Roi  Très-Chrétien  contre  toute  agression  étrangère. 
La  Providence  favorisa  leur  retour,  malgré  les  embûches 
tendues  par  les  Espagnols. 

Mais  la  patrie  fut  moins  hospitalière  pour  les  vain- 

1  De  Thou,  Histoire  universelle,  tome  IV,  p.  427. 


230  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

queurs  que  ne  l'avait  été  le  nouveau  monde.  Philippe  II, 
après  s'être  montré  inexorable  au  sujet  des  justes  satisfac- 
tions réclamées  par  Charles  IX,  mit  à  prix  la  tête  de 
Gourgues  :  il  ne  fut  point  reçu  à  la  cour,  et  peut-être  à 
ce  premier  témoignage  d'ingratitude ,  les  dangers  person- 
nels se  seraient-ils  joints ,  sans  l'assistance  du  président 
de  Marigny,  qui,  l'an  4570,  le  cacha  dans  sa  maison  à 
Rouen ,  et  le  mit  sous  la  protection  de  son  autorité  parle- 
mentaire. 

Réduit  à  s'éloigner,  Gourgues  ne  put  se  résigner  à 
l'oisiveté  ni  à  l'inaction;  résolu  capitaine  et  marin  expé- 
rimenté il  se  mit  au  service  de  toutes  les  causes  qui 
pouvaient  satisfaire  sa  haine  contre  le  nom  espagnol.  La 
reine  d'Angleterre  le  rechercha  pour  son  mérite.  En  1 582, 
dom  Antoine  l'avait  nommé  amiral  de  la  flotte  qu'il  en- 
voyait pour  recouvrer  le  Portugal,  que  Philippe  II  avait 
envahi  après  la  mort  de  dom  Sébastien.  Ce  fut  en  allant 
prendre  possession  de  ce  commandement  que  de  Gour- 
gues mourut  à  Tours. 

Le  roi  de  France  enfin,  persuadé  de  son  mérite  et  de 
sa  gloire,  lui  avait  rendu  non  pas  sa  faveur,  mais  du 
moins  la  sécurité. 

Lors  de  la  mort  de  Gourgues,  Elisabeth  de  Valois  n'é- 
tait plus  depuis  quatorze  ans  déjà  ;  son  intervention  si 
favorable  à  la  France,  si  dévouée  du  moins  pour  elle, 
alors  même  qu'elle  était  sans  efficacité,  avait  fait  place  à 
d'autres  influences.  Si  nous  avons  franchi  les  bornes  que 
nous  traçait  son  existence ,  c'est  que  nous  avons  voulu 
compléter  en  peu  de  mots  la  biographie  du  vaillant  soldat 
qui  de  son  temps  accomplit  la  vengeance  que  les  sollicita- 
tions n'avaient  pu  obtenir,  et  qui,  presque  sous  ses  yeux, 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  231 

rendit  à  la  France  une  justice  et  un  honneur  que  le  cœur 
de  la  reine  d'Espagne  avait  toujours  souhaités  pour  elle. 

Cette  longue  histoire,  entremêlée  de  drames  sanglants 
et  de  succès  opposés,  obtint  la  constante  application 
d'Elisabeth. 

Catherine  de  Médicis  se  montra  noble ,  patriotique  et 
toute  Française  dans  les  négociations  auxquelles  ces  faite 
donnèrent  lieu. 

A  l'article  Floride,  la  Martellière  en  a  donné  un  récit 
fort  écourté.  Il  a  partagé  l'erreur  des  écrivains  qui  préten- 
dent que  le  gouvernement  de  Charles  IX  ne  fit  rien  pour 
obtenir  réparation  des  injures  reçues  par  la  France. 
Comme  eux ,  il  fait  disparaître  entièrement  l'entremise 
d'Elisabeth  de  ces  événements.  Cependant  les  intérêts  de 
la  France,  présents  à  son  coeur  et  chers  à  son  équité, 
forent  aussi  soutenus  par  ses  efforts.  Si  son  action  sou- 
vent apparente,  plus  souvent  encore  secrète,  ne  put  pas 
remporter  un  triomphe ,  du  moins  elle  maintint  la  con- 
corde entre  deux  puissances  rivales.  Elle  calma  par  son 
habileté,  par  ses  tendresses  d'épouse  et  de  fille,  par  son 
double  amour  pour  l'Espagne  et  pour  la  France,  des  irri- 
tations réciproques,  toujours  bien  près  d'arriver  à  l'ini- 
mitié, et  d'éclater  en  discordes. 

Ange  de  paix  par  son  caractère  et  par  ses  charmés , 
elle  remplit  en  tout  temps  la  noble  mission  qui  lui  sem- 
blait échue  dès  sa  naissance. 


CHAPITRE  DIX-NEUVIÈME. 

GROSSESSE   ET  COUCHES  DE   LA   REINE.  —  PROJET   DE   VOYAGE 
EN    FLANDRES.  —  SECONDE  GROSSESSE. 

Pour  ne  point  interrompre  le  récit  des  événements 
relatifs  à  la  Floride,  nous  avons  omis,  pendant  le  cours 
des  années  4  566  et  4  567,  les  détails  intimes  et  person- 
nels relatifs  à  Elisabeth  de  Valois.  Catherine  de  Médicis 
n'avait  point  alors  renoncé,  comme  elle  le  fit  depuis  par 
indignation  des  procédés  de  Philippe  II,  à  de  nouvelles 
alliances  entre  la  maison  de  France  et  la  maison  d'Espa- 
gne ;  cette  combinaison  avait  été  la  plus  grande  occupa- 
tion de  l'entrevue  de  Bayonne.  Remémorant  à  la  reine  sa 
fille  l'importance  qu'avait  cette  conclusion  pour  son  ave- 
nir, Catherine  de  Médicis,  dont  l'intelligence  embrassait 
à  la  fois  les  intérêts  de  la  France  et  ceux  des  Valois,  dont 
l'activité  les  poursuivait  sans  relâche ,  écrivait  de  sa  main 
à  M.  de  Fourquevaulx  :  elle  lui  dictait  le  langage  qu'il 
aurait  à  tenir,  les  démarches  qu'il  devrait  tenter  *. 

Fidèle  à  ces  instructions ,  M.  de  Fourquevaulx  en  pour- 
suivait le  succès  par  les  raisons  et  avec  les  instances  que 
pouvait  alléguer  sa  politique.  La  reine  d'Espagne  lui  prê- 
tait son  concours  :  malgré  l'union  de  leurs  efforts,  les 
négociations  n'eurent  point  d'issue  favorable.  La  Franco 
voulait  pour  le  duc  d'Orléans  la  princesse  de  Portugal, 
sœur  de  Philippe  II,  et  celle-ci  n'ambitionnait  rien  moins 
qu'une  couronne. 

Catherine  de  Médicis  s'était  engagée  au  mariage  de 

1  Voir  à  l'appendice  les  n°*  39  et  40. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  233 

Charles  IX  avec  la  fille  aînée  de  l'empereur  d'Allemagne  ; 
mais  telles  n'étaient  pas  les  convenances  de  Philippe  II. 
Il  prétendait  que  Charles  IX  épouserait  la  seconde  des 
princesses  de  Bohême ,  la  déclarant  à  la  fois  plus  jeune 
et  plus  jolie;  il  réservait  l'aînée  pour  d'autres  combi- 
naisons. 

Quant  à  la  princesse  de  Portugal ,  elle  ne  voulait  en- 
tendre parler  d'aucune  union,  sinon  avec  le  Roi  Très- 
Chrétien  lui-même ,  «  tant  elle  a  le  cœur  haut,  »  disait 
M.  de  Fourquevaulx  '. 

Ces  diverses  propositions  de  mariage,  autant  celles 
qu'avait  caressées  la  France  que  celles  qui  souriaient  à 
l'Espagne,  demeurèrent  également  sans  résultat,  comme 
il  a  été  dit  déjà.  Catherine  de  Médicis,  blessée  dans  sa 
dignité  de  reine  et  de  mère ,  y  renonça  en  présence  des 
difficultés  suscitées  par  le  Roi  Catholique,  et  si  nous 
sommes  revenus  sur  ce  chapitre,  c'est  pour  établir  une 
fois  de  plus  la  preuve  des  soins  qu'Elisabeth  se  donnait 
pour  la  France ,  et  du  dévouement  filial  avec  lequel  elle 
servait  les  intérêts  que  lui  recommandait  Catherine  de 
Médicis. 

La  grossesse  de  la  reine  prenait  cependant  chaque  jour 
plus  de  certitude,  et  le  roi,  heureux  de  ces  annonces  de 
paternité ,  traçait  lui-même  «  le  régime  dont  elle  devoit 
user  pour  conduire  son  fruit  à  bon  port,  et  en  étoit  plus 
aise  qu'on  ne  sauroit  dire 8.  » 

Le  4  février  4  566,  M.  de  Fourquevaulx  mandait  encore 
à  la  reine  :  «  Madame,  je  puis  annoncer  à  Votre  Majesté 
que  je  vis  hier  en  ce  roi  tous  bons  signes  de  la  grande 

1  Voir  à  l'appendice  les  n°*  41  et  42. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*,  n*  37,  folio  455. 


234  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

amitié  qu'il  porte  à  la  reine  sa  femme,  et  lui  user  de  tous 
les  respects  et  honneurs  qu'il  lui  témoignerait  s'il  lui  fai- 
soit  encore  l'amour,  soit  en  public,  soit  en  privé,  aug- 
mentant son  affection  de  plus  en  plus  depuis  cette  graisse: 
si  bien  qu'il  est  deux  heures  toutes  les  après-diner  avec 
Sa  Majesté,  et  y  couche  toutes  les  nuits;  et  en  toutes 
occasions  lui  montre  des  semblants,  desquels  il  n'avoit 
pas  usé  auparavant.  Dieu  les  veuille  maintenir  longue* 
ment  en  ce  contentement  l'un  et  l'autre l.  » 

Catherine  de  Médicis,  qui  avait  mis  en  Elisabeth  toute 
sa  tendresse,  tout  son  orgueil,  et  l'un  des  principaux 
appuis  de  sa  politique,  était  comblée  des  espérances  que 
lui  donnait  la  grossesse  de  la  Reine  Catholique ,  et  elle 
répondait  à  M.  de  Fourquevaulx  sur  le  ton  de  la  bienveil- 
lance la  plus  entière.  Elle  cheminait  de  Paris  en  Auvergne, 
et,  au  milieu  des  embarras  et  des  représentations  d'un 
pareil  voyage,  elle  lui  donnait  le  bulletin  des  santés  de 
la  cour,  et  lui  promettait  les  récompenses  dues  à  sa  dili- 
gence et  à  sa  fidélité;  elle  lui  mandait  de  Moulins,  le 
13  mars  1566: 

«  Nous  avons  tous  été  ici  assaillis  d'une  espèce  de  co- 
cluche  dont  personne  n'a  été  exempt.  Il  y  a  sept  ou  huit 
jours  que  le  roi  mon  fils  et  moi  en  gardons  le  lit  et  la  cham- 
bre ;  ce  n'a  pas  été  sans  quelque  peu  de  fièvre  causée  par 
ce  catarrhe;  mais,  Dieu  merci,  nous  en  sommes  dehors 
et  prêts  à  partir  pour  continuer  notre  voyage  d'Auvergne; 
je  ne  faudrai  retourné  que  sera  Villeroy,  à  faire  que  vous 
ayez  un  collier  de  l'ordre  pour  être  chose  plus  que  raison- 
nable et  nécessaire f.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.fr.,  £15,  n°  37,  folio  456* 

2  Bibliothèque  Impériale,  soppL  fr.,  *$*,  n*  56,  foHo  49S. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  235 

Le  terme  de  la  grossesse  d'Elisabeth  approchait,  ses 
couches  devaient  se  faire  à  Ségovie;  le  duc  d'Anjou, 
envoyé  par  Catherine  de  Médicis ,  comptait  assister  à  cet 
événement,  et  la  tendresse  de  Philippe  II  pour  la  reine 
son  épouse  mettait  tout  en  œuvre  pour  qu'il  ne  manquât 
pas  une  satisfaction  à  ce  séjour  :  M.  de  Fourquevaulx 
rendait  le  témoignage  suivant  à  ces  dispositions  : 

«  Si  Mgr  le  duc  d'Anjou  la  vient  visiter  durant  lesdites 
couches,  le  roi  a  délibéré  lui  quitter  tout  le  quartier  de 
.  son  logis  et  se  retirer  en  celui  de  la  reine,  pour  la  commo- 
dité de  mondit  seigneur,  auquel  ils  ont  bonne  envie  de 
faire  la  meilleure  chaire  dont  Leurs  Majestés  pourront 


s'aviser1. 


»  A  Madrid,  5  mai  1566.  » 

Ce  fut  vers  cette  époque  que  mourut  la  comtesse  d'Ureî- 
gna.  Elle  mérita  d'être  regrettée.  Les  rivalités  entre  elle 
et  les  dames  françaises  attachées  au  service  de  la  reine 
avaient  fait  place  à  des  soins  empressés  pour  Elisabeth. 
Catherine  de  Médicis,  après  avoir  été  inquiète  de  son 
dévouement,  s'était  rendue  à  l'évidence  et  à  la  sincérité 
de  son  zèle  dès  que  le  départ  des  dames  qui  lui  portaient 
ombrage  eut  rendu  l'essor  à  son  attachement.  La  reine 
de  France,  autant  pour  reconnaître  ses  services  que  pour 

les  exciter  de  plus  en  plus,  lui  écrivait  quelquefois 

«  J'ai  eu  grand  plaisir,  mandait-elle  dès  4560  à  l'évêque 
de  Limoges,  alors  ambassadeur,  que  la  comtesse  d'Ureigna 
ayt  si  agréablement  reçu  ma  lettre  et  prenne  en  si  bonne 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*,  n°  68,  folio  268. 


236  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

part  le  lieu  qu'elle  a ,  et  la  bonne  chaire  que  lui  fait  madite 
fille.  Pour  l'accoutumer  en  meilleure  volonté  par  bons 
offices,  je  lui  envoyé  un  présent  qui  n'est  pas  de  grand 
prix,  mais  c'est  pour  souvenance  de  mon  amytié  *.  »  Enfin, 
en  mourant,  la  comtesse  d'Ureigna  fut  digne  de  ces  pa- 
roles tracées  de  la  main  de  Catherine  de  Médicis  :  «  La 
reine  ma  fille  a  fait  une  grande  perte  en  la  comtesse 
d'Ureigna,  et  m'en  déplait  grandement  *.  » 

La  duchesse  d'Albe  remplaça  la  comtesse  d'Ureigna 
près  de  la  reine,  et  Sa  Majesté  Catholique  semble  n'avoir 
eu  qu'à  se  louer  de  ses  services.  M.  de  Fourquevaulx 
mandait  à  ce  sujet  à  Catherine  de  Médicis  :  «  Elle  fait  si 
honorablement  son  état  de  camérière  major,  cherchant 
tous  les  moyens  de  service  et  de  complaire  à  sa  maîtresse, 
que  le  grand  et  l'humble  respect  qu'elle  lui  porte  contient 
toutes  les  dames  de  céans  en  l'humilité  et  service  qu'elles 
doibvent.  S'il  étoit  autrement,  je  n'en  dirois  point  tant 
de  bien  \  » 

Une  tristesse  et  une  préoccupation  plus  sérieuses  que 
celles  causées  par  la  mort  de  la  comtesse  d'Ureigna  vin- 
rent agiter  l'ambassadeur  et  la  cour  de  France.  Déjà, 
durant  sa  maladie,  la  reine  d'Espagne  avait  fait  son  testa- 
ment. Elle  avait  apporté  avec  elle,  outre  sa  dot,  de  tels, 
joyaux  et  de  si  riches  vêtements  que  ses  dispositions ,  eiM. 
cas  de  catastrophe,  étaient  d'une  grande  importance  pour 
le  roi  son  mari  et  pour  sa  royale  famille.  L'tisage  des 
reines  espagnoles  était  de  ne  point  s'exposer,  sous  ce 
rapport ,  aux  hasards  et  aux  surprises  de  la  mort. 

1  M.  L.  Paris,  Négociation*  sous  François  II,  page  605. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  *±±f  n°  81,  folio  309. 

3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^fi,  n°  244,  folk)  955. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  237 

Le  duc  d'Albe  et  don  Jean  Manrique  avaient  été  près 
de  la  reine  d'Espagne  les  conseillers  de  cette  mesure,  et 
M.  de  Fourquevaulx,  ému  de  cette  initiative,  en  avait 
conclu  que  des  convoitises  royales  et  des  cupidités  subal- 
ternes cherchaient  à  s'exercer  sur  la  succession  d'Elisa- 
beth. II  avait  même  osé  en  entretenir  cette  dernière,  en 
lui  insinuant  ce  qu'elle  devait  de  reconnaissance  et  de 
souvenir  à  la  France.  Celle-ci ,  sans  se  blesser  de  ce  lan- 
gage, et  toutefois  sans  ouvrir  davantage  sa  confiance, 
avait  répondu  d'un  visage  serein  qu'elle  voulait  disposer 
de  son  àme  et  de  son  bien  tandis  qu'elle  était  encore 
saine. 

Pour  que  les  intérêts  de  sa  conscience  fussent  en  sûreté 
non  moins  que  les  devoirs  de  son  cœur,  elle  avait  appelé 
son  confesseur,  et,  s' enfermant  avec  lui  seul,  elle  avait 
rédigé  cet  acte  important  dont  rien  n'avait  transpiré  au 
dehors;  mais,  ajoutait  M.  de  Fourquevaulx  à  Catherine 
de  Médicis,  a  je  crois  qu'elle  ne  le  voudra  celer  à  Votre 
Majesté;  ce  sujet  ne  la  con triste  nullement.  »  Catherine 
de  Médicis,  au  lieu  d'envoyer  les  ordres  que  sollicitait 
M.  de  Fourquevaulx,  répondait  en  s'indignant  que  l'on 
troublât  l'esprit  et  le  repos  de  la  reine  sa  fille  par  de  telles 
préoccupations  \ 

Il  fallut  cependant,  pour  arriver  à  ces  fins,  remplir 
des  formalités  et  se  livrer  à  des  inventaires  dont  M.  de 
Fourquevaulx  rendait  compte  avec  chagrin.  Il  souhaitait 
que  tous  ceux  dont  l'espérance  et  l'avidité  s'attachaient 
à  ces  mesures  ne  tardassent  pas  à  mourir.  Mais  la  reine 
conservait  son  calme  au  milieu  de  ces  soins,  et,  malgré 

1  Voir  à  l'appendice  les  n°*  43,  44  et  45. 


238  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

l'ennui  de  telles  sollicitudes,  elle  avançait  heureusement 
dans  sa  grossesse.  Catherine  de  Médicis  avait  demandé  à 
M.  de  Fourquevaulx  des  courriers  exprès  pour  l'informer 
de  ses  nouvelles  ;  elle  lui  envoyait  par  le  sieur  de  Saint- 
Etienne  un  paquet  «  où  il  y  a  tout  plein  de  recettes  dont 
elle  peut  avoir  besoin.  »  Elle  écrivait  au  médecin  pour 
lui  dire  d'exécuter  ses  prescriptions  avec  scrupule,  «  car 
la  reine  ma  fille  s'en  trouvera  fort  bien  '.  » 

Ces  conseils  et  les  soins  qui  l'environnaient  obtenaient 
un  plein  succès.  Le  5  juillet  1 566  M.  de  Fourquevaulx 
écrivait  de  Ségovie  :  «  Je  puis  et  veux  assurer  Vôtres- 
Majesté  que  la  reine  votre  fille  est  en  telle  santé,  Die», 
merci,  qu'elle  ne  se  pourroit  mieux  porter  en  sa  gros — 
sesse ,  car,  étant  arrivée  en  cette  ville  de  Ségovie  du  2  dm 
présent,  je  n'ai  failli  de  lui  aller  le  lendemain  faire  la 
révérence;  il  est  vrai  qu'elle  m'a  semblé  un  peu  maigrie 
depuis  son  partement  de  Madrid,  et  m'a  dit  Sa  Majesté 
qu'elle  pense  accoucher  environ  le  15  du  mois  prochain, 
qui  seroit  anticiper  le  terme  que  le  docteur  Monguion  lui 
donnoit  de  devoir  aller  jusqu'au  25.  Dieu  par  sa  grâce 
lui  donne  très  -  heureuse  délivrance,  de  laquelle  je  ne 
faudrai  d'avertir  Vos  Majestés  incontinent  par  courrier 
exprès2.  » 

M.  de  Fourquevaulx  tenait  la  cour  de  France  au  cou- 
rant des  moindres  détails;  chaque  souffrance  avait  son 
bulletin  et  son  messager.  <r  La  veille  de  Saint-Jacques, 
dit-il,  la  reine  votre  fille  eut  quelques  douleurs;  tous 
ceux  du  Bosc  étoient  en  alarmes,  pensant  que  ce  dut  être 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^-f*,  n°  400,  folio  367. 
2  Bibliothèque  Impériale,  suppl,  fr.,  ±fi,  n»  85,  folio  322.  —  Voir  à 
l'appendice  le  n°  46. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  230 

son  terme,  et  que  Sa  Majesté  et  ses  médecins  se  fussent 
trompés  à  la  calculation  du  tems  '.  » 

Ce  fut  une  fausse  alerte,  et  sept  jours  après,  le  4  août 
4566,  M.  de  Fourquevaulx  reprenait  :  «  L'état  de  la 
reine  votre  fille  fut  cause  le  1 w  de  ce  mois  de  faire  lever 
le  roi  son  mari,  pour  les  douleurs  qui  la  prirent,  les- 
quelles ne  lui  donnèrent  rien.  Ses  lits  et  parements,  tant 
pour  sa  personne  que  celle  de  l'enfant,  sont  toutes  faites 
et  prêtes9.  » 

Le  4 1  du  même  mois,  quelques  accès  de  fièvre  avaient 
causé  des  inquiétudes  au  roi;  et  «  durant  l'un  de  ces 
accès  il  la  visita  vingt  fois3.  » 

Ailleurs,  M.  de  Fourquevaulx  disait  encore  :«....  Le 
Roi  Catholique  part  de  demain  pour  Escurial...  Son  retour 
sera  brief,  et  ne  sauroit  déloger  d'auprès  de  la  reine,  si 
sa  personne  ne  fût  en  bon  état  et  en  certain  chemin 
de  guérison  comme  elle  est  \  »  Ces  preuves  de  la  ten- 
dresse du  roi  pour  Elisabeth,  multipliées  jusqu'à  satiété, 
n'ont  rien  d'exagéré  cependant  dans  leur  citation,  en 
présence  des  infâmes  accusations  qui  deux  ans  plus  tard 
devaient  peser  sur  sa  tête.  Nous  les  rapportons  sans  pré- 
judice des  nouveaux  témoignages  que  d'autres  circon- 
stances nous  permettront  d'y  ajouter. 

Le  premier  jour  du  mois  d'août  1566,  la  reine  accou- 
cha d'une  fille,  l'infante  Isabelle -Claire -Eugénie.  Le  roi 
son  père  l'aima  tant  dans  la  suite,  qu'il  la  rendit  confi- 
dente de  ses  secrets,  qu'il  travaillait  avec  elle  des  heures 


*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n°  94,  folio  358. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n°  95,  folio  369. 

3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*,  n°  99,  folio  365. 

4  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±fi,  n°  H2,  folio  414. 


240  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

entières  dans  son  cabinet,  que  la  nuit  il  se  levait  quel- 
quefois pour  lui  porter  une  bonne  nouvelle,  et  qu'enfin  à 
sa  mort  il  voulut  qu'elle  lui  fermât  les  yeux  l. 

Isabelle  fut  souveraine  des  Pays-Bas,  puis  dépouillée 
de  ce  titre  lors  de  la  mort  de  l'archiduc  Albert,  qu'elle 
avait  épousé.  A  l'avènement  de  Philippe  IV  à  la  couronne, 
en  1 621 ,  elle  demeura  gouvernante  des  États  qu'elle 
avait  possédés.  Philippe  II  son  père  avait  fondé  sur  elle 
des  projets  de  vaste  ambition  ;  il  la  destinait  au  trône  de 
France.  En  1584,  il  voulut  la  substituer  à  Marguerite  de 
Valois,  et  la  donner  pour  femme  au  roi  de  Navarre, 
depuis  Henri  IV.  Le  prince  refusa  les  avances  de  son 
beau-frère,  puis,  insinuant  par  ses  émissaires  que  l'hé- 
résie excluait  les  Bourbons  du  trône,  le  Roi  Catholique, 
aux  conférences  de  Soissons,  faisait  présenter  sa  fille 
comme  la  plus  proche  héritière  de  Henri  III,  son  oncle, 
et  les  seize ,  abdiquant  tout  sentiment  de  Français  pour 
ne  conserver  et  n'écouter  que  ceux  de  factieux  et  de 
conspirateurs,  écrivaient  en  1591  à  Philippe  II  pour  le 
supplier  d'occuper  le  trône  de  France  par  lui-même  ou  par 
la  princesse  sa  fille.  Vaincu  dans  ses  démarches  et  dans 
ses  pratiques,  le  roi  d'Espagne  se  contenta  de  demander 
la  Bretagne  pour  dot,  alléguant  que  ce  duché  était  un  fief 
féminin  indépendant  de  la  couronne  et  que  n'atteignait 
pas  la  loi  salique;  sa  fille,  suivant  ce  système,  devait  en 
hériter  du  chef  de  sa  mère  et  comme  petite-fille  du  roi 
Henri  IL  Pour  favoriser  et  compléter  cette  combinaison, 
le  duc  de  Guise  était  désigné  comme  mari  d'Isabelle;  mais 
le  parlement,  prenant  le  procureur  général  Edouard  Mole 

1  Ranke,  L  Espagne  sous  Charles  Vt  Philippe  II  et  Philippe  III, 
page  1 40  et  passim. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  241 

pour  interprète,  déclara  la  loi  salique  loi  fondamentale 
de  l'État,  et  le  duc  de  Mayenne,  effrayé  de  la  puissance 
et  de  l'élévation  qu'un  tel  succès  donnerait  à  son  neveu , 
fil  échouer  ces  calculs. 

A  l'âge  de  trente  et  un  ans  seulement,  en  1597,  l'in- 
fante Isabelle  avait  épousé,  avec  dispenses,  le  cardinal 
archiduc  Albert,  son  cousin.  Elle  était  par  ses  vertus  une 
princesse  accomplie;  par  l'éducation,  par  la  tendresse  et 
par  la  confiance  que  lui  avait  accordées  le  roi  son  père, 
une  princesse  habile  et  expérimentée,  digne  en  tout  point 
de  la  reine  sa  mère.  Les  crêpes  du  veuvage  et  les  voiles 
de  la  religion  remplacèrent  la  pourpre  qu'elle  avait  long- 
temps portée  et  la  couronne  qui  eût  été  si  digne  de  son 
front.  Mais  ils  ne  diminuèrent  pas  l'autorité  qu'elle  avait 
exercée  dans  les  Pays-Bas  ni  l'admiration  qu'elle  y  avait 
excitée;  ils  ne  la  détournèrent  point  des  devoirs  d'un 
gouvernement  qu'elle  conserva  pour  le  bien  public  jus- 
qu'en 1633,  année  de  sa  mort. 

Telle  fut  la  princesse  dont  au  mois  d'août  1566  la 
naissance  mettait  les  cours  de  France  et  d'Espagne  tout 
à  la  fois  en  inquiétude  et  en  joie. 

M.  de  Fourquevaulx  rendit  compte  au  Roi  Très-Chré- 
tien de  cet  événement  et  des  félicitations  qu'il  porta  au 
Roi  Catholique.  Son  message  était  conçu  en  ces  termes  : 
«  Sire,  je  suis  allé  baiser  les  mains  du  Roi  Catholique  le 
6"*  de  ce  mois  pour  le  féliciter  de  la  naissance  de  l'in- 
fante qu'il  a  plu  à  Dieu  lui  donner.  Après  autres  propos, 
j'ai  pris  congé  pour  aller  baiser  les  mains  de  la  reine,  où 
il  m'a  fait  conduire,  voulant  aussi  que  je  visse  la  fille 
qu'il  avoit  plu  à  Dieu  lui  donner,  de  laquelle  il  est  tant 
aise,  qu'il  ne  peut  le  dissimuler,  et  l'aime,  à  ce  qu'il  dit, 

4G 


242  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

pour  le  présent  mieux  qu'un  fils.  Les  Espagnols  la  desti- 
nent déjà  pour  femme  à  don  Rodolphe,  fils  aine  de  l'em- 
pereur. Le  baptême  se  fera  au  premier  jour  que  la  reine 
votre  sœur  se  trouvera  bien,  et  n'en  sera  parrain  le 
prince,  car  on  dit  qu'il  ne  le  doit  pour  être  frère,  ainsi 
ce  sera  don  Johan  d'Austriche  avec  ia  princesse  \  » 

Catherine  de  Médicis  ne  ralentissait  point  les  sollici- 
tudes de  sa  tendresse. 

Le  26  juillet  4566,  elle  écrivait  de  sa  main  à  M.  de 
Fourquevaulx,  en  lui  répétant  les  ordres  que  déjà  elle 
lui  avait  donnés  :  «  Je  vous  prie  que  tous  les  huit  jours 
vous  ne  Cailliez  de  me  dépêcher  un  paquet  et  l'envoyer  à 
Bayonne,  où  vous  me  manderez  des  nouvelles  de  la 
reine  ma  fille  jusqu'9  ce  qu'elle  soit  relevée*.  » 

Et  le  23  août  1 566,  le  bulletin  suivant  répondait  à  ces 
ordres  :  c<  Sire ,  la  reine  votre  sœur  a  été  jusques  à  un 
doigt  de  la  mort  depuis  ses  couches;  on  l'espère  mainte- 
nant hors  de  danger  :  madame  l'Infante  votre  nièce  se 
porte  fort  bien  8.  » 

En  ce  temps  le  roi  d'Espagne  pensait  au  voyage  de 
Flandre  pour  la  pacification  des  provinces  agitées.  Le 
conseil  chargé  d'étudier  cette  résolution  se  trouvoit  fort 
perplexe  et  confus,  car,  disait  le  sieur  de  Montigny  : 

«  Si  ce  roi  y  va  foible,  il  n'y  fera  rien,  et  s'il  y  va  fort, 
il  y  trouvera  tout  le  monde  en  armes  pour  lui  résister;  il 
ajoute  librement  que  ceux  de  l'une  et  de  l'autre  religion 
mourront  plutôt  qu'endurer  l'inquisition  \  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^11,  n°  *03,  folio  375  à  387. 
8  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±f£,  n°  402,  folio  375. 
a  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^U,  n°  405,  foho  397. 
*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ij£,  n°  99,  folk)  365. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  243 

Le  roi  voulait  partir  seul,  n'emmenant  avec  lui  que  don 
Carlos ,  et  la  reine  eût  été  nommée  régente. 

Ce  projet  s'accréditait  tellement,  que  Catherine  de 
Médicis ,  expérimentée  en  fait  d'autorité  de  ce  genre, 
cherchait  à  acquérir  des  certitudes  sur  ce  prochain 
avenir,  et  elle  y  joignait  des  conseils  qui  répondaient  à 
cette  éventualité.  Elle  mandait  confidentiellement  et  de 
sa  propre  main  à  M.  de  Fourquevaulx...  «  Je  vous  prie 
dire  à  la  reine  ma  fille,  qu'avant  que  le  roi  son  mari 
parte,  qu'elle  sache  de  lui  ce  qu'elle  deviendra,  et  au  cas 
qu'il  la  laissât  gouvernante  en  Espagne,  dites-lui  de  ma 
part  qu'elle  se  montre  digne  de  cette  place  et  ne  se  laisse 
mener  à  ceulx  qui  demeureront  auprès  d'elle;  mais  qu'en 
faisant  la  maîtresse,  elle  fasse  le  service  du  roy  son  seû- 
gneur ,  en  façon  qu'il  lui  en  sache  le  gré  et  non  à  ceulx  ou 
à  celles  qui  demeureront  avecques  elle  l.  » 

M.  de  Fourquevaulx,  obéissant  à  ces  ordres,  répon- 
dait à  Catherine  de  Médicis  : 

«  J'ai  fait  voir  à  la  reine  votre  fille  l'escript  de  vostre 
main  pour  l'instruire  de  ce  qu'elle  doibt  faire  demeurant 
régente,  si  le  roi  son  mari  sort  d'Espagne.  Elle  m'a  dict 
Favoir  bien  compris ,  et  ne  l'oubliera  point,  soit  cette  fois 
ou  anltre,  que  ladite  charge  lui  soit  donnée;  et  ne  vous 
conteray  rien  de  nouveau  de  vous  assurer  que  Sa  Majesté 
me  semble  très-digne  de  telle  régence,  car  elle  est  douée 
d'un  très-bon  esprit  et  jugement  de  mesme,  et  sçait  si 
bien  faire  la  reine  et  la  maltresse  quant  il  le  faut, 
qu'autre  que  vous  ne  lui  en  sçauroit  rien  enseigner  \  » 

Capable  de  se  montrer  à  la  hauteur  d'une  telle  mis- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr  ,  ifi,  n°  237,  folio  917. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±££,  n°  344,  folio  955. 

46. 


244  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sion,  la  Reine  Catholique  ne  désirait  point  un  pouvoir 
acheté  par  cette  responsabilité  et  par  cette  séparation; 
elle  sollicitait,  après  ses  relevailles,  de  suivre  le  roi  son 
mari. 

Pour  pénétrer  à  ce  sujet  les  pensées  du  Roi  Catholique, 
M.  de  Fourquevaulx  hasardait  des  conseils  que  sa  con- 
viction n'accompagnait  pas  toujours.  «  Je  lui  ai  touché 
que  Sa  Majesté  remédierait  facilement  en  bref  tems  aux 
désordres  desdits  Pays-Bas  par  sa  présence;  je  le  disois 
en  espérant  qu'il  me  dût  répondre  si  ou  non;  mais  il  n'en 
a  rien  fait,  et  s'il  m'eût  dit  oui ,  je  ne  sais  si  Votre  Majesté 
eût  trouvé  bon  que  je  lui  eusse  offert  de  votre  part  le  pas- 
sage par  votre  royaume  pour  sa  commodité,  sûreté,  et 
abréger  son  chemin ,  sans  s'exposer  aux  hasards  de  la 
mer,  me  tenant  quasi  certain  qu'il  n'y  passeroit  pour 
toutes  les  choses  du  monde ,  et  pour  plusieurs  considéra- 
tions :  mais  la  principale  par  la  crainte  qu'il  auroit  que 
quelque  huguenot  lui  donnât  une  pistolade  en  trahison , 
car  la  reine  votre  sœur  me  l'a  dit  en  devisant  quelque- 
fois dudit  passage  '.  » 

Les  serviteurs  imitaient  en  ce  point  de  discrétion 
l'exemple  du  maître  ;  M.  de  Fourquevaulx  s'en  plaignait 
et  mandait  au  roi  :  «  J'ai  bien  noté  ce  qu'il  a  plu  à  Votre 
Majesté  me  commander  par  son  chiffre ,  et  à  cela  n'est  pas 
facile  à  moi  de  satisfaire;  car  au  conseil  de  guerre  n'en- 
troit  sinon  le  duc  d'Albe,  Ruy  Gomez,  don  Jehan  Man- 
rique,  le  prieur  don  Antonio,  et  un  secrétaire  d'État; 
desquels  on  ne  sauroit  arracher  une  parole  de  ce  qu'ils 
arrêtent  entre  eux,  et  moins  de  ce  qui  est  résolu  par  le 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n°  403,  folio  377. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  245 

roi  ;  de  sorte ,  sire  ,  que  ce  que  je  puis  entendre  de  son 
entreprise,  c'est  par  les  discours  et  propos  que  les  cour- 
tisans en  tiennent,  ou  par  conjectures,  selon  le  jugement 
qu'ils  ont,  ou  par  les  paroles  qui  peuvent  aucunes  fois  être 
répétées  de  ce  que  les  seigneurs  du  conseil  de  guerre 
disent  à  leur  dîner  ou  souper  l .  *> 

De  ces  discussions  et  communications  de  la  politique, 
l'ambassadeur  venait  bien  vite,  pour  la  satisfaction  de 
Catherine  de  Médicis,  aux  nouvelles  de  la  Reine  Catho- 
lique. Non  content  des  bulletins  que  nous  avons  trans- 
crits déjà  sur  ce  sujet,  le  18  août  1566,  il  lui  adressait 
un  long  mémoire  pour  satisfaire  en  tous  points  sa  ten- 
dresse maternelle.  Les  soins  dont  la  reine  était  l'objet,  les 
sentiments  de  Philippe  II  pour  elle,  s'y  trouvaient  relatés 
tout  au  long;  les  mœurs  du  temps  et  les  usages  du  pays 
prenaient  à  côté  du  bulletin  leur  rang  naturel.  Une  face 
inconnue,  méconnue  souvent,  du  caractère  et  du  cœur  de 
Philippe  II  y  était  replacée  dans  son  vrai  jour. 

A  ces  détails,  Catherine  de  Médicis,  dont  Elisabeth 
était  la  fille  bien-aimée,  s'estimait  heureuse  que  les  inté- 
rêts de  la  France  n'eussent  pas  desservi  le  bonheur  de  la 
reine  d'Espagne ,  que  la  politique  n'eût  point  sacrifié  son 
existence,  et  que  la  grandeur  à  laquelle  elle  était  élevée , 
grandeur  si  digne  de  son  mérite  et  de  sa  naissance ,  ne 
fût  point  au  préjudice  de  son  repos  intime. 

Ni  la  fatigue  ni  les  affaires  ne  purent  éloigner  le  Roi 
Catholique  d'Elisabeth  durant  ses  douleurs ,  et  il  lui 
prodiguait  non  pas  seulement  les  soins  dictés  par  les 
intérêts  d'une  paternité  si  importante  à  l'Espagne,  mais 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifi,  n°  403,  folio  384. 


246  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

ceux  qu'inspire  une  tendresse  dégagée  de  toute  autre 
sollicitude. 

L'histoire ,  souvent  oublieuse  d'Elisabeth,  n'a  tenu  nul 
compte  des  services  qu'elle  rendit  à  la  France.  Lors- 
qu'elle Ta  nommée,  c'est  avec  une  compassion  profonde , 
elle  en  méritait  moins,  et  avec  un  timide  éloge,  elle  lui 
devait  mieux.  Surtout  sans  faire  de  Philippe  II  un  saint , 
un  héros  ou  un  sage,  titres  que  nous  ne  prétendons  point 
lui  décerner,  il  fallait  lui  Fendre  la  justice  de  prince 
habile,  de  catholique  convaincu ,  et  de  mari  dévoué  jus- 
qu'à la  tendresse. 

Ces  détails  ne  détruisent  point  les  faits  qui  rendent  son 
règne  terrible  et  quelquefois  haïssable,  mais  l'histoire 
doit  la  vérité  sans  passion ,  sans  retranchement  et  sans 
déguisement  :  il  n'appartient  point  à  ceux  qui  l'écrivent 
de  préconiser  ou  d'anathématiser  les  faits  et  les  hommes, 
sans  relever  le  mal  qui  souvent  se  mêle  au  bien,  sans 
relever  le  bien  qui  parfois  se  joint  au  mal  '. 

Le  baptême  de  la  jeune  infante  suivit  de  près  sa  nais- 
sance ,  et  fut  une  occasion  de  joie  et  de  splendeur  qui 
témoignèrent  hautement  la  tendresse  de  Philippe  II  pour 
Elisabeth.  Les  craintes  conçues  pour  sa  santé  et  pour  sa 
fécondité  avaient  disparu,  et  le  roi  se  consolait  aisément 
d'avoir  reçu  d'elle  une  princesse,  comptant  bien  obtenir 
chaque  année  de  son  amour,  soit  un  fils,  soit  une  fille 
comme  héritiers  du  trône. 

On  faisait  peu  de  fond  sur  don  Carlos.  Sa  difformité, 
son  caractère ,  et  plus  que  ces  conditions  encore ,  sa  débile 
santé  r éloignaient  de  la  couronne.  Les  princes  de  Bohême, 

1  Voir  à  l'appendice  les  n*  47  et  4S. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  247 

ses  jeunes  cousins,  semblaient  plutôt  les  héritiers  pro- 
bables. Le  roi  les  élevait  dans  cette  éventualité ,  et  le 
peuple,  comme  la  cour,  les  regardait  respectueusement 
dans  cette  attente.  Mais  on  espérait  désormais  de  la  reine 
Elisabeth  des  successeurs  plus  directs  '. 

A  ces  détails  longuement  et  consciencieusement  don- 
nés, l'ambassadeur  ajoutait  que  par  un  nouveau  revire- 
ment de  projets,  on  avait  choisi  don  Carlos  pour  parrain 
de  sa  sœur,  et  que  si  don  Juan  d'Autriche  avait  soutenu 
l'enfant  au  lieu  de  don  Carlos,  comme  son  titre  l'y  auto- 
risait, c'est  que  le  prince  n'a  force  sinon  en  ses  dents,  et 
puis  encore  il  expliquait  ainsi  les  noms  de  la  jeune  infante  : 

a  La  reine  me  déclara  l'occasion  pourquoi  l'infante 
sa  fille  avoit  eu  trois  noms  afin  que  je  le  fisse  entendre 
à  Votre  Majesté.  Le  premier  qui  est  Isabelle ,  c'est  en 
mémoire  de  la  reine  dona  Isabelle,  mère  de  la  mère  de 
l'Empereur  Charles,  et  pour  l'impératrice  d'aujourd'hui. 
Touchant  à  Claire,  c'était  pour  avoir  enfanté  au  jour  de 
sainte  Claire,  et  le  troisième  Eugénie.  Ladite  dame  fut  le 
quatorze  de  novembre  à  un  village  nommé  Sétaffé ,  dis- 
tant deux  lieues  de  Madrid  ,  voir  passer  le  corps  de  sainte 
Eugénie,  auquel  elle  voua  de  faire  porter  son  nom  au  pre- 
mier fruit  que  Dieu  lui  donneroit,  et  le  requérant  d'y  faire 
prière  à  Dieu  tellement  qu'elle  pense  avoir  conçu  cette 
infante  la  nuit  suivante,  car  elle  fut  de  retour  vers  le  roi 
son  mari  *.  » 

La  santé  de  la  Reine  Catholique  subit  cependant  des 
alternatives  de  bien  et  de  mal  qui  rendaient  M.  de  Four- 
quevaulx  plus  empressé  que  jamais  dans  ses  rapports. 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  49. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  n°  408,  folio  403. 


248  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Il  donnait  à  la  reine  douairière  les  détails  les  plus 
circonstanciés ,  tant  de  ses  souffrances  que  de  ses  remèdes. 
Le  docteur  Montguyon  redoublait  ses  sollicitudes  auprès 
d'Elisabeth  et  l'assiduité  de  ses  bulletins  auprès  de  Cathe- 
rine de  Médicis.  Le  succès  couronna  tant  de  soins,  et  l'on 
put  revenir  à  l'espérance,  un  instant  affaiblie,  que  bientôt 
une  grossesse  nouvelle  comblerait  les  vœux,  des  deux 
peuples  et  des  deux  cours  *. 

La  reine  étant  ainsi  rétablie,  on  parla  plus  que  jamais 
du  voyage  du  Roi  Catholique  eu  Flandre;  il  ne  s'y  résol- 
vait qu'à  grand'peine,  sa  politique  aimant  mieux  com- 
battre de  loin  que  de  près  les  difficultés  que  rencontraient 
ses  volontés.  La  reine ,  d'après  le  conseil  de  M.  de  Four- 
quevaulx  et  les  inspirations  de  la  cour  de  France,  n'avait 
pas  cessé  de  travailler  et  d'insister  même  durant  ses  cou- 
ches, et  lorsque  la  grossesse  paroissoit  bien  acheminée, 
pour  être  du  voyage  aussitôt  après  son  rétablissement. 
«  Vraiment,  disait-elle,  je  serois  trop  marrie  de  demeurer 
par  deçà  après  lui;  je  ferai  ce  qui  sera  en  moi  qu'il  ne 
m'y  laisse  point.  » 

Puis  l'ambassadeur  insistait  pour  lui  persuader  de 
supplier  le  roi  de  la  laisser  «  passer  par  France ,  tant  pour 
fuir  lés  périls  et  ennuis  de  la  mer  que  pour  sa  commo- 
dité, et  surtout  afin  de  voir  Vos  Majestés,  car  faisant  son 
chemin  par  terre  et  Sa  Majesté  Catholique  passant  par 
Savove  et  la  Franche-Comté ,  elle  lui  sera  au-devant  en 
Bourgogne,  là  où  se  pourrait  moyenner  un  grand  bien 
pour  la  chrétienté,  et  très-utile  à  celui  de  leurs  royaumes, 
mais  plus  encore  pour  l'augmentation  de  l'amitié  et  union 

1  Voir  à  l'appendice  les  n05  50,  54,  51,  53. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  249 

d'eux  tous,  par  un  abouchement  qui  semblerait  être  fait 
à  l'improviste ,  lequel  toutesfois  fût  concerté  de  bonne 
heure  le  plus  secrètement  qu'il  seroit  possible  '.  » 

Catherine  de  Médicis  ne  désirait  pas  moins  passionné- 
ment qu'Elisabeth  cette  nouvelle  entrevue;  elle  écrivait 
de  sa  main  à  M.  de  Fourquevaulx  :  «  Quant  au  passage 
de  la  reine  ma  fille,  si  elle  vous  en  parle,  dites-lui  que 
vous  savez  qu'outre  le  plaisir  que  ce  nous  sera  de  la 
voir,  qu'aussi  nous  désirons  la  gratifier  en  tout;  mais  que 
pour  être  chose  de  quoi  vous  ne  nous  avez  jamais  rien 
mandé,  vous  ne  pensez  qu'elle  dût  arriver;  que  vous  la 
priez  ne  trouver  étrange ,  si  avant  lui  en  rien  répondre 
vous  nous  en  voulez  avertir  pour  savoir  nos  volontés  f .  » 

Philippe  II ,  suivant  en  ce  point  les  irrésolutions  de  sa 
nature  incertaine ,  ou  les  instincts  de  son  caractère  mys- 
térieux, donnait  des  réponses  soit  évasives,  soit  contra- 
dictoires, qui  tenaient  l'ambassadeur  et  la  cour  de  France 
en  suspens s. 

Là  ne  se  bornaient  point  les  sollicitudes  de  Catherine 
de  Médicis  et  de  Charles  IX;  soit  aigreur  de  caractère, 
effet  de  la  maladie  dont  il  était  atteint,  ou  plutôt  résultat 
des  ordres  reçus,  l'ambassadeur  d'Espagne  à  la  cour  de 
France  exprimait  des  mécontentements  et  des  mauvais 
vouloirs  que  l'on  ne  savait  pas  s'expliquer.  Le  roi  et  la 
reine  douairière  s'en  plaignaient  à  M.  de  Fourquevaulx , 
joignant  à  leurs  déplaisirs  l'ordre  de  les  témoigner  au 
Roi  et  à  la  Reine  Catholiques,  pour  qu'ils  missent  fin  à 
l'ambassade  de  don  Francis  d' Alava ,  ou  du  moins  à  ses 

i  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.t  ±fi,  n°  488,  folio  403. 

*  Bibliothèque  Impériale;  suppl.  fr.,  ^p,  n°  438,  folio  488. 

*  Voir  à  l'appendice  le  n°  54. 


250  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

procédés1.  De  plus,  un  certain  docteur,  factotum  de 
l'ambassadeur,  était  passé  secrètement  de  France  dans  les 
Flandres,  était  revenu  de  Flandre  en  France,  le  tout 
pour  des  motifs  mystérieux,  mais  dont  il  était  aisé  de 
deviner  l'importance.  Au  langage  acerbe  et  à  l'attitude 
hostile  du  docteur  et  de  l'ambassadeur,  on  pouvait  juger 
qu'ils  concertaient  de  méchants  projets. 

Ils  se  plaignaient  du  roi  de  France  comme  du  pire 
ennemi  qu'eût  le  roi  d'Espagne  :  il  fallait  éclaircir  leurs 
intentions  et  leur  mission ,  dénoncer  les  faits  à  la  reine 
Elisabeth ,  et  protester  d'une  amitié  pour  le  Roi  Catho- 
lique, dont  elle  devait  le  persuader  autant  qu'elle-même 
en  était  convaincue. 

Le  voyage  du  docteur,  qui  donnait  tant  d'inquiétude  à 
la  cour  de  France,  ne  tardait  pas  à  s'expliquer  d'une 
façon  moins  redoutable  que  ne  le  donnaient  à  penser 
tous  ces  pressentiments.  M.  de  Fourquevaulx  assurait  le 
roi  et  la  reine  douairière  que  ce  docteur,  nommé  Lambège, 
se  louait  de  leur  accueil  ;  sa  mission  avait  eu  surtout  les 
Flandres  pour  objet.  Il  avouait  qu'il  avait  bien  dénoncé 
certaines  tendances  et  même  certaines  pratiques  de  la 
cour  de  France  pour  s'unir  avec  les  ennemis  de  l'Es- 
pagne, mais  il  saurait  bien  répondre  à  ces  accusations, 
et  la  reine  Elisabeth,  surtout,  avait  la  science,  le  talent, 
le  zèle  et  le  crédit  nécessaires  pour  détruire  l'effet  de 
telles  allégations  8. 

A  ces  soucis  de  la  politique  se  joignaient  pour  Elisa- 
beth des  embarras  intérieurs.  Elle  était  arrivée  de  Frnee 
en  Espagne ,  magnifiquement  pourvue  de  vêtements  et 

1  Voir  à  l'appendice  les  n°»  55  et  56. 

2  Voir  à  l'appendice  les  n°»  57  et  58. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  251 

de  bijoux,  comme  il  convenait  au  sang  dont  elle  était 
issue,  à  celui  auquel  elle  allait  s'unir,  au  trône  dont  elle 
descendait,  et  à  celui  sur  lequel  elle  allait  s'asseoir.  Cette 
richesse  avait  été  longuement  entretenue  par  le  roi  son 
époux. 

Brantôme,  à  son  retour  d'Afrique,  l'avait  été  visiter 
en  4564;  il  avait  été  chargé  par  Elisabeth  de  témoigner 
à  la  reine  sa  mère  tout  son  désir  de  la  revoir  et  aussi  la 
Fiance  :  peut-être  ce  langage  de  sa  tendresse  avait-il 
contribué  autant  que  les  besoins  de  la  politique  à  la 
mémorable  entrevue  de  Bayonne. 

Ébloui  de  la  magnificence  de  la  Reine  Catholique,  et 
tout  aussi  touché  de  la  bienveillance  de  son  accueil, 
Brantôme  écrivait  d'Elisabeth  :  «  Elle  ne  porte  jamais  une 
robe  deux  fois,  et  puis  les  donnoit  à  ses  femmes  et  à  ses 
filles,  et  Dieu  sait  quelles  robes,  si  riches  et  si  superbes, 
que  la  moindre  étoit  de  trois  à  quatre  cents  écus.  » 

Pour  des  causes  que  nous  n'expliquerons  pas,  puisque 
l'ambassadeur  lui-même  les  a  cachées,  cette  magnificence 
royale  avait  fait  place  au  désordre  et  à  la  pénurie.  Le 
5  janvier  4567,  M.  de  Fourquevaulx  le  confiait  à  la 
reine  mère  : 

«  Madame  , 

*  Pajouteray  seulement  ces  deux  paroles  par  cette 
lettre  à  la  mienne  d'hier,  comment  la  reine  votre  fille 
#«tt  trouvée  un  peu  fâchée  de  la  migraine  à  cause  du 

qu'elle  a  pris  en  oyant  la  messe  de  minuit  à  Noël; 

elle  se  porte  maintenant  si  bien  qu'il  est  impossible 
de  mieux;  je  crois  qu'elle  vous  écrit  bien  au  long  de  ses 
nouvelles;  il  faudra  qu'il  m'échappe  un  jour  de  vous 


252  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

écrire,  madame ,  le  peu  d'ordre  qu'on  donne  à  la  secourir 
de  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour  la  dépense  de  son  hôtel, 
gages  de  ses  domestiques,  et  jusqu'aux  habillements  de 
sa  personne,  car  c'est  une  honte  trop  grande  comme  Ton 
s'en  passe  légèrement;  mais  j'attendrai  encore  à  voir  si 
le  roi  son  mari  donnera  quelque  bonne  provision  là- 
dessus. 

»  Il  sera  votre  bon  plaisir  de  me  faire  renvoyer  les 
sieurs  de  Lagnian  et  Montmorin,  avec  ce  qui  me  fait 
besoin  pour  continuer  le  service  de  Vos  Majestés,  à  mon 
devoir  et  à  votre  satisfaction  '.  » 

Toutefois,  des  consolations  se  joignaient  à  ces  ennuis, 
la  reine  redevenant  grosse  :  «  Ne  veux  faillir,  madame,  à 
vous  donner  cette  bonne  nouvelle  que  Sadite  Majesté  ne 
peut  nier  d'être  grosse,  et  c'est  depuis  "10  de  janvier; 
Dieu  lui  donne  heureuse  délivrance ,  que  ce  soit  un  beau 
prince  !  Chacun  a  opinion  que  cela  la  retiendra  en  Espa- 
gne si  le  roi  son  mari  passe  en  Italie ,  qui  serait  à  elle  un 
merveilleux  régent ,  bien  se  tient-elle  assurée  de  la  pro- 
messe dudit  sieur  roi  qu'il  ne  la  laissera  point*.  » 

Le  13  février  1567,  l'ambassadeur  confirmait  cette 
nouvelle  au  Roi  Très-Chrétien  :  «  Sire,  j'ai  écrit  à  Vos 
Majestés  que  la  reine  est  grosse ,  et  cela  est  certain,  car 
encore  hier  Sa  Majesté  m'en  a  assuré ,  et  se  doute  que  ce 
soit  une  fille  \  »  Bien  des  intérêts  étaient  tenus  en  sus- 
pens par  cette  grossesse  de  la  reine ,  et  la  naissance  d'un 
fils  aurait  amené  de  grands  changements  dans  les  projets 
et  dans  les  promesses  du  roi;  tout  tombait  en  souffrance, 

1  Bibliothèque  Impériale,  supp'.  fr.,  ifi,  n°  463,  folio  607. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  i&i,  n°  470,  folio  646. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  i|Af  n°  453,  folio  649. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS,  253 

dans  l'incertitude  et  dans  l'attente  de  cet  événement.  Le 
mariage  de  don  Carlos  avec  la  princesse  Anne  sa  cousine, 
fille  aînée  de  l'Empereur,  n'obtenait  pas  sa  conclusion; 
elle  avait  seize  ans  accomplis ,  et  malgré  les  instances  de 
la  cour  impériale,  elle  ne  recevait  que  de  bonnes  paroles 
et  de  magnifiques  présents  :  si  la  Reine  Catholique  accou- 
chait d'un  prince,  on  conjecturait  «  que  ce  mariage  était  en 
danger  de  tremper  quelques  saisons  h  fiançailles.  »  Le  roi 
était  mal  satisfait  de  don  Carlos.  «  Il  voit  bien  qu'il  veut 
se  dérober  de  luy ,  car  il  est  après  amasser  des  escuts ,  et 
naguère  il  vouloit  que  Ruy  Gomez  lui  en  fît  prester 
200  mille  sans  le  sçeu  de  son  père,  dont  il  a  été  décou- 
vert, et  Ruy  Gomez  bien  avant  en  sa  disgrâce;  et  craint 
cette  Majesté  qu'il  s'en  aille  en  Portugal  ou  ailleurs  :  à 
occasion  de  quoi  et  d'autres  jeunesses  que  son  fils  fait,  il 
en  sent  grand  ennui  en  son  cœur. 

»  En  outre ,  madame ,  ce  roi  prévoit  que  si  une  fois 
ledict  prince  aura  épousé  femme ,  ce  sera  estre  toutes  les 
heures  du  jour  en  querelle  pour  de  l'argent ,  de  façon  que 
pour  \  00  mille  escuts  qu'il  a  maintenant  par  an  pour  son 
État,  il  en  voudra  lors  trois  fois  et  quatre  autant,  et 
demandera  Milan ,  Naples  ou  Flandre  pour  son  entreten- 
nement,  car  son  père  n'est  pas  d'âge  ni  de  complexion 
pour  lui  céder  de  longtemps  sa  couronne  ;  et  il  seroit  à 
craindre  que  ledict  prince,  selon  le  discours  qu'on  faict  de 
ses  déportements,  ne  soit  homme  pour  remuer  un  jour 
quelque  ménage,  veu  que  c'est  un  esprit  inquiet,  bizarre, 
et  encore  très-mal  satisfait  de  son  père  '.  » 

La  nouvelle  grossesse  de  la  Reine  Catholique  rendait 

1  Bibliothèque  Impériale ,  suppl.  fr.,  ifi,  n°  244 ,  folios  994 ,  963  et  964. 
Foorquevaulx  à  Catherine  de  Médicis. 


254  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

incertain  l'avenir  de  toutes  les  princesses,  la  succession 
de  tons  les  trônes,  les  alliances  de  tontes  les  maisons 
souveraines,  la  réalisation  de  tous  les  engagements,  et 
presque  l'avenir  de  l'Europe  entière. 

Indépendamment  de  ces  appréciations  personnelles, 
M.  de  Fourquevaulx  retirait  des  lumières  nouvelles  de  ses 
entretiens  avec  les  ministres  de  Philippe  II.  On  réclamait 
sa  patience  pour  la  conclusion  des  arrangements  les  pins 
importants  jusqu'au  terme  de  cette  grossesse,  qui  pouvait 
apporter  non-seulement  à  l'Espagne,  mais  encore  à  la 
France,  tant  d'avantages  nouveaux.  Elisabeth  portait 
dans  son  sein  les  destinées  de  l'univers.  Ruy  Gomez 
demandait  de  laisser  venir  les  couches  et  la  délivrance 
de  la  Reine  Catholique  !.  Au  milieu  de  ces  embarras,  de 
ces  incertitudes,  de  ces  espérances  de  maternité  nou- 
velle, l'expédition  de  Flandre  s'organisait;  on  demandait 
au  Roi  Très-Chrétien  le  passage  des  troupes  espagnoles 
et  des  vivres  pour  ces  troupes;  mais  la  disette  régnait  eo 
France,  et  Charles  IX,  plus  sensible  à  la  détresse  de  ses 
peuples  que  touché  des  besoins  de  ses  alliés ,  refusait  ce 
secours,  disant  que  «  la  stérilité  étoit  si  grande,  qu'à 
peine  il  y  en  a  pour  sustenter  et  vivre  ceux  du  pays,  el 
que,  le  faisant,  c'étoit  mettre  le  feu  et  le  glaive  en  France 
plus  fort  et  plus  cruel  qu'il  n'y  ait  jamais  été*.  » 

Philippe  II  tournait  alors  ses  yeux  du  côté  de  la  mer, 
de  l'Italie  et  de  l'Autriche.  M.  de  Fourquevaulx  cherchait 
à  pénétrer  la  reine  sur  les  projets  du  Roi  Catholique;  elle 
lui  disait  que  le  roi  son  mari  l'avait  assurée  de  nouveau 
qu'il  la  mènerait  avec  lui,  quelque  part  qu'il  aille,  que 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  59. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.  ifi,  n°  488,  folio  706. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  255 

ce  serait  sans  doute  sur  une  grande  galère  octirenne  faite 
exprès  à  Barcelone  pour  leur  passage;  elle  ajoutait  que 
sa  grossesse  ne  présenterait  pas  le  moindre  inconvénient 
à  ee  projet,  car  on  irait  avec  le  beau  temps,  et  terre  à 
terre,  descendant  à  Gênes  et  passant  à  Milan,  où  elle 
ferait  ses  couches;  il  n'était  pas  question  de  traverser  la 
France ,  comme  le  demandait  la  reine  douairière,  la  mer 
devant  rendre  le  transport  plus  doux. 

On  alléguait  pour  exemple  que  l'impératrice  sœur  du 
roi  était  près  d'accoucher  de  don  Rodolphe,  son  fils 
aine ,  quand  elle  s'embarqua  pour  l'Italie  ;  elle  n'accou- 
cha point  sur  mer,  mais  ce  fut  bientôt  après  sa  descente 
à  terre. 

En  résumé,  mandait  Fourquevaulx  à  Catherine  de 
Médicis,  «  la  reine  votre  fille  ne  craint  nul  danger,  elle 
n'aspire  qu'à  la  compagnie  du  roi  son  mari  \  » 

Après  ce  compte  rendu  des  dispositions  de  la  reine, 
l'ambassadeur  fut  sonder  le  duc  d'Albe  sur  le  même 
sujet;  il  le  pressa  de  telle  sorte  de  lui  dire  la  vérité  sur 
son  voyage,  qu'il  lui  confia  avec  un  serment  solennel 
qu'il  allait  en  Flandre  foire  aux  rebelles  du  roi  son  maître 
tout  le  mal  qui  était  en  sa  puissance;  Sa  Majesté  devait 
partir  en  juin ,  s'embarquer  à  Barcelone ,  et  avec  lui  la 
reine.  Us  descendraient  à  Gènes,  iraient  à  Milan,  ren- 
contreraient le  pape  en  un  lieu  quelconque  de  la  Lom- 
bardie,  et  passeraient  par  Trente  pour  entrevoir  l'empe- 
reur et  l'impératrice  à  Inspruck;  de  là  par  la  Bavière 
«  ils  descendraient  aux  Pays-Bas,  accompagnés  des  forces 
que  l'empereur  baillerait  au  roi  selon  son  besoin.  De 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  frM  *f*,  n«  490,  folio  746. 


256  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

plus,  le  duc  assurait  que  l'intention  et  affection  de 
Majesté  Catholique  envers  Leurs  Majestés  Très -Chré- 
tiennes ne  pourraient  être  plus  saintes  ni  meilleures,  e* 
que  les  princes  français  a  voient  très -grande  occasiom 
d'aimer  le  roi,  car,  disait-il ,  il  vous  aime  de  tout  son  cœur_ 
il  seroit  impossible  de  plus l .  » 

La  grossesse  de  la  reine  d'Espagne  était  d'un  grand 
poids  dans  la  balance  des  destinées  de  don  Carlos;  le 
voyage  du  roi  et  sa  rencontre  avec  l'empereur  devaient 
donner  occasion  à  de  graves  déterminations  à  ce  sujet. 
oc  Les  Majestés  Impériales  et  Catholiques,  mandait  M.  de 
Fourquevaulx ,  donneront  ordre  à  leurs  faits  particuliers 
et  à  ce  qui  pourrait  succéder  de  l'enfantement  de  la  Reine 
Catholique  au  dommage  et  au  préjudice  du  prince  d'Es- 
pagne, car,  pour  ce  qu'il  est  un  peu  désobéissant  à  son 
père,  l'on  veut  cependant,  au  moyen  de  cette  suspen- 
sion ,  attendre  si  ladite  dame  portera  fils  ou  fille,  et  selon 
cela  prendra  nouvelles  délibérations  et  desseins,  à  cause 
du  peu  de  fiance  et  sûreté  que  ce  roi  a  jusqu'à  présent 
de  la  capacité  et  suffisance  du  prince  son  fils,  pour  le 
devoir  laisser  roi  et  héritier  de  tant  d'États,  et  là-dessus 
sont  attendant  pour  voir  ce  qui  en  sortira  :  de  toutes  les- 
quelles choses  Vanegues  porte  instructions  pour  en  com- 
muniquer et  traiter  avec  l'empereur8.  » 

Poursuivant  les  projets  et  les  relations  du  prochain 
voyage,  M.  de  Fourquevaulx  ajoutait  :  «  Madame  la 
princesse  d'Espagne  demeurera  régente  si  les  Roi  et 
Reine  Catholiques  en  sortent.  Laquelle  sortie  n'est  pas 
tenue  fort  certaine  de  beaucoup  de  gens,  et  pensent  que 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  2±i}  n°  497,  folio  756. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  257 

leur  passage  sera  par  la  mer  du  Ponent  après  l'hiver; 
toutes  fois,  le  duc  d'Albe  et  le  prince  d'Eboli  disent  que 
ce  sera  Tannée  présente ,  et  par  Barcelone  à  Gênes, 
comme  j'ai  déjà  écrit  ' .  » 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient  et  se  traitaient  au 
sujet  du  voyage  des  souverains  et  de  leur  rencontre, 
Catherine  de  Médicis,  non  moins  préoccupée  des  intérêts 
privés  de  sa  fille  que  des  grandes  questions  de  la  poli- 
tique, pénétrait  dans  son  intérieur  le  plus  secret;  elle  y 
Causait  arriver  ses  conseils,  et,  avec  le  succès  que  facilitait 
sa  position ,  elle  cherchait  à  conquérir  le  cœur  des  dames 
espagnoles  attachées  à  la  Reine  Catholique,  et  à  lui  assu- 
rer leurs  soins. 

La  duchesse  d'Albe,  on  l'a  vu,  avait  remplacé  près 
d'elle  la  comtesse  d'Ureigna;  M.  de  Fourquevaulx,  con- 
naissant l'influence  d'une  grâce  royale  sur  l'esprit  des 
courtisans,  avait  engagé  la  reine  à  écrire  à  cette  dame,  à 
lui  confier  avec  abandon  ses  intérêts  maternels ,  à  mettre 
sous  sa  protection  et  sous  sa  surveillance  une  santé  si 
chère,  à  l'instruire  de  ces  moyens  repoussés  par  la  mé- 
decine espagnole  en  temps  de  grossesse,  et  cependant  si 
nécessaires  à  la  conservation  du  fruit.  M.  de  Fourque- 
vaulx, dans  son  dévouement,  ne  négligeait  aucun  détail, 
et  la  reine,  dans  sa  tendresse,  n'oubliait  aucun  conseil. 
Elle  écrivit  à  la  duchesse  d'Albe,  et,  de  plus,  elle  confia 
au  jeune  de  Laubépine,  envoyé  vers  l'ambassadeur,  un 
mémoire  dans  lequel  ses  recommandations  et  ses  sollici- 
tudes s'exprimaient  de  nouveau*. 

Malgré  ces  soucis  et  ces  négociations,  la  question  de  la 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  60. 

2  Voir  à  l'appendice  les  n°»  61  et  62. 

47 


258  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Floride  ne  tombait  pas  dans  l'oubli  :  si  Ton  ne  pouvait 
obtenir  vengeance  complète  du  massacre,  du  moins  on 
poursuivait  quelques  réparations  partielles  sans  se  laisser 
décourager  par  la  tiédeur  du  roi  et  les  refus  de  ses  minis- 
tres. De  loin  en  loin  plusieurs  prisonniers  avaient  été 
remis  en  liberté.  La  Reine  Catholique  intercédait  effica- 
cement pour  eux.  «  Je  l'ai  fort  exhortée  et  suppliée  de 
remontrer  au  roi  son  mary  la  piété  des  pauvres  forçats 
français,  et  l'injure  qu'il  fait  à  sa  foi  obligée  par  le  traicté 
de  paix.  Elle  m'a  promis  d'y  faire  tout  le  plus  chaud 
office  qu'elle  sçaura,  afin  que  ceci  s'achève  '.  » 

Enfin  le  21  mai  4  567,  M.  de  Fourquevaulx  écrivait  au 
roi  :  «  Sire ,  je  ne  veux  faillir  de  vous  avertir  que  le  roi 
votre  frère  m'a  accordé  la  liberté  de  huit  François  qui 
furent  amenez  de  la  Havane  prisonniers  à  Se  ville,  où  ils 
ont  été  détenus  bien  longuement;  mais  ceux  des  galères 
sont  en  danger  d'y  demeurer  s'il  ne  se  trouve  exprès 
homme  à  Gênes  pour  ramentrevoir  à  M.  le  duc  d'Albe  le 
commandement  que  lui  a  fait  cette  Majesté  de  les  déli- 
vrer; ce  que  je  lui  rafraîchirai  à  son  retour  d'Escnrial  \  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±ii,  n°  24* ,  folio  937  à  938. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  i^,  n°  «06,  folio  780. 


CHAPITRE    VINGTIÈME, 

PROJETS  D'UN  VOYAGE   EN  FLANDRES. 

—  INTRIGUES  POUR  LE  MARIAGE  DE  CHARLES  IX.  — 

DON  CARLOS  ESPÈRE  ACCOMPAGNER  LE  ROI  SON  PÈRE  DANS  LES  PATS-BAS. 

—  DEMANDES  NOUVELLES  DE  LA  DÉLIVRANCE 

DES  PRISONNIERS  FRANÇAIS.  —  COUCHES  DE  LA  REINE. 

En  cette  année  4  567,  le  roi  Charles  IX,  régnant  depuis 
sept  ans  bientôt,  avait  presque  dix-sept  ans.  Depuis  long- 
temps déjà  son  mariage  faisait  l'objet  de  l'ambition  de  la 
reine  sa  mère,  de  ses  désirs  personnels,  des  efforts  d'Eli- 
sabeth, sa  sœur,  de  l'inquiétude  de  Philippe  II,  son 
beau-frère. 

De  cette  union  devait  résulter  ou  l'affaiblissement  on 
raffermissement  de  la  puissance  française;  les  Guise 
avaient  voulu  rétablir  leur  influence  en  lui  faisant  épou 
ser  la  veuve  de  François  H.  Catherine  de  Médicis,  jalouse 
de  son  crédit  et  craignant  de  le  voir  disparaître  encore 
devant  celui  de  cette  ambitieuse  maison,  avait  mis  tout 
en  œuvre  pour  éloigner  du  trône  et  de  la  France  même 
une  belle-fille  qui  lui  faisait  ombrage. 

Enfin,  avant  d'aboutir  en  1 570  au  mariage  qu'il  devait 
contracter  avec  Elisabeth,  fille  de  l'empereur  Maximi- 
lien  II,  Charles  IX  avait  vu  les  souverains  étrangers  se 
disputer  son  alliance  et  les  factions  intérieures  attaquer 
sa  couronne. 

Sous  prétexte  d'amitié  de  frère  et  de  zèle  pour  servir 
ses  intérêts  et  son  bonheur,  Philippe  II  était  des  plus 
actifs  en  cette  négociation.  Il  savait  que  l'Allemagne  atti- 
rait les  justes  désirs  de  la  France;  sa  politique  mettait 

47. 


260  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

tout  en  œuvre  pour  déjouer  cette  heureuse  combinaison; 
il  obtenait  pour  l'infant  don  Carlos  sa  nièce,  fille  aînée  de 
l'empereur,  et  «  par  avance  il  lui  faisoit  dresser  état  et 
maison  comme  à  princesse  d'Espagne ,  pour  commencer 
à  montrer  qu'on  la  tienne  par  deçà  comme  telle  !.  » 

Quant  à  la  seconde  des  princesses,  celle  que  recher- 
chait Charles  IX,  et  dont  l'alliance  le  rendit  une  deuxième 
fois  beau-frère  de  Philippe  II,  ce  prince  intriguait  pour 
qu'elle  ne  fût  point  accordée  à  ses  vœux,  et  pour  que, 
faute  d'autre  parti,  le  Roi  Très -Chrétien  fût  réduit  à 
épouser  sa  sœur,  veuve  de  l'infant  de  Portugal.  M.  de 
Fourquevaulx  dénonçait  à  la  reine  ces  manœuvres  dans 
les  termes  suivants  :  a  ....  Au  regard  de  la  seconde,  il 
n'y  a  rien  plus  vrai  que  ce  roi  et  la  princesse  sa  sœur 
ont  fait  et  font  leur  pouvoir  de  la  marier  en  Portugal, 
pour  parvenir  à  l'intention  et  fin  que  j'ai  quelques  fois 
écrites  à  Votre  Majesté,  c'est  que  le  roi  et  vous,  ma- 
dame, soyez  contraints,  à  faute  d'autre  grand  et  conve- 
nable parti,  de  demander  cette  princesse  de  Portugal, 
car  elle  semble  aux  Espagnols  être  encore  assez  jeune 
pour  porter  une  douzaine  d'enfants*.  » 

La  reine  répondait  à  ces  avis  :  «  J'ay  bien  considéré  ce 
que  vous  m'écrivez  sur  le  fait  du  Portugal,  et  sais  bien 
que  c'est  le  but  de  ceux  de  delà;  mais  si  l'on  considère  ce 
que  porte  un  article  du  mémoire  dudit  Laubépine,  on 
connaîtra  que  c'est  temps  perdu  de  s'y  attendre,  car  le 
Roi  mon  fils  veut  une  femme  et  non  pas  une  seconde 
mère,  en  ayant  assez  d'une s.  » 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^fî,  n°243,  folio  808. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n°  213,  folio  808. 
3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -*f£,  n°  248,  folio  849. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  261 

Le  Roi  .Catholique  n'en  poursuivait  pas  moins  ses 
efforts,  et  M.  de  Fourquevaulx  n'était  pas  moins  infati- 
gable à  exposer  ses  pratiques  à  la  cour  de  France;  les 
messagers  allaient  et  venaient  de  Paris  à  Madrid,  et  la 
reine  d'Espagne  cherchait  à  assurer  et  le  secret  et  le 
succès  de  leur  mission;  elle  leur  accordait  un  accueil 
bienveillant  et  un  secours  efficace. 

Sachant  par  le  sieur  de  Fourquevaulx  l'arrivée  du 
sieur  de  Laubépine,  elle  le  manda  «  venir  vers  elle,  re- 
mettant sur  soi  que  le  roi  son  mari  prendroit  en  bonne 
part  qu'ils  lui  fussent  allés  porter  les  lettres  du  roi  et 
de  la  reine  et  de  leurs  nouvelles ,  sans  attendre  le  retour 
dudit  roi  d'Espagne1.  » 

L'ambassadeur,  que  ne  décourageaient  point  les  tergi- 
versations royales,  croyait  de  son  devoir  non-seulement 
d'entretenir  ses  maîtres  des  dispositions  générales  de  Phi- 
lippe II  pour  leurs  intérêts ,  mais  encore  de  les  mettre  au 
courant  du  projet  et  de  l'humeur  de  chaque  jour;  ils 
n'étaient  pas  souvent  ceux  de  la  veille  et  guère  plus  ceux. 
du  lendemain.  Les  pensées  de  voyage  en  Flandre,  les 
préliminaires  du  départ,  les  intentions  de  régence,  les 
procédés  vis-à-vis  de  don  Carlos  variaient  comme  les 
circonstances,  comme  les  rumeurs  publiques,  et  plus 
qu'elles  encore. 

Le  30  juin  1567,  le  voyage  tant  de  fois  projeté,  puis 
abandonné,  était  préparé  de  nouveau.  Don  Carlos  devait 
en  être,  moins  pour  Futilité  de  sa  présence,  moins  pour 
la  satisfaction  de  son  père ,  qu'à  cause  du  danger  qu'il  y 
avait  à  le  laisser  en  Espagne,  et  du  beau  jeu  que  donne- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^p,  n°  24 8 ,  folio  825. 


262  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

raient  à  son  ambition  son  indépendance  et  son  titre  d'hé- 
ritier du  trône.  Les  princes  de  Bohême  accompagneraient 
aussi  le  roi;  mais  tous,  en  des  navires  séparés,  à  cause 
du  péril  des  naufrages,  et  pour  que  la  fortune  de  l'Es- 
pagne ne  fût  pas  toute  exposée  aux  mêmes  coups  de 
vent,  aux  chocs  des  mêmes  écueils.  La  reine  Elisabeth, 
dont  la  tendresse  conjugale  l'emportait  de  beaucoup  sur 
l'amour  du  pouvoir,  avait  obtenu  du  Roi  de  n'être  point 
régente,  mais  de  le  rejoindre  en  Flandre,  et  après  ses 
couches  elle  devait  le  suivre  soit  par  la  mer,  soit  par  la 
France,  à  son  choix. 

Jeanne  de  Portugal ,  sœur  de  Philippe  II,  qui  pendant 
une  première  absence  du  roi  avait  déjà  exercé  l'autorité 
souveraine,  devait  demeurer  à  Madrid,  et  libre  alors  de 
toute  rivalité  de  famille,  elle  serait  gouvernante  de  l'Es- 
pagne, et  montrerait  à  l'univers  combien  elle  était  digne, 
par  son  intelligence  autant  que  par  ses  vertus,  de  la  cou- 
ronne de  France  et  de  la  main  de  Charles  IX,  auxquelles 
prétendait  son  ambition,  et  que  recherchait  pour  elle  la 
politique  du  Roi  son  frère  '. 

Les  messages  inquiets  de  Catherine  de  Médicis  se  croi- 
saient avec  ceux  de  l'ambassadeur,  chacun  de  ses  doutes 
s'exprimait  par  une  question  intelligente,  chacune  de  ses 
volontés  trouvait  une  parole  énergique ,  chacune  de  ses 
satisfactions  savait  employer  ces  formes  laudatives  qui, 
venues  du  pouvoir,  et  surtout  du  pouvoir  souverain, 
sont  une  si  facile  récompense  et  un  si  puissant  encou- 
ragement. La  venue  de  la  reine  d'Espagne  touchait  sur- 
tout son  cœur,  mais  il  y  avoit  peu  de  lumières  sur  ce 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  63. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  263 

sujet,  le  voyage  de  Flandre  était,  selon  elle,  de  si  peu 
d'importance,  qu'elle  n'osait  pas  se  flatter  d'une  telle 
occasion  de  voir  sa  fille  bien-aimée;  en  tout  cas,  il  fallait 
Féclaircir  sur  ce  sujet  et  la  tenir  au  courant  non-seule- 
ment des  projets,  mais  encore  des  rumeurs1. 

Malgré  les  nombreux  et  dispendieux  préparatifs  que 
Philippe  II  faisait  pour  son  voyage  des  Flandres;  malgré 
les  dispositions  si  précises  et  si  prudentes  qu'il  avait 
prises  pour  son  trajet  et  pour  son  absence,  il  n'en  demeu- 
rait pas  moins  l'objet  de  ses  irrésolutions  et  des  commen- 
taires du  public. 

M.  de  Fourquevaulx,  pour  obtenir  cette  lumière  dont 
Catherine  de  Médicis  était  si  avide,  s'adressait  successi- 
vement aux  ambassadeurs  ses  collègues,  à  Ruy  Gomez, 
à  la  reine  d'Espagne  elle-même.  Les  ambassadeurs  parta- 
geaient son  ignorance;  Ruy  Gomez  savait-il  pénétrer  les 
secrètes  pensées  du  roi?  Quant  à  la  reine,  interrogée  par 
deux  fois,  elle  répondait  que  bien  habile  serait  celui  qui 
connaîtrait  l'avenir,  mais  que  toutefois  il  était  certain 
que  rien  ne  manquait  aux  préparatifs  du  départ.  Ruy 
Gomez,  auprès  duquel  Fourquevaulx  revenait  à  la  charge, 
disait  alors  quels  étaient  les  seigneurs,  quels  étaient  les 
officiers,  les  gens  et  les  meubles  indiqués  pour  suivre  le 
roi;  au  nombre  des  premiers  figuraient  même  des  évo- 
ques qui  eussent  préféré  à  ces  honneurs  le  repos  de  leurs 
diocèses  et  le  travail  selon  leur  vocation;  mais  avec  un 
roi  tel  que  Philippe  II  il  s'agissait  peu  de  convenances 
intimes  et  de  préférences  particulières;  sa  conscience  à 
diriger  et  sa  politique  à  aider  lui  semblaient  avoir  plus 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  64. 


264  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

d'importance  que  le  gouvernement  de  tous  les  diocèses 
du  monde. 

L'évêque  de  Cuença  en  savait  quelque  chose  aux  dé- 
pens de  sa  tranquillité;  il  devait  être  du  voyage  de  Flan- 
dre, malgré  ses  réclamations. 

Douze  cent  soixante-quinze  mille  écus  avaient  été  déjà 
dépensés  pour  tant  de  préparatifs;  mais  cependant  avec 
l'esprit  du  roi,  ces  énormes  frais  n'étaient  point  une 
preuve;  ils  pouvaient  être  seulement  un  jeu  ruineux  et 
couvrir  une  dissimulation  habile;  personne  n'aurait  été 
assez  osé  et  assez  téméraire ,  même  en  présence  de  pa- 
reilles démonstrations,  pour  jurer  sur  sa  tête  que  le 
voyage  de  Flandre  allait  s'accomplir. 

L'attention  de  Catherine  de  Médicis  et  les  efforts  de 
M.  de  Fourquevaulx  n'étaient  cependant  pas  uniquement 
absorbés  par  ces  intérêts.  Le  sort  des  forçats  ramenés  de 
la  Floride  trouvait  toujours  sa  place  dans  leurs  empresse- 
ments. Le  duc  d'Albe  et  les  généraux  des  galères  conti- 
nuaient leur  mauvais  vouloir  à  ce  sujet.  Le  roi  accordait 
des  audiences  à  l'ambassadeur,  celui-ci  s'exprimait  avec 
sa  loyauté  de  soldat  et  sa  prudence  de  diplomate;  Phi- 
lippe II  demandait  des  notes;  la  reine  les  appuyait  et  ne 
cessait  de  faire  bon  office  en  faveur  de  ces  malheureux; 
et  puis  tout  finissait  par  de  nouveaux  ordres  du  roi,  de 
nouveaux  délais  de  ses  ministres;  quelques  délivrances 
partielles  et  comme  à  regret;  on  n'avouait  pas,  mais  on 
sentait  le  besoin  que  le  roi  avait  de  ces  captifs  pour  le 
service  de  ses  galères;  et  l'intérêt  dominant  toute  justice, 
on  apportait  d'interminables  délais  à  ce  grand  acte 
d'équité  '. 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  65. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  265 

Durant  ces  négociations,  l'infant  don  Carlos  rêvait  au 
mariage  qu'il  devait  contracter.  Sa  passion  pour  la  reine 
Elisabeth  sa  belle-mère  n'était  pas  d'une  nature  qui  s'op- 
posât à  ses  désirs  et  à  ces  liens  :  il  avait  accepté  ce  dé- 
dommagement et  ce  remplacement  de  l'incomparable 
princesse  que  son  père  lui  avait  ravie.  Maximilien  II,  roi 
des  Romains,  empereur  d'Allemagne,  cousin  germain  de 
Philippe  II,  puis  son  beau-frère  par  son  mariage  avec 
Marie ,  fille  de  Charles-Quint,  et  enfin  son  beau-père  par 
suite  des  catastrophes  qui  amenèrent  des  combinaisons 
nouvelles,  promettait  alors  à  l'infant  sa  fille  Anne,  qu'une 
antre  main  devait,  en  1570,  faire  asseoir  sur  le  trône 
d'Espagne;  il  se  croyait  à  bon  droit  si  certain  du  mariage 
dont  il  était  question  pour  lui,  que  ses  ambassadeurs 
«  portaient  de  belles  bagues  et  de  beaux  présents  en  don 
à  la  fille  aînée  de  l'empereur,  de  la  part  de  ce  roi  et  du 
prince,  mêmement  dudit  prince,  un  diamant  où  il  est 
gravé  au  naturel ,  estimé  valoir  trente  mille  écus.  » 

Des  pièces  que  nous  avons  analysées  et  de  celles  que 
nous  analyserons  encore,  il  résulte  incontestablement, 
selon  nous,  qu'Elisabeth  n'eut  pour  don  Carlos  qu'un 
attachement  dont  la  sincérité  était  accompagnée  de  mo- 
dération et  de  réserve;  on  peut  conclure  aussi  des  dé- 
marches et  des  empressements  de  l'Infant  pour  la  prin- 
cesse sa  fiancée,  que  sa  passion  pour  sa  belle-mère  était 
an  besoin  empreinte  d'inconstance  et  facilement  distraite 
par  d'autres  espérances  et  d'autres  projets. 

Rien  cependant  ne  suspendait  les  apprêts  du  départ 
pour  les  Flandres.  La  reine  d'Espagne  demandait  des 
passe-ports.  On  avait  varié  sur  la  voie  que  l'on  devait 
suivre ,  et  si  le  Roi  Catholique  persévérait  dans  son  des- 


266  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sein  de  prendre  la  mer  et  le  nord  de  l'Italie  pour  rencon- 
trer le  souverain  pontife  et  l'empereur  d'Allemagne,  il 
désirait  envoyer  par  la  France  don  Carlos,  don  Juan 
d'Autriche ,  la  suite,  les  gens  et  les  équipages  nécessaires 
pour  leur  commodité  et  exigés  par  la  grandeur  de  leur 
rang. 

Charles  IX  avait  accédé  à  chacun  des  désirs  de  la  reine 
sa  sœur,  espérant  bien,  il  le  rappelait,  que  son  interces- 
sion auprès  du  Roi  Catholique  en  faveur  de  ses  malheu- 
reux prisonniers  serait  aussi  efficace  que  l'était  toujours 
son  intervention  auprès  de  lui  '. 

Cependant  la  Reine  Catholique  approchait  peu  à  peu 
de  son  terme  ;  le  médecin  qu'elle  avait  amené  de  France, 
et  sur  lequel  s'étaient  réunies  la  confiance  de  la  mère  et 
celle  de  la  fille,  venait  de  mourir;  les  deux  reines  s'en 
désolaient,  et  Catherine  de  Médicis  mandait  à  M.  de 
Fourquevaulx  : 

«...  J'ai  avisé  pour  la  peine  en  quoi  je  suis  de  la  perte 
que  la  reine  ma  fille  a  fait  de  son  médecin  (dont  je  pense 
qu'elle  ait  faute  à  cette  prochaine  sienne  nécessité),  vous 
renvoyer  ce  porteur  en  toute  diligence  par  où  je  lui  écris 
bien  au  long  les  lettres  que  vous  lui  baillerez,  répondant, 
quant  et  quant  aux  siennes ,  je  vous  prie  faire  de  sorte 
envers  le  roi  d'Espagne  et  Ruy  Gomez  (pour  le  lui  faire 
trouver  bon),  que  je  lui  puisse  envoyer  un  médecin,  et 
assurer  que  ce  n'est  que  jusqu'à  ce  qu'elle  soit  accouchée, 
et  relevée,  et  qu'il  sera  bon  catholique  8.  » 

Mais  les  tendances  de  l'influence  française  demeurant 
suspectes  au  roi  Philippe  II ,  il  n'eut  point  ces  demandes 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  66. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  £-££,  n°  250,  folio  986. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  267 

pour  agréables,  et  sans  refuser  absolument  ce  concours 
étranger,  il  mit  à  l'accepter  des  conditions  et  une  disgrâce 
qui  prouvaient  son  déplaisir;  il  exigeait  d'abord  qu'il  fût 
catholique,  exigence  qui  s'alliait  du  reste  avec  les  inten- 
tions et  les  promesses  de  Catherine  de  Médicis,  mais  qui 
prouvait  de  la  part  de  Philippe  II  un  soupçon  injurieux  pour 
une  foi  dont  il  n'avait  pas  le  droit  de  douter;  il  indiquait 
ensuite  qu'après  les  couches  il  devrait,  sans  tarder  et  sans 
autres  soins,  reprendre  la  route  de  France.  Au  reste,  di- 
sait M.  de  Fourquevaulx,  pour  consoler  Leurs  Majestés 
Très -Chrétiennes  des  difficultés  qui  équivalaient  à  un 
refus,  le  moment  des  couches  est  si  près,  que  le  docteur 
ne  saurait  arriver  à  temps.  Les  médecins  espagnols,  seuls 
écoutés  par  le  roi,  seraient,  dans  leur  jalousie,  contraires 
à  chacune  de  ses  ordonnances;  en  outre,  la  Reine  Catho- 
lique estimait  sou  premier  médecin ,  le  plus  suffisant  qui 
fût  sous  le  ciel.  Le  prince  d'Éboli  lui  rendait  le  même 
témoignage.  Les  dames  et  les  sages-femmes  qui  environ- 
naient la  reine  étaient  d'une  expérience  et  d'un  attache- 
ment que  rien  ne  pouvait  surpasser;  la  duchesse  d'Albe 
allait  de  neuvaine  en  neuvaine,  de  pèlerinage  en  pèleri- 
nage pour  sa  royale  maltresse,  et  les  soins  dont  elle  serait 
entourée  ne  laisseraient  pas  plus  à  désirer  que  l'attache- 
ment dont  elle  était  l'objet  '. 

Le  roi  encourageait,  ordonnait  tous  ces  soins,  il  les 
surpassait  même  par  les  tendres  recherches  de  sa  sollici- 
tude ;  il  ne  laissait  point  à  d'autres  l'invention  des  moyens 
propres  à  satisfaire  la  reine  son  épouse,  ni  la  disposition 
des  détails  avec  lesquels  son  prochain  enfant  devait  être 

1  Voir  à  l'appendice  le  n*  67. 


268  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

reçu  et  traité  en  arrivant  en  ce  monde.  La  distribution 
des  appartements  était  bouleversée,  pour  que  la  reine  se 
trouvât  plus  tranquille  et  plus  isolée ,  pour  que  les  com- 
munications du  roi  avec  elle  fussent  plus  directes,  plus 
promptes  et  plus  aisées.  Ce  prince  s'éloignait  d'elle,  il  est 
vrai ,  pour  quelques  moments  ;  mais  ni  dévotion  ni  affaires 
ne  le  retiendraient  au  premier  mot,  au  premier  avis  de 
ses  souffrances,  aux  premiers  indices  de  l'enfantement l. 

Ils  ne  tardèrent  pas  à  se  manifester  :  les  premiers 
jours  d'octobre  1567,  la  reine  d'Espagne  accoucha  d'une 
seconde  fille,  l'infante  Catherine-Françoise,  laquelle  de- 
puis épousa  Charles-Emmanuel,  duc  de  Savoie,  et  donna 
le  droit  aux  Bourbons  qui  descendirent  d'elle  de  compter 
Elisabeth  parmi  leurs  nobles  et  glorieux  ancêtres. 

Cet  événement  accrut  les  joies  de  la  reine  Elisabeth, 
qui ,  dans  sa  passion  pour  les  infantes  ses  filles ,  ne  pouvait 
vivre  sans  elles,  et  se  gouvernait  toujours  de  façon  à  ne 
les  perdre  guère  de  vue  8. 

Le  17  octobre  1567,  M.  de  Fourquevaulx  rendait 
compte  à  Catherine  de  Médicis  de  ce  nouveau  bonheur; 
la  reine,  toujours  un  peu  souffrante,  était  cependant  em- 
bellie par  la  joie  ;  l'infante  promettait  une  ressemblance 
avec  elle  dont  il  fallait  bénir  le  ciel ,  car  elle  ne  pourrait 
jamais  imiter  un  modèle  de  grâces  et  de  bonté  plus  ac- 
compli :  cependant  son  titre  de  mère  ne  dispensait  point 
Elisabeth  des  soins  confiés  à  son  influence.  Elle  s'occupait 
toujours  des  forçats  français,  et  l'autorité  de  sa  parole 
devait  s'augmenter  par  le  nouveau  lien  qui  l'unissait  au 
roi.  Toutefois ,  l'humeur  sombre  et  sévère  de  ce  prince 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  68. 

3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n°  330,  folio  4349. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  269 

s'exerçait  sur  d'autres  captifs,  et  malgré  la  joie  publique , 
M.  de  Moutigny  et  des  seigneurs  flamands  étaient  retenus 
à  Ségovie  dans  d'étroites  et  ténébreuses  prisons,  pour 
avoir  parlé  du  duc  d'Albe  avec  de  menaçantes  allusions. 
Ils  avaient  osé  rappeler  que  Poltrot  avait  assassiné  Fran- 
çois, duc  de  Guise,  couvert  de  gloire  et  environné  de  son 
armée  ;  ils  avaient  ajouté  avec  encore  plus  d'audace  que 
le  duc  d'Albe  n'était  pas  plus  invulnérable  que  lui '. 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  69. 


CHAPITRE  VINGT  ET  UNIÈME. 

AFFAIRES    DE    LA    NAVARRE. 

La  Navarre,  royaume  faible  par  son  étendue,  mais 
important  par  sa  position,  avait  appartenu  successivement 
à  la  France  et  à  l'Espagne ,  selon  que  les  alliances  on 
l'intrigue  l'avait  attachée  à  l'une  ou  à  l'autre  de  ses  con- 
trées. Plus  souvent  et  plus  longuement  encore,  elle  avait 
constitué  un  État  indépendant;  c'était  là  d'ailleurs  le 
caractère  de  son  origine  dès  Tannée  831  :  de  plus,  toutes 
les  fois  qu'un  mariage,  soit  avec  la  maison  de  France, 
soit  avec  la  maison  d'Aragon,  avait  amené  son  union 
avec  l'une  ou  l'autre  de  ces  couronnes,  la  Navarre  avait 
conservé  son  titre  de  royauté  distincte,  et  n'était  jamais 
devenue  province  soumise  aux  lois  et  confondue  avec  le 
territoire  de  son  puissant  voisin  ;  elle  reconnaissait  alors 
le  même  sceptre,  mais  elle  n'acceptait  pas  les  mêmes 
institutions. 

Importante  pour  la  France,  à  laquelle  elle  ouvrait  la 
porte  de  l'Espagne,  plus  importante  encore  pour  l'Es- 
pagne, dont  elle  complétait  l'étendue  naturelle,  la  Navarre 
avait  été  de  tout  temps  l'objet  des  convoitises  des  sou- 
verains de  ces  deux  pays;  ils  la  voulaient  et  la  recher- 
chaient pour  alliée  lorsqu'ils  la  perdaient  comme  sujette. 
Le  poison,  l'usurpation,  les  testaments,  les  mariages,  les 
armes  et  la  diplomatie  avaient  été  successivement  mis  en 
œuvre  pour  servir  ces  ambitions  rivales.  Dans  le  quin- 
zième siècle  surtout,  ce  royaume  offrait  un  sanglant 
tableau. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  271 

Don  Carlos ,  prince  de  Viane ,  mourait  en  1 461  à  la 
fleur  de  l'âge ,  revendiquant  à  Jean  II,  son  père,  la  pos- 
session de  la  Navarre,  qui  lui  revenait  du  chef  de  la  reine 
Blanche,  sa  mère.  Le  testament  de  ce  prince  infortuné 
déclarait  Blanche,  sa  sœur  aînée,  héritière  de  ses  États. 
Mais  Jean  II,  poursuivant  son  œuvre  spoliatrice,  annula 
le  testament  de  son  fils,  et  réserva  ce  royaume  à  sa  fille 
cadette,  Éléonore,  mariée  au  comte  de  Foix.  Cette  prin- 
cesse, héritière  des  sentiments  dénaturés  de  son  père,  et 
trop  bien  inspirée  par  les  exemples  de  Jeanne  Henriquez, 
deuxième  femme  de  Jean  II,  cette  énergique  mère  de 
Ferdinand  le  Catholique ,  cette  cruelle  et  criminelle  ma- 
râtre de  don  Carlos  et  de  Blanche ,  empoisonnait  sa  sœur, 
et  réunissait  dans  la  même  tombe  et  par  le  même  crime 
ce  prince  et  cette  princesse  sortis  du  même  sein  et  riches 
des  mêmes  droits.  Elle  s'emparait  par  ce  moyen  damnable 
de  la  Navarre,  et  la  transportait  dans  la  maison  de  Foix  '. 
Celle-ci  ne  la  conserva  pas  longtemps,  la  vengeance 
céleste  atteignait  dans  son  intégrité  une  possession  si  cou- 
pable dans  son  origine;  Catherine  de  Foix,  reine  de 
Navarre,  unique  et  innocente  héritière  de  ce  titre  si  vio- 
lemment acquis ,  épousait  en  1 494  Jean ,  sire  d'Albret , 
grand  seigneur  français,  et  non  point  petit  gentilhomme 
tune  maison  peu  célèbre,  comme  l'a  prétendu  un  auteur 
savant,  mais  inexact  en  ce  point,  et  que  son  caractère 
d'étranger  peut  seul  rendre  pardonnable  en  cette  erreur*. 

Chartes  d'Albret,  connétable  de  France  en  1402, 
était  fils  d'Armand  d'Albret,  grand  chambellan  de  France, 
et  de  Marguerite  de  Bourbon,  fille  de  Pierre  I'r,  duc  de 

1  Héfeié,  Le  cardinal  Jimenés,  page  9. 

1  Héfelé,  L:  cardinal  Xi  menés,  page  497. 


272  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Bourbon,  et  d'Elisabeth  de  Valois;  celle-ci  était  sœur  de 
Jeanne  de  Bourbon,  femme  du  roi  Charles  Y.  Le  conné- 
table épousa  Marie  de  Sully,  veuve  du  seigneur  de  La 
Trémouille,  fille  de  Louis,  sire  de  Sully  etd'Ysabeau, 
dame  de  Graon.  Anne  d'Armagnac,  Catherine  de  Rohan, 
Françoise  de  Blois,  dite  de  Bretagne,  s'alliaient  aux  trois 
générations  qui  séparent  le  connétable  de  Jean  d'Albret, 
roi  de  Navarre.  Lorsque,  le  4 0  janvier  4  494 ,  Jean ,  sire 
d'Albret,  épousait  Catherine  de  Foix,  reine  de  Navarre» 
duchesse  de  Gandie  et  de  Nemours,  comtesse  de  Foix, 
de  Bigorre,  etc.,  etc.,  fille  de  Gaston  de  Foix,  prince  de 
Yiane,  et  de  Madeleine  de  France,  sœur  puînée  du  roi 
Louis  XI ,  ce  seigneur  ',  ce  prince  pour  mieux  dire,  était 
digne  en  tous  points  par  sa  naissance  de  l'illustre  des- 
tinée à  laquelle  il  fut  appelé.  Si  la  noblesse  et  l'énergie 
de  son  caractère  eussent  été  à  la  hauteur  de  son  origine, 
la  couronne  de  Navarre,  que  perdit  sa  faiblesse,  et  qui 
en  4542  fut  réunie  à  la  couronne  de  Castille,  aurait  sans 
doute  été  transmise  à  nos  rois. 

Catherine,  descendante  de  Jean  de  Grailly,  captai  de 
Buch,  et  d'Isabelle  de  Foix,  dont  les  noms  et  les  biens 
furent  substitués  à  ses  ancêtres2,  n'avait  donc  rien  à 
envier  à  l'héritier  du  connétable  d'Albret,  et  cette  maison, 
soit  disant  peu  célèbre,  avait  dans  ses  antécédents  et  dans 
ses  souvenirs  tous  les  avantages  qui  conviennent  et  con- 
duisent au  trône.  Mais  l'intelligence  et  la  bravoure,  ces 
autres  droits  au  pouvoir,  ces  titres  non  moins  recomman- 

1  P.  Anselme,  Histoire  des  grands  officiers  de  la  couronne,  tome  III, 
page  368  et  suivantes. 

2  Abrégé  de  la  généalogie  des  vicomtes  de  Lomagne ,  dissertation  sur  la 
maison  de  Foix,  page  3.  —  La  Chesnaye  des  Bois,  Dictionnaire  dé  la 
noblesse,  tome  VI,  tage  454. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  273 

dables  que  la  naissance  à  l'admiration  et  à  la  fidélité  des 
peuples,  firent  défaut  dans  des  circonstances  périlleuses 
et  difficiles  à  l'héritier  d'un  sang  si  illustre.  Jean  d'Albret 
perdit  le  royaume  que  Catherine  de  Foix  avait  partagé 
avec  lui,  et  quelque  magnifique  que  fût  d'ailleurs  Ferdi- 
nand le  Catholique ,  roi  de  Castille  et  d'Aragon ,  il  n'en 
fut  pas  moins,  d'autre  part,  un  usurpateur,  en  s' emparant 
par  droit  de  confiscation  et  de  religion,  disait-il,  par  droit 
de  succession,  ajoutait-il  encore,  ou  par  droit  de  cession, 
prétendait-il  ailleurs,  d'un  État  que  tous  les  titres  les  plus 
sacrés  devaient  transmettre  à  la  maison  de  Bourbon  *. 
Ferdinand  songeait  à  attaquer  la  France;  il  demandait 
passage  au  roi  de  Navarre  pour  ses  armées  :  ce  prince 
répondait  à  ces  prétentions  hautement  exprimées ,  et  non 
moins  contraires  à  ses  instincts  qu'à  ses  intérêts,  en 
signant,  le  17  juillet  1512,  un  traité  d'alliance  avec 
Louis  XIL 

Mais,  le  11  avril  de  la  même  année,  la  glorieuse  et 
sanglante  victoire  de  Ravenne  avait  coûté  à  la  France 
plus  qu'une  défaite;  elle  n'avait  plus  à  opposer  à  ses 
ennemis  Gaston  de  Foix ,  ce  jeune  héros  tombé  sous  ses 
lauriers.  Le  courage  et  la  persévérance  n'abandonnaient 
point  Rome  ni  l'Espagne,  et  Ferdinand,  profitant  des 
querelles  de  plus  en  plus  violentes  élevées  entre  le  Sou- 
verain Pontife  et  le  Roi  Très-Chrétien,  s'empara  de  la 
Navarre,  que  la  France  ne  pouvait  pas  protéger.  L'ex- 
communication dont  Louis  XII  était  frappé  atteignait  Jean . 
d'Albret,  et  le  Roi  Catholique  non-seulement  prétendait 
que  la  puissance  temporelle  du  roi  de  Navarre  était  dé- 

1  Gaillard,  Histoire  de  François  /",  tome  II,  page  433.  —  Recueil 
A.  B.  C,  tome  H,  page  476  et  suivantes. 

48 


274  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

truite  par  l'anathème ,  mais  il  se  vantait  encore  qu'un* 
bulle  émanée  du  Vatican  lui  donnait  la  Navarre,  soi 
laquelle  d'ailleurs  il  exprimait  d'autres  prétentions. 

Des  difficultés  et  des  contestations  ont  été  élevées  su 
la  date ,  sur  la  réalité  même  de  cette  bulle,  Leur  étudi 
appartient  à  une  histoire  que  nous  ne  nous  proposons  pat 
d'écrire  aujourd'hui;  il  convenait  d'en  répéter  ici  ot 
l'existence  ou  l'invention  sans  nous  prononcer  en  favein 
de  Fléchier  et  des  auteurs  espagnols  ',  qui  défendent  sou 
authenticité,  ou  de  William  Prescott  et  de  P.  Martyr,  qui 
fournissent  des  inductions  contre  elle2. 

Ce  prétexte  fut  invoqué  par  Ferdinand  et  par  ses  mini» 
très  pour  soutenir  son  usurpation  ;  il  convenait  donc  à 
Philippe  II  de  n'en  pas  faire  moins  d'état  que  son  bisaïeul. 

Deux  fois  la  France  porta  secours  à  la  maison  d'Albret, 
qui  revendiquait  ses  droits;  au  peuple  navarrais,  qui  rede- 
mandait ses  princes.  En  1 521 ,  François  Ier  avait  envoyé 
au  secours  de  Jean  II  une  armée  assez  nombreuse  et  assez 
vaillante  pour  prétendre  à  la  conquête  de  l'Espagne  en- 
tière. Mais  Jean  II  n'avait  d'un  roi  que  le  titre  et  la  nais- 
sance. La  perspicacité ,  le  courage  et  l'application  lui  fai- 
saient défaut  :  la  légèreté,  l'indolence  et  l'irrésolution  en 
tenaient  la  place.  L'amour  des  plaisirs  passait  avant  le 
culte  de  l'honneur.  La  défaite  de  Roncevaux  détruisit  ses 
espérances.  Il  aurait  du  moins  ennobli  sa  défaite  par  une 
mort  digne  de  son  rang,  si  le  choix  de  son  poste  à  l'arrière- 
garde  n'eût  pas  donné  à  sa  fuite  un  honteux  succès*. 

1  Mariana,  Histoire  d'Espagne,  appendice,  dernière  édition. 

2  Martyr,  Ep.  497  et  491.  —  Héfelé,  Le  cardinal  Ximenès,  page  49* 

3  Héfelé ,  Le  cardinal  Ximenès ,  page  500.  —  ftlayer,  Galerie  philoso- 
phique du  seizième  siècle ,  tome  I,  page  8. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS,  275 

François  1er  ne  perdit  point  courage.  Il  renouvela  son 
armée.  Placée  sous  les  ordres  de  Lesparre,  frère  de  la 
comtesse  de  Chateaubriand,  elle  ramena  Jean  II  jusqu'à 
Paaipelune  ' ,  sa  capitale  ;  maïs  de  nouveaux  revers  le 
repoussèrent  encore,  et  le  roi  de  Navarre  se  trouva  réduit 
à  la  possession  du  Béarn. 

En  vain ,  aux  conférences  de  Montpellier  et  à  celles  de 
Calais,  le  chancelier  Du  Prat  et  le  maréchal  de  Chabannes, 
plénipotentiaires  de  la  France,  réclamèrent-ils  la  restitution 
de  la  Navarre;  elle  fut  constamment  refusée  :  Jean  d'Al- 
bret  mourut  dépouillé  de  son  royaume ,  et  tous  les  princes 
de  la  maison  de  Bourbon,  ses  héritiers  et  ses  successeurs, 
eurent  beau  renouveler  leurs  protestations  contre  cette 
inique  spoliation,  il  leur  fut  répondu  par  tous  les  griefs 
et  tous  1»  prétendus  droits  sur  lesquels  l'agression  avait 
été  fondée. 

On  a  vu  quel  résultat  avaient  obtenu  au  moment  du 
mariage  d'Elisabeth  les  efforts  d'Antoine  de  Bourbon  pour 
obtenir  la  restitution  de  son  royaume  ou  tout  au  moins 
une  compensation  à  sa  perte;  vers  la  même  époque,  les 
négociations  confiées  à  ce  sujet  à  don  Pietro,  bâtard  de 
Navarre,  n'avaient  pas  en  une  issue  plus  satisfaisante  ni 
phis  équitable8. 

Souvent  la  reine  Catberme  de  Médicis  prit  elle-même 
en  main  le  redressement  de  ce  grief.  Bien  que  Marguerite, 
reine  de  Navarre,  ne  fût  point  une  fille  préférée,  il  impor- 
tait à  son  ambition  et  à  son  honneur  qu'elle  retrouvât 
cette  couronne ,  ou  que  les  Bourbons  obtinssent  du  moins 


1  Mayer,  Galerie  philosophique  du  seizième  siècle,  tome  I,  page  &« 
3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  pages  463,  465,  616. 

48. 


276  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

un  royal  dédommagement  '  ;  mais  Philippe  II  éluda  tou- 
jours cette  grave  question,  et  lorsque  la  diplomatie  lui 
arrachait  des  paroles  meilleures  que  ses  intentions,  elles 
demeuraient  illusoires.  Toutefois  Catherine  de  Médicis  ne 
peut  point  être  accusée  de  négligence  ou  d'indifférence 
à  ce  sujet  ;  elle  fut  instante  et  souvent  importune  dans  ses 
demandes  ;  mais  l'état  intérieur  de  la  France  et  le  besoin 
qu'elle  avait  de  l'alliance  de  l'Espagne  l'empêchaient  de 
devenir  impérieuse. 

Cependant  un  scrupule  de  conscience  agitait  à  leur 
dernière  heure  les  rois  d'Espagne,  et,  pour  la  calmer  par 
un  subterfuge  indigne  de  leur  foi  et  de  leur  grandeur, 
tous,  depuis  Ferdinand,  ordonnaient  par  une  clause  tes- 
tamentaire que  la  légitimité  de  leurs  droits  sur  la  Navarre 
fût  examinée,  et  que  justice  fût  rendue8.  Ces  instructions 
n'étaient  jamais  suivies. 

En  1565,  et  non  pas  en  1569,  comme  le  prétend  la 
Biographie  universelle* ,  pas  plus  en  1 564,  comme  l'avance 
Voltaire  4,  Philippe  II  s'avisa  d'un  moyen  expéditif  pour 
mettre  un  terme  aux  réclamations  incessantes  des  rois 
de  France  et  des  rois  de  Navarre ,  et  pour  étouffer,  par 
un  dernier  effort,  les  remords  qui  pouvaient  encore 
l'agiter.  Sous  prétexte  de  la  foi  protestante  que  professait 
Jeanne  d' Albret  et  le  jeune  Henri  de  Bourbon ,  son  fils , 
il  résolut  de  les  faire  enlever  et  de  les  livrer  au  tribunal 
de  l'inquisition. 


1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II ,  passim. 

2  Mayer,  Galerie  philosophique  du  seizième  siècle,  tome  I,  p.  8,  note. 

3  Biographie  universelle,  tome  XXXIV,  page  453.  —  Idem,  suppl., 
tome  LXIII,  page  327. 

4  Essais  sur  les  mœurs,  Philippe  II. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  277 

Sans  la  reine  Elisabeth,  la  maison  de  Bourbon  s'étei- 
gnait en  ce  jeune  prince,  et  le  trône  de  France,  devenu 
bientôt  vacant  par  la  mort  du  dernier  Valois,  et  l'absence 
d'héritier  direct  et  prochain ,  était  exposé  aux  ambitions 
souvent  exprimées  du  monarque  espagnol  ;  il  ne  bornait 
point  à  la  Navarre,  déjà  soumise  et  usurpée,  ses  préten- 
tions agressives,  il  souffrait  que  les  grands  seigneurs  et 
les  hommes  politiques  de  son  royaume  lui  prêtassent  des 
droits  à  la  couronne  de  France ,  droits  qu'il  n'entendait 
pas  faire  valoir  du  vivant  des  princes  ses  beaux-frères , 
mais  qu'il  laissait  insinuer  dès  lors,  pour  les  revendiquer 
sans  doute  après  eux,  surtout  si  le  roi  de  Navarre,  son 
seul  et  légitime  compétiteur,  pouvait  disparaître  du 
nombre  de  ses  concurrents. 

Don  Jean  Manrique,  de  l'illustre  maison  de  Larna, 
ancien  ambassadeur  de  Philippe  II  en  France ,  établissait 
hautement  les  titres  de  son  maître  à  la  couronne  de  ce 
royaume;  M.  de  Fourquevaulx ,  cet  habile  et  diligent 
représentant  du  Roi  Très-Chrétien  près  Sa  Majesté  Ca- 
tholique ,  dénonçait  à  sa  cour  ces  pratiques  de  l'ancien 
diplomate. 

«  Madame,  écrivait-il  à  Catherine  de  Médicis,  ces  jours 
passés,  le  sieur  don  Jehan  de  Manrique  soutenoit  à  la 
reine  votre  fille,  à  son  dîner,  que  le  royaume  de  France 
appartient  mieux  au  Roi  Catholique  qu'au  roi  qui  le  pos- 
sède, prenant  son  dire  sur  ce  qu'une  fille  du  roi  Louis 
surnommé  le  Hutin  fut  mariée  au  duc  Othon  de  Bour- 
gogne; pour  priver  laquelle  de  la  succession  du  roi  son 
père,  les  Français  forgèrent  la  loi  salique... 

»  J'ai  veu  du  tems  du  roi  François ,  que  tels  libelles 
diffamatoires  avoient  subi  leur  réponse ,  et  si  je  ne  me 


278  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

trompe,  à  l'endroit  qu'on  tient  tel  langage,  je  ne  pour- 
rois  me  garder  de  dire  que  le  royaume  de  Castille  appar- 
tient mieux  aussi  aux  descendants  du  roi  saint  Louis,  fils 
de  la  reine  Blanche,  fille  aînée  du  roi  Alphonse  IX* ,  que 
non  aux  successeurs  de  don  Henry ,  comte  de  Transta- 
mare,  bastard  du  roi  don  Alonzo  XIe,  lequel  bastard 
s* empara  du  royaume  de  Castille  et  tua  le  roi  don  Pedro, 
surnommé  le  Cruel,  fils  légitime  dudict  Àlonzo  XIe1.  » 

Catherine  de  Médicis,  cette  reine  si  jalouse  de  l'indé- 
pendance de  la  nation  française  et  des  droits  de  sa  royale 
maison,  si  digne  et  si  fière  lorsqu'il  s'agissait  de  défendre 
les  lois  fondamentales  qui  protégeaient  le  pays  et  sa 
famille ,  prit  en  main  la  cause  du  roi  son  fils.  Elle  fut  bien 
différente  en  ce  point  d'une  princesse,  Isabelle  de  Bavière, 
reine  autrefois  comme  elle  du  royaume  très-chrétien ,  et 
qui  n'hésitait  pas  à  sacrifier  la  France  et  l'héritier  du 
trône  aux  ambitions  de  Henri  V ,  son  gendre ,  et  à  l'hu- 
milier sous  le  joug  de  l'Angleterre.  L'histoire  et  la  posté- 
rité ne  se  sont  guère  occupées  que  de  maudire,  presque  à 
l'égal  de  la  veuve  de  Charles  V ,  Catherine  de  Médicis. 
Elles  devraient  lui  savoir  gré  pourtant  de  sa  hauteur,  de 
son  intelligence  et  de  son  énergie ,  toutes  les  fois  qu'il  lui 
fallut  défendre  les  intérêts  de  la  couronne  et  du  pays 
contre  des  agressions  étrangères.  Ses  excès  comme  ses 
superstitions  furent  de  son  temps  et  le  fruit  de  son  origine, 
plus  encore  que  le  crime  et  l'effet  de  sa  volonté.  Ils  ne 
doivent  point  faire  oublier  les  nobles  traits  de  son  ca- 
ractère. 

Catherine  de  Médicis  répondit  en  hâte  à  l'ambassadeur: 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  £f*,  n°  39,  folio  458. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  279 

«  J'ay  bien  notté  ce  que  vous  m'escripvez  des  disputes 
de  don  Jean  Manrique,  qui  sont  propos  assez  mal  fondés  ; 
qu'il  montre  par  là  avoir  très-mauvaise  intention,  et  serais 
bien  esbaye  si  la  reine  ma  fille  ne  luy  a  bien  fait  con- 
noltre  que  ce  sont  choses  à  quoy  elle  ne  prend  pas  grand 
plaisir,  et  même  qu'elles  se  traictent  ainsi  publiquement 
à  sa  table  ,  vous  priant  m'advertir  de  la  réponse  qu'elle 
luy  fict. 

»  J'ay  veu  le  beau  livre  que  vous  m'avez  envoyé,  que 
vous  dictes  être  son  autheur  en  si  plaisante  dispute  ;  mais 
ceux  qui  sont  plus  grands  docteurs  que  moy  et  que  celuy 
qui  Ta  faict,  disent  qu'il  aurait  plus  besoin  d'apprendre 
que  de  se  faire  mocquer  de  luy,  mettant  de  si  sottes 
œuvres  en  lumières.  Voilà  toute  la  réponse  que  l'on  y 
veut  faire,  d'autant  que  par  son  livre  même  on  connolt 
assez  que  ce  sont  impostures  qui  n'ont  nul  fondement , 
et  estes  comme  vous  m'escripvez  assez  préparé  pour  leur 
monstrer  qu'ils  ont  plus  de  ce  qui  appartient  à  cette  cou- 
ronne par  delà,  qu'ils  n'en  peuvent  prétendre  d'icy. 
Aussi  serois-je  bien  trompée  si  leur  maître  y  pensoit  *.  » 

Les  ennemis  extérieurs  n'étaient  pas  moins  actifs  ni 
moins  acharnés  que  les  ennemis  du  dedans.  L'on  doit 
tenir  compte  à  la  reine  de  France,  pour  l'augmentation  de 
son  mérite  comme  pour  l'atténuation  de  ses  fautes,  des 
pièges  et  des  dangers  qui  embarrassaient  sa  politique, 
attaquaient  son  pouvoir,  quelquefois  même  menaçaient 
sa  vie. 

Les  princes  lorrains,  semblables  en  ce  point  au  roi  Phi- 
lippe II,  ne  travaillaient  point  à  la  chute  du  trône  des 

1  Bibliothèque  Impériale,  supp1.  fr.,  ^f£,  n°  54,  folio  494. 


280  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Valois ,  mais  ils  préparaient  son  usurpation  sur  les  Bour- 
bons. Ils  ne  craignaient  point  d'arriver  à  cette  fin  par 
l'extermination  du  dernier  de  leurs  rejetons.  C'était  le 
seul  moyen  d'un  triomphe  sans  obstacle.  Le  sang  de  saint 
Louis  avait  peu  de  part  à  leur  respect;  ils  se  vantaient 
d'être  issus  de  celui  de  Charlemagne,  ils  auraient  pré- 
tendu sortir  de  celui  des  dieux,  si  cette  opinion  eût  pu 
favoriser  leur  cause  en  rencontrant  de  crédules  partisans. 
«Ils  faisoient  falsifier  leurs  chroniques  et  généalogies: 
élevant  l'échelle  de  leur  race  jusqu'au  ciel,  ou  se  figurant 
être  montés jusques  au  plus  haut  degré,  par  imagination, 
ils  songèrent  être  descendus  de  Charlemagne l.  » 

L'ambition  des  Guise  et  celle  du  roi  d'Espagne,  ayant 
un  même  but,  auraient  dû  se  changer  en  rivalité,  comme 
il  arrive  toujours  au  lendemain  de  tous  les  crimes.  Elle 
n'avait  encore  que  le  caractère  de  la  complicité ,  comme 
il  se  voit  d'ordinaire  à  la  veille  des  forfaits  et  des  cata- 
strophes. L'union  est  la  force  des  complots,  elle  prépare 
leurs  succès;  la  discorde  en  amène  le  châtiment  et  l'iné- 
vitable chute;  ce  ne  fut  point  par  là  cependant  que  fut 
déjouée  leur  trame  :  le  ciel  lui-même,  et  lui  seul,  se  char- 
gea de  sa  ruine  et  du  salut  de  la  victime  désignée. 

En  1 563,  Antoine,  roi  de  Navarre,  qui  dès  l'année  1  559 
avait  conduit  Elisabeth  de  Valois  au  roi  d'Espagne ,  assis- 
tait avec  le  roi  de  France  Charles  IX  et  Catherine  de 
Médicis  au  siège  de  Rouen;  un  triste  pressentiment  le 
préoccupa  de  sa  fin  prochaine.  «  Un  certain  pronostic  du 
mal  qui  nous  talonne  touche  ordinairement  nos  cœurs , 
et  de  fait,  ajoute  Jean  de  Serre,  ayant  voulu  visiter  la 

>  Villeroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  page  340. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  281 

tranchée  et  diner  en  un  lieu  plus  prochain  de  la  muraille 
tors  de  la  batterie,  voicy  qu'une  arquebusade  lui  donne 
dans  l'épaule,  ainsi  qu'il  vouloit  faire  de  l'eau,  dont  la 
balle  estant  trop  tard  sondée  par  les  chirurgiens,  et  quel- 
que trop  licencieuse  volupté  ayant  augmenté  les  inflam- 
mations de  la  playe  accompagnée  de  fièvre ,  ensuite  il 
rendit  l'àme  à  Dieu  le  17  novembre  ensuivant  '.  » 

Faible  de  caractère,  mais  grand  par  son  nom  et  illustre 
par  son  courage,  Antoine  de  Bourbon  environnait  encore 
d'un  vrai  prestige  son  titre  presque  imaginaire  de  roi.  Les 
droits  de  sa  couronne,  qu'il  tenait  d'ailleurs  de  Jeanne 
d'Albret,  sa  femme,  ne  reposèrent  plus  alors  que  sur 
elle-même  et  sur  un  enfant,  âgé  de  dix  ans  seulement 
lorsqu'il  perdit  son  père.  L'éducation  protestante  de 
celui-ci  et  la  conviction  également  hérétique  de  sa  mère 
ajoutaient  une  cause  apparente  aux  entreprises  qu'encou- 
rageaient d'ailleurs  l'enfance  du  jeune  Henri  et  le  sexe 
de  la  reine  de  Navarre.  Attentifs  à  ces  facilités,  les  enne- 
mis de  la  France  ne  tardèrent  pas  à  les  exploiter. 

Sous  prétexte  de  zèle  pour  la  foi  catholique,  de  haine 
contre  l'erreur,  de  crainte  pour  l'avenir  religieux  de  la 
France ,  le  cardinal  de  Lorraine  et  le  duc  de  Guise  son 
frère  profitèrent  des  circonstances  favorables  que  cette 
mort  développait  pour  eux.  La  reine  de  Navarre  sa  veuve 
s'était  retirée  à  Pau  avec  le  prince  son  fils  encore  enfant, 
qui  fut  depuis  Henri  IV.  Le  ciel  seul  veillait  sur  eux  ; 
mais  sa  garde  toute-puissante  vaut  mieux  que  celle  de 
mille  légions. 

Non  loin  de  là,  dans  la  ville  de  Barcelone,  Philippe  II 

1  Inventaire  général  de  f  histoire  de  France,  édition  in-folio,  page  548. 


282  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

réunissait  des  troupes  nombreuses  contre  les  Maures.  Les 
princes  lorrains  lui  firent  savoir  toutes  les  facilités  que 
ces  circonstances  donnaient  à  un  enlèvement  des  princes 
béarnais ,  lui  remontrant  en  outre  que  cette  entreprise 
contre  des  hérétiques  serait  un  digne  début  de  la  croisade 
qu'il  préparait  contre  d'autres  infidèles. 

Mais  la  reine  de  Navarre  avait  dans  la  reine  d'Espagne 
une  fidèle  amie.  La  succession  légitime  au  trône  de  France 
trouvait  dans  la  même  reine  un  habile  défenseur;  tout  en 
confondant  ensemble  les  intérêts  des  deux  royaumes, 
Elisabeth  ne  les  sacrifiait  jamais  l'un  à  l'autre ,  et  l'indé- 
pendance comme  la  grandeur  du  trône  sur  lequel  elle 
était  née  ne  lui  étaient  pas  moins  chères  que  l'honneur  et 
l'élévation  du  trône  sur  lequel  elle  était  assise.  Lorsqu'elle 
tint  en  main  les  fils  du  complot ,  la  maison  de  Bourbon 
fut  sauvée ,  et  par  sa  conservation  la  France  fut  préservée 
de  sa  ruine. 

L'ambassadeur,  ou  plutôt  le  modeste  messager  que  les 
Guise  employèrent  pour  ourdir  avec  le  roi  d'Espagne 
leur  criminel  complot  fut  un  certain  capitaine  Dimanche. 
Ils  l'accréditèrent  auprès  du  duc  d'Albe,  dès  lontemps  et 
toujours  mal  disposé  pour  la  France,  «  plein  d'inconvé- 
nients et  de  difficultés  qu'il  propose  en  toute  négocia- 
tion \  »  Ils  l'appuyèrent  directement  auprès  du  roi,  et 
pour  que  chemin  faisant  il  ne  manquât  point  de  secours 
et  de  soutien ,  ils  le  recommandèrent  aux  plus  puissants 
seigneurs  et  aux  meilleurs  guerriers  qui  occupaient  les 
places  du  Midi,  ou  qui  tenaient  avec  leurs  troupes  la 
campagne  pour  le  Roi  Très-Chrétien. 

1  Dépêche  de  révoque  de  Limoges  au  roi.  —  M.  L.  Paris,  Négociations 
sous  François  //,  page  278. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  283 

(Tétaient  les  seigneurs  de  Montluc,  d'Escars,  le  vicomte 
d'Orthez,  le  capitaine  du  château  du  Hà,  etc.,  etc.  *, 
auxquels  on  se  promettait  de  joindre  à  Toulouse  le  con- 
cours du  cardinal  d'Armagnac.  Nérac ,  Bazas ,  Bayonne, 
Mont-de-Marsan,  furent  en  effet  aussitôt  occupées  par  les 
compagnies  de  ces  seigneurs,  qui  jurèrent  de  se  tenir 
prêts  à  saisir  la  reine  de  Navarre  et  son  fils,  et  à  lui 
barrer  tout  passage.  Singulière  destinée  de  ces  grands 
personnages,  qui,  par  un  dévouement  trompeur  pour  les 
ordres  de  la  cour  et  dans  leur  illusion  du  service  du  roi , 
travaillaient  à  détruire  la  brillante  race  qui  obtint  le  che- 
valeresque dévouement  de  leurs  fils  ! 

Le  succès  de  sa  diplomatie  relevant  son  courage  et 
augmentant  son  crédit,  le  capitaine  Dimanche  atteignit 
Madrid  et  se  rendit  à  Mouzon,  où  Philippe  II  tenait  les 
états  des  trois  royaumes  d'Aragon,  de  Catalogne  et  de 
Valence. 

L'étoile  du  Roi  Catholique  et  des  princes  lorrains,  qui 
semblait  l'avoir  accompagné  jusqu'alors,  fit  place  à  ré- 
toile des  Bourbons  et  à  celle  de  la  France.  Le  conspira- 
teur tomba  gravement  malade  à  Madrid,  dans  une  hôtel- 
lerie de  mince  apparence  et  de  maigre  ressource ,  que  le 
besoin  du  secret  lui  avait  fait  choisir. 

Mais  le  salut  du  royaume  devait  naître  de  la  bonté 
d'Elisabeth.  Elle  s'enquérait  avec  soin  de  tous  les  Fran- 
çais arrivant  en  Espagne;  ses  sollicitudes  allaient  au- 
devant  d'eux  et  savaient  les  découvrir,  quelque  minimes 
et  quelque  cachés  que  fussent  les  sujets  du  roi  son  frère. 
«  Nous  devons  louer  notre  reine  de  sa  douceur,  qui  est  bien- 

*  Villeroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  pages  345  à  353. 


284  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

séante  à  un  grand  ou  grande  envers  un  chacun ,  et  de 
l'affection  envers  les  Français ,  lesquels  quand  ils  arri- 
voient  en  Espagne  étaient  recueillis  d'elle  avec  un  visage 
bénin,  depuis  le  plus  grand  jusqu'au  plus  petit,  qu'onc- 
ques  nul  ne  partit  d'avec  elle  qu'il  ne  s'en  sentit  très- 
honoré  et  très-content  *. 

»  Les  serviteurs  de  la  reine  ne  pouvoient  et  ne  savoient 
pas  lui  faire  mieux  la  cour  qu'en  découvrant  ses  compa- 
triotes, et  qu'en  s'enquérant  des  nouvelles  de  la  France 
et  de  celles  du  roi  son  bon  frère ,  et  de  la  reine  sa  bonne 
mère,  car  c'étoit  toute  sa  joie  et  plaisir  que  d'en  6çavoir*.  » 

L'un  des  plus  obscurs  de  ses  domestiques,  Anis  Vespier, 
était  tapissier,  brodeur,  huissier  de  sa  chambre'.  La 
modestie  de  sa  condition  n'enlève  pas  à  son  nom  le  droit 
d'une  place  importante  dans  l'histoire,  puisque  son  zèle 
et  son  dévouement  furent  la  cause  première  du  salut  de 
la  reine  de  Navarre  et  de  son  fils.  Il  était  né  leur  sujet  à 
Nérac4,  et  la  fidélité  qu'exigeaient  ses  services  actuels 
n'avait  rien  enlevé  à  celle  que  lui  imposait  son  origine. 

Le  capitaine  Dimanche,  souffrant  de  l'isolement  autant 
que  de  la  maladie ,  demanda  les  soins  d'un  compatriote. 
Vespier  était  voisin,  et  ses  inclinations  d'accord  avec 
ses  instructions  et  les  intentions  de  la  reine,  lui  inspi- 
rèrent un  actif  dévouement.  Il  amena  le  malade  de  l'au- 
berge en  son  logis,  le  fit  traiter  par  les  médecins  et  les 
apothicaires  d'Elisabeth,  et  joignit  aux:  remèdes  les  dis- 
tractions et  les  friandises  que  la  cour  de  Madrid  réunissait 


1  Brantôme,  tome  V,  édition  de  4823,  page  434. 

2  Brantôme,  tome  V,  édition  de  4823,  page  434. 

3  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  355. 

4  Villeroy,  Mémoire* d'État,  tome  H,  page  385. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  285 

abondamment  sous  sa  main.  Sans  penser  à  rien  autre 
chose  qu'à  la  guérison  de  son  hôte,  Vespier  s'attira  sa 
confiance.  Le  capitaine  Dimanche ,  ne  sachant  comment 
reconnaître  son  hospitalité,  la  récompensa  par  une  en- 
tière ouverture  de  cœur,  et  se  trouvant  d'accord  sur  le 
terrain  de  la  religion ,  il  pensa  qu'ils  se  rencontreraient 
aussi  sur  celui  de  la  politique  ;  il  crut  d'ailleurs  pouvoir 
se  faire  un  utile  complice  de  Vespier.  Il  commença  par 
parler  du  duc  de  Guise  de  façon  à  indiquer  que  ses  inté- 
rêts, plus  que  ceux  du  roi  de  France ,  étaient  confiés  à 
ses  soins,  et  passant  au  duc  d'Albe,  autre  personnage  non 
moins  suspect  en  pareille  circonstance ,  il  avoua  ses  en- 
trevues avec  lui ,  et  ajouta  que  toutes  les  mesures  étaient 
prises  pour  qu'avant  deux  mois  la  reine ,  le  prince  et  la 
princesse  de  Navarre  fussent  enlevés  et  mis  entre  les 
mains  de  l'Inquisition;  puis,  pour  donner  plus  d'autorité 
k  son  dire,  il  montra  les  mémoires  et  les  correspondances 
jui  rendaient  sa  mission  non  moins  incontestable  qu'elle 
Hait  illégitime.  Pour  attirer  Vespier  de  plus  en  plus  dans 
son  complot,  il  lui  déroula  les  plans ,  et  lui  révéla  l'ap- 
pui qu'il  rencontrerait  de  tous  côtés ,  et  qui  rendrait  le 
succès  inévitable,  à  moins  d'un  arrêt  contraire  du  ciel. 

Le  ciel ,  qui  destinait  à  la  France  les  années  de  gloire 
et  de  bonheur  que  lui  donnèrent  les  Bourbons,  avait 
prononcé  cet  arrêt. 

Vespier  s'empressa  d'aller  dénoncer  le  complot  à  l'au- 
mônier de  la  reine,  et  celui-ci  le  conduisit  auprès  de 
Sa  Majesté  Catholique,  qu'il  savait  aimer  uniquement  la 
reine  de  Navarre.  «  Vespier,  lui  récitant  par  le  menu 
toutes  les  particularités  de  ce  fait  si  exécrable,  elle  l'ouït, 
en  eut  horreur,  et  dit  la  larme  à  l'œil  :  A  Dieu  ne  plaise, 


286  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

mon  maître,  que  telle  méchanceté  advienne;  sur  ce, 
elle  résolut  d'en  écrire  au  roi  son  frère  et  à  la  reine 
sa  mère  pour  y  remédier1.  » 

Cependant  le  complot  avançait  toujours.  Don  François 
d'Albe  favorisait  le  message  et  le  messager.  L'appui  qu'iL 
leur  donnait  en  cette  circonstance  ne  fut  même  pas  étran- 
ger au  titre  d'agent,  puis  d'ambassadeur  en  France  qu'il 
obtint  dans  la  suite.  Par  son  crédit,  le  roi  d'Espagne 
donna  aussitôt  audience  au  capitaine  Dimanche,  «  et 
parla  à  lui  par  trois  diverses  fois,  la  nuit  seulement  et 
à  heure  indue  :  signe  qu'il  y  prenoit  goût  et  que  cette 
pratique  lui  plaisoit.  Aussi  avoit-il  occasion  d'y  prêter 
l'oreille  ?  car  on  ne  lui  pouvoit  faire  ouverture  plus 
agréable  selon  son  humeur  et  la  disposition  des  affaires 
d'État*.  » 

Bien  informé  par  le  cardinal  de  Lorraine  du  person- 
nage qu'il  devait  jouer  et  de  celui  auquel  il  avait  affaire, 
le  capitaine  Dimanche  exploita  le  bon  et  le  mauvais  côté 
du  caractère  de  Philippe  II.  Il  s'adressa  à  son  catholi- 
cisme et  à  son  ambition,  noble  passion  sans  doute,  et 
conviction  plus  noble  encore. 

L'esprit  espagnol,  souvent  surexcité  par  les  intérêts  de 
la  foi ,  celui  du  dixième  siècle  faussé  par  les  erreurs  du 
temps  et  par  des  excès  devenus  une  habitude,  enfin  les 
tendances  particulières  du  Roi  Catholique,  avaient  fait  de 
sa  religion  un  fanatisme  souvent  cruel ,  et  de  son  ambi- 
tion une  injustice.  Le  nom  du  Souverain  Pontife  fut  em- 
prunté ,  sans  son  avis,  pour  persuader  au  roi  de  se  joindre 
à  cette  sanglante  et  maudite  résolution. 

1  Vilîeroy,  Mémoires  d'État ,  tome  II ,  page  355. 

2  Villeroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  page  357. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  287 

a  II  estimoit  donc  nécessaire  de  commencer  par  la  sub- 
version et  ruine  de  la  maison  et  personne  de  la  reine  de 
Navarre  et  de  monseigneur  le  prince  son  fils,  lequel, 
venant  de  vraie  tige  de  France,  il  succédoit  à  cette  cou- 
ronne, combien  qu'il  fût  lors  bien  éloigné  selon  l'appa- 
rence humaine,  et  étant  nourri  comme  on  le  nourrissoit 
en  la  doctrine  des  hérétiques ,  ce  seroit  pour  infecter  et 
perdre  tout  le  royaume  d'hérésie !.  » 

Puis,  insistant  sur  ce  point  avec  tous  les  moyens  sug- 
gérés par  une  habileté  diabolique,  bien  qu'ils  parussent 
empruntés  aux  intérêts  du  ciel,  le  capitaine  Dimanche 
finit  par  insinuer  que  le  dernier  résultat  de  l'assistance 
prêtée  par  le  roi  d'Espagne  serait  «  de  rendre  la  querelle 
du  royaume  de  Navarre  ensevelie  et  du  tout  éteinte  pour 
jamais.  » 

Il  fut  donc  convenu  que  Philippe  II  aiderait  de  toutes 
ses  forces  l'exécution  de  cette  entreprise,  et  que  tandis 
que  les  sieurs  de  Montluc ,  d'Escars  et  autres  grands  sei- 
gneurs, feraient  avec  leurs  forces  le  guet  et  la  garde  de 
l'autre  côté  du  Béarn ,  lui  ferait  marcher  le  long  des  mon- 
tagnes à  petit  bruit,  jusqu'à  Pau,  où  demeurait  la  reine  de 
Navarre,  huit  ou  dix  mille  hommes  de  troupes  qu'il  avait 
réunis  à  Barcelone;  et  si  par  hasard  la  reine  et  son  fils 
échappaient  à  cette  surprise,  il  serait  impossible  que  leur 
fuite  ne  les  précipitât  pas  dans  l'autre  piège. 

Mais  la  reine  d'Espagne  veillait  sur  ces  intérêts  si 
importants  pour  la  grandeur  et  pour  l'indépendance  de 
la  France  ;  elle  écrivait  au  roi  son  frère  et  à  la  reine  sa 
mère,  les  avertissant  du  danger  et  les  invitant  à  y  porter 

1  Villeroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  page  348. 


288  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

remède.  Elle  leur  rappelait  ce  conseil  du  roi  François  V* 
son  aïeul  au  roi  Henri  II  son  père,  que  si  le  gouverne- 
ment du  royaume  était  une  fois  confié  aux  Guise ,  ils  met- 
traient sa  famille  en  pourpoint  et  son  peuple  en  chemise. 
La  chute  du  dernier  Bourbon,  leur  seul  obstacle,  confir- 
mait le  pouvoir  trop  grand ,  et  bien  menaçant,  que  la 
maison  de  Lorraine  avait  su  obtenir  par  son  habileté, 
étendre  par  ses  alliances,  et  consolider,  il  faut  l'avouer, 
par  de  grands  services  et  par  beaucoup  de  gloire. 

M.  de  Saint-Sulpice,  alors  ambassadeur  en  Espagne, 
successeur  de  M.  deLaubépine,  fut  informé  par  la  reine  de 
tout  ce  qui  se  tramait  contre  les  princes  de  la  maison  de 
Bourbon,  et  chargé  de  faire  tenir  à  Catherine  de  Médicis 
et  à  Charles  IX  les  lettres  d'Elisabeth. 

Un  Basque  fidèle,  laquais  de  l'aumônier  de  la  reine, 
remplit  au  gré  de  l'ambassadeur,  alors  à  Mouzon,  ce 
message  important,  et  Rouleau,  son  secrétaire,  fut  dépêché 
à  la  cour  de  France. 

En  traversant  le  Béarn,  il  eut  soin  de  prévenir  en 
secret  la  reine  de  Navarre  du  danger  qui  la  menaçait  de 
si  près ,  et  pour  ne  donner  aucun  soupçon  de  sa  mission 
aux  conspirateurs,  il  couvrit  cette  révélation  de  toutes 
les  apparences  de  relations  dévouées  avec  les  affiliés  au 
complot.  «  La  reine  de  Navarre,  avertie  de  la  tragédie 
en  laquelle  on  lui  vouloit  faire  jouer  un  des  principaux 
personnages,  fit  si  bien  son  profit  de  cet  avis,  que,  Dieu 
l'assistant,  elle  eut  moyen  de  pourvoir  à  sa  sûreté  '.  » 

La  reine  mère,  informée  à  son  tour  et  bientôt  après 
du  péril  des  princes  de  la  maison  de  Bourbon ,  manda 

1  Villeroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  page  358. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  289 

M.  de  Laubépine,  premier  secrétaire  d'État.  Rouleau  lui 
fit  la  narration  des  faits ,  elle  lui  donna  ses  ordres;  il 
fallait,  selon  ses  instructions  et  sa  volonté,  compléter 
la  sûreté  que  la  fuite  avait  déjà  procurée  à  la  reine  et 
aux  princes,  saisir  le  capitaine  Dimanche ,  et  par  la 
publicité  et  l'authenticité  des  preuves  arriver  au  châti- 
ment du  coupable;  mais  «  la  corruption  des  pensions 
d'Espagne  étoit  déjà  entrée  dans  le  conseil,  qui  détourna 
ce  bon  effet.  »  Le  connétable  de  Montmorency,  mis  au 
courant  de  cette  affaire,  en  avait  bien  jugé;  il  avait  dé- 
claré à  la  reine  que,  «  puisque  le  sieur  de  Laubépine  le 
sçavoit,  le  compagnon  seroit  sauvé,  et  qu'il  n'en  falloit 
plus  parler1.  » 

Le  capitaine  Dimanche,  prévenu  du  revers  qu'éprou- 
vaient ses  manœuvres,  revint  à  Paris  avec  plus  de 
modestie  qu'il  n'avait  été  à  Madrid.  Au  lieu  du  retour 
d'ostentation  et  de  triomphe  qu'il  s'était  promis,  il  prit 
des  voies  détournées,  courant  lui-même  le  danger  qu'il 
avait  préparé  à  la  reine  de  Navarre.  Son  habileté  sut  l'en 
préserver  avec  l'aide  de  la  haute  protection  qui  l'environ- 
nait toujours.  Il  demeura  dix  ou  douze  jours  caché  dans 
l'hôtel  de  Guise,  quelques  autres  encore  au  monastère 
des  Bonshommes,  dans  le  bois  de  Boulogne,  et  faute  des 
preuves  matérielles  qu'il  eut  le  loisir  d'annuler,  l'impu- 
nité fut  acquise  aux  auteurs  et  aux  complices  de  sa  cri- 
minelle entreprise. 

Néanmoins,  il  résulte  de  l'intervention  trop  peu  connue 
et  trop  peu  célébrée  de  la  reine  d'Espagne  qu'un  complot 
si  dangereux  pour  la  France  demeura  infructueux,  et 


1  Vflleroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  page  358. 

49 


290  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

que  le  roi  d'Espagne,  «  qui  pensoit  déjà  tenir  et  mener 
en  triomphe  la  reine  prisonnière  et  ses  enfants,  à  la  fin 
se  trouva  les  mains  pleines  de  vent ,  et  l'esprit  de  regret 
d'avoir  perdu  une  si  belle  occasion  de  prendre  pied  en 
France,  et  d'éteindre  la  querelle  du  royaume  qu'il  usurpe, 
laquelle  lui  demeure  sur  les  bras  plus  lourde  et  plus 
vive  qu'elle  ne  fut  jamais l.» 

1  Viileroy,  Mémoires  d'État,  tome  II,  page  360. 


CHAPITRE  VINGT-DEUXIEME. 

CAPTIVITÉ    DE    DON    CARLOS. 

La  reine  Elisabeth  ne  répondait  que  par  une  amitié 
compatissante  à  l'amour  de  l'infant  don  Carlos,  et  cet 
amour  même,  inconstant  et  imparfait  comme  tout  en  lui, 
semble  avoir  été  distrait  et  modifié  par  les  projets  de 
mariage  qui  furent  combinés  ensuite. 

Toutefois  un  tel  sentiment  tient  une  trop  grande  place 
dans  la  vie  de  cette  souveraine,  et  les  infortunes  du  prince 
forent  d'un  trop  grand  poids  dans  les  chagrins  de  son  au- 
guste et  irréprochable  belle-mère  pour  que  nous  passions 
légèrement  sur  la  catastrophe  qui  termina  sa  vie. 

Ce  drame  mystérieux  demande  que  nous  revenions  sur 
nos  pas,  et  que  nous  résumions  les  détails  qui  ramenè- 
rent. Ils  ont  été  omis  dans  le  cours  de  cette  histoire, 
comme  étrangers  à  l'existence  de  la  grande  princesse  qui 
nous  occupait.  Les  circonstances  qui  le  déterminèrent  de- 
meurèrent sans  doute  inconnues  à  Elisabeth  même.  Elles 
durent  lui  être  cachées  par  la  prudence  d'un  prince  qui 
l'adorait,  qui  voulait  éviter  ses  inutiles  conseils,  et  lui 
épargner  de  cruels  chagrins. 

Du  reste,  Elisabeth  n'avait  placé  son  bonheur  ni  dans 
l'existence  ni  dans  l'amour  de  don  Carlos.  Il  faut  revenir 
jusqu'à  satiété  sur  ce  fait ,  parce  qu'on  en  a  composé  le 
fond  de  tous  les  romans,  et  qu'il  est  devenu  celui  de 
l'histoire. 

Uorente,  cet  écrivain  sévère  jusqu'à  la  rigueur,  a  dit 
d'Elisabeth  à  cette  occasion  :  «  Cette  intrigue  d'a- 

49. 


292  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

mour  n'a  jamais  existé  que  sous  la  plume  de  celui  qui  a 
élevé  des  doutes  sur  la  vertu  d'une  reine  dont  l'honneur 
n'a  pu  être  souillé  par  la  moindre  tache  !  »  et  plus  loin 
il  parle  de  cette  vertu  comme  digne  de  tous  les  respects  l. 

L'abbé  de  Saint-Réal  a  fait  un  roman  ingénieux  de  cette 
lamentable  histoire;  Gampistron  l'a  mise  sur  la  scène, 
cherchant  à  obtenir  l'attendrissement  du  public.  Schiller, 
Alfiéri,  Chénier,  ont  successivement  obtenu  des  larmes 
pour  don  Carlos,  «  pauvre  prince  qu'on  a  fait  si  grand 
dans  les  livres,  et  qui  en  réalité  fut  si  chétif  et  si  dif- 
forme8. »  L'incontestable  talent  de  ces  auteurs  s'est  moins 
attaché  à  la  vérité  qu'au  succès  de  leurs  ouvrages,  et  à 
l'émotion  qu'ils  devaient  obtenir  pour  l'assurer.  C'est  vers 
ce  but  que  tendaient  les  efforts  de  leur  imagination  et  le 
charme  de  leur  langage. 

Les  historiens,  variés  dans  leurs  opinions  sur  le  compte 
de  don  Carlos ,  le  peignent  tour  à  tour  sous  les  couleurs 
les  plus  opposées;  mais  son  éloge  semble  cependant  avoir 
prévalu  dans  leurs  récits;  le  désir  de  noircir  plus  encore 
la  mémoire  du  roi  son  père  les  a  surtout  guidés  dans  les 
traits  qu'ils  lui  donnent. 

Quoi  que  l'on  dise,  il  demeure  toujours  assez  de  vio- 
lence, d'aigreur,  d'insubordination,  d'ambition  dans  le 
caractère  et  dans  les  entreprises  du  jeune  prince  pour 
attirer  un  châtiment  sur  lui. 

Llorente ,  qui  ne  saurait  être  suspect  d'indulgence  ni 
d'illusion  favorable  dans  ses  jugements  à  l'égard  du  Roi 
Catholique,  dit  que  :  «  Si  jamais  père  eut  le  droit  d'être 
inexorable ,  ce  fut  Philippe  II.  »  Il  ajoute  peu  après  :  a  Je 

1  Llorente,  Histoire  de  Vinquisition,  tome  III,  pages  4Î9  et  437. 

2  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  804. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  293 

suis  fermement  convaincu  que  la  mort  de  ce  monstre 
(c'est  ainsi  qu'il  nomme  don  Carlos)  a  été  un  bonheur 
pour  l'Espagne  !.  *> 

Don  Carlos  n'avait  guère  que  sa  jeunesse ,  et  parfois 
quelques  rares  et  fidèles  attachements ,  quelques  élans 
généreux  pour  obtenir  miséricorde.  Mais  par-dessus  tout 
le  sang  qui  coulait  dans  ses  veines,  le  souvenir  d'un  pre- 
mier amour  dont  il  était  le  seul  fruit,  auraient  dû  parler 
haut  au  cœur  de  son  père,  et  le  détourner  des  rigueurs 
qu'il  déploya  contre  lui  durant  sa  captivité. 

Il  faut  avouer,  l'histoire  le  prouve  et  les  contemporains 
le  déclarent,  que  Philippe  II  avait  longtemps  pris  patience 
et  longtemps  différé  les  mesures  qu'il  projetait,  «  espérant 
que  les  ans  amèneraient  sens  et  discrétion  au  prince  son 
fils,  ce  qui  succéda  au  contraire  •.  »  Ce  fait  vient  en  aide 
à  la  justification  du  roi. 

En  étudiant  scrupuleusement  l'histoire ,  nous  rencon- 
trons des  traits  qui  révèlent  l'impétuosité  sans  frein  et 
sans  règle  du  caractère  de  don  Carlos,  et  qui  témoignent 
de  sa  haine  contre  les  favoris  de  son  père,  contre  le  sys- 
tème de  son  gouvernement  dans  les  pays  éloignés  soumis 
à  son  sceptre,  et  contre  les  institutions  sur  lesquelles  il 
appuyait  son  autorité. 

Dès  son  plus  bas  âge ,  il  avait  préoccupé  par  ses  dispo- 
sitions mauvaises  les  esprits  pénétrants  habitués  à  juger 
les  hommes.  Charles-Quint,  aïeul  de  don  Carlos,  avait 
témoigné  dans  sa  retraite  tout  ce  qu'il  concevait  d'inquié- 
tude sur  les  dispositions  vicieuses  de  son  petit-fils',  et, 

1  Uorente,  Histoire  de  f  inquisition  espagnole,  tome  III,  page  429. 

*  Voir  à  l'appendice  le  n°  70. 

3  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  III,  page  43t. 


294  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

soit  dit  en  passant,  pour  contester  le  prétendu  penchant 
qu'Elisabeth  aurait  apporté  en  Espagne  en  sa  faveur,  cette 
princesse  était  au  courant  de  ces  tristes  germes  lorsqu'elle 
devait  l'épouser.  On  ne  lui  avait  point  dissimulé  tout 
ce  qu'elle  aurait  à  combattre  et  à  réformer  en  lui,  par 
son  influence,  de  vices  de  caractère  et  de  défaut  d'édu- 
cation1. 

Quelques  récits  nous  le  représentent  donnant  à  dévo- 
rer à  son  cordonnier,  sous  ses  yeux,  les  morceaux  lacérés 
d'une  chaussure  trop  étroite,  et  le  contraignant  de  les 
avaler. 

D'autres  relations  nous  le  peignent  menaçant  de  son 
poignard  le  cardinal  Spinola,  pour  avoir  banni  un  co- 
médien qu'il  aimait.  Il  l'aurait  pris  par  son  rochet  en 
lui  disant  :  «  Quoi  I  petit  curé,  tu  as  l'audace  de  te  jouer 
de  moi,  et  d'empêcher  que  Cisneros  ne  vienne  me  divertir! 
Par  la  vie  de  mon  père,  il  faut  que  je  te  tue!  »  C'est  avec 
peine  que  ce  cardinal  serait  sorti  de  ses  mains*. 

Certains  écrivains  lui  font  souffleter  la  reine  de  Bohême, 
sa  tante,  pour  un  châtiment  imposé  à  un  de  ses  enfants 
d'honneur,  et  ordonner  de  tout  mettre  à  feu  et  à  sang 
dans  une  maison  de  laquelle  on  avait  jeté  par  mégarde 
quelques  gouttes  d'eau  sur  sa  tête. 

On  dit  encore  qu'il  voulut  précipiter  par  la  fenêtre  don 
Alonzo  de  Cordoue,  un  de  ses  gentilshommes,  pour  avoir 
répondu  trop  lentement  à  son  appel. 

Il  est  permis  de  révoquer  en  doute  ces  anecdotes,  et 
de  croire  que  Ferreras,  Gregorio  Leti  et  autres  historiens 
qui  les  ont  acceptées  et  accréditées  se  sont  plus  attachés 

1  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  III,  page  433. 

2  Don  Carlos  condamné  à  mort  par  son  père,  page  498. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  295 

à  la  défense  de  la  mémoire  de  Philippe  II  qu'au  culte  de 
la  vérité. 

Il  parait  prouvé  cependant  que  le  caractère  inutilement 
et  froidement  cruel  de  don  Carlos  se  trahissait  par  des 
faits  que  n'avait  point  ignorés  le  roi  d'Espagne;  il  égor- 
geait lui-même  les  lapins  qu'on  lui  apportait  de  la  chasse, 
il  se  plaisait  à  les  voir  se  débattre  et  mourir  '. 

En  plus  de  tous  ces  faits  si  propres  à  inquiéter  et  à 
indigner  le  Roi  Catholique,  il  avait  encore,  dans  les 
choses  relatives  à  la  foi,  les  indices  d'une  coupable  indé- 
pendance de  caractère  :  singulier  contraste  avec  d'autres 
preuves  d'une  soumission  aveugle  à  ses  lois. 

Le  roi  d'Espagne  se  posait  en  protecteur  ardent  de  la 
foi  catholique;  don  Carlos,  catholique  lui-même,  puisque, 
au  dire  de  ses  détracteurs,  il  suffisait  quelquefois  d'un 
prétexte  religieux  pour  arrêter  ses  fureurs  irréfléchies  f , 
était  cependant  lié  avec  les  calvinistes  révoltés  des  Pays- 
Bas;  il  soutenait  leur  insurrection ,  et  comptait  se  mettre 
à  leur  tête. 

Il  avait  surtout  l'inquisition  en  horreur,  tandis  que  le 
roi  son  père  ne  faisait  rien  d'important  sans  consulter  le 
saint-office;  un  auteur  prétend  même  que  l'infant  s'était 
expliqué  à  ce  sujet  en  des  termes  qui  faisaient  craindre  à 
l'inquisition  qu'il  ne  la  supprimât  dès  qu'il  serait  maître, 
et  que  c'était  là  son  plus  grand  crime  *. 

Avant  les  extrémités  auxquelles  se  porta  Philippe  II 
contre  le  prince ,  il  avait  éprouvé  des  mouvements  de 

1  Strada,  Décades  des  guerres  de  Flandres.  —  Llorente,  Histoire  de 
V inquisition  espagnole ,  tome  m,  page  431. 

*  Biographie  universelle,  tome  VU,  page  457. 

*  Don  Fabre  de  l'Oratoire,  Continuation  de  V Histoire  ecclésiastique  de 
FUury. 


296  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

tendresse  paternelle ,  et  lui  avait  donné  des  gages  de  sa 
confiance  et  de  son  amour.  Nous  avons  dit  qu'en  4560,  il 
l'avait  fait  solennellement  reconnaître  comme  héritier  de 
la  couronne  par  les  états  assemblés  à  Tolède. 

A  la  même  époque,  le  2  février,  il  avait  servi  de  par- 
rain au  roi  son  père ,  dans  la  cérémonie  de  son  mariage 
avec  Elisabeth ,  et  dona  Jeanne,  princesse  douairière  de 
Portugal ,  avait  été  la  marraine  '. 

En  1 562,  don  Carlos  étudiait  avec  don  Juan  d'Autriche 
et  Alexandre  Farnèse  à  l'université  d'Alcala,  cette  splen- 
dide  création  du  cardinal  Ximenès.  Le  prince  n'aimait 
pas  l'étude,  malgré  les  précepteurs  éminents  que  le  roi  son 
père  avait  ajoutés  aux  professeurs  illustres  qui  lui  en- 
seignaient la  sagesse  et  la  science.  Il  savait  se  soustraire  à 
leurs  regards  et  à  leurs  leçons,  pour  former  des  liaisons 
fatales  et  rechercher  des  plaisirs  interdits.  Philippe  II  le 
savait,  et  surveillant  de  loin  ce  caractère  indocile ,  il  écri- 
vait de  Bruxelles  à  ses  maîtres  :  «  Continuez  vos  efforts; 
bien  que  don  Carlos  n'en  profite  pas  comme  il  le  fau- 
drait, ce  ne  sera  pas  inutile.  J'écris  aussi  à  don  Garcia  de 
faire  bien  attention  au  choix  de  ceux  qui  voient  et  fré- 
quentent le  prince;  il  vaudroit  mieux  qu'on  lui  mit  dans 
la  tête  le  goût  de  l'étude  que  plusieurs  autres  choses  f.  » 
Ces  conseils  du  roi  et  les  efforts  des  maîtres  furent  sans 
succès  sur  cette  nature  rebelle. 

Étudiant  à  Alcala ,  don  Carlos  devint  amoureux  d'une 
belle  jeune  fille  attachée  à  une  comtesse  qui  demeurait 
dans  le  même  palais  que  lui.  Cherchant  une  nuit  à  la 

*  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  III,  page  433. 
3  P.  Kircher,  Principis  ehrisliani  archetipon  politicum.  —  Llorente, 
Histoire  de  ï inquisition  espagnole,  tome  III,  page  434. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  2*7 

voir  secrètement  et  sans  autre  guide  que  l'un  de  ses  me- 
nias,  il  tomba  dès  le  premier  degré  d'un  escalier  dérobé, 
et  roula  du  haut  en  bas;  il  se  cassa  presque  la  tète ,  per- 
dit une  partie  de  son  sang,  «  II  est  en  telle  extrémité , 
mandait  de  lui  M.  de  Saint-Sulpice  à  la  reine  mère ,  qu'on 
est  après  à  le  trépaner  '.  »  Ferreras,  moins  complètement 
informé  sans  doute ,  dit  de  cette  catastrophe  et  de  cette 
terrible  opération  :  «  Le  second  jour  d'octobre ,  après  la 
chute,  il  prit  au  prince  un  grand  frisson  suivi  d'une 
fièvre  très-aiguë;  les  médecins  en  conçurent  une  vive 
inquiétude,  et  prirent  le  parti  de  lui  lever  le  bandeau 
pour  examiner  le  crâne,  etc.,  etc.  *.  »  11  faillit  mourir  de 
ce  terrible  accident,  dont  il  demeura  boiteux  et  affaibli 
toute  sa  vie. 

On  l'avait  cru  perdu  :  la  Reine  Catholique  écrivait  le 
billet  suivant  à  l'ambassadeur  de  France  :  «  Monsieur  l'am- 
bassadeur, j'ay  eu  aujourd'hui  de  fort  mauvaises  nouvelles 
du  prynce,  par  quoi  il  me  semble  qu'il  vaut  mieux  que 
M.  de  Rambouillet  attende  à  venir  à  un  autre  jour:  je 
vous  envoyé  les  lettres  dans  lesquelles  je  me  remets  à 
vous;  je  ne  pense  pas  qu'il  passe  cette  nuit.  » 

Par  le  même  courrier,  Elisabeth  écrivait  à  la  reine  sa 
mère  :  «  Madame ,  Rambouillet  arriva  avant  hier  en  ce 
lieu  de  Madrid,  lequel  m'a  conté  bien  au  long  de  vos 
nouvelles ,  et  comme  se  porte  tout  par  delà. 

9  J'assureray  le  roi  mon  seigneur  de  tout  ce  qu'il  vous 
plaît  m'ordonner  sytost  qu'il  sera  de  retour;  et  pour 
n'être  en  ce  lieu  depuis  quinze  jours ,  je  ne  vous  fais 
réponse  à  rien.  Je  prie  à  Dieu  que  le  prince  soit  en  bonne 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  tous  François  II,  page  880. 
*  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  4*8. 


298  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

santé ,  de  laquelle  je  crois  qu'il  y  a  bien  peu  d'espérances 
depuis  une  cheute  qu'il  prist  descendant  par  un  degré, 
et  se  blessa  bien  fort  à  la  tête.  Ne  pensoit-on  que  ce  fust 
rien,  mais  il  a  été  si  mal  et  est  encore,  que  ce  sera 
miracle  s'il  en  réchappe.  Dieu  veuille  qu'il  passe  cette 
nuit,  et  si  cela  est,  j'espère  qu'il  guérira,  car  il  aura 
passé  le  21 .  Je  ne  vous  en  dires  pas  davantage ,  me 
remettant  à  M.  l'ambassadeur,  priant  Dieu,  madame,  qui 
vous  donne  santé  très-heureuse  et  longue  vie.  Vostre 
très-humble  et  très-obéissante  fille,  Elisabeth  \  » 

Si  le  prince  revint  de  cet  accident,  il  ne  retrouva  pas 
les  facultés  que  la  chute  et  son  cruel  traitement  avaient 
compromises.  Quelques  gens  même  osaient  dire,  ce  que 
l'avenir  ne  confirma  que  trop ,  que  les  médecins  crai- 
gnaient qu'il  ne  demeurât  impuissant.  Cette  opinion  accré- 
ditée avait  fait  agir  auprès  du  Pape  pour  obtenir  la  per- 
mission de  le  marier  à  la  princesse  Jeanne  sa  tante, 
veuve  du  prince  de  Portugal.  Il  en  avait  jadis  été  question 
pour  Charles  IX.  Catherine  de  Médicis  avait  alors  rejeté 
bien  loin  cette  insinuation ,  disant  que  son  fils  avoit  asm 
d'une  trière. 

Don  Carlos  s'irrita  de  ce  nouveau  plan,  et  plus  tard, 
apprenant  que  les  états  avaient  donné  leur  assentiment  à 
un  tel  projet,  et  que  de  plus  ils  intervenaient  aussi  pour 
obtenir  que  pendant  le  voyage  projeté  par  Philippe  II 
dans  les  Flandres  il  restât  à  Madrid,  dans  une  obscu- 
rité et  dans  une  inaction  antipathiques  à  sa  nature  ambi- 
tieuse et  remuante ,  il  fit  acte  de  hautaine  colère.  «  Le 
prince  entra  ces  jours  passés  en  assemblée  des  états,  et 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sous  François  //,  page  889. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  299 

leur  protesta  que  celui  qui  proposerait  sa  demeure,  le 
peut  tenir  pour  son  ennemi  capital  et  de  sa  ville  ;  car  il 
les  détruira  de  tout  son  pouvoir,  et  de  même  s'ils  sont  si 
fols  de  parler  du  mariage  de  la  princesse  sa  tante  et  de 
luy ,  comme  ils  le  proposèrent  aux  dernières  cours  qui  se 
tinrent  il  y  a  trois  ans  en  ce  lieu;  trouvant  fort  étrange 
qu'ils  s'entremissent  de  telles  choses ,  car  te  roi  son  père 
le  mariera  bien  sans  eux,  et  que  de  lui  est  si  résolu 
d'aller  où  Ladicte  Majesté  ira ,  que  tout  le  monde  ne  l'en 
sçauroit  garder;  et  leur  défendit  sur  leur  vie  de  ne  dé- 
celer ce  propos;  mais  il  s'est  toutesfois  découvert  '.  » 

En  mai  4562,  époque  de  l'accident,  dont  les  consé- 
quences eurent  tant  d'influence  sur  les  sentiments  du 
roi,  et  marquèrent  d'une  si  terrible  fatalité  l'avenir  de 
l'infant ,  Philippe  II  fut  ému  du  danger  que  courait  le 
prince  son  fils. 

Au  premier  bruit  de  sa  chute,  il  était  accouru  au 
chevet  du  lit  du  mourant  ;  il  ne  le  quitta  plus  tant  que 
dorèrent  ses  douleurs  et  son  délire. 

Sa  dévotion  égalant  ses  inquiétudes,  il  avait  ordonné 
des  prières  à  saint  Diègue  ou  Didace,  pour  lequel  le 
prince  avait  une  grande  ferveur.  Par  les  ordres  du  roi, 
le  corps  du  bienheureux  fut  pompeusement  et  procès- 
sionnellement  apporté  dans  la  chambre  de  l'infant;  ses 
reliques  furent  étendues  sur  le  moribond,  il  revint  à  la 
vie  après  cet  attouchement,  et  durant  une  vision  du 
saint  qui  le  combla  de  consolations  et  lui  fit  sentir  son 
soulagement  immédiat.  Philippe  II ,  aussi  rempli  de  joie 
qu'il  l'avait  été  d'anxiété,  aussi  pénétré  de  gratitude 

1  Bibliothèque  Impériale,  ^,  folio  594  à  602,  4  janvier  4567. 


300  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

qu'il  avait  été  plein  de  confiance*,  poursuivit  et  obtint  à 
Rome  la  canonisation  du  saint l. 

Enfin,  en  Tannée  1566,  il  s'agissait  sérieusement  de 
faire  reconnaître  don  Carlos  comme  roi  d'Aragon  à  Bar- 
celone, et  de  lui  faire  recevoir  le  serment  en  cette 
qualité9. 

Ces  antécédents  témoignent  assez  que  le  cœur  de 
Philippe  II ,  tout  étranger  qu'il  fût  quelquefois  aux  sen- 
timents de  la  nature ,  n'était  point  toujours  sourd  à  sa 
voix. 

Sans  vouloir  réhabiliter  son  caractère  odieux,  auquel 
l'aversion  de  la  postérité  est  justement  acquise,  il  con- 
vient de  décharger  sa  mémoire  de  faits  dont  l'imputation 
fut  une  calomnie ,  et  de  la  soulager  quelque  peu  de  fautes 
dans  lesquelles  un  concours  étranger  vint  jouer  un  rôle 
essentiel. 

Le  caractère  de  don  Carlos,  son  physique  devenu 
disgracieux,  son  impuissance  avérée  de  donner  des 
héritiers  au  trône,  furent  les  premières  causes  de  l'anti- 
pathie qui  remplaça  les  sollicitudes  de  son  père. 

On  revenait  sans  cesse  sur  cette  infirmité  de  sa  dé- 
bile nature  :  on  l'exploitait  à  son  détriment  autour  de 
lui,  et  les  ambassadeurs  en  rendaient  compte  à  leurs 
souverains,  en  sorte  que  les  cours  étrangères  en  étaient 
informées. 

Fourquevaulx  attribuait  l'aversion  nouvelle  de  Phi- 
lippe II  pour  son  fils  au  tempérament  et  au  caractère 

1  J.  de  Ferreras,  Histoire  générale  d'Espagne,  tome  IX,  page  230. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  n°  30,  folio  134.  —  Fourquevaulx 
à  la  reine  mère.  —  Idem,  225,  98«  lettre,  folio  363.  Fourquevaulx  au  roi 
Charles  IX. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  301 

du  jeune  prince,  qui  se  développaient  l'un  et  l'autre  si 
fatalement. 

En  juin  \  567,  il  exprimait  à  Catherine  de  Médicis  les 
assurances  qu'il  avait  reçues  à  cet  égard  :  «  Madame, 
écrivait-il  à  la  reine,  les  deux  mémoires  que  j'ai  baillés 
au  jeune  sieur  de  Laubespine  sont  si  copieux,  qu'il  n'y 
a  lieu  de  vous  faire  longue  lettre,  et  sa  suffisance  sup- 
pléera à  mes  fautes,  car  il  a  veu  et  entendu  toutes  choses 
comme  moi  :  n'ayant  autre  nouvelle  pour  y  adjouter  que 
ce  qui  nous  a  été  conté  par  le  médecin  de  la  Reine 
Catholique,  qu'il  y  a  eu  quelque  prise  entre  le  Roi 
Catholique  et  le  prince  son  fils,  pour  les  désordres  qu'il 
continue  à  faire  assez  mal  à  propos,  et  nous  a  dit  que 
nonobstant  les  recettes  dont  ses  trois  médecins  lui  ont 
faict  user  pour  le  rendre  habile  d'espouser  femme,  c'est 
temps  perdu  d'en  espérer  lignée,  car  jamais  il  n'aura 
enfants,  et  qu'il  le  sçait  très-bien.  Cela  s'accorde  au  dire 
du  prince  d'Evoli,  qui  m'en  a  quelquefois  dit  autant l.  » 

Plus  tard  Fourquevaulx,  revenant  sur  ce  sujet  si  impor- 
tant pour  la  reine  d'Espagne  et  si  intéressant  pour  l'al- 
liance de  la  France,  mandait  au  Roi  Très-Chrétien  en  un 
message  secret  :  «  Il  (Ruy  Gomez)  me  disoit  ces  mots  : 
Voyez -vous  ce  prince  d'Espagne,  nous  considérons  et 
prévoyons  bien  qu'il  n'aura  jamais  d'enfants,  ou  ce  seroit 
grand  miracle  pour  les  défauts  secrets  qui  sont  en  sa  per- 
sonne; ains  le  prince  qui  naistra  de  la  Reine  Catholique, 
ceste  fois  ou  aultre,  sera  roy  et  héritier  de  tous  ces 
royaumes.  De  ladicte  dame  reine  seront  procréés  une 
douzaine  d'enfants  et  filles,  lesquels  seront  si  proches 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^fi,  n°  2*0,  folio  823. 


302  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

parents  du  Roy  Très-Chrétien ,  qu'il  faut  penser  de  belle 
heure  à  faire  les  pères  aussi  unis  de  cœur  et  de  volonté, 
comme  ils  le  sont  desja  d'alliance  et  que  les  leurs  le 
seront  de  sang  :  mesme  il  sera  plus  facille,  d'autant 
qu'ils  n'ont  jamais  heu  différend  ni  querelle  entre  eux. 
Quant  à  la  Reine  Catholique,  il  ne  conseillera  point  de 
la  laisser  en  Espagne,  car  sa  présence  est  autant  requise 
en  Flandres  pour  bons  respects,  comme  celle  du  roi  son 
mari;  tant  y  a  qu'il  n'est  encore  résolu  si  elle  faira  plus 
tost  ses  couches,  ni  si  elle  ira  par  mer  ou  par  terre  \  » 

Au  milieu  de  ses  défauts  de  nature  et  de  caractère, 
la  seule  bonne  qualité  de  l'infant  était  son  adoration  res- 
pectueuse et  passionnée  pour  sa  belle-mère,  adoration 
cependant  qui,  selon  la  nature  de  don  Carlos,  avait  ses 
interruptions  et  ses  inégalités;  ses  idées  étaient  incom- 
plètes, hormis  celles  que  lui  suggéraient  son  ambition, 
et  encore  les  moyens  auxquels  il  demandait  le  succès 
manquaient  de  suite  et  de  prudence.  Son  style  décousu 
n'achevait  pas  de  rendre  ses  pensées.  L'évèque  d'Osma, 
son  ancien  maître,  était  demeuré  cher  à  sa  reconnais- 
sance; il  lui  écrivait  souvent.  Voici  le  texte  entier  de 
l'une  de  ses  lettres  : 

«  A  mon  maître  l'évèque  :  Mon  maître ,  j'ai  reçu  votre 
lettre  dans  le  bois;  je  me  porte  tien.  Dieu  sait  combien 
je  serois  charmé  d'aller  vous  voir  avec  la  reine;  faites- 
moi  savoir  comment  vous  vous  êtes  porté  en  cela,  et  s'il 
y  a  beaucoup  de  fruits.  Je  suis  allé  d'Almeida  à  Buitrago, 
et  cela  m'a  paru  très-bien.  J'allai  au  bois  en  deux  jours; 
je  suis  revenu  à  présent  ici  en  deux  jours,  où  je  suis 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±f*,  n*  MO ,  folio  8!8t 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  303 

depuis  mercredi  jusqu'à  aujourd'hui.  Je  me  porte  bien; 
je  finis,  je  finis;  de  la  campagne  le  2  juin  ;  mon  meilleur 
ami  que  j'ai  dans  ce  monde;  je  ferai  tout  ce  que  vous 
me  demanderez.  Moi  le  prince.  » 

Le  23  janvier  4565,  l'infant,  alors  âgé  de  vingt  ans, 
terminait  une  de  ses  lettres  au  même  personnage  par  ces 
mots  :  «  Je  finis  votre  très  grand,  qui  fera  tout  ce  que 
vous  me  demanderez.  Moi  le  prince  \  »  Malheureusement 
ce  prélat,  l'objet  des  constants  respects  de  don  Carlos, 
n'avàiipas  conservé  sur  lui  la  même  influence,  et  plus 
d'une  foie  «es  conseils  demeurèrent  sans  succès. 

Tel  est  le  grince  infirme  d'esprit  et  de  corps  que, 
malgré  les  dénégations  et  les  preuves  de  l'histoire,  le 
roman  veut  qu'Elisabeth  ait  aimé. 

Quand  bien  même  le  devoir,  toujours  si  puissant  sur 
la  conscience  d'Elisabeth ,  n'aurait  pas  suffi  pour  main- 
tenir sa  vertu,  la  nature  elle-même,  dès  le  moment  de 
son  mariage,  l'aurait  plutôt  inclinée  du  côté  d'un  prince 
de  trente-deux  ans,  à  qui  le  ciel  destinait  encore  quarante- 
huit  ans  d'existence,  que  vers  un  enfant  de  quatorze  ans 
à  peine,  qui  portait  sur  ses  traits  la  maigreur  et  la  livi- 
dité que  donnent  les  fièvres  qui  le  minaient  alors,  et  dans 
son  sein  le  germe  des  maladies  qui,  sept  ans  après, 
amenèrent  sa  fin  prématurée. 

Les  dispositions  favorables  et  sincères  de  Philippe  II 
à  l'égard  de  don  Carlos  n'eurent  pas  de  durée  plus  pro- 
longée que  celle  des  espérances  qu'il  avait  fondées  sur  la 
perpétuité  de  sa  race.  Les  influences  extérieures  se  joi- 
gnirent aux  antipathies  naturelles  qui  s'accroissaient 

1  Llorente ,  Histoire  de  l'inquisition ,  tome  III,  page  437. 


30i  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

chaque  jour  entre  ces  deux  caractères  opposés.  Le  roi  et 
l'infant  s'environnèrent  alors  d'espions.  Comme  il  est 
d'usage  en  pareil  cas,  ces  vils  et  bas  serviteurs  changè- 
rent en  rivalités  el  en  haines  des  sentiments  inquiets 
et  soupçonneux.  La  reine  d'Espagne  seule  conservait  son 
empire  sur  l'esprit  du  jeune  prince. 

L'ambassadeur  de  France  mandait  de  lui  à  Catherine 
de  Médicis  :  «  Il  est  aujourd'hui  le  plus  honnête  et  obéis- 
sant du  monde;  car  bien  qu'il  réprouve  et  méprise  com- 
munément toutes  les  actions  du  roi  son  père,  et  qu'il 
n'aye  agréable  chose  que  la  princesse  de  Portugal,  ny 
que  les  petits  princes  de  Hongrie  fassent  ou  dient ,  il  faict 
néanmoins  semblant  de  trouver  bon  tout  ce  que  la  reyne 
votre  fille  fait  et  dit,  et  n'y  a  personne  qui  dispose  de 
lui  comme  elle,  et  c'est  sans  artifice  ni  feinte,  car  il  ne 
sçait  feindre  ny  dissimuler  '.  » 

Mais  là  se  bornaient  les  frais  et  la  douceur  de  don 
Carlos.  Vaincu  dans  les  espérances  de  mariage  qu'il  avait 
conçues  jadis,  froissé  dans  ses  inclinations,  et  ne  se 
mettant  point  en  peine  de  réparer  par  aucun  effort  la 
disgrâce  que  la  nature  et  l'accident  d'Alcala  avaient 
répandue  sur  sa  personne ,  il  se  laissait  aller  aux  pen- 
chants de  sa  mauvaise  nature.  Son  mariage  venait  d'être 
conclu  avec  l'archiduchesse  Anne,  sa  cousine  germaine. 
L'empereur  Maximilien  II,  son  oncle,  et  sa  tante  l'impé- 
ratrice Marie,  malgré  ses  vices  et  ses  infirmités,  lui  con- 
servaient les  tendres  sentiments  qu'ils  lui  avaient  voués 
dans  son  enfance.  C'était  à  eux  et  à  Jeanne  d'Autriche, 
princesse  de  Portugal,  que  Philippe  H,   pendant  les 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifi,  n°  8,  folio  33. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  305 

absences  qui  suivirent  son  premier  veuvage ,  avait  confié 
les  soins  de  son  fils;  ils  s'étaient  vainement  et  unique- 
ment occupés  de  fortifier  sa  frêle  et  chétive  constitution  ; 
quant  à  ses  inclinations  violentes,  ils  en  avaient  aban- 
donné la  surveillance  et  la  réforme  à  ses  maîtres,  qui  ne 
purent  jamais  les  vaincre. 

De  ces  souvenirs  venait  la  confiance  aveugle  avec 
laquelle  l'empereur  sacrifiait  sa  fille  au  prince  son  cousin. 

L'ambassadeur  de  Maximilien  avait  terminé  les  négo- 
ciations relatives  à  ces  accords  :  «  Il  s'en  va,  mandait 
M.  de  Fourquevaulx  à  Catherine  de  Médicis,  mal  édifié 
des  contenances  qu'il  aveu  tenir  au  prince  d'Espagne  à 
table  et  hors  d'icelle,  et  m'a  dit  qu'il  ne  les  cèlera  point 
à  son  maître,  étant  bien  marri  qu'il  faille  que  madame 
la  princesse  Anne  de  Bohême  épouse  un  prince  si  mal- 
composé de  personne  et  de  mœurs  comme  il  est  *.  »  Aussi 
ne  l'épousa -t- il  pas.  Par  une  sorte  de  victoire  contre 
nature  des  destinées  du  père  sur  les  destinées  du  fils, 
Philippe  II  prit  en  1 570 ,  pour  quatrième  femme ,  cette 
jeune  princesse  enlevée  à  don  Carlos,  comme  déjà  l'avait 
été  la  reine  Elisabeth. 

Dès  l'année  1 565 ,  le  caractère  inquiet  et  insubordonné 
de  l'infant,  la  nature  soupçonneuse  du  roi  d'Espagne,  se 
manifestaient  publiquement.  La  diplomatie  en  informait 
les  souverains  étrangers.  M.  de  Fourquevaulx  écrivait  à  la 
Reine  Catholique  de  Madrid  le  1 1  novembre  :  il  l'entre- 
tenait des  bruits  d'un  voyage  de  Philippe  II  en  Flandre; 
il  doutait  du  départ  de  ce  prince  irrésolu  :  «  car,  disait-il, 
le  repos  et  cet  air  de  Madrid  parmi  le  plaisir  de  ses 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -2-p,  n°  39,  folio  458. 

20 


306  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

autres  maisons  circon voisines  lny  satisfont  trop.  »  Et 
rejetant  plus  loin  encore  toute  apparence  d'un  voyage 
de  l'infant ,  il  ajoutait  :  «  Moins  permettra-t-il  que  le  prince 
en  sorte  sans  lui  ;  oar  c'est  un  jeune  personnage  sujet  à 
sa  tête,  et  facilement  fairoit-il  telles  choses  contre  les 
Italiens  et  Flamands,  dont  l'un  et  l'autre  se  repentiront, 
mesme  l'on  apperçoit  qu'il  s' ennuyé  de  n'avoir  déjà  quel- 
ques grands  États  en  son  pouvoir  pour  y  commander  '.  » 

L'humeur  inconstante  et  les  instincts  turbulents  du 
prince  se  révélaient  chaque  jour  davantage.  Le9  rapports 
des  courtisans  envenimaient  ses  paroles  et  noircissaient 
ses  actions;  les  projets  hostiles  du  roi  se  firent  aussi 
plus  clairement  pressentir.  «  Le  Roi  Catholique  disoit  que 
si  n'estoit  pour  le  parler  du  monde,  il  logerait  son  fils  en 
une  prison ,  pour  les  désordres  qu'il  faisoit ,  et  ne  pou- 
vant estre  maître  de  luy  8.  »  Ruy  Gomez,  faisant  sans 
doute  allusion  aux  événemeuts  tragiques  qui  éclatèrent 
plus  tard ,  disait  à  l'ambassadeur  de  France,  peu  de  jours 
avant  les  dernières  couches  de  la  reine ,  «  qu'il  falloit 
voir  ce  que  Dieu  donnerait  à  madite  dame ,  pour  résoudre 
là-dessus  tout  plein  de  belles  choses  •.  » 

Le  roi  lui-même,  irrésistiblement  entraîné  sur  cette 
pente  fatale ,  mêlant  le  culte  de  la  religion  au  rêve  de  ses 
sévères  répressions,  appelait  les  lumières  du  ciel  et  son 
appui  sur  ses  projets,  «  II  avoit  fait  dire  le  \  3*  du  présent 
mois  (janvier  1568),  aux  églises  et  monastères,  qu'ils 
fissent  prières  en  toutes  les  heures  canonialles,  et  aux 
messes,  qu'il  plaise  à  Dieu  l'inspirer  et  conseiller  sur 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^fi,  folio  53.  Lettres  d'État. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if5,  folio  4463.  292e  lettre. 

3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -if*,  folio  4463.  29î«  lettre. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  307 

certaines  délibérations  et  desseing  qu'il  avoit  en  son 
cœur ,  laquelle  chose  a  donné  assez  à  discourir  aux  espé- 
culatifs  de  cette  cour.  Or,  ne  saurois-je  assurer  si  c'étoit  à 
cause  du  prince  son  fils,  mais  il  est  vray  que  longtemps 
devant  qu'il  soit  parti  pour  Escurial ,  Sa  Majesté  ne  parloit 
point  à  luy  ;  ainsi  il  y  avoit  très-mauvaise  satisfaction  entre 
eux,  comme  j'ai  quelquesfois  escript  à  Votre  Majesté  '.  » 

Entouré  d'ennemis,  don  Carlos  rencontrait  en  outre  ses 
plus  grands  dangers  en  lui-même.  Ses  qualités  et  ses  dé- 
fauts, ses  amitiés  et  ses  haines,  sa  confiance  et  ses  soup- 
çons, lui  présentaient  autant  de  pièges. 

A  la  cour  de  Philippe  II ,  vivait  et  brillait  un  jeune 
prince  que  les  grâces  de  sa  personne ,  l'agrément  de  ses 
manières,  son  goût  pour  les  armes,  ses  talents  militaires, 
destinaient  à  tous  les  succès  *.  Réservé  à  de  courtes  mais 
à  de  brillantes  destinées,  il  avait  été  condisciple  de  don 
Carlos,  il  le  traitait  en  frère.  Ce  prince  était  don  Juan, 
frère  bâtard  du  roi  d'Espagne  et  fils  de  Charles-Quint.  Il 
ne  fut  avoué  par  cet  empereur  qu'après  son  abdication. 
Il  le  recommanda  alors  au  roi  son  fils,  pour  les  honneurs 
ecclésiastiques.  Mais  son  humeur  sollicitait  une  autre  car- 
rière ,  et  son  éducation  obscure  et  laborieuse  l'avait  des- 
tiné, par  les  fatigues  de  la  campagne,  aux  fatigues  de  la 
guerre,  et  préparé  par  les  travaux  du  paysan  aux  travaux 
du  soldat. 

Don  Juan  était  le  fruit  de  la  passion  de  l'empereur  pour 
Barbe  Plomberge ,  belle  et  noble  jeune  fille  de  la  ville  de 
Ratisbonne ,  qu'il  avait  aimée  après  son  veuvage. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^f*,  folio  4U5.  M.  deFourque 
mdx  au  roi. 
1  Watson ,  Histoire  de  Philippe  II,  tome  II ,  page  84 . 

20. 


308  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Favorisé  des  dons  de  l'esprit  et  de  ceux  de  la  beauté, 
il  compta  pour  beaucoup  aussi  ceux  de  la  naissance.  D 
était  enflé  d'un  orgueil  naturel  si  prodigieux ,  que  la  mo- 
destie de  sa  première  éducation  ne  put  le  contenir,  et  que 
les  sentiments  les  plus  honorables  du  cœur  en  furent 
amoindris  chez  lui.  Au  dire  de  Saint-Réal ,  lorsque  «  le 
sieur  Quisada ,  seigneur  de  Villagarcia ,  qui  l'avoit  élevé 
comme  son  fils,  l'habillant  de  bure  et  l'accoutumant  à  la 
fatigue,  lui  découvrit  son  état,  il  se  jetta  à  ses  pieds  avant 
de  le  présenter  au  roi. 

p  Quoique  don  Juan  eût  toujours  cru  être  le  fils  de  cet 
Espagnol ,  il  le  regarda  dans  cette  posture  avec  autant  de 
tranquillité  que  s'il  se  fût  attendu  dès  longtemps  à  ce 
changement ,  et  toute  la  cour  vit  avec  admiration  le  fils 
de  don  Louis  Quisada  s'accoutumer  en  moins  de  demi- 
heure  à  faire  le  fils  de  l'empereur.  » 

Cet  orgueil  de  naissance  ne  fit  que  s'accroître  avec  l'âge 
et  les  honneurs ,  et  plus  tard  il  en  multiplia  les  preuves. 
Vainqueur  de  Lépante,  conquérant  de  Tunis ,  il  rapporta 
de  ses  glorieux  succès  une  fierté  qu'il  tenait  déjà  de  sa 
beauté  et  de  son  origine,  et  une  ambition  démesurée, 
égale  à  celle  qui  fit  le  malheur  et  la  ruine  de  don  Carlos, 
et  qu'il  avait  combattue  ou  plutôt  trahie  dans  ce  prince 
son  neveu  ' . 

Don  Juan  ne  trouvait  pas  mauvais  que  dans  son  voyage  de 
Flandre, Ludovic  de  Gonzague,  parent  du  duc  de  Mantoue, 
d'une  aussi  noble  maison  que  lui ,  et  d'une  naissance  plus 
légitime  que  la  sienne ,  lui  donnât  à  boire  à  genoux  *. 

*  Rancke,  V Espagne  et  les  Osmanlis,  pages  477  et  suivantes. 
2  Mémoires  de  la  reine  Marguerite  de  Valois,  livre  II,  p.  437.  Édition 
de  Liège,  4743. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  309 

Dès  le  début  de  sa  carrière ,  don  Juan  fut  traité  en  frère 
par  le  roi  d'Espagne ,  et  il  ne  cessa  pas,  du  moins  s'en 
vantait-il,  d'honorer  la  reine  Elisabeth,  sa  signora1.  Il 
fut  pour  beaucoup  dans  les  dénonciations  qui  amenèrent 
la  captivité  de  don  Carlos.  Le  prince  cependant  l'avait 
comblé  d'une  confiance  et  d'une  amitié  sans  bornes;  ces 
bienfaits ,  comme  il  arrive  souvent,  firent  un  ingrat  et  ne 
furent  point  étrangers  à  sa  perte. 

Philippe  II  se  Tétait  acquis  tout  à  la  fois  par  les  bontés 
qui  attachent  une  âme  élevée  et  reconnaissante  et  par  les 
promesses  qui  lient  une  âme  ambitieuse.  Il  l'avait  cap- 
tivé à  l'aide  de  ces  moyens ,  si  faciles  pour  un  maître ,  si 
puissants  sur  un  courtisan.  «  Il  lui  commanda  de  faire  le 
malcontent ,  et  de  se  rendre  si  intime  au  prince,  qu'il  eût 
moyen  de  pénétrer  tous  ses  desseins,  ce  qui  fut  fait  si 
artifici  eu  sèment  et  avec  tant  de  persévérance  et  d'offres 
d'entreprendre,  pour  lui  obéir  contre  qui  que  ce  fût, 
qu'enfin  le  prince  se  lâcha  de  dire  qu'il  avoit  un  grand 
ennemi ,  et  l'ayant  répété  souvent  depuis  longtemps,  étant 
pressé  de  se  déclarer  audit  don  Juan  d'Autriche  :  Ne  recon- 
noîssez-vous  pas,  lui  dit  le  prince,  que  je  suis  le  plus 
misérable  homme  qui  fut  jamais  de  ma  qualité  ;  que  je 
suis  tenu  comme  un  esclave ,  sans  avoir  aucune  part  aux 
affaires,  ni  aucune  autorité,  pour  me  servir  d'occupa- 
tion ,  et  pour  me  rendre  capable  de  gouverner  quelque 
jour?  Et  après  avoir  dégoisé  contre  son  père,  il  con- 
clut qu'il  falloit  qu'il  se  délivrât  de  ses  mains,  et  qu'il 
se  jetât  vers  ses  bons  amis  de  Flandres  qui  réclamoient 
son  aide. 

1  Mémoires  de  la  reine  Marguerite  de  Valois,  livre  II ,  page  4  37.  Édition 
de  Liège,  4743. 


316  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

»  Et  cela  découvert,  le  roi  mit  en  délibération  secrète- 
ment entre  lui  et  don  Ruy  Gomès  de  Silva,  prince  d'Eboli, 
don  Ghristoval  de  Nojos,  et  un  autre,  du  remède  qui  s'y 
pouvoit  apporter1.  » 

Ainsi  se  travaillait  la  ruine  de  don  Carlos,  par  la  tra- 
hison et  la  perfidie. 

Lui  cependant,  dégoûté  de  la  cour  par  les  rigueurs  du 
roi  son  père,  avide  d'autorité  et  surtout  d'indépendance r 
entretenait  des  intelligences  avec  les  révoltés  des  Pays- 
Bas.  Il  était  en  correspondance  avec  le  comte  d'Egmont, 
et  lorsque  le  marquis  de  Bergues  et  le  baron  de  Montigny , 
députés  de  Flandre,  arrivèrent  à  la  cour,  il  eut  avec  eut 
des  conférences  secrètes  sur  le  triste  état  du  peuple  et  du 
pays;  et  toujours  sa  compassion  répondait  à  leurs  do* 
léances. 

L'infant  avait  même  osé  écrire  à  l'un  des  chefs  des 
révoltés  dans  les  termes  suivants  :  «  Seigneur  comte 
d'Egmont,  si  les  sentiments  de  mon  père  n'étoient  pas 
aussi  éloignés  des  miens  que  mon  humeur  sera  toujours 
incompatible  avec  la  sienne  ,  il  est  certain  que  les  grands 
des  Pays-Bas  jouiroient  du  repos  qu'ils  ne  peuvent  pas 
espérer  du  vivant  d'un  roi  qui  a  pour  eux  une  haine 
invincible,  ni  sous  le  gouvernement  d'un  ministre  qui 
exerce  dans  les  provinces  la  plus  odieuse  tyrannie.  Je 
voudrais  que  les  choses  se  passassent  selon  mes  désirs; 
mais  j'ai  la  douleur  de  voir  ma  bonne  volonté  retenue  par 
des  obstacles  insurmontables,  qui  traversent  l'exécution 
des  desseins  que  je  roule  dans  ma  tête,  et  qui  ne  pour- 
raient être  que  très-avantageux  à  mes  peuples  de  Flan- 

1  Bibliothèque  Impériale,  Dupuis,  registre  664,  folio  49.  Récit  d'An- 
toine Perez  à  M.  du  Vair. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  311 

dres.  Tout  ce  que  je  puis  faire  à.  présent  pour  leur  ser- 
vice est  de  les  exhorter  à  n'avoir  aucune  confiance  aux 
promesses  du  duc  d'Albe,  parce  qu'il  n'a  apporté  d'Es- 
pagne dans  ce  malheureux  pays  que  la  passion  barbare 
de  le  remplir  de  sang  et  de  carnage ,  et  d'en  mettre  les 
principales  têtes  à  ses  pieds  ' .  » 

Cette  lettre,  trouvée  par  le  duc  d'Albe  dans  les  papiers 
du  comte  d'Egmont  lors  de  l'arrestation  de  ce  seigneur 
et  du  comte  de  Horne,  fut  envoyée  à  Philippe  II ,  et  elle 
le  rendit  irréconciliable  avec  son  fils. 

Plus  coupable  et  plus  imprudent  encore ,  don  Carlos 
avait  laissé  entrevoir,  par  des  paroles  ambiguës  qui  ne 
manquèrent  point  d'interprètes,  qu'il  en  voulait  à  deux  ou 
trois  existences  qui  menaçaient  la  sienne.  Le  roi  son  père 
et  Ruy  Gomez  furent  indiqués  comme  les  premières  vic- 
times qu'il  s'était  choisies,  ou  tout  au  moins  comme  celles 
qu'il  demandait  au  Ciel  de  frapper  *;  et  Philippe  H,  enten- 
dant cette  déposition,  s'était  écrié  «  qu'il  prendroit  des 
mesures  pour  le  prévenir  \  » 

Les  indices  de  ce  terrible  et  redoutable  mécontente- 
ment du  roi  étaient  sensibles.  Depuis  quelque  temps  déjà 
Philippe  II  n'adressait  plus  la  parole  à  son  fils ,  et  lors- 
qu'il était  l'objet  de  ses  regards,  c'étaient  la  haine  et  les 
menaces  que  l'on  pouvait  lire  en  chacun  d'eux  \ 

«  Madame,  mandait  Fourquevaulx  à  Catherine  de  Médi- 
cis,  vous  pouvez  croire  qu'il  y  a  une  merveilleuse  indi- 
gnation et  mauvaise  satisfaction  entre  le  Roi  Catholique 

1  Don  €arlo$  condamné  à  mort  par  son  père. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^f*,  folio  4464.  M.  de  Fourque- 
vaulx à  la  reine  mère. 

3  Biographie  nouvelle  de  Michaud,  tome  VII,  page  459. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f£,  folio  4445. 


312  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

et  le  prince  son  fils,  et  si  le  père  le  hait,  le  fils  n'en  faict 
pas  moins;  de  sorte  que,  si  Dieu  n'y  remédie,  il  en  pourra 
survenir  un  grand  malheur.  Mais  de  tant  que  ledict  fils 
hait  son  père,  de  tant  augmente  son  affection  pour  la 
reine  sa  belle -mère;  car  c'est  à  elle  qu'il  a  tout  son 
recours,  et  Sa  Majesté  est  si  sage  qu'elle  s'y  gouverne  dis- 
crètement au  gré  du  mari  et  du  beau -fils. 

»  Je  vous  supplie  très- humblement  que  ce  propos  et 
autres  semblables  ne  soient  point  redits  à  personne, 
tant  naturels  français  qu'ils  soient,  s'ils  sont  ordinaires 
d'Espagne  ou  qu'ils  y  espèrent  d'avoir  dignités  et  béné- 
fices; car  pour  vous  en  parler  franchement,  madame,  je 
ne  m'y  fie  point,  comme  je  scay  que  vous  faites,  mais  les 
estime  petits  flateraux  et  raporteurs  f.  » 

Don  Carlos  médita  de  plus  en  plus  son  départ,  et  la 
prise  de  possession  du  gouvernement  de  Flandre  que  le 
duc  d'Albe  allait  ensanglanter.  Il  voulut  se  faire  un  com- 
plice du  jeune  prince,  qu'il  appelait  son  oncle,  qu'il  trai- 
tait en  frère ,  qui  fut  son  condisciple  et  qu'il  croyait  son 
ami.  C'était  tomber  aveuglément  dans  le  piège  que  lui 
tendait  le  roi  son  père.  Don  Juan,  fidèle  à  la  mission  de 
surveillance  qu'il  avait  reçue,  ne  quittait  plus  don  Car- 
los; il  l'accompagnait  chez  le  roi,  et  celui-ci,  en  présence 
de  sa  cour,  préférait  son  frère  à  son  fils  :  «  Estant  don 
Jehan  alléchez  le  roy  en  compaignie  du  prince,  comme  de 
coutume,  ledict  seigneur  roy  ne  fict  compte  aucun  dudict 
prince,  mais  il  en  fict  de  don  Jehan,  auquel  il  parla  ami- 
calement *.  »  C'était  déjà  la  récompense  de  sa  délation, 
dont  le  bruit  transpira  dès  le  jour  même. L'infant,  animé 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^fi,  n°  248,  folio  980  à  986. 
2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  folio  4445. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  313 

de  soupçon  et  de  jalousie  tout  à  la  fois ,  et  «  pensant  que 
don  Jehan  eût  découvert  ses  secrets  à  son  père,  le  brava 
an  sortir  de  là,  et  don  Jehan  se  retira,  et  ne  se  laissa  plus 
voir  depuis  ledict  soir1.  »  Le  bruit  public,  conforme  au 
soupçon  de  l'infant,  «  est  qu'il  a  descellé  au  roy  tous  les 
secrets  dudict  prince,  lequel  roy  dict  qu'il  montrera  qua- 
rante causes  et  raisons  qui  le  contraignent  d'en  agir  sévè- 
rement 9.  »  On  ajoutait  que  don  Juan  allait  partir  pour 
commander  dans  le  Levant  soixante  galères ,  en  qualité 
de  vicaire  général.  Ce  bruit  était  sans  fondement,  car, 
aussitôt  après  l'arrestation  de  l'infant ,  don  Juan  se  laissa 
voir  comme  auparavant  *. 

Au  dire  de  Saint-Réal ,  la  princesse  d'Éboli ,  cette  intri- 
gante femme  de  Ruy  Gomez,  cette  maîtresse  successive 
de  don  Juan  et  de  Philippe  II ,  cette  maltresse  simultanée 
de  Philippe  II  et  d'Antonio  Pérez,  aurait  employé  son 
crédit  sur  l'esprit  de  don  Juan  et  déployé  son  astuce 
auprès  de  Philippe  II  pour  perdre  un  jeune  prince  qui 
détestait  son  époux,  et  qui  probablement  aurait  marqué 
son  élévation  au  trône  par  la  chute  du  ministre.  Elle  se 
serait  flattée  d'ailleurs  de  ruiner  du  même  coup  l'ascen- 
dant que  la  reine  possédait  sur  le  roi,  ascendant  si  fatal 
à  son  propre  règne,  et  qu'elle  voulait  lui  substituer.  Si 
Ton  en  croit  les  mêmes  dépositions,  elle  faisait  espionner 
pardon  Juan  la  trop  visible  passion  de  don  Carlos  pour  sa 
belle-mère,  espérant  découvrir  une  réciprocité  qui  les 
perdrait  tous  les  deux. 

Cette  femme,  qui  ne  se  connaissait  qu'en  amour,  n'au- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  <^f£,  folio  4464. 
*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^fi,  folio  4464. 
»  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -îf*,  n«  4445  et  4464. 


314  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS, 

rait  compris  et  interprété  que  par  ce  sentiment  toutes  les 
marques  d'amitié  qu'Elisabeth  accordait  au  prince:  de  là, 
selon  Saint -Real,  des  dénonciations  et  des  insinuations 
plus  perfides  et  plus  dangereuses  encore,  bien  capables 
d'émouvoir  d'une  légitime  colère  le  cœur  d'un  père  et 
d'un  mari  grièvement  offensé  dans  ses  sentiments  les  plus 
profonds  et  les  plus  sacrés. 

Nous  ne  nous  arrêterons  pas  à  la  discussion  de  ces  allé- 
gations si  favorables  à  l'intérêt  du  roman  et  du  drame. 
Si  les  preuves  contraires  nous  manquaient  nous  pour- 
rions aisément  les  combattre  par  la  raison;  mais  nous 
croyons  les  avoir  détruites  par  les  faits  qui  établissent 
l'amour  réciproque  de  Philippe  II  et  d'Elisabeth,  qui 
démontrent  la  simple  compassion  de  cette  princesse  pour 
son  beau-fils,  et  qui,  par  conséquent,  effacent  son  nom 
de  cette  triste  cause,  et  ne  laissent  à  la  jalousie  conjugale 
aucun  rôle  dans  la  catastrophe  que  nous  voyons  se  pré- 
parer.  Le  roi  d'Espagne  avait  assez,  pour  justifier  sa  con- 
duite et  ses  rigueurs,  des  droits  que  l'ambition  usurpatrice 
de  son  fils  et  que  ses  intentions  criminelles  donnaient  à 
sa  colère.  Dans  sa  surveillance  et  dans  ses  mesures,  il 
n'agissait  ni  avec  miséricorde  sans  doute,  ni  avec  loyauté 
peut-être,  mais  du  moins  la  précipitation  et  l'ignorance 
ne  pouvaient  lui  être  reprochées;  il  avait  attendu,  étu- 
dié, surveillé,  et,  si  nous  remontons  à  des  années  anté- 
rieures, il  avait  même  employé  à  l'égard  d'un  fils  alors 
aimé  tous  les  moyens  qui  pouvaient  corriger  la  nature 
et  réformer  son  caractère.  C'est  dans  ces  conditions  fatales 
et  criminelles  que  don  Carlos,  non -seulement  atteint  de 
difformité,  affligé  d'impuissance,  soupçonné  de  folie,  mais 
encore  convaincu  de  projets,  sinon  clairement  parricides, 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  315 

Ai  moins  évidemment  criminels,  fut  frappé  de  réproba- 
tion par  son  père. 

Il  venait  de  préparer  secrètement  sa  fuite  :  il  avait 
écrit  au  premier  courrier  de  la  cour  pour  lui  demander 
huit  chevaux  de  poste;  il  devait  partir  le  lendemain  dès 
l'aurore,  se  rendre  à  Gènes  et  de  là  gagner  les  Pays-Bas; 
mais  il  fut  encore  trahi  de  ce  c6té:  le  courrier  fit  remettre 
à  Philippe  II  l'ordre  qu'il  avait  reçu  du  prince.  Celui-ci,  se 
croyant  assuré  des  dispositions  du  peuple  et  de  la  noblesse 
des  Pays-Bas  en  sa  faveur,  espérait  prévenir  rétablissa- 
it de  l'influence  du  duc  d'Albe  dans  ces  belles  pro- 
;  et  s'emparer  de  leur  gouvernement.  Il  l'avait  solli- 
cité pins  d'une  fois  sans  le  pouvoir  obtenir,  il  se  trouvait 
bmstré  dans  ses  droits  en  se  voyant  préférer  ce  seigneur; 
il  s'en  était  fait  un  ennemi,  non-seulement  par  la  juste 
rivalité  de  son  ambition ,  mais  encore  par  la  rudesse  de 
ses  adieux. 

Lorsque  le  duc  d'Albe  était  venu  prendre  congé  de 
l'infant,  celui-ci  lui  avait  dit  avec  colère  :  «  C'est  à  moi, 
et  son  à  d'autres,  qu'appartient  le  gouvernement  de  ces 
États.  »  Quelques  auteurs  accusent  même  don  Carlos 
d'avoir  menacé,  dans  cette  occasion,  le  duc  d'Albe  de  son 
poignard,  et  de  ne  l'avoir  épargné  que  parce  que  ce  sei- 
gneur, plus  vigoureux  que  l'infant,  vint  à  bout  de  le 
désarmer  dans  la  lutte  qui  s'engagea  entre  eux  !. 

Le  Soi  Catholique,  informé  de  cette  scène,  obligea  don 
Carlos  de  faire  des  excuses  à  son  favori. 

Ce  malheureux  prince,  craignant  depuis  longtemps  la 
fatale  issue  de  la  haine  de  son  père ,  s'était  fait  protéger 
contre  tonte  surprise. 

•  Cabrera,  —  Don  Jean  Ferreras, SUtoire  d'E$pogm,  folio  9,  page  538. 


316  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Louis  de  Foix,  ingénieur  français,  architecte  du  palais 
et  du  monastère  de  l'Escurial,  inventeur  de  la  machine 
qui  élève  l'eau  du  Tage  dans  la  partie  haute  de  Tolède, 
avait,  par  les  ordres  de  don  Carlos,  pratiqué  un  méca- 
nisme ingénieux  à  l'aide  duquel  il  ouvrait  et  fermait  sa 
porte ,  de  son  lit,  sans  que  personne  pût ,  à  moins  de  vio- 
lence et  de  fracas ,  pénétrer  dans  sa  chambre  pendant 
son  sommeil.  Pour  compléter  ces  protections  si  oppor- 
tunes, mais  si  impuissantes,  le  prince  ne  se  couchait  pas 
sans  placer  sous  sa  main  et  sous  son  chevet  des  armes 
chargées ,  et  son  cabinet  était  une  sorte  d'arsenal  rempli 
d'arquebuses  et  de  moyens  de  défense  ;  il  était  plus  habile 
qu'aucun  des  jeunes  seigneurs  de  la  cour  dans  l'emploi 
de  ces  diverses  armes ,  et  sa  réputation  d'adresse  le  ren- 
dait également  redoutable  et  cjangereux. 

Philippe  II  connaissait  les  talents  et  les  précautions  de 
don  Carlos;  il  fit  arrêter  par  l'architecte  qui  les  avait 
établies  les  poulies  et  les  verrous  qui  protégeaient  son 
sommeil. 

Le  4  8  janvier  4  568,  le  prince  s'était  couché  et  donnait 
profondément,  se  croyant  à  l'abri  de  toute  surprise, 
tandis  qu'il  était  à  la  merci  d'ennemis  sans  pitié. 

Malgré  ces  soins,  le  roi  d'Espagne,  se  présentant  vers 
minuit  à  la  porte  de  son  fils,  ne  pénétra  dans  sa  chambre 
qu'après  y  avoir  fait  entrer  devant  lui  le  comte  de  Lerme, 
Ruy  Gomez  de  Silva,  le  duc  de  Feria,  le  grand  comman- 
deur et  Diego  de  Cordoue. 

Mais  le  sommeil  du  malheureux  don  Carlos  était  si 
profond ,  qu'ils  purent  arriver  jusqu'à  lui  et  le  désarmer 
sans  qu'il  sortit  de  sa  tranquillité  ;  il  fallut  l'éveiller. 

Le  roi  ordonna  au  prince  de  se  lever,  le  fit  revêtir 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  317 

d'habits  de  deuil,  changea  ses  gens  contre  des  domes- 
tiques qui  avaient  plutôt  mission  de  le  surveiller  que  de 
le  servir,  ouvrit  son  portefeuille  et  ses  cassettes  ;  et  rem- 
plaçant le  luxe  de  sa  chambre  par  la  pauvreté  d'une 
prison ,  il  l'abandonna  à  ses  réflexions  et  à  la  garde  des 
ennemis  qu'il  lui  donna  pour  geôliers;  il  joignit  à  ces 
rigueurs  celte  parole  menaçante,  qu'il  le  traiteroit  en  roi 
et  non  en  père1.  Selon  d'autres  relations,  il  lui  aurait  dit 
avec  une  ironie  plus  cruelle  encore  que  ses  actes  :  «  que 
tout  ce  qu'il  fa i soit  n'étoit  que  pour  son  bien;  que  pour 
tempérer  l'ardeur  de  sa  jeunesse,  il  falloit  que  le  père 
fftt  sage  pour  lui  et  pour  son  fils  2.  » 

Ruy  Gomez  fut  commis  à  la  garde  du  prince  *  :  ce  n'é- 
taient pas  seulement  le  salut  du  souverain  et  celui  de 
l'État  qui  reposaient  sur  son  zèle,  c'était  sa  propre  vie 
qui  dépendait  sans  doute  du  succès  de  sa  rude  mission. 

L'infant,  qui  l'avait  eu  pour  précepteur,  qui  le  comptait 
pour  son  ennemi  et  qui  le  recevait  pour  gardien  ,  l'avait 
toujours  placé  en  tète  des  obstacles  que  rencontrait  son 
bonheur.  «  Des  cinq  personnes  à  qui  il  disoit  vouloir  mal 
extrêmement ,  le  seigneur  roy  étoit  le  premier,  et  après 
lui  Ruy  Gomez,  auquel  il  impute  tout  ce  qui  lui  succède 
contre  son  désir 4.  » 

La  haine  du  roi  contre  son  fils  était  si  bien  connue, 
qu'au  premier  bruit  de  son  arrestation  qui  courut  dans  le 
public,  on  exagéra  les  humiliations  et  les  rigueurs  aux- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^,  folio  H 63. 

*  Bibliothèque  Impériale,  Dupuy,  reg.  661,  folio  49.  Don  Jean  de  Fer- 
reras, Histoire  d'Espagne,  tome  IX,  page  547. 

8  Bibliothèque  Impériale ,  reg.  661 ,  folio  \  9.  Mémoires  d'Ànt.  Perez  à 
M.  du  Vair. 

4  Bibliothèque  Impériale,  folio  4145.  Fourquevaulx  au  roi. 


318  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

quelles  il  était  soumis  :  on  le  disait  enchaîné,  on  ajoutait 
que  sa  chambre  était  convertie  en  cachot,  et  que  ces  pré- 
cautions et  ces  tourments  étant  insuffisants  pour  la  fureur 
de  son  père,  il  allait  être  transféré  dans  une  forteresse, 
près  de  Valladolid l. 

Ce  surcroît  de  précautions  ne  fut  point  nécessaire  à  sa 
captivité  ni  à  son  supplice;  don  Carlos  fut  gardé  à  Madrid 
dans  le  palais  et  dans  l'appartement  même  où  il  avait  été 
arrêté.  Fourquevaulx ,  instruisant  la  reine  Catherine  de 
Médicis  de  cette  grande  catastrophe,  n'hésitait  pas  à  lui 
mander  :  «  C'est  une  douleur  et  deffortune  domestique 
bien  pytoiable,  puisque  c'est  entre  père  et  fils.  L'occasion 
ne  se  peut  encore  savoir  au  vray ,  bien  que  le  bruit  connu 
est  qu'il  vouloit  tuer  son  père ,  ou  s'élever  avec  quelques* 
uns  de  ses  royaumes.  Cependant  ils  ne  sont  pas  six  qui 
le  sachent,  ni  même  la  reine  qui  s'en  passionne  toutes- 
fois  et  en  pleure  pour  l'amour  de  tous  deux  :  veu  qu'aussi 
le  prince  l'aime  merveilleusement.  Cette  nouvelle  voilera 
bientôt  par  le  monde ,  et  pour  ce  je  voulois  la  vous  écrire 
véritable*.  » 

Ce  message,  toutefois,  fut  retenu  par  les  ordres  de  la 
reine;  elle  prétexta  une  migraine  qui  l'empêchait  de  le 
compléter.  «  Je  m'assure,  dit  l'ambassadeur,  que  ce 
commandement  vient  du  roi  son  mari,  qui  ne  veut  pas 
que  la  nouvelle  coure  du  pauvre  état  où  le  prince  son 
fils  est,  lequel  s'en  va  mourant,  et  ne  sauroit  être  en  vie 
d'icy  à  trois  jours 3.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ~^9  folio  4403  Fourquevauh  à 
la  reine  Catherine  de  Médicis. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  folios  4460  et  4463. 
9  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*,  n°  348,  folio  4395. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  319 

Le  roi,  dans  sa  prudence ,  n'attendit  pas  qu'elle  courût 
l'univers,  avec  les  interprétations  qu'il  conviendrait  à 
chacun  de  lui  donner;  il  se  hâta  d'adresser  des  messages 
à  tous  les  souverains.  La  crainte  qu'il  éprouvait  de  la 
prompte  divulgation  de  sa  sévérité  était  telle ,  qu'il  avait 
interdit  à  la  reine  d'écrire  à  la  cour  de  France ,  et  qu'il 
lai  avait  enjoint  de  retenir  les  courriers  de  l'ambassadeur. 
De  plus,  il  avait  défendu  qu'aucun  homme,  soit  à  pied, 
soit  à  cheval,  ne  sortit  sans  son  congé  de  Madrid1. 
Entre  autres  lettres  qu'il  adressa  aux  princes  ou  à  ses 
représentants,  nous  remarquons  les  deux  suivantes  : 


«  Très-saint  Père, 

»  Nul  prince  n'est  plus  dévoué  que  je  le  suis  à  Votre 
Sainteté,  et  ne  se  distingue  plus  que  moi  par  sa  tendresse 
filiale;  je  déraentirois  ces  sentiments  respectueux  si  je  ne 
vons  rendois  point  compte  de  la  conduite  que  j'ai  tenue 
à  l'égard  de  mon  fils,  que  j'ai  fait  arrêter.  Je  me  flatte 
d'abord  que  ma  qualité  de  père  et  mon  caractère ,  ennemi 
de  toute  violence,  déposeront  en  ma  faveur;  mais  je  ne 
dois  pas  seulement  m'en  tenir  à  ces  préjugés.  Je  dirai 
donc  à  Votre  Sainteté  que  je  n'ai  rien  oublié  pour  donner 
une  éducation  excellente  à  mon  fils  don  Carlos  ;  j'ai  mis 
auprès  de  lui  les  plus  habiles  et  les  plus  vertueux  per- 
sonnages, ceux  qui  ont  l'art  d'insinuer  la  science  avec  la 
vertu  de  la  manière  la  plus  agréable.  Enfin,  j'ai  voulu 
lui  faire  porter  le  poids  de  tant  de  royaumes  et  de  si 
vastes  États  sans  en  être  accablé;  mais  le  naturel  ardent 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  4^,  n°  348,  folio  4464. 


320  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

et  vicieux  de  ce  prince  a  converti  en  poison  les  meil- 
leures leçons  qu'on  lui  a  données;  au  lieu  de  croître  en 
vertu  à  mesure  qu'il  croissoit  en  âge,  ses  inclinations 
déréglées  se  sont  fortifiées.  Enfin ,  il  s'est  porté  à  des 
excès  que  je  n'ai  pu  dissimuler;  il  m'a  obligé  de  recourir 
au  remède,  extrême  de  le  faire  arrêter.  Il  en  a  coûté 
beaucoup  à  mon  amour  paternel ,  mais  j'ai  cru  que  je 
devois  faire  ce  sacrifice  à  ma  dignité  de  monarque  et  de 
père  du  peuple  et  de  la  religion. 

»  Je  suis  de  Votre  Sainteté  le  très-humble  fils. 
»  A  Madrid,  1568  i.  * 

A  l'impératrice  d'Allemagne,  le  Roi  Catholique  écrivait: 

«  Ma  très- chère  soeur, 

»  Je  ne  doute  pas  que  ma  résolution  d'emprisonner  le 
prince  don  Carlos,  votre  neveu  et  mon  fils,  ne  cause  à 
Votre  Majesté  Impériale  autant  de  chagrin  qu'elle  doit 
répandre  de  surprise  dans  le  monde,  et  qu'elle  accable 
mon  esprit  de  la  plus  cuisante  douleur;  mais  Dieu,  qui 
connoît  les  plus  secrètes  pensées  des  hommes,  me  justi- 
fiera avec  le  temps  des  préjugés  qu'on  peut  avoir  pris 
dans  le  monde  au  préjudice  de  ma  réputation. 

»  Jusqu'à  ce  que  ce  temps  vienne,  je  dois  dire,  pour 
ma  consolation  et  pour  la  vôtre ,  que  je  n'ay  jamais  dé- 
couvert dans  le  prince  mon  fils  aucun  vice  capital ,  aucun 
crime  capable  de  le  déshonorer,  quoique  j'aie  remarqué 
en  lui  quantité  de  défauts  et  d'égarements  que  j'attribue 
au  feu  d'une  jeunesse  violente  et  impétueuse.  Cependant 

1  Don  Carlos  condamné  à  mort  par  son  père ,  page  474. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  321 

je  me  suis  vu  contraint  de  le  faire  enfermer  dans  son  pro- 
pre appartement  pour  son  bien  particulier,  et  même  pour 
l'avantage  de  mes  royaumes,  au  repos  desquels  je  ne  dois 
pas  moins  mes  soins  qu'à  la  conservation  de  mon  fils  \  » 

Le  courrier  porteur  de  ces  dépêches  fut  aigrement 
reçu  par  l'empereur,  l'impératrice  et  toute  la  cour  *. 

M.  de  Fourquevaulx  rendait  compte  au  roi  et  à  la  reine 
Catherine  de  Médicis  de  l'arrestation  et  de  la  captivité  du 
prince  en  divers  messages,  dont  les  dates  varient  du 
5  février  au  6  avril.  La  vérité  attache  à  ces  faits  un  intérêt 
réel  et  nouveau  ;  bien  que  leur  publication  entraîne  sans 
doute  quelque  redite,  on  ne  saurait  se  plaindre  de  la 
surabondance  des  détails  en  un  sujet  sur  lequel  le  roman 
s'est  étendu  avec  plus  de  complaisance  que  l'histoire. 

L'empereur  et  l'impératrice  d'Allemagne  n'avaient 
point  renoncé  au  mariage  de  don  Carlos  avec  la  princesse 
Anne  leur  fille ,  et  le  titre  paternel  qu'ils  étaient  au  mo- 
ment d'acquérir  à  son  égard  leur  donnait  droit ,  ce  sem- 
ble, d'intervenir  en  son  procès.  «  J'ai  sceu  de  bon  lieu, 
mandait  M.  de  Fourquevaulx  au  roi,  que  l'empereur  et 
l'impératrice  ont  senti  fort  aigrement  la  captivité  du 
prince,  et  d'autant  plus,  parce  que  le  roi  son  père  ne  leur 
escript  la  cause  pourquoi,  sinon  simplement  ces  paroles, 
que  c'est  pour  bonne  et  juste  occasion  dont  il  les  avisera 
quelque  jour.  A  cela  lesdictes  Majestés  ont  répondu ,  entre 
autres  choses,  qu'ils  espèrent  qu'après  qu'il  aura  tenu  un 
peu  son  dict  fils  reclus,  qu'il  le  délivrera,  et  cette  péni- 
tence tiendra  lieu  de  correction  et  satisfaction  :  par  les- 
quelles paroles  l'empereur  donne  à  connoître  qu'il  ne 

1  Don  Carlos  condamné  à  mort  par  son  père,  page  173. 
*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n*  322,  folio  4297. 

24 


322  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sçait  ou  ne  veult  savoir  la  vraye  cause  dudit  enserrement, 
qui  est  pour  la  notoire  incapacité  et  faulte  de  sens  dudit 
povre  jeune  prince l .  » 

L'empereur  et  l'impératrice  ajoutèrent  à  ces  prières 
instantes  une  autre  demande  qui  aurait  complété  la  grâce 
de  F  infant;  celle  de  pardonner  au  prince  d'Orange  et  aux 
seigneurs  ses  complices  dans  la  révolte  des  Pays-Bas; 
enfin  ils  conseillaient  d'enlever  le  gouvernement  des  Flan- 
dres au  duc  d'Albe  :  ses  rigueurs  sanguinaires  entrete- 
naient l'insurrection  dans  ces  belles  provinces. 

Le  roi  répondit  aux  lettres  de  l'empereur  et  de  l'impé- 
ratrice que  la  détention  de  son  fils  était  indispensable,  et 
justifiée  par  le  conseil  des  théologiens  et  des  jurisconsultes 
les  plus  fameux;  et  quant  aux  Pays-Bas,  l'orgueil  et  l'hé- 
résie de  leurs  habitants  n'étaient  pas  encore  suffisamment 
réprimés  par  les  sévérités  du  duc  d'Albe.  Puis,  revenant 
sur  la  captivité  du  prince,  il  ajoute...  qu'il  ne  sortiront  de 
prison  ni  espouseroit  sa  fille ,  mais  qu'il  conseillait  d'avoir 
pour  agréable  les  recherches  de  Charles  IX  et  de  la  don- 
ner à  la  France 2. 

La  maison  de  France ,  moins  intéressée  que  la  maison 
d'Autriche  dans  ce  drame  intérieur,  s'étonna  et  s'indigna 
de  la  rigueur  du  roi  d'Espagne;  elle  s'effraya  peut-être 
de  l'avenir. 

La  reine  Catherine  de  Médicis  aimait  à  espérer  une  ré- 
conciliation ,  et  frémissait  cependant  à  la  vue  de  ces 
catastrophes,  qu'elle  considérait  comme  un  effet  de  la 
colère  du  ciel  :  elle  mandait  à  M.  de  Fourquevaulx  : 

«  Les  choses  qui  sont  entre  le  père  et  le  fils  sont  bien 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifi,  folio  4313. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifi,  n°  369,  folio  4456. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  323 

aisées  à  rhabiller;  ce  que  je  désire  pour  le  contentement  de 
mon  beau-fils  et  celui  de  ma  fille,  laquelle,  je  suis  assurée, 
en  porte  un  extrême  ennui,  tant  à  cause  du  roy  son  mari, 
que  pour  le  regard  dudict  prince,  qui  a  toujours  faict 
connoitre  lui  porter  bonne  volonté.  Dieu  en  cella  faict 
bien  connoitre,  aussi  bien  que  par  les  guerres  où  nous 
sommes,  combien  il  est  courroucé  contre  nous;  mais  il 
faut  prendre  le  tout  en  patience  et  se  résouldre,  en  le 
bien  servant,  au  mal  qui  est  advenu,  ainsi  que  le  roy 
monsieur  mon  fils  est  délibéré  de  faire  l.  » 

Le  jeune  roi  Charles  IX  crut  à  peine  la  relation  de 
l'ambassadeur,  et,  le  49  février,  il  écrivait  à  M.  de 
Fourquevaulx  :  «  J'ai  trouvé  le  faict  que  vous  m'avez 
escript  de  l'emprisonnement  du  prince  d'Espagne  aussi 
étrange  que  chose  que  j'ai  jamais  entendue,  ne  pou- 
vant croire  qu'il  ait  pu  tomber  en  entendement  d'homme, 
ce  que  vous  m'avez  mandé  qui  s'en  dit,  qui  est  cause 
que  je  désire  estre  éclairci  de  la  vérité,  et  que  je  vous 
fais  cette  dépèche  pour  vous  prier  me  mander  inconti- 
nent des  nouvelles,  et,  à  la  vérité,  il  est  possible  mesme- 
ment  de  ce  qui  aura  été  fait  en  l'assemblée  qui  se  sera 
tenue,  ainsi  que  vous  m'avez  escript. 

»  Pour  mon  égard,  vous  pouvez  penser  si  j'ai  eu  grand 
déplaisir  de  ce  qui  en  est  passé,  étant  le  faict  si  étrange 
que  je  ne  puis  que  plaindre  grandement  ceulx  à  qui  il 
touche ,  et  seray  bien  aise  quand  le  tout  se  pourra  accom- 
moder, et  que  le  faict  ne  sera  tel  que  l'on  me  l'a  mandé, 
afin  qu'il  soit  plus  facile  à  rhabiller  *.  » 

Sensibles  paroles  du  jeune  roi,  il  est  vrai,  mais  bien 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±f£,  n°  308 ,  folk)  4265. 
3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*,  folio  4258. 

24  * 


324  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

vaines  pour  la  délivrance  du  prince.  Cette  absence  d'in- 
tercession de  sa  part  et  de  la  part  de  la  reine  Catherine  de 
Médicis  s'explique  par  la  réserve  affectée  que  l'ambassa- 
deur d'Espagne,  don  Francis  d' Alava,  garda,  par  lès  ordres 
de  son  maître,  vis-à-vis  de  la  cour  de  France.  Dans  une 
audience  qu'il  demanda  à  Charles  IX  peu  de  jours  après 
que  la  reine  sa  sœur  lui  eut  annoncé  l'événement,  il  s'abs- 
tint de  le  communiquer  au  roi,  et  celui-ci  le  mettant 
sur  la  voie  et  lui  indiquant  qu'il  était  informé  de  ce  grand 
événement,  il  témoigna,  mande  Charles  IX  à  M.  de  Foun- 
quevaulx,  «  n'avoir  pas  grande  envie  de  mordre  à  la 
grappe  et  entrer  dedans,  car  il  nous  dit  seulement  que 
c'étoient  choses  entre  le  père  et  le  fils,  lesquelles  ne  pas- 
seront outre,  et  qui  étaient  bien  aisées  d'apaiser  '.  » 

Cette  indifférence  et  cette  réserve  de  l'ambassadeur  ne 
permirent  point  au  roi  d'intercéder  en  faveur  du  captif. 
Ses  bons  vouloirs  demeurèrent  en  suspens  ;  car  «  j'avois 
délibéré,  mande-t-il  encore,  s'il  m'eust  déclaré  plus  ou- 
vertement ce  qui  en  estait,  et  qu'il  m'eust  fait  connoître 
en  avoir  charge  de  son  dict  maître,  d'envoyer  un  gentil- 
homme vers  le  roy,  mon  beau-frère,  pour  le  visiter  en 
cette  affliction,  et  la  reine  ma  dicte  sœur;  mais  je  diffé- 
reray  encore  à  le  faire  jusques  à  ce  que  vous  en  ayez 
mandé  votre  avis  et  ce  qui  en  aura  été2.  » 

La  reine  Catherine  de  Médicis  partageait  cette  surprise 
et  ce  mécontentement  :  elle  mandait  par  le  même  courrier 
à  l'ambassadeur  de  France  en  Espagne  :  «  Monsieur  de 
Fourquevaulx,  je  ne  vous  puis  escripre  du  fait  de  l'em- 
prisonnement du  prince  d'Espagne  autre  chose  que  ce 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -^f*,  folio  4258. 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ifJL,  folio  4258. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  325 

que  le  roy  monsieur  mon  fils  vous  en  mande  maintenant  : 
vous  assurant  que  j'en  suis  autant  marrie  que  je  sçay  que 
le  roy,  mon  beau-fils,  en  sera  travaillé,  et  que  le  faict  est 
estrange. 

»  Le  roy,  mon  dit  seigneur  et  fils,  vous  mande  la  façon 
dont  l'ambassadeur  nous  en  est  venu  parler,  de  laquelle 
je  ne  me  puis  aucunement  contenter;  car  il  me  semble 
que  le  roy,  mon  dict  beau-fils,  son  maître,  désire,  comme 
il  a  toujours  faict,  me  communiquer  privément  ses  affaires, 
et  il  me  semble  que  la  reine  ma  fille  m'avoit  mandé 
qu'il  me  devoit  parler  de  la  part  de  son  dict  maître,  et 
qu'il  en  étoit  chargé  bien  expressément.  Mais  au  lieu  de 
ce  faire,  il  nous  en  a  parlé  si  froidement,  que  j'en  suis 
très-mal  satisfaite,  et  vous  prie  de  le  faire  entendre  à 
ladicte  reine  ma  fille,  l'asseurant  que  la  façon  de  laquelle 
ledict  ambassadeur  en  a  usé  a  gardé  le  roi  mon  dict  fils 
d'envoyer  un  gentilhomme  la  visiter  sur  ce  faict,  et  par 
même  moyen  lui  dire  de  nos  nouvelles  '.  » 

Quant  à  la  cour  de  Portugal ,  elle  fut  émue  par  la  proxi- 
mité du  sang  qui  l'unissait  à  don  Carlos.  La  reine  son 
aïeule  écrivit  au  roi  son  beau-fils  «  qu'elle  viendroit  vo- 
lontiers le  voir,  pour  le  consoller  comme  sa  propre  mère 
en  la  tristesse  qu'il  porte,  à  cause  du  prince  son  fils.  J'en- 
tends, ajoute  M.  de  Fourquevaulx  en  date  du  18  février, 
qu'on  se  passera  bien  de  sa  venue  et  visite  ;  seulement  le 
roy  son  père  fera  partir  au  premier  jour  un  personnage  de 
qualité  pour  aller  en  Portugal  déclarer  au  roy,  comme 
aussi  à  la  vieille  reine,  grand'mère  du  prince,  les  raisons 
de  son  enserrement  *.  » 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  folio  4260.  43  février  1568. 
9  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±fi,  n°  304 ,  folio  4234. 


326  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Peu  de  jours  après  les  mêmes  désirs  rencontraient  de 
pareils  obstacles  :  «  Un  gentilhomme  du  conseil  du  roy  de 
Portugal  est  venu  pour  visiter  le  Roi  Catholique  et  le  con- 
soler de  son  ennuy  à  cause  du  prince ,  et  a  faict  instance 
de  le  voir  de  la  part  de  Sa  Majesté  et  de  la  Royne  son 
ayeule  :  ce  qui  lui  a  été  refusé,  et  s'en  est  retourné  le  5 
de  ce  moys  avec  une  chaisne  de  mille  escus  que  Sa  Ma- 
jesté lui  a  donnée  *.  » 

La  maison  royale  de  Portugal  ne  put  donc  pas  faire 
prévaloir  la  preuve  de  son  intérêt  en  apprenant  la  capti- 
vité du  prince;  d'ailleurs  son  jeune  roi,  don  Sébastien  F, 
plein  de  zèle  pour  la  religion,  d'amour  pour  la  justice, 
d'ardeur  pour  la  gloire,  et  qui  devait  périr  victime  de 
ces  nobles  passions  sur  la  terre  infidèle ,  recevait  en  cette 
année  les  rênes  du  gouvernement  de  la  main  du  cardinal 
Henri  son  oncle.  Sa  jeunesse,  les  affaires  intérieures,  le 
respect  pour  le  Roi  Catholique,  son  puissant  voisin  et  son 
dangereux  allié,  permirent  les  signes  de  deuil,  mais  non 
pas  les  remontrances.  La  sœur  de  Charles-Quint,  la  veuve 
de  François  Ier,  veuve  en  premières  noces  d'Emmanuel  le 
Grand,  roi  de  Portugal,  retirée  d'abord  dans  les  Pays-Bas, 
et,  par  suite  de  désordre  de  ces  provinces,  réfugiée  depuis 
deux  ans  en  Espagne,  était  alors  à  Madrid  avec  la  prin- 
cesse Marie  de  Portugal ,  issue  de  son  premier  mariage. 
Belle-grand'mère  et  tante  de  l'infant  don  Carlos,  ces  prin- 
cesses en  conçurent  un  profond  mais  inutile  désespoir. 
Les  derniers  jours  de  la  reine  Éléonore  qui  approchaient 
en  furent  assombris;  elles  ne  dissimulèrent  point  leur 
douleur  à  cette  nouvelle. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.»  £f£,  n°  303,  folio  4238-4250. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  327 

a  La  reine  et  la  princesse  de  Portugal  avoient  délibéré 
de  solenniser  la  fête  de  Saint-Sébastien  pour  la  mémoire 
du  jour  que  le  roi  de  Portugal  naquit;  lequel  a  été  déclaré 
majeur,  duquel  jour  il  gouvernera  doresnavant.  Ladite 
saisie  a  troublé  la  foule,  et  y  ny  a  eu  sinon  tristesse  au 
palais;  les  Portugais  sont  les  plus  déconsollés,  ou  en  font 
semblant  '.  » 

Les  grands  seigneurs  du  royaume  furent  mandés  sur-le- 
champ  pour  recevoir  les  communications  d'un  fait  aussi 
étrange  et  pour  entendre  son  explication;  puis  aussi,  ajou- 
tait M.  de  Fourquevaulx  écrivant  à  la  reine  Catherine  de 
Médicis ,  «  ils  pourront  à  l'adventure  moyenner  une  récon- 
ciliation entre  père  et  fils;  mais  fiance  et  amytié  crois-je 
bien  qu'il  n'y  aura  jamais8.  » 

Un  moment  cependant  on  se  flatta  qu'en  échange  de 
certains  sacrifices  du  jeune  prince,  et  grâce  aux  inter- 
cessions des  souverains  étrangers  et  de  la  noblesse  espa- 
gnole, don  Carlos  pourrait  retrouver  la  liberté;  on  disait 
que  le  prince  d'Espagne,  «  moyennant  qu'il  se  contente 
d'épouser  la  princesse  sa  tante ,  sera  délivré ,  pour  avec  ce 
moyen  satisfaire  au  serment  des  Espagnols  qui  l'ont  juré 
héritier  de  la  couronne  et  successeur  de  ce  royaume  ;  car, 
d'antre  part,  le  roy  son  père  sait  bien  que  ledict  prince 
n'engendrera  jamais  enfants,  et  la  princesse  prendra  cette 
patience  et  couvrira  ces  imperfections  mieulx  que  nulle 
autre  femme  qu'on  lui  sauroit  donner,  et  le  saura  entre- 
tenir en  bon  office  de  fils.  Touchant  à  moi,  je  sçay  qu'il 
ne  sera  délivré  ni  marié  tant  que  cette  Majesté  vivra  •.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.fr.,  ^-p,  folio  4  464. 
9  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±fi,  folio  4464. 
3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^p,  n°  329,  folio  4440. 


328  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

%  M,  de  Fourquevaulx  avait  une  sage  appréciation  et  une 
juste  prévoyance  de  ces  choses. 

Les  dehors  de  ce  froid  rapprochement  ne  furent  même 
pas  obtenus  de  Philippe  IL  II  cherchait  un  arrêt,  et  non  pas 
une  conciliation;  n'obtenant  le  premier  ni  des  souverains 
qui  plaidaient  en  faveur  du  coupable,  ni  des  grands  d'Es- 
pagne qui  ne  pouvaient  se  départir  d'un  respect  soumis 
et  d'une  compassion  sincère  envers  l'héritier  de  leurs 
rois,  il  s'adressa  à  de  plus  flexibles  juges. 

Ce  ne  fut  cependant  pas  à  l'inquisition  même  qu'il 
confia  le  soin  de  prononcer  le  jugement.  Il  forma  une 
commission  spéciale,  composée  de  l'inquisiteur  général 
don  Diègue  Espinosa,  cardinal  et  président  du  conseil 
de  Castille,  de  Ruy  Gomez  de  Sylva,  prince  d'Éboli,  duc 
de  Francavilla,  et  de  Pastrana,  comte  de  Mélito,  con- 
seiller d'Ëtat,  grand  chambellan  du  roi,  de  don  Diègue 
Bribiesca  de  Mugnatone,  conseiller  de  Castille',  etc.  Le 
roi  présidait  lui-même  les  séances,  dirigeait  la  discus- 
sion, et,  disent  des  témoins  oculaires,  pleurait  amère- 
ment en  exposant  les  faits  accusateurs  l. 

En  acceptant  cette  participation,  sinon  de  l'inquisition, 
du  moins  du  grand  inquisiteur,  au  procès  de  don  Carlos, 
il  faut  une  fois  encore  insister  sur  le  caractère  bien  avéré 
de  ce  redouté  tribunal.  L'esprit  de  sa  fondation  et  le 
cachet  de  ses  premiers  actes  fut  empreint  de  zèle  et  de 
douceur;  la  prière,  la  patience,  l'instruction,  furent  les 
seules  armes  que  les  premiers  inquisiteurs  employèrent 
pour  combattre  l'hérésie.  L'Église  n'en  avait  pas  mis 
d'autres  entre  leurs  mains.  Il  ne  faut  pas  confondre  ce 

1  Llorenlo,  Histoire  de  l'inquisition  en  Espagne,  tome  III,  pages  457 
et  466. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  329 

caractère  avec  celui  que  les  besoins  d'une  autre  époque 
et  les  passions  d'autres  hommes  lui  donnèrent  dans  la 
suite  des  temps. 

Vers  la  fin  du  quinzième  siècle,  et  en  présence  des 
dangers  auxquels  le  judaïsme  et  l'islamisme  exposaient 
l'Espagne,  la  puissance  civile  crut  devoir  s'en  emparer 
et  réglementer,  au  nom  de  la  foi,  mais  dans  l'intérêt  de 
la  politique,  une  institution  à  laquelle  l'Église  avait  donné 
la  vie,  qu'elle  avait  pénétrée  de  son  esprit  de  conviction 
et  marquée  de  son  sceau  de  miséricorde.  Dès  lors  le 
catholicisme  n'en  répondit  plus,  et  le  pouvoir  royal,  tout 
en  voulant  rejeter  sur  l'Église  la  responsabilité  de  ses 
actes,  aurait  dû  en  porter  à  lui  seul  tout  le  poids.  Ce 
tribunal,  malgré  les  ecclésiastiques  qui  continuèrent  de 
lui  appartenir,  fut  un  tribunal  royal,  agissant  sous  les 
inspirations,  la  pression  souvent  du  prince  et  toujours 
pour  ses  intérêts.  Ferdinand  le  Catholique  l'introduisit 
en  Espagne;  Philippe  II,  son  arrière-petit-fils,  lui  donna 
sa  consistance  et  son  terrible  élan.  Avant  ces  princes, 
qui  changèrent  son  esprit  et  sa  forme,  au  lieu  d'être  la 
terreur  des  peuples,  il  en  était  l'espoir.  Les  templiers 
avaient  demandé  comme  une  grâce  d'être  jugés  par  ses 
membres;  ils  savaient  bien  qu'alors  leur  condamnation  ne 
prononcerait  pas  la  mort  '.  Il  était  peut-être  opportun 
de  rappeler  l'origine  et  l'esprit  véritable  de  l'inquisition, 
et  d'y  ajouter  l'aperçu  des  variations  apportées  par  les 
siècles,  pour  que  le  blâme  qu'elle  pourrait  encourir  au 
sujet  de  la  captivité  de  don  Carlos  ne  rejaillisse  point  sur 
l'Église.  Elle  demeure  non  moins  innocente  de  ces  rigueurs 

1  Comte  de  Maistre,  Lettres  sur  l'inquisition  espagnole,  passim. 


330  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

que  de  tous  les  excès  commis  en  son  nom,  sans  son 
aveu,  par  des  juges  passionnés. 

Ce  fut  donc  sinon  près  de  ce  tribunal,  du  moins  près 
d'une  commission  dans  laquelle  figurait  un  de  ses  mem- 
bres, que  Philippe  II  vint  chercher  la  sanction  de  ses 
actes,  faute  de  la  rencontrer  parmi  les  souverains  de 
l'Europe  et  la  noblesse  d'Espagne.  L'arrestation  du  prince 
fut  approuvée,  et  la  conscience  du  roi  fut  déclarée  droite, 
juste  et  légère  à  cet  égard. 

A  l'aide  de  l'étroite  amitié  qui  liait  don  Carlos  aux 
protestants  des  Flandres,  il  avait  été  suspecté  d'hérésie; 
son  éloignement  prolongé  des  sacrements  ne  fut  pas  sans 
influence  sur  l'esprit  déjuges  prévenus.  Philippe  II,  tou- 
jours inquiet,  l'avait  fait  espionner  de  longue  main. 

«  On  sait  bien  qu'il  n'a  point  fait  ses  Pâques  à  Noël,  ni 
gagné  le  jubilé  à  cause  de  sa  rancune,  pour  ce  qu'il  n'a 
voulu  pardonner,  ny  son  confesseur  donner  absolution. 
A  ses  dénégations,  il  s'est  adressé  à  d'autres  docteurs  en 
théologie,  qui  ont  fait  le  même  refus  de  l'absoudre,  et  il 
y  en  a  qui  veulent  dire  qu'il  avoit  délibéré  de  faire  un 
mauvais  parti  au  seigneur  roi l.  » 

Ces  accusations  diverses,  ces  soupçons,  ces  indices, 
ces  propos,  furent  autant  de  charges  contre  le  prince. 
Les  craintes  personnelles  des  juges  ajoutaient  à  leur 
poids,  et  le  sort  du  captif  ne  fut  pas  longtemps  douteux. 
Sa  réclusion  fut  maintenue.  Les  preuves  qui  établissent 
ses  imprudences,  le  désespoir  et  la  maladie  de  don  Carlos 
sont  acquis  à  l'histoire;  mais  sa  condamnation  à  mort, 
soutenue  par  nombre  d'auteurs  prévenus  et  partiaux,  n'est 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^9  folio  44 45.  Fourquevaulx 
au  roi. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  331 

point  admissible,  et  on  doit  justifier  de  cette  cruauté  un 
père  dont  les  rigueurs  n'avaient  pas  besoin  de  ce  der- 
nier acte  pour  rassurer  ses  craintes  et  sauver  ses  peuples 
du  règne  insensé  de  son  fils.  Il  faut  en  soulager  aussi  la 
mémoire  d'un  tribunal  dont  la  haine  pouvait  à  l'aide 
d'un  peu  de  patience  recevoir  une  dernière  et  funèbre 
satisfaction.  Il  faut  donc  séparer  le  nom  de  Philippe  II  de 
ceux  de  Bru  tu  s  condamnant  ses  enfants,  de  Pierre  le 
Grand  faisant  mourir  son  fils  aîné,  de  Jean  II,  roi  d'Ara- 
gon, ordonnant  le  procès  de  don  Carlos  son  fils,  roi  de 
Navarre,  prince  de  Viarme,  issu  de  son  premier  lit,  ou 
fermant  les  yeux  sur  son  empoisonnement,  essayé  par  la 
reine  Jeanne,  sa  seconde  femme. 

Si  les  louanges  de  la  postérité  et  l'honneur  que  distri- 
bue l'histoire  ne  peuvent  pas  être  accordés  à  Philippe  II, 
ce  modèle  de  haine  contre  la  France  et  de  despotisme 
envers  ses  sujets,  la  vérité  du  moins  ne  saurait  souffrir 
que  la  calomnie  vienne  ajouter  des  flétrissures  à  ses  justes 
improbations. 

En  présence  des  événements  accomplis  et  de  ceux  qui 
se  préparaient  encore ,  la  reine  Elisabeth  et  la  princesse 
de  Portugal  étaient  dans  les  larmes;  celle-là  avait  été 
constante  dans  sa  maternelle  compassion  pour  don  Carlos, 
celle-ci  n'avait  pu  se  départir  de  la  sollicitude,  maternelle 
aussi,  qu'elle  avait  vouée  au  jeune  prince,  lorsque  en- 
fant encore  il  était  confié  à  ses  soins,  avant  d'appartenir 
à  d'autres  maîtres.  Don  Juan,  revenant  chaque  soir  au 
palais  depuis  que  l'incarcération  de  l'infant  l'avait  mis  à 
l'abri  de  son  inimitié ,  avait  cru  devoir  essayer  les  habits 
de  deuil  ;  mais  le  roi,  qui  lui-même  accordait  des  pleurs 
à  son  malheureux  fils,  interdit  à  son  frère  un  témoignage 


332  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sans  doute  démenti  par  son  cœur,  et  qu'assurément 
avaient  contredit  ses  actes  et  son  langage. 

Au  premier  jugement  rendu  contre  don  Carlos,  il 
fallait,  pour  que  la  mesure  fût  efficace  et  complète,  ajou- 
ter de  nouveaux  arrêts  et  le  faire  déclarer  inhabile  à  suc- 
céder. Pendant  que  ces  actes  se  préparaient  par  une  lente 
procédure,  la  sévère  rigueur  de  la  prison  du  jeune  prince 
était  si  scrupuleusement  observée ,  que  ni  la  reine  ni  la 
princesse  Jeanne  ne  purent  arriver  jusqu'à  lui  ni  lui 
porter  des  consolations,  quelques  instances  qu'elles  adres- 
sassent au  roi.  Philippe  II  leur  fit  même  interdire  les 
larmes,  comme  il  avait  défendu  le  deuil  à  don  Juan  '. 

L' Aragon,  Valence  et  la  Catalogne  envoyèrent  des 
députés  pour  intercéder  en  faveur  du  captif;  le  conné- 
table de  Castille  se  permit  quelques  respectueuses  remon- 
trances. Le  roi  fit  peu  de  cas  des  unes,  prit  les  autres  dé- 
marches en  mauvaise  part,  et  multipliant  ses  précautions, 
il  se  mit  en  position  de  venir  facilement  à  bout  des  trou- 
bles qui  surviendraient  pour  cette  délivrance  *. 

L'évêque  d'Osma,  le  seul  personnage  avec  la  reine 
Elisabeth  pour  lequel  don  Carlos  avait  conservé  quelque 
estime  et  quelque  déférence,  était  mort  en  4566.  Ce  fut 
une  perte  pour  le  roi,  que  peut-être  il  aurait  pu  fléchir,  et 
pour  le  prince ,  que  sans  doute  il  aurait  touché.  Le  pre- 
mier aumônier  du  roi  reçut  Tordre  d'inviter  don  Carlos  à 
demander  à  la  religion  les  consolations  dont  elle  dispose, 
et  le  courage  qu'elle  sait  inspirer. 

Le  prince ,  non  pas  par  aversion  pour  elle ,  mais  par 
indignation  de  la  contrainte  qu'il  subissait,  se  refusa  à  ces 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  71 . 

2  Voir  à  l'appendice  le  n°  72. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  333 

avances,  et  c'est  alors  qu'il  lui  fut  représenté  que  si  son 
rang  était  moins  auguste,  le  saint-office  serait  dans  le 
cas  de  rechercher  si  Son  Altesse  était  chrétienne  ou  non  l. 
Le  désespoir  du  prince  augmentait  avec  la  durée  de  sa 
captivité.  Ses  forces  physiques  diminuaient,  et  son  esprit 
donnait  les  marques  d'une  aliénation  croissante.  Ceux  qui 
le  surveillaient  avaient  défense  sur  leur  vie  de  rien  dire 
au  dehors  de  ce  qui  se  passait  dans  sa  prison.  Cependant 
il  en  transpirait  toujours  quelque  chose.  Il  avait  imaginé, 
en  manière  de  jeu ,  de  placer  dans  sa  bouche  un  anneau 
dans  lequel  un  diamant  était  enchâssé  :  il  l'avala  comme 
une  pilule ,  et  on  ne  put  l'en  délivrer  que  dix-sept  jours 
après,  à  force  de  médicaments  *.  La  faiblesse  qui  se  dé- 
veloppait à  la  suite  de  ces  folies  croissait  tellement,  que 
le  roi  son  père  crut  devoir  aller  le  voir  pour  le  consoler, 
et  l'engager  à  plus  de  sagesse  et  à  un  meilleur  régime. 
Il  avait  passé  onze  jours  sans  manger.  L'effet  de  son  docile 
retour  aux  ordres  de  son  père  et  aux  conseils  du  docteur 
Olivarès,  premier  médecin  du  roi,  fut  de  donner  à  son 
estomac  un  travail  impossible ,  dont  une  fièvre  maligne 
fut  la  suite  immédiate. 

Tels  étaient,  avec  bien  d'autres  détails  encore,  les 
tristes  renseignements  que  M.  de  Fourquevaulx  donnait 
au  roi  et  à  la  reine  douairière ,  puis,  dépêchant  à  la  cour 
de  France  un  messager  discret  et  fidèle ,  il  ajoutait  :  «  II 
vous  plaira ,  sire,  entendre  le  surplus  par  ce  gentilhomme, 
et  de  l'état  du  prince  d'Espagne,  qui  va  en  empirant  pour 
sa  délivrance ,  car  le  roi  son  père  est  après  pour  casser 
et  rompre  à  plat  toute  sa  maison,  parce  que  le  pauvre 

1  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition,  tome  III,  page  168. 
*  Voir  a  l'appendice  les  n°»  73  et  74. 


3Si  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

jeune  homme  devient  plus  insensé  de  jour  en  jour,  telle- 
ment que  la  tour  d'Esilles  ou  d'Arevalos,  où  sa  grand' - 
mère  mourut  folle,  ne  lui  peuvent  faillir  pour  sa  retraite, 
s'il  vit  longuement  '.  » 

Les  souverains  étrangers  s'émurent  de  cette  grande 
catastrophe ,  et  compatirent  à  cette  immense  infortune  ; 
ils  intercédèrent  en  faveur  du  captif.  L'empereur  Maxi- 
milien  et  l'impératrice  répondirent  par  des  sollicitations 
pressantes  pour  la  délivrance  du  prince  aux  messages 
par  lesquels  le  Roi  Catholique  continuait  de  les  entre- 
tenir de  ses  soucis;  et  si  la  mort  du  prince  n'eût  point 
prévenu  des  démarches  plus  pressantes  et  plus  efficaces, 
l'archiduc  Charles  devait  partir  de  Vienne  le  4  septembre 
pour  solliciter  auprès  de  Philippe  II  la  délivrance  de  don 
Carlos,  pour  s'informer  plus  en  détail  de  l'occasion  de  sa 
prise  a ,  «  et  pour  activer  ses  nopces  avec  madame  l'in- 
fante Anne ,  fût-il  libre  ou  captif.  L'empereur  et  l'impé- 
ratrice ne  voulant  entendre  à  aucun  autre  parti ,  sinon 
dudit  prince,  encore  que  l'infante  Anne  leur  fille  le  dust 
accompagner  toute  sa  vie  en  prison  8.  » 

La  mort  de  don  Carlos  ayant  prévenu  ce  message ,  l'ar- 
chiduc s'abstint  du  voyage  d'Espagne  ;  «  car  de  venir 
pour  se  condoulloir  du  trespas,  sans  autre  principalle  fin, 
n'est  pas  occasion  digne  d'un  frère  de  l'empereur,  veu 
que  ce  peut  être  par  son  grand  escuyer  ou  aultre  A.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f*,  n<>  34  6,  folio  4282. 

2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ±±i,  n°  366,  folio  U49. 
*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ip,  n°  368,  folio  4454. 
4  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  if*,  n°  369,  folio  4456. 


CHAPITRE  VINGT-TROISIEME. 

MORT    DE    DON    CARLOS. 

Le  désespoir  et  les  excès  de  don  Carlos  furent  seuls 
cause  de  sa  fin  ;  des  actes  de  folie  imputables  à  sa  raison 
troublée  développèrent  sa  maladie.  Ayant  fait  allumer 
un  grand  feu  sous  prétexte  du  froid  de  la  saison ,  il  se 
jeta  dans  les  flammes,  et  faillit  être  étouffé l.  Des  absti- 
nences et  des  intempérances  successives  eurent  pour 
résultat  une  mort  prématurée,  à  laquelle  ne  l'avaient  que 
trop  disposé  d'ailleurs  les  accidents,  les  chagrins  et  les 
excès  de  sa  première  jeunesse2.  «  Il  se  faisoit  rafraîchir 
le  lict  en  mettant  de  la  neige  dans  la  bassinoire;  il  buvoit 
à  toute  heure  de  l'e^u  excessivement  froide  ;  de  là  il  eut 
une  fièvre  très-maligne  *.  »  Ce  suicide  lent  et  volontaire 
au  début,  regretté  et  expié  plus  tard  selon  les  principes 
et  les  inspirations  d'une  foi  mieux  écoutée  et  mieux 
comprise,  fut  son  œuvre  avérée.  Si  dans  la  suite  des 
lueurs  d'espérance  peut-être ,  et  surtout  les  conseils  per- 
suasifs d'une  religion  qui  éclaire  et  qui  pardonne,  le  pla- 
cèrent dans  la  voie  d'une  résignation  touchante,  il  n'en 
fout  pas  conclure  que  le  désespoir  n'eût  point  précédé 
ces  heureux  sentiments,  et  que  le  crime  de  sa  mort  fût 
non  pas  le  sien ,  mais  celui  du  roi  son  père. 


i  Watson,  Histoire  de  Philippe  II,  tome  II,  page  23. 

*  Strada,  De  bello  Bclgico,  page  440.  —  Abbé  de  Bellegarde,  Histoire 
d'Espagne,  tome  II ,  page  386.  —  Don  Carlos  condamné  à  mort ,  page  1 94. 

3  Ferreras,  Histoire  d'Espagne,  tome  IX,  page  55*.  —  Abrégé  chro- 
nologique de  F  histoire  d?  Espagne  et  de  Portugal,  tome  II,  page  386. 


336  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Revenant  spontanément  sur  le  refus  qu'il  avait  fait  des 
sacrements ,  don  Carlos ,  aux  approches  de  la  semaine 
sainte,  remplit  avec  une  conscience  scrupuleuse  ses  de- 
voirs religieux.  De  fréquents  entretiens  avec  son  confes- 
seur l'amenèrent  à  ce  résultat.  Par  ordre  de  Philippe  II 
on  apporta  à  ces  actes  toutes  les  facilités  et  toute  là 
solennité  qui  pouvaient  s'allier  avec  l'état  de  captif.  Le 
caractère  de  don  Carlos  retrouva  dans  ces  occupations 
un  calme  et  une  douceur  qu'il  avait  perdus  depuis  long- 
temps ,  et  Us  ramenèrent  momentanément  une  raison  et 
une  lucidité  dont  on  avait  cru  le  retour  impossible â.  On 
osait  même  espérer  que  de  tels  témoignages  d'amende- 
ment feraient  suspendre  le  procès,  ou  atténueraient  du 
moins  la  condamnation  qui  devait  en  être  le  terme: 
celle-ci  en  effet  ne  fut  point  prononcée ,  bien  que,  dit 
Llorente,  on  ne  pût  d'après  les  lois  du  royaume  se  dis- 
penser de  frapper  don  Carlos  de  la  peine  de  mort.  Les 
pièces  réunies  prouvaient  son  crime  de  lèse-majesté  au 
premier  et  au  deuxième  chef,  pour  avoir  désiré  com- 
mettre un  parricide  et  pour  avoir  voulu,  au  moyen  de  la 
guerre  civile ,  usurper  la  souveraineté  des  Flandres  *. 

Cependant  des  circonstances  particulières  tirées  de 
l'état  mental  du  prince  et  de  sa  haute  qualité  de  fils 
unique  du  roi  pouvaient,  au  point  de  vue  de  la  politique 
et  de  la  raison  d'État ,  engager  Philippe  II  à  faire  usage 
en  sa  faveur  de  son  autorité  souveraine. 

Le  cardinal  Espinosa  et  le  prince  d'Eboli  exprimaient 
ces  sentiments ,  mais  la  clémence  et  la  justice  étaient  déjà 
hors  de  saison;  il  suffit,  pour  se  tirer  de  perplexité,  de 

1  Voir  à  l'appendice  le  n°  76. 

a  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  III,  page  470,2 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  337 

laisser  faire  la  nature,  qui  n'avait  plus  besoin  d'un  long 
temps  pour  achever  son  œuvre. 

La  grande  sollicitude  du  roi,  en  ce  moment  suprême, 
était  de  faire  persuader  au  prince  son  fils  que  sa  fin 
approchait,  pour  qu'il  pût,  par  ses  derniers  actes  de  reli- 
gion et  de  résignation ,  échanger  plus  sûrement  le  trône 
périssable  qu'il  perdait  contre  un  règne  éternel.  Le  doc- 
teur Olivarès,  ayant  instruit  don  Carlos  de  l'irrémédiable 
gravité  de  son  mal,  ce  prince  n'hésita  pas  à  faire  appeler 
F.  Diègue  de  Chaves,  son  confesseur  ordinaire,  et  non 
content  des  témoignages  qu'il  donna  de  ses  sentiments 
catholiques,  il  voulut  y  joindre  encore  les  actes  de  son 
public  et  sincère  repentir.  Grand  et  sublime  pour  la  pre- 
mière fois  de  sa  vie  au  moment  de  sa  mort ,  il  envoya  ce 
religieux  et  le  docteur  Suarès  de  Tolède,  son  premier  au- 
mônier, demander  en  son  nom  pardon  au  roi  son  père. 
Philippe  II  le  lui  accorda,  et  joignit  à  ses  paroles  sa  béné- 
diction. Il  autorisa  le  prince  à  dicter  son  testament;  il 
remplit  ce  devoir  et  s'occupa  de  ces  soins  le  21  juillet. 

Pendant  ces  tristes  préliminaires  de  la  catastrophe 
suprême ,  le  procès  de  don  Carlos ,  tout  préparé  pour  la 
conclusion ,  ne  recevait  point  son  dernier  sceau.  Des  his- 
toriens égarés  par  de  fausses  apparences  et  animés  par  la 
haine  religieuse,  des  romanciers  habiles  poussés  par  le 
besoin  de  rencontrer  des  crimes  pour  intéresser  davan- 
tage au  malheur,  ont  prétendu  que  la  fatale  condamna- 
tion avait  été  prononcée;  ils  ont  même  voulu  qu'elle  ait 
été  exécutée,  seulement  ils  ont  varié  dans  la  forme  de 
l'arrêt  et  dans  le  choix  du  supplice. 

Watson,  écrivain  protestant,  dit  avec  vérité  que  bien 
des  princes  et  la  noblesse  espagnole  sollicitèrent  l'élargi»- 

22 


338  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sèment  de  don  Carlos,  qui  leur  fut  impitoyablement 
refusé;  mais  il  ajoute  faussement  que  son  père  le  livra 
au  saint-office  et  exigea  son  arrêt  de  mort,  et  que  sous  le 
voile  de  cette  odieuse  condamnation  on  lui  fit  avaler  du 
poison,  dont  il  mourut  quelques  heures  après  !. 

Selon  Saint-Réal ,  les  effets  de  drogues  homicides  lon- 
guement mêlées  dans  ses  aliments  et  dans  ses  breuvages, 
répandues  sur  son  linge  et  sur  ses  habits,  ne  purent  assez 
promptement  triompher  de  sa  jeunesse  et  de  sa  force.  Le 
roi,  comprenant  alors  que  cette  lente  exécution  d'une 
cruelle  sentence  laissait  des  chances  à  la  vie  et  à  la  ven- 
geance de  sa  victime,  fit  prévenir  don  Carlos  qu'il  lui 
laissait  pour  toute  grâce  le  choix  de  son  genre  de  mort*. 

Par  déférence  pour  un  avis  secret  dont  on  dit  que  la 
reine  Elisabeth  fut  Fauteur,  il  aurait  demandé  Philippe  II 
à  ce  moment  suprême,  et  comme  ce  prince  approchait, 
et  qu'on  lui  eut  annoncé  son  père,  il  répondit  :  Annoncez- 
moi  mon  roi. 

Dans  cet  entretien,  don  Carlos ,  sans  rien  perdre  de  sa 
dignité,  aurait  demandé  grâce  pour  sa  vie,  et  rappelant 
au  Roi  Catholique  que  son  sang  coulait  dans  ses  veines, 
celui-ci  lui  aurait  répondu  bassement  :  «  Quand  j'ai  du 
mauvais  sang,  je  le  fais  tirer  à  mon  chirurgien  *.  » 

Une  autre  parole  non  moins  féroce  est  prêtée  à  ce 
souverain.  Le  moment  de  l'exécution  étant  arrivé,  on 
aurait  proposé  de  la  différer  par  respect  pour  la  fête  de 
Saint-Jacques,  que  Ton  célébrait  le  lendemain.  Le  roi, 
rejetant  tout  délai  comme  il  avait  refusé  toute  grâce, 

*  Histoire  de  Philippe  II,  tome  II,  page  23. 

*  Mathieu,  Histoire  de  France. 

'*  Don  Carlos  condamné  à  mort  par  son  père,  page  490. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  3S9 

aurait  dit  à  ses  conseillers  que  tous  les  jours  étaient  bons 
pour  l'exécution  de  la  justice  divine ,  et  qu'il  était  ravi 
d'avoir  pour  spectateur  un  aussi  grand  patron  que  saint 
Jacques1. 

Don  Carlos,  dit  un  autre  historien,  fut  étranglé  par 
quatre  esclaves ,  dont  deux  le  tenaient  pendant  que  les 
autres  le  serraient  avec  un  lacet  de  soie  *. 

Un  auteur  moins  croyable  encore  prétend  que  le 
bourreau  qui  l'étranglait  lui  criait  :  Taisez-vous,  taisez- 
vous,  seigneur ,  ce  que  Y  on  fait  est  pour  votre  bien*.  Ironie 
barbare  comme  le  supplice  était  infâme  ;  elle  est  impos- 
sible à  admettre,  même  en  acceptant  le  roman  de  la  con- 
damnation :  quelque  sanglante  que  soit  d'ailleurs  la 
mémoire  de  Philippe  II,  elle  ne  peut  être  tachée  par  la 
bassesse  d'un  pareil  fait.  L'orgueilleux  caractère  de  ce 
prince  n'aurait  pas  souffert  un  supplice  avilissant  pour 
son  fils,  et  moins  encore  qu'une  bouche  abjecte  en 
comblât  l'humiliation  par  l'injure. 

Don  Carlos,  suivant  un  auteur  plus  élevé  dans  ses 
fictions ,  mais  non  pas  mieux  instruit ,  se  mit  au  bain ,  et 
s'étant  fait  ouvrir  les  veines  des  bras  et  des  jambes,  il 
commanda  que  tout  le  monde  sortit;  puis  prenant  dans 
sa  main  un  portrait  de  la  reine  en  miniature  qu'il  portait 
toujours  pendu  au  cou,  et  qui  avait  été  la  première  cause 
de  son  amour,  il  demeura  les  yeux  attachés  sur  cette 
fatale  peinture,  «  jusqu'à  ce  que  les  frissons  glacés  du 
trépas  le  surprirent  dans  cette  contemplation,  et  que  son 

1  Don  Carlos  condamné  à  mort  pat  son  pèr$,  page  492. 

2  Mathieu,  Histoire  de  France. 

'  Saint-Évremont,  discours.  —  Don  Carlos  condamné  à  mort  par  son 
père,  page  495. 

22. 


340  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

âme  généreuse  et  élevée  étant  déjà  sortie  à  demi  avec 
son  sang  et  ses  esprits,  il  perdit  insensiblement  la  vue, 
et  depuis  la  vie  \  » 

De  Thou ,  réunissant  et  conciliant  ensemble  la  double 
pensée  du  suicide  et  du  supplice ,  l'exprime  ainsi  d'après 
les  récits  de  de  Foix  et  de  Pierre  Justiniano. 

«  Don  Carlos  voulut  s'étrangler  avec  un  diamant  qu'il 
mit  dans  sa  bouche,  mais  ses  gens  vinrent  assez  tôt  pour 
l'en  empêcher.  Philippe,  voyant  que  son  fils  était  d'un 
caractère  que  ni  la  raison  ni  les  châtiments  ne  pouvaient 
changer  ou  adoucir,  en  conféra  encore  une  fois  avec  le 
saint-office,  et  jugea  à  propos,  pour  prévenir  la  mort  qu'il 
voulait  se  donner  à  lui-même,  de  le  faire  condamner  par 
un  juge  légitime;  mais,  afin  de  sauver  l'honneur  du  sang 
royal,  l'arrêt  fut  exécuté  en  secret,  et  on  lui  fit  avaler 
un  bouillon  empoisonné  dont  il  mourut  quelques  heures 
après8.  » 

Triste  condition  de  l'histoire  d'offrir  des  incertitudes  et 
des  contradictions  sur  le  sort  des  personnages  les  plus 
éminents,  et  que  l'époque  de  leur  existence,  les  actes 
importants  de  leur  vie  semblaient  devoir  sauver  de  l'igno- 
rance et  défendre  contre  l'erreur.  En  citant  au  sujet  de 
Philippe  II  et  de  don  Carlos  les  anecdotes  qui  précèdent, 
bien  loin  de  prétendre  leur  donner  aucune  autorité,  nous 
avons  l'intention  de  les  combattre  par  les  faits.  Notre 
seule  ambition  a  été  de  prouver  le  scrupule  de  nos  recher- 
ches et  l'impartialité  de  notre  opinion. 

Avant  d'enregistrer  la  relation  véridique  des  derniers 
moments  et  de  la  mort  de  l'infant,  il  faut  encore  offrir  à 

1  Don  Carlos,  Nouvelle  historique ,  page  434 .  —  Saint-Réal. 

2  Histoire  de  France,  tome  IV,  page  72. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  34i 

la  critique  la  pièce  qui  semble  la  plus  imposante  en  faveur 
de  la  condamnation  et  de  l'empoisonnement  de  don  Carlos, 
celle  sur  laquelle  furent  basés  sans  doute  les  romans,  plus 
ou  moins  ornés  de  variantes,  qui  veulent  que  cette  mort 
ait  été  violente  et  l'œuvre  de  la  sentence  de  son  père. 

Antonio  Perez  avait  été  ministre  de  Philippe  II,  puis  le 
négociateur  de  ses  amours  auprès  de  la  princesse  d'Eboli; 
devenu  son  rival,  il  fit  mettre  à  mort  Escovedo,  qui  avait 
découvert  ses  pratiques  et  ses  triomphes  personnels,  de 
peur  que  ses  succès  ne  fussent  dénoncés  par  ce  dangereux 
témoin.  Ses  crimes  le  trahirent,  et,  poursuivi,  condamné 
par  le  roi  son  maître,  il  évita  un  sort  non  moins  grave 
peut-être  que  son  jugement  en  fuyant  en  France,  puis  en 
passant  en  Angleterre ,  où  le  roi  Henri  IV  et  la  reine  Eli- 
sabeth lui  firent  l'accueil  non  pas  que  mérite  la  vertu , 
Biais  que  dicte  l'intérêt. 

Échappé  au  bourreau ,  il  fut  encore  poursuivi  par  des 
assassins  soudoyés,  et,  disputant  sa  vie  au  poignard  après 
l'avoir  sauvée  de  l'échafaud,  il  trahit  les  secrets  du  prince 
qu'il  avait  servi.  Sous  l'empire  de  la  frayeur  et  de  la 
haine,  sous  l'inspiration  de  la  vengeance,  il  n'oublia  rien 
pour  livrer  au  mépris  le  caractère  de  Philippe  II.  La  rela- 
tion de  ses  malheurs,  ses  lettres,  ses  entretiens,  furent 
empreints  de  la  tristesse  de  son  cœur,  de  l'aigreur  crois- 
sante de  son  caractère,  de  la  haine  qu'il  avait  vouée  au 
Roi  Catholique.  Le  mal  qu'il  souhaitait  à  l'Espagne  et  à 
son  maître  conduisait  sa  plume  et  soutenait  son  reste  de 
vie  '.  Ce  fut  poussé  par  de  tels  instincts  et  par  de  telles 
passions,  qu'avide  de  croire  au  crime,  lorsqu'il  s'agissait 

1  M.  Mignet,  Antonio  Pirez  et  Philippe  IL 


3&2  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

du  roi  son  ancien  maître,  et  non  moins  pressé  de  le 
divulguer  pour  retarder,  en  1  597,  la  paix  que  Philippe  II 
s'apprêtait  à  conclure  avec  Henri  IV,  il  écrivait  à  Guil- 
laume du  Vair  la  relation  suivante  de  la  mort  de  don 
Carlos  : 

«  Durant  ceste  prison,  dit-il,  les  regrets  de  ce  prince 
étoient  toujours  plus  violents,  si  bien  que  don  Ruy  Gomez 
et  les  autres  du  conseil  estroit  ne  cessoient  jamais  de  prier 
le  roy  de  nettoyer  cette  affaire.  S'il  estoit  innocent,  de  le 
remettre  en  liberté;  si,  au  contraire,  il  estoit  coupable, 
d'user  des  remèdes  qu'il  y  vouloit  apporter,  sans  les  faire 
plus  longuement  tremper  en  cette  captivité ,  de  crainte 
qu'ils  avoient  qu'il  n'échappast,  comme  il  estoit  extrême- 
ment rusé,  et  qu'il  ne  les  ruinast  peu  après,  ou  bien  que 
si  durant  cette  captivité  il  venoit  faute  du  roy,  il  ne  se 
voulust  venger  sur  eux  du  tort  qu'il  présupposoit  recevoir» 

»  Finalement,  le  roy  ne  pouvant  mieux  se  délivrer  de 
cette  importunité  et  de  ce  soin,  trouvant  que  véritable- 
ment il  étoit  coupable,  et  que  difficilement  il  pouvoit 
échapper  sans  miner  son  père  et  l'État  tout  ensemble, 
s'étant  bien  résolu  avec  les  casuistes  et  les  inquisiteurs 
que  légitimement  on  le  pouvoit  punir  en  sa  vie,  il  fut 
condamné  par  V  ad  vis  de  son  conseil» 

»  Et  pour  ne  faire  un  tel  acte  trop  ouvertement,  il  fut 
ordonné  que  durant  quatre  mois  on  luy  donnerait  une 
potion  si  lente,  laquelle  serait  distribuée  en  tous  ses 
repas,  qu'insensiblement  il  perdrait  les  forces  et  la  vie, 
sans  qu'il  semblât  qu'elle  eût  été  précipitée  par  aucune 
violence,  ce  qui  fut  exécuté  !.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  Dupuy,  reg.  661,  folio  49. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  3&3 

Tout  au  contraire  de  la  relation  précédente,  M.  de 
Fourquevaulx,  instruisant  ses  maîtres  de  la  mystérieuse 
catastrophe  qui  mettait  toute  l'Espagne  en  deuil ,  n'impute 
qu'à  l'infant  sa  triste  fin. 

Dès  le  Ï1  juillet  il  mandait  au  roi ,  dans  un  dernier 
bulletin  : 

«  Sire,  le  prince  d'Espaigne  a  porté  sa  patience  le  plus 
qu'il  a  pu,  mais  voyant  qu'en  sa  captivité  n'y  a  nulle 
fin,  s'est  opiniâtre  de  ne  vouloir  point  manger,  et  y  a 
huit  jours  qu'il  n'a  mangé  que  quelques  prunes  :  on  des- 
sert la  viande  tout  entière  de  devant  luy.  De  sorte  qu'il 
est  bien  vrai  qu'on  le  nourrit  maintenant  de  confections, 
nommément  d'une  qu'ils  appellent  alkiermes.  Et  ce  matin 
l'ont  fait  confesser,  doultant  qu'il  meurre  de  foiblesse,  car 
d'autre  mal  n'a,  il  n'y  a  point  de  fièvre;  le  roy  son  père 
en  est  bien  marri,  car  s'il  mouroit,  le  monde  en  parle- 
rait diversement,  et  s'il  vivra,  j'entends  qu'on  lui  répare 
le  château  d'Arevalos  pour  l'y  loger  au  large  et  en 
seureté  *.  » 

Cinq  jours  plus  tard ,  le  26  juillet  \  568 ,  la  catastrophe 
était  accomplie,  et  M.  de  Fourquevaulx  écrivait  à  Cathe- 
rine de  Médicis  :   " 

«  Madame, 

»  Parce  que  la  reyne  votre  fille  s'est  trouvée  faschée  de 
la  migraine  et  évanouissements  ces  deux  ou  trois  jours , 
elle  n'a  pu  vous  escripre,  comme  Sa  Majesté  m'avoit 
promis;  qui  est  cause  que  ma  dépèche  du  21  n'est  partie 

1  Bibliothèque  Impériale,  8oppl.fr.,  ±f£,  n°  346,  folio  4394. 


S4&  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

jusquesà  présent,  car  aussi  l'extrémité  de  vie  où  le  prince 
d'Espagne  se  trouvoit  m'a  fait  retenir  ma  dicte  dépèche, 
attendant  sa  fin,  qui  fut  hier  matin,  entre  douze  et  une 
heure  après  minuit. 

»  La  cause  de  sa  mort  procède  de  ce  qu'il  étoit  souvent 
trois  et  quatre  jours  sans  manger,  et  puis  il  mangeoit  tant 
à  la  fois  qu'il  n'en  pouvoit  plus,  et  toujours  buvoit  de 
l'eau  avec  la  neige  en  grande  abondance,  se  couchant  nud 
sur  les  carreaux,  et  faisant  maints  autres  désordres  pour 
mourir  jeune,  comme  il  est  mort,  et  par  l'excès  dernier 
il  a  demeuré  sept  ou  huit  jours  sans  vouloir  manger  sinon 
des  prunes  crues,  et  toujours  buvant  l'eau  avec  neige, 
qui  l'a  rendu  si  foible  que,  quand  il  a  voulu  manger,  il 
n'a  pu.  J'entends  que  le  roy  son  père  en  donne  présente- 
ment avis  à  l'empereur  par  ce  courrier  exprès,  et  croy 
qu'il  luy  escripra,  que  l'impératrice  n'a  que  faire  de  ré* 
server  madame  la  princesse  sa  fille  pour  son  fils,  comme 
elle  disoit  vouloir  faire ,  et  n'y  aura  plus  lieu  de  s'excuser 
là-dessus.  Son  corps  fut  hier  au  soir  porté  et  déposité  en 
l'église  de  Saint-Dominique  el  Real,  pour  le  porter  quel- 
que jour  à  l'Escurial.  Les  ambassadeurs  ont  été  appelés 
à  l'enlèvement,  et  moi,  comme  les  autres,  avec  le  grand 
deuil  et  chaperon  à  l'espagnole.  Les  princes  de  Bohême 
alloient  après  le  corps  vêtus  de  crêpe  jusques  à  terre,  et 
un  chapeau  de  drap,  disant  que  c'étoit  le  deuil  à  l'alle- 
mande. Toute  la  cour  l'a  pris,  et  moy  et  ma  famille  pareil- 
lement; encore  ne  laissent  les  Espagnols  de  dire  que  tous 
les  Français  sont  bien  aises  dudict  trépas. 

»  Je  m'asseure  qu'il  plaira  à  Vos  Majestés  faire  démons- 
tration qu'il  est  autrement,  et  à  ces  fins  n'y  seront  épar- 
gnés le  deuil  ni  les  honneurs  et  cérémonies,  pour  contenter 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  345 

la  reyne  votre  fille,  qui  m'a  commandé  vous  supplier  de 
faire  en  sorte  que  l'Espaigne  sache  qu'il  vous  déplaît  que 
le  Roy  Catholique  ait  perdu  son  fils,  car  de  tous  les  peu- 
ples que  j'ay  jamais  vus  ici  pratiquer,  cestuy-cy  est  celluy 
qui  fait  le  plus  grand  cas  des  choses  extérieures  et  de 
belle  apparence. 

»  De  Madrid,  le  26  juillet  4568  i.  » 

Llorente ,  cet  historien  si  prévenu  quand  il  s'agit  de 
l'inquisition  et  de  Philippe  II,  est  non  moins  positif  et 
bien  plus  circonstancié  encore  dans  ses  détails.  Il  les  dis- 
culpe l'un  et  l'autre  de  cette  mort  et  d'un  tel  jugement. 
Plus  éclairé  dans  cette  question  que  Fourquevaulx,  puis- 
que de  nombreuses  études  avaient  précédé  ses  recherches 
sur  ce  fait ,  il  ne  tient  compte  des  accusations  de  ses  de- 
vanciers que  pour  les  démentir;  il  les  enregistre  et  les 
détruit.  Non-seulement,  dit-il ,  les  pièces  du  procès  ne 
parlent  d'aucune  sentence,  mais  encore  elles  n'indiquent 
aucune  résolution  du  roi  :  une  note  du  secrétaire  de  la 
commission  termine  son  travail  par  ces  mots  :  «  Cette 
procédure  en  était  là  lorsque  le  prince  mourut  de  sa  mala- 
die, ce  qui  fit  qu'on  ne  rendit  aucun  jugement.  » 

Il  dit  ailleurs  que  la  réunion  des  détails  sur  cet  événe- 
ment porte  dans  l'esprit  la  conviction  intime  que  la  mort 
de  don  Carlos  s'est  présentée  avec  tous  les  caractères 
d'une  mort  naturelle,  et  que  le  malade  lui-même  l'a  re- 
gardée comme  telle  9. 

Pour  revenir  de  la  discussion  aux  détails  historiques, 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.fr.,  ^fi,  351  lettres,  fo'ioUOO. 

*  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  m,  pages  471 
et  478. 


346  .VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

nous  trouvons  toujours  dans  le  même  auteur  que  le  22  et 
le  23  juillet  l'agonie  du  prince  se  déclara  interrompue 
par  des  intervalles  de  calme  et  de  lucidité  qui  lui  laissaient 
écouter  les  exhortations  des  religieux  qui  l'entouraient, 
Rétablissant  la  vérité  de  la  suprême  entrevue  du  père  et 
du  fils,  si  cruellement  défigurée  par  Saint-Réal,  Llorente 
apprend  au  lecteur  que  Philippe  II ,  sachant  que  les  der- 
niers moments  approchaient,  retrouva  pour  son  fils  la 
tendresse  qu'il  avait  éprouvée  lors  de  l'accident  d'Âlcala. 
Il  voulut  alors  renouveler  lui-même  à  don  Carlos  là  béné- 
diction que  trois  jours  plus  tôt  il  lui  avait  envoyée  par 
son  confesseur  et  par  son  premier  aumônier.  Il  prit  l'avis 
de  ses  ministres,  qui  s'inclinèrent  devant  cette  religieuse 
et  paternelle  pensée.  Elle  rencontra  moins  d'encourage- 
ment chez  les  prêtres  qui  environnaient  don  Carlos,  ils 
craignaient  que  dans  son  état  de  faiblesse  la  vue  du  Roi 
Catholique  ne  ramenât  quelques  inquiétudes  dans  son 
esprit  et  quelque  trouble  dans  ses  idées. 

Philippe  II  hésita  devant  cette  objection  ;  mais  dans  la 
nuit  du  23  au  24  juillet,  ayant  appris  que  le  prince  était 
à  la  dernière  extrémité,  il  se  rendit  dans  son  appartement, 
et  étendant  les  bras  entre  les  épaules  du  prince  d'Evoli  et 
du  grand  prieur,  il  lui  donna  une  deuxième  fois  sa  béné- 
diction sans  être  aperçu ,  et  se  retira  tout  en  pleurs  '. 

Cette  même  nuit ,  à  quatre  heures  du  matin,  don  Carlos 
rendait  le  dernier  soupir. 

La  décomposition  des  traits  qu'entraîne  une  mort  vio- 
lente fut  loin  d'être  constatée  après  le  trépas  de  don 
Carlos. 

1  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  III,  page  479 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  347 

«  Je  lui  ai  veu  le  visage,  mande  M.  de  Fourque- 
vaulx,  quand  on  dépositoit  son  corps  aux  religieuses  de 
Saint-Dominique,  lequel  n'étoit  aucunement  défaict  de  la 
maladie ,  sinon  qu'il  étoit  un  peu  jaune;  mais  j'entends 
qu'il  n'avoit  que  les  ossements  par  le  surplus  du  corps. 
On  a  opinion  que  cette  mort  a  tiré  le  Roi  Catholique  hors 
de  plusieurs  soucis.  Il  pourra  sortir  de  son  royaume  à  sa 
volonté,  sans  danger  d'y  survenir  sédition  en  son  ab- 
sence '.  » 

Non  content  d'apprendre  cette  grande  catastrophe  à 
tous  les  souverains  de  la  chrétienté,  le  roi  d'Espagne, 
distinguant  par  une  faveur  toute  particulière  le  duc 
d'Albe,  qu'il  avait  établi  et  maintenu  dans  le  gou- 
vernement des  Pays-Bas ,  daignait  lui  adresser  la  lettre 
suivante  : 

«  Mon  cousin  ayant  été ,  Dieu  servy ,  contraint  de 
prendre  de  sa  part  mon  très-cher  et  très-aimé  fils,  pour- 
rez considérer  en  quelle  doleur  et  tristesse  je  m'en  re- 
trouve. Son  trépas  est  advenu  le  24  de  ce  moys,  après 
avoir  trois  jours  auparavant  reçu  avec  grande  dévotion  les 
saints  sacrements ,  et  avoir  fait  une  fin  tant  chrétienne  et 
avoir  telle repentance  et  contrition,  que  ce  m'a  esté  beau- 
coup d'allégement  et  consolation  en  ce  travail.  Car  j'es- 
père de  la  miséricorde  de  Dieu  qu'il  l'a  appelé,  et  qu'il  jouit 
perpétuellement  de  lui,  et  qu'il  me  donnera  sa  faveur  et 
ayde,  afin  qu'en  me  conformant  avec  sa  divine  volonté, 
je  porte  et  passe  cette  tristesse  avec  le  cœur  et  patience 
chrétienne  qu'il  convient.  Vous  me  ferez  plaisir  de  le  faire 
entendre,  et  faire  faire  en  mes  pays  de  là  les  services,  ob- 

«  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.v  ±±£,  qo  350,  folio  4398. 


348  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

sèques  et  démonstrations  en  choses  de  cette  qualité  cou- 
tumières  :  escripvant  aussi  et  en  chargeant  les  prélats  et 
autres  de  l'état  ecclésiastique  et  religieux  de  prier  Nostre 
Seigneur  pour  son  âme  et  pour  la  direction  et  enchaîne- 
ment de  mes  affaires  et  négoces  à  son  saint  service,  et  de 
dire  et  célébrer  et  faire  célébrer  les  messes,  oraisons  et 
autres  choses  au  service  divin  appartenant,  en  quoy  vous 
et  eux  me  ferez  plaisir  et  service  bien  agréable,  etc. ,  etc. 

■  De  Madrid,  ce  26  de  juillet  4568  '.  • 

Les  lettres  de  Philippe  II  annonçant  ce  triste  événe- 
ment ne  se  bornèrent  point  à  celles  qu'il  écrivait  au  pape, 
aux  souverains ,  aux  grands  d'Espagne  le  plus  en  faveur. 
Il  annonça  sa  mort  aux  corps  éminents  qu'il  avait  infor- 
més de  sa  résolution.  Alors,  tout  en  l'accusant,  il  avait 
évité  de  le  déshonorer;  il  n'hésitait  pas  aujourd'hui  à 
louer  sa  fin  courageuse  et  chrétienne ,  et  à  donner  sur  la 
piété,  l'amendement  et  la  résignation  de  ses  derniers  jours 
des  détails  dignes  de  l'admiration  de  l'Espagne  entière. 
Rien  ne  fut  caché,  ni  dans  l'heure  de  sa  mort,  ni  dans  le 
principe  et  les  progrès  de  sa  maladie.  Si,  pour  l'honneur 
de  la  vérité,  il  fallut  appeler  la  réprobation  publique  sur 
les  causes  de  cette  fin  volontairement  provoquée,  le 
même  honneur  exigea  que  de  grandes  réparations  fussent 
données  pour  une  mort  si  différente  de  la  courte  et  cou- 
pable vie  du  prince. 

Des  obsèques  magnifiques,  des  prières  solennelles,  des 
oraisons  funèbres  furent  accordées  à  ses  restes,  à  son 
âme,  à  sa  mémoire.  La  religion,  comme  le  cœur  de 

1  Bibliothèque  Impériale,  fonds  Dupuy,  reg.  24,  folio  420. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  349 

Philippe  II ,  n'hésitèrent  pas  devant  aucun  des  hommages 
et  aucune  des  réparations  dues  à  son  malheureux  fils. 

Telle  est  la  vérité  sur  cette  mort  tant  controversée  et 
racontée  par  des  historiens ,  la  plupart  protestants,  avec 
des  détails  également  dramatiques  et  controuvés.  Il  est 
même  à  ce  sujet  une  version  plus  romanesque  encore. 
Nous  n'avons  pas  cru  devoir  la  ranger  parmi  les  récits  qui 
méritent  une  réfutation  sérieuse.  Elle  est  celle  que  dicte 
une  haine  habile  pour  environner  de  perturbation  ou  de 
troubles  le  trône  des  rois  qu'elle  veut  ébranler.  La  curio- 
sité et  la  crédulité  populaires  accueillent  avidement  de 
tels  mensonges.  Elles  se  plaisent  au  scandale  et  elles 
aiment  le  mystère.  Don  Sébastien,  roi  de  Portugal,  fut, 
comme  don  Carlos ,  l'objet  d'une  telle  fiction.  L'ardente 
inimitié  dont  le  roi  Philippe  11  était  l'objet,  surtout  en 
France ,  cherchait  à  multiplier  autour  de  lui  les  aventu- 
riers dont  elle  faisait  des  victimes  ou  des  héros. 

Une  relation  imprimée  deux  fois  en  \  596,  l'une  à  Paris, 
l'autre  à  Poitiers,  a  recueilli  ces  bruits.  D'après  elle,  don 
Carlos,  condamné  à  mort  par  son  père,  aurait  rencontré 
dans  les  quatre  exécuteurs  de  son  arrêt  une  miséricorde 
due  plutôt  à  leurs  calculs  qu'à  leur  conscience  et  à  leur 
compassion.  Deux  d'entre  eux,  le  prince  d'Eboli  et  le 
comte  de  Chinchon,  réfléchissant  combien  l'esprit  humain 
est  muable ,  et  combien  celui  de  Philippe  II  était  terrible 
dans  ses  variations,  craignirent  que  ce  roi  ne  vînt  un  jour 
à  se  repentir  de  ses  cruautés  paternelles,  et  à  tourner  sa 
colère  contre  les  trop  fidèles  exécuteurs  de  sa  sentence. 
Ils  arrachèrent  à  don  Carlos  le  serment  du  silence  et  de 
l'obscurité,  et  l'abandonnèrent  à  son  sort.  Le  prince  se 
serait  retiré  dans  le  bourg  de  Madrigal,  et  le  métier  de 


S50  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

pâtissier  aurait  soutenu  son  existence  jusqu'à  ce  que,  con- 
fiant ses  malheurs  et  sa  qualité  à  son  confesseur ,  à  dona 
Anne  d'Autriche,  fille  bâtarde  de  don  Juan  d'Autriche, 
et  religieuse  en  un  couvent  voisin,  au  marquis  de  Penha- 
fiel,  dévoué  à  sa  mémoire,  il  reçut  d'eux  des  secours  pro- 
portionnés à  sa  naissance.  Mais  le  bruit  de  son  existence 
venant  à  se  répandre  par  le  zèle  indiscret  de  ces  amis,  le 
supplice  du  prêtre,  l'incarcération  de  la  religieuse,  l'é- 
troite captivité  du  prétendu  don  Carlos,  auraient  été  la 
conclusion  d'une  destinée  vouée  au  malheur  *.  Cette  ver- 
sion, d'une  spécialité  toute  romanesque,  ne  méritait  pas 
de  prendre  place  parmi  celles  que  le  nom  de  leurs  au- 
teurs ou  la  popularité  qui  les  a  distinguées  recommandent 
à  la  critique.  Mais  elle  ne  devait  pas  être  omise,  son 
invention  prouvant  une  fois  de  plus  combien  l'imagina- 
tion s'est  exercée  sur  le  compte  de  don  Carlos ,  et  tou- 
jours aux  dépens  de  Philippe  II. 

Jean  de  Ferreras,  Strada  et  divers  auteurs  sans  aucun 
préjugé ,  sans  nulle  autre  passion  que  celle  de  la  justice, 
ont  porté  sur  la  mort  de  don  Carlos  le  jugement  que  nous 
avons  exprimé.  Plus  que  ces  illustres  écrivains,  nous 
sommes  fondé  dans  notre  appréciation,  puisqu'ils  ne 
semblent  pas  avoir  connu  les  pièces  que  nous  avons 
citées.  De  leur  temps  déjà  la  calomnie  établissait  ses  ver- 
sions criminelles.  Ferreras  ne  craint  pas  de  les  rapporter 
avec  la  contestation,  nous  dirons  même  la  victorieuse  con- 
tradiction qu'elles  méritent3.  Strada,  concluant  comme 
nous  par  l'innocence  de  Philippe  II,  fait  allusion  en  ces 

1  Le  pâtissier  de  Madrigal  en  Espaigne  estimé  estre  dom  Carlos,  fils  de 
Philippe  U. 
s  Histoire  d'Espagne,  tome  IX,  page  552. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  351 

termes  aux  récits  que  les  siens  ont  combattus  :  «  Je  sais 
que  ces  faits  tels  que  je  les  ai  relatés  ne  plairont  pas  à 
ceux  qui,  sans  aucune  distinction  du  mensonge  et  de  la 
vérité,  saisissent  avidement  le  côté  le  plus  atroce  des  évé- 
nements. »  Scio  hœcy  uli  enarrata  sunt  à  me,  non  placi- 
tara  iis  qui  atrociora  quœque  avide  arripiunt,  sine  ullo  veri 
falsique  respectu l. 

'  De  bello  Belgico,  livre  VII,  page  444.  Romae,  4635. 


CHAPITRE  VINGT-QUATRIÈME. 

TRISTESSE    ET  MORT    DE    LA    REINE    ELISABETH. 

La  mort  prématurée  de  don  Carlos  inspira  à  la  reine 
d'Espagne  des  regrets  dignes  de  la  compassion  qu'elle 
avait  accordée  à  l'illustre  captif.  Elle  n'avait  pas  cessé 
d'éprouver  un  tendre  intérêt  pour  ce  prince,  dont  souvent 
elle  semblait  être  l'idole ,  et  dont  elle  était  presque  devenue 
la  mère  après  avoir  été  sa  fiancée.  Elle  donna  à  cette  fin 
tragique  des  témoignages  ostensibles  et  publics  de  sa 
sincère  douleur. 

M.  de  Fourquevaulx,  que  sa  position  d'ambassadeur 
et  que  sa  faveur  à  la  cour  de  France  rendent  tout  à  la  fois 
un  narrateur  officiel  et  intime,  rend  compte  à  Catherine 
de  Médicis  des  suites  de  la  mort  de  don  Carlos,  de  ses 
impressions  à  ce  sujet. 

La  cour  en  prit  le  deuil  comme  s'il  eût  été  question  du 
Roi  Catholique  lui-même.  Philippe  II  avait  prescrit  impé- 
rieusement ce  témoignage  de  respect  et  de  regret.  La 
reine  surtout,  pour  laquelle  cette  perte  était  une  perte 
très-utile  autant  que  pour  les  siens,  portoit  le  deuil  à  l' es- 
pagnole j  et  il  ajoutait  encore  à  ses  grâces  et  à  sa  beauté  : 
il  faisoit  bon  la  voir  en  ce  royal  costume,  dit  le  narrateur. 
L'intérêt  public  se  reportait  sur  elle  avec  un  double  em- 
pressement; on  attendait  d'elle  seule  la  lignée  qui  devait 
régner  sur  l'Espagne,  et  si  elle  était  aimée  et  vénérée  avant 
la  mort  du  prince  son  beau-fils,  elle  le  devenait  maintenant 
au  double.  Tous  les  obstacles,  toutes  les  difficultés,  toutes 
les  incertitudes  étaient  tranchés  :  bon  gré,  mal  gré,  il  fal- 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  353 

lait  que  le  prince  qu'elle  portait  dans  son  sein,  ou  qu'elle 
porterait  bientôt  après ,  espérait-on ,  fût  le  roi  de  l'avenir. 
Tous  les  yeux  se  tournaient  vers  elle,  et  les  courtisans 
qui  partageaient  leur  encens  et  leurs  adulations  entre  la 
reine  et  l'infant,  qui  se  ménageaient  plus  habilement  que 
loyalement  pour  toutes  les  éventualités,  n'auraient  plus 
qu'une  idole.  Les  maisons  royales  de  France  et  d'Espagne 
allaient  se  trouver  liées  par  le  sang  et  par  l'amitié,  résultat 
non  moins  favorable  à  la  paix  et  à  la  prospérité  publi- 
que qu'au  bonheur  intime  des  deux  cours  '.  Tels  étaient 
les  avantages  incontestables  de  la  mort  de  don  Carlos. 

Fourquevaulx  les  énumérait  à  Catherine  de  Médicis. 
De  plus,  la  reine  Elisabeth  faisait  solliciter  sa  mère  de 
donner  à  ce  trépas  des  témoignages  de  regret  :  ils  servi- 
ront, ajoutait  l'ambassadeur,  à  resserrer  encore  l'amitié 
qui  existe  entre  les  deux  rois. 

Ces  tragiques  événements  ne  tardèrent  pas  à  être  suivis 
dans  les  Pays-Bas  de  scènes  plus  sanglantes  encore,  et 
dont  il  ne  nous  appartient  pas  de  soulager  la  mémoire  de 
Philippe  II.  L'intercession  de  la  douce  reine  d'Espagne 
ne  put  rien  contre  les  instincts  du  Roi  Catholique,  ni 
contre  les  influences  qui  le  dominaient. 

Le  duc  d'Albe,  digne  ministre  d'un  despote,  faisait  au 
nom  de  son  maître  tomber  les  plus  nobles  tètes  des  Pays- 
Bas,  et  des  flots  d'un  sang  moins  illustre  sans  doute, 
mais  non  moins  pur,  étaient  versés  autour  d'elles  sous  le 
prétexte  de  la  foi,  mais  par  l'instinct  de  la  cruauté  et 
pour  la  cause  de  l'ambition. 

Lamoral,  comte  d'Egmont,  et  son  cousin  Philippe  de 


*  Voir  à  l'appendice  le  n°  76. 

*3 


354  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Montmorency 9  Nivelle,  comte  de  Hornes,  finissaient  leurs 
jours  sur  l'échafaud.  Aux  batailles  de  Gravelines  et  de 
Saint -Quentin,  l'ingrat  Philippe  II  leur  avait  dû  la 
gloire  et  le  succès  de  ses  armes.  L'ambassadeur  de  France, 
assistant  de  loin  au  supplice  du  comte  d'Egmont,  écri- 
vait au  roi  Charles  IX,  qn'il  venoit  de  voir  cheoir  la  tête 
de  celui  qui  deux  fois  avoit  fait  trembler  le  royaume 
de  France1. 

La  mort  de  ces  deux  héros  donna  tort  à  tous  les  chefs 
d'accusation  qui  avaient  entraîné  leur  arrêt.  Le  5  juin  \  568, 
ils  finirent  en  catholiques,  assistés  et  confessés  par  Martin 
Rithove,  évêque  d'Ypres;  ils  finirent  en  sujets  fidèles, 
protestant  au  roi  par  lettres  et  par  serments,  peu  d'heures 
avant  leur  supplice,  d'un  dévouement  qui  n'avait  point 
reçu  l'atteinte  qu'on  leur  reprochait  calomnieusement. 
S'ils  étaient  coupables,  ce  n'était  point,  disaient-ils,  de 
rébellion,  mais  d'un  zèle  pour  la  grandeur  du  roi  et  pour 
sa  justice,  que  n'avaient  point  compris  des  lieutenants 
indignes  de  sa  confiance  *. 

En  vain  l'empereur  Maximilien,  la  duchesse  de  Parme, 
les  États  de  Hollande ,  les  grands  seigneurs  de  ce  royaume, 
s'adressèrent-ils  à  l'équité  de  Philippe  II,  à  ses  intérêts 
eux-mêmes  mieux  entendus  et  mieux  servis;  en  vain  la 
comtesse  de  Hornes  et  la  comtesse  d'Egmont  firent-elles 
appel  à  sa  clémence,  celle-ci  pour  son  époux,  celle-là 
pour  un  fils;  en  vain  la  reine  d'Espagne  joignit-elle  ses 
prières  à  tant  de  remontrances  et  à  tant  de  larmes,  rien 
ne  toucha  le  cœur  impitoyable  du  monarque  auquel  ne 
parlaient  ni  la  faveur  dont  l'empereur  son  père  avait 

1  Strada ,  De  bello  Belgico ,  livre  VII ,  page  459. 

f  Mémoires  pour  Vhistoire  de  Flandres ,  tome  I,  page  261. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  355 

honoré  le  comte  de  Homes,  ni  le  souvenir  des  services 
qu'il  avait  personnellement  reçus  de  ces  deux  seigneurs. 

Il  lui  fallut  leur  sang  :  mais  de  ce  sang  naquirent  de 
nouvelles  haines,  des  soulèvements  plus  acharnés  que 
jamais ,  et  enfin  l'indépendance  de  ces  belles  provinces 
qui  ne  purent  soutenir  un  joug  que  tant  d'excès  rendi- 
rent exécré  l. 

Nul  doute  que  la  reine  d'Espagne  ne  souffrit  cruelle* 
ment  de  ces  fureurs  du  pouvoir  masquées  sous  l'ombre  du 
zèle  de  la  foi,  et  sous  le  prétexte  des  droits  de  l'autorité 
souveraine  et  légitime.  Ils  comblèrent  les  chagrins  que 
lui  avaient  causés  la  captivité  et  la  mort  de  don  Carlos. 

Elle  était  languissante  depuis  longtemps,  avec  des 
alternatives  de  défaillances  et  de  santé  dont  s'inquiétait 
Catherine  de  Médicis.  Chaque  semaine  l'ambassadeur  de 
France  informait  la  reine  sa  mère  de  son  état,  et  s'effor- 
çait de  calmer  ses  appréhensions. 

En  mère  tendre  et  en  reine  prévoyante,  Catherine  de 
Médicis  cherchait  à  inspirer  la  confiance  et  conseillait  les 
soins  à  sa  fille  bien-aimée.  Elle  écrivait  à  M.  de  Fourque- 
vaulx  :  «  Dites  à  la  reine  ma  fille  que  je  la  prie  de  se 
bien  garder,  et  qu'elle  pense,  si  Dieu  lui  donne  un  fils, 
que  cet  heur  et  bien  ne  sera  pas  à  elle  seule,  mais  à 
toute  la  chrétienté,  et  à  ce  royaume  principalement,  et 
en  particulier  à  sa  vieille  mère,  qui  avant  de  mourir  aura 
eu  ce  contentement  de  se  voir  grand' mère  (lorsque  le  roi 
son  frère  en  aura  aussi  un)  des  deux  plus  grands  rois  de 
la  chrétienté,  et  ne  le  dictes  qu'à  elle  *.  * 

1  Mémoires  pour  V histoire  de  Flandres,  passim.  —  Watson,  Histoire 
du  règne  de  Philippe  //,  tome  II,  pages  ii  et  suivantes. 
*  Bibliothèque  Impériale,  nppl.  fr.,  ±f*,  #>  315,  folio  4309. 

23. 


356  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Mais  le  développement  de  la  grossesse  d'Elisabeth 
amena  celui  de  sa  maladie.  Les  approches  de  son  terme 
furent  celles  de%sa  fin,  et  dans  cette  lutte  entre  la  mater- 
nité et  la  mort,  la  mort  fut  la  plus  forte,  et  détruisit  son 
fruit,  sa  vie  et  sa  fortune. 

Le  roi  d'Espagne  l'environnait  des  soins  qu'il  lui  avait 
toujours  prodigués.  Sans  aller  chercher  dans  son  cœur  et 
dans  sa  tendresse  des  instincts  et  des  inspirations  dont 
nous  avons  la  certitude  et  les  gages,  il  nous  suffirait, 
pour  croire  à  sa  sollicitude,  des  conseils  de  son  ambition 
et  des  intérêts  de  sa  politique.  La  naissance  possible  d'un 
prince  consolidait  sa  puissance  et  comblait  son  orgueil.  Il 
n'aurait  pas  manqué ,  en  le  voyant  venir  au  jour,  de  recon- 
naître et  de  célébrer  le  dédommagement  et  la  consolation 
que  la  Providence  accordait  à  la  perte  récente  de  don 
Carlos.  Il  aurait  compris  et  dit  que  le  ciel  se  chargeait  de 
récompenser  sa  sagesse  et  sa  résignation  dans  cette  grande 
épreuve  de  sa  vie;  car,  tout  haut  placé  que  fût  Philippe  H 
par  son  trône,  tout  isolé  qu'il  fût  par  la  crainte  de  ses 
courtisans,  il  tenait  toujours  une  oreille  attentive  et  om- 
brageuse ouverte  et  inclinée  vers  les  bruits  du  monde. 
Les  bouches  qui  prononçaient  son  nom  uni  à  celui  de  son 
fils,  et  qui  les  rapprochaient  par  un  récit  criminel  et 
ténébreux,  n'avaient  pas  pu  parler  si  bas  que  leurs  accu- 
sations n'eussent  été  entendues  du  souverain.  Un  fils 
venant  au  monde  aurait  été  non-seulement  le  soutien 
immédiat  de  la  puissance  du  roi,  mais  encore  la  réponse 
céleste  à  toutes  ces  voix  ennemies  qui  criaient  malédiction. 

La  possibilité  morale  manque  donc  autant  à  un  nou- 
veau crime  que  les  preuves  matérielles;  elles  sont  toutes 
accumulées  au  contraire  pour  justifier  le  roi  d'Espagne 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS,  357 

de  cette  accusation;  ce  n'est  pas  que  nous  nous  posions 
en  champion  de  Philippe  II.  Si  nous  reconnaissons  ses 
talents  et  sa  grandeur,  nous  n'entendons  point  célébrer 
son  caractère,  justifier  toutes  ses  entreprises,  ni  l'amnis- 
tier de  ses  crimes.  Nous  l'abandonnons  au  jugement  juste 
et  sévère  que  la  postérité ,  que  son  siècle  lui-même,  por- 
tèrent sur  son  règne  et  sur  lui.  Mais  la  réprobation  méritée 
par  ses  actes  ne  donne  point  de  droit  à  la  calomnie,  et, 
dans  un  temps  où  les  circonstances  atténuantes  ont  un  si 
grand  poids  sur  tous  les  jugements  humains,  il  est  bon  de 
les  admettre,  lorsqu'au  nom  de  la  justice  et  de  la  vérité 
elles  réclament  une  place  devant  le  tribunal  de  l'his- 
toire. 

Du  reste,  ce  n'est  point  à  elles  que  nous  prétendons 
recourir  à  l'occasion  de  la  mort  d'Elisabeth.  Il  nous  suffira 
de  nier  toute  participation  de  Philippe  II  à  cette  cata- 
strophe, après  avoir  établi  l'intérêt  de  sa  politique  comme 
celui  de  sa  réputation  et  même  celui  de  son  cœur  à  sa 
conservation. 

Les  preuves  officielles  parleront  d'elles-mêmes,  et  com- 
poseront tout  le  plaidoyer. 

II  est  vrai  qu'Antonio  Perez,  cet  ennemi  sans  mesure 
de  Philippe  II ,  après  avoir  été  son  rival  sans  respect  et 
son  courtisan  sans  conscience,  l'accuse  à  la  face  de  l'uni- 
vers de  tous  les  crimes  qui  peuvent  souiller  une  mémoire 
et  la  vouer  à  l'exécration  universelle. 

Antonio  Perez,  servi  dans  sa  haine  par  les  secrets 
d'État  et  les  secrets  d'alcôve  qu'il  avait  possédés ,  dénon- 
çait et  trahissait  Philippe  II  dans  toutes  les  cours.  Il  ne  se 
sanvait  du  poison  que  le  roi  d'Espagne  répandait  autour 
de  lui,  et  des  poignards  qu'il  dirigeait  de  loin  sur  sa  poi- 


358  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

trine,  que  par  une  protection  achetée  au  prix  de  ses  tra- 
hisons et  de  ses  calomnies. 

Il  animait  les  Provinces-Unies  à  la  révolte  contre  l'Es- 
pagne; il  était  l'âme  des  traités  qui  allaient  lier  la  France 
et  l'Angleterre  contre  cette  dangereuse  et  redoutable 
puissance.  Au  besoin,  et  selon  les  conseils  de  la  ven- 
geance qui  l'inspirait  contre  Philippe  II,  il  se  promettait 
de  vendre  les  intérêts  de  la  France  à  l'Angleterre,  d'abu- 
ser de  la  confiance  de  Villeroy  pour  servir  l'amitié  du 
comte  d'Essex  \  ou  bien  encore  de  reporter  à  Henri  IV 
les  secrets  d'Elisabeth.  Son  seul  but  constant  était  la  ruine 
du  Roi  Catholique,  et  sa  politique  machiavélique  trouvait 
bons  tous  les  instruments  et  toutes  les  inventions  qui  ser- 
vaient un  tel  dessein. 

Tel  est  l'homme  sur  la  foi  duquel  l'histoire  a  reconnu 
Philippe  II  coupable  de  la  condamnation  de  don  Carlos 
et  de  l'assassinat  d'Elisabeth.  En  \  594,  à  l'époque  où  ses 
machinations  actives  contre  sa  patrie  le  conduisaient  de 
France  en  Angleterre,  il  publiait,  à  l'adresse  de  toutes 
les  nations  européennes,  une  dénonciation  formidable 
contre  Philippe  II.  Tous  ses  actes,  tout  son  langage,  con- 
couraient à  ajouter  le  mépris  et  l'horreur  à  la  haine  et  à 
la  crainte  qu'inspirait  le  despote  espagnol. 

C'est  pour  servir  ces  intérêts  et  ces  passions  qu'il  écri- 
vit alors  le  récit  suivant.  Sans  prononcer  le  mot  poison, 
il  en  indique  l'emploi;  du  moins  il  respecte  la  réputation 
de  la  reine  et  laisse  intacte  sa  vertu,  malgré  l'usage  et 
l'amplification  que  certains  auteurs  ont  faits  de  ces  détails: 

«  Après  la  mort  du  prince,  fils  du  roy,  de  la  personne 

1  M.  Mignet,  Antonio  Pare*  et  Philippe  II,  page  346. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  359 

duquel  le  roy  avoit  eu  tout  plein  de  jalousie ,  non- seule- 
ment pour  l'État,  mais  aussi  pour  la  reine ,  laquelle  avoit 
été  accordée  en  mariage  à  son  dict  fils  plutôt  qu'à  soy,  le 
roy  voulut  s'en  défaire  aussi ,  et  ce  qui  le  précipita  fut 
qu'un  marquis  del  Pozzo,  faisant  l'amour  à  une  des  tilles 
de  la  reine,  vint  si  avant  qu'il  eut  le  crédit  d'entrer  de 
nuict  quelquefois  dans  le  quartier  de  la  reine  pour  aller 
voir  sa  maltresse;  ce  qu'estant  découvert,  le  roy  moyenna 
que  certains  gentilshommes,  ses  confidens,  se  déguise- 
roient  en  gueux  et  allassent  dormir  sous  une  halle  qui 
correspondoit  aux  fenêtres  du  costé  de  la  reine,  où  s' étant 
aperçu  du  galant  lorsqu'il  descendoit  tout  vestu  de  blanc, 
et  l'ayant  suivi  et  vérifié  qu'il  étoit  celui  dont  on  se  dou- 
toit,  le  malheur  voulut  qu'en  une  course  de  bague  la 
reine,  étant  à  sa  fenêtre,  laissât  cheoir  par  mégarde  un 
mouchoir,  qui  fut  recueilli  par  le  même. 

»  Tout  cela  ensemble  augmenta  le  soupçou  qu'on  avoit 
sur  la  personne  de  la  reine,  et  fit  qu'on  épiât  pour  la 
deuxième  fois  quand  il  en  sortiroit  de  nuict,  qu'on  le 
daguât  criant  toujours  :  Assi  muge  el  traydor.  De  quoi  il 
ne  se  fit  point  de  bruit;  mais  le  roy  moyenna  que  la 
duchesse  d'Albe,  première  dame  d'honneur  de  la  reine, 
vieille  matrone,  et  laquelle  étoit  sa  gouvernante,  vint 
un  matin  éveiller  la  reine,  et  luy  dire  que  les  médecins 
trouvoient  bon  qu'elle  prît  une  petite  médecine  pour  se 
décharger  un  peu  d'humeur,  et  qu'autrement  elle  ne  sau- 
rait sauver  son  fruict. 

»  Ce  qu'elle  rejetta  fort  loing,  disant  qu'elle  ne  se 
porta  jamais  mieux,  et  qu'elle  ne  le  pouvoit  faire  en 
l'état  de  grossesse  où  elle  étoit.  La  duchesse  insistoit  tou- 
jours ,  disant  que  cette  lune  ne  se  pouvoit  passer  sans 


360  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

prendre  cette  médecine,  puisque  les  médecins  le  trou- 
voient  bon. 

»  Sur  ces  disputes  voilà  entrer  le  roy  avecque  sa  robe 
de  chambre,  qui  ne  couchoit  pas  loing  de  là,  lequel, 
s'étant  enquis  du  sujet  de  la  dispute,  donna  du  commen- 
cement tort  à  la  duchesse;  enfin,  ayant  ouï  les  raisons 
qu'elle  alléguoit,  commença  à  persuader  la  reine  à  même 
fin.  Laquelle  résista  longtems  et  par  raison  et  par  refus 
tout  à  fait;  mais  enfin  le  roy  lui  dit  que  puisqu'il  impor- 
toit  à  l'État,  il  falloit  qu'elle  passât  par  là,  et  prenant  le 
vase  de  sa  main  le  lui  présenta  et  lui  fit  boire,  et  dans 
trois  ou  quatre  heures  après  elle  se  blessa  d'un  fils  qui 
avoit  tout  le  crasne  de  la  teste  brûlé,  et  mourut  quant 
après1.  » 

M.  deFourquevaulx,  complet,  exact  et  fidèle  dans  son 
récit,  donne  à  Catherine  de  Médicis  d'autres  et  nom- 
breux détails  sur  la  mort  de  la  Reine  Catholique.  Les  his- 
toriens les  plus  instruits  et  les  plus  impartiaux  eux- 
mêmes,  de  Thou,  Ferreras,  Strada  et  autres,  conviennent 
que  cette  fin  fut  naturelle,  exempte  de  toute  participa- 
tion coupable;  mais  ils  semblent  avoir  ignoré  les  particu- 
larités touchantes  qui  élèvent  encore  la  mort  d'Elisabeth 
au-dessus  de  sa  vie,  qui  font  presque  une  grande  sainte 
de  cette  grande  reine,  qui  remplacent  sa  couronne  pas- 
sagère par  l'auréole  éternelle.  Ce  récit  naïf  ne  saurait 
être  égalé  par  aucun  éloge,  et  c'est  lui  que  nous  donnons 
pour  conclusion  d'une  vie  dans  laquelle  nous  n'avons 
rencontré  aucune  faiblesse  ni  aucune  tache. 

L'exercice  de  la  piété ,  la  pratique  de  toutes  les  vertus, 

1  Bibliothèque  Impériale,  Dupuy,  661,  folio  24. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  361 

l'essai  et  l'emploi  d'une  bienfaisante  influence  la  rem- 
plirent tout  entière;  née  sur  le  trône  de  France,  élevée 
sur  celui  des  Espagnes,  Elisabeth  put  envier  peut-être 
un  sort  plus  heureux,  mais  non  pas  une  destinée  plus 
noble  ni  plus  haute.  Elle  jugea  les  biens  de  ce  monde  et 
ses  grandeurs  comme  les  jugent  ceux  qui  les  ont  possé- 
dés sans  y  fixer  leur  cœur.  «  Elle  fit  une  fort  belle  fin 
et  d'un  courage  fort  constant,  abominant  ce  monde  et 
désirant  fort  l'autre  '.  »  Elle  ne  démentit  jamais  le  sur- 
nom d'Irène,  ou  de  princesse  de  Paix,  qu'elle  avait  reçu 
en  entrant  en  Espagne;  les  larmes  et  l'admiration  qu'elle 
obtint  pendant  sa  vie  et  à  sa  mort  ont  été  trop  peu  signa- 
lées, trop  peu  recueillies  par  l'histoire;  puissent -elles 
être  renouvelées  par  le  récit  qui  va  suivre  et  qui  ter- 
mine ce  livre  !  S'il  ne  nous  appartient  pas  de  nous  en 
enorgueillir,  nous  nous  applaudissons  seulement  du 
bonheur  de  sa  découverte,  et  nous  rendons  hommage  en 
le  transcrivant  aux  soins  qui  l'ont  amenée  8  : 

«  Madame, 

»  Plût  à  Notre  Seigneur  que  la  très-mauvaise  nouvelle 
qui  m'est  force  de  vous  escripre  ne  fût  point  advenue, 
encore  que  ce  fût  au  prix  de  ma  pauvre  vie,  ou  bien 
qu'autre  de  vos  serviteurs  que  moy  tint  ce  lieu  pour  vous 
la  faire  entendre.  Il  est  donc  ainsi,  madame,  que  l'opi- 
nion qu'on  a  eue  il  y  a  quelques  moys  de  la  faulce  graisse 
de  la  reine  votre  fille,  luy  feit  user  d'infinis  remèdes 

1  Brantôme,  édition  de  Paris,  4823,  tome  V,  page  434. 

1  Nous  devons  cette  communication  et  celle  de  la  majeure  partie  des 
pièces  que  nous  avons  citées  au  concours  obligeant  du  savant  directeur  du 
cabinet  historique,  M.  L.  Paris. 


362  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

pour  retenir,  qui  lui  retint  si  malheureusement  ses  pur- 
gations  que,  quand  elle  a  été  véritablement  enceinte, 
jamais  son  corps  n'a  eu  huit  jours  d'entière  santé,  sans 
avoir  foiblesses  de  cœur,  évanouissements  et  vomisse- 
ments. Votre  Majesté  l'en  avoit  assez  advertie,  devant  et 
après,  ainsy  que  j'ai  veu ,  car  Sa  Majesté  me  faisoit  l'hon- 
neur et  faveur  de  me  communiquer  toutes  vos  lettres.  Il 
est  advenu,  madame,  que  lesdictes  foiblesses  et  vomis- 
sements l'ont  si  étrangement  pressée  en  trois  jours,  qu'il 
plût  à  Dieu  la  prendre  ce  jourd'huy  sur  le  point  de  midi, 
après  avoir  avorté  d'une  fille  d'environ  cinq  mois,  bien 
formée,  laquelle  a  eu  baptême,  et  si  le  lien  eût  pu  sortir 
du  corps  comme  avoit  faict  ladicte  fille,  Sa  Majesté  n'en 
eût  pas  valu  moins.  Le  roy,  son  mary,  l'avoit  visitée  le 
matin  devant  jour,  auquel  ladicte  dame ,  parlant  en  très- 
sage  et  très-chrétienne  princesse,  prit  congé  de  luy  pour 
jamais  en  cette  vie ,  en  langage  que  reine  ne  parla  onc 
de  meilleur  cœur  ni  plus  sainement,  luy  recordant  en 
après  Mesdames  ses  filles  l'amitié  de  Vos  Majestés,  la 
paix  de  vos  royaumes  et  ses  dames,  avec  autres  paroles 
dignes  d'admiration  et  pour  faire  fendre  le  cœur  d'un 
bon  mary,  comme  estoit  le  seigneur  roy.  Lequel  répondit 
de  même  constance,  ne  pouvant  croire  qu'elle  fût  si  près 
de  sa  fin,  et  luy  accorda  et  promit  toutes  ses  requêtes  et 
demandes,  puis  s'est  retiré  en  sa  chambre  fort  augois- 
seux  et  triste,  selon  qu'on  m'a  dict.  Ladicte  dame  s'étoit 
confessée  et  avoit  fait  son  testament  cette  nuict,  et  de 
bon  matin  luy  ont  administré  le  saint  sacrement  et  la 
sainte  onction;  car  elle  les  a  demandés.  Et  m'ayaiit 
don  Jehan  Manrique  fait  savoir  ceste  extrémité  seule- 
ment entre  cinq  et  six  heures,  nous  sommes  allés  chez 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  363 

elle  incontinent,  monseigneur  de  Iignerolle  et  moy,  ma 
dicte  dame  nous  a  soudain  reconnus,  et  m'a  dict  : 
«  Monsieur  l'ambassadeur,  vous  me  voyez  en  chemin 
»  de  déloger  bientôt  de  ce  misérable  monde  pour  un 
»  autre  royaume  plus  agréable ,  où  j'espère  d'être  au- 
»  près  de  mon  Dieu  en  gloire  qui  n'aura  jamais  fin. 
»  Je  vous  prie  dire  à  la  reine  madame  ma  mère  et  au  roy 
a  mon  frère  que  je  les  supplie  prendre  patiemment  ma 
»  fin,  et  se  contenter  de  ce  qui  me  contente  plus  que  ne 
»  soit  oncq  bien  ni  prospérité  que  j'ai  gousté  en  ce  monde, 
»  c'est  de  m'en  aller  vers  mon  Créateur  ou  j'espère  avoir 
»  meilleur  moyen  de  leur  faire  service,  et  je  prierai  Dieu 
»  pour  eux  et  pour  mes  frères  et  sœurs  qu'il  les  garde 
»  et  maintienne  très -longuement  en  sa  très-sainte  pro- 
»  tection;  vous  les  prierez  de  ma  part  qu'ils  prévoyent 
»  à  leur  royaume ,  afin  que  les  hérésies  qui  y  sont  pren- 
»  nent  fin,  et  de  mon  costé  je  prie  et  prierai  Dieu  qu'il 
»  leur  en  donne  le  moyen,  et  qu'ils  prennent  ma  mort 
»  patiemment  en  croyant  que  je  suis  bien  heureuse.  »  Je 
luy  ai  répondu  que  je  m'assurois  avec  la  grâce  de  Dieu 
que  Sa  Majesté  vivroit  assez  longuement  pour,  de  son 
temps,  voir  le  bon  ordre  que  Vos  Majestés  sont  après  à 
mettre  et  donner,  afin  que,  selon  son  désir,  Dieu  soit 
servi  en  France.  Elle  m'a  fait  réponse  :  «  Non,  non,  mon- 
»  sieur  l'ambassadeur,  je  désire  bien  qu'il  soit  ainsi,  mais 
»  non  de  le  voir,  car  j'aime  trop  mieulx  aller  voir  ce  que 
»  j'espère  et  croy  de  voir  bientôt.  »  Je  luy  ai,  madame, 
voulu  donner  courage  le  moins  mal  que  j'ai  sçeu.  Elle 
m'a  répondu  que  je  verrois  tantôt  comme  elle  tendroit  à 
sa  fin  sans  remède,  d'une  telle  asseurance  parmy  la  grâce 
que  Dieu  luy  donnoit  de  mépriser  le  monde  et  ses  gran- 


364  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS, 

deurs,  et  d'avoir  en  lui  et  en  Jésus-Christ  toute  son  espé- 
rance, que  jamais  chose  ne  lui  fut  moindre  souci  que  de 
mourir  au  bout  d'une  prière.  Je  luy  ai  demandé  s'il  luy' 
souvenoit  de  me  commander  de  vous  faire  entendre 
quelque  particularité;  elle  a  répondu  que  non,  que  de 
vous  supplier  de  sa  part  au  nom  de  Dieu  de  ne  vous  con- 
sister point  pour  sa  perte,  car  elle  s'en  alloit  avec  les 
bienheureux,  qui  est  tout  le  mieulx  que  Votre  Majesté  et 
ceulx  qui  l'aiment  luy  pourraient  désirer  :  auquel  lieu 
vous  attendra  pour  lorsque  Dieu  sera  servy  vous  appeler, 
après  vous  avoir  voullu  tirer  hors  les  misères  et  travaux 
que  Votre  Majesté  porte  pour  le  bien  du  roy  et  de  ses 
bons  sujets  :  me  commandant  escripre  au  roy  que  elle  le 
supplie  de  se  montrer  roy  et  maître ,  car  il  doit  cela  à 
son  royaume  et  aux  siens,  vous  recommandant,  madame, 
les  infantes  à  tous  deux,  et  autres  paroles  que  jen'aisçeu 
retenir  d'extrême  angoisse  où  je  sentois,  et  que  j'avois 
par  manière  de  dire  plus  grand  besoin  de  consolation 
que  moyen  de  la  donner  à  ladicte  reine;  laquelle  a  sem- 
blablement  parlé  au  dict  sieur  de  Lignerolle  au]  très 
semblables  qui  luy  perçoient  le  cœur  et  les  entrailles, 
comme  les  susdicts  à  moy,  et  aussi,  madame,  estant 
exhortée  de  son  confesseur  assez  chrestiennement,  elle 
disoit  chose  de  très-dévote,  religieuse  et  chrestienne  prin- 
cesse, et  en  parfaite  connoissance  de  son  salut.  Elle  a 
toujours  parlé  et  répondu  aux  exhortations  et  prières 
dévotes  dudict  confesseur,  jusque  moins  un  demi -quart 
d'heure  de  son  trépas  qu'elle  a  commencé  de  travailler 
d'un  travail  reposé,  qui  l'a  menée  si  doulcement,  que 
l'on  a  sçeu  juger  du  moment  qu'elle  a  rendu  son  esprit, 
excepté  qu'elle  a  ouvert  ses  deux  yeux  clairs  et  luysants, 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  365 

et  me  semblent  qu'ils  me  commandoient  encore  quelque 
chose  ;  car  ils  étoient  tournés  droit  à  moy.  Cela  faict ,  ma- 
dame ,  nous  nous  sommes  retirés  bientôt  après,  laissant 
tout  le  palais  en  pleurs,  ensemble  les  processions  et  peuple 
de  cette  ville  qu'il  n'y  a  grand  ni  petit  qui  n'en  pleure, 
et  tous  la  regrettent  pour  la  meilleure  reine  qu'ils  aient 
jamais  et  n'y  sauroit  avoir.  Le  roy  son  mary  s'en  est 
allé  se  retirer  au  monastère  de  Saint-Hieronime  '.  » 

Telle  est  la  dépèche  touchante  et  véridique  dans 
laquelle  M.  de  Fourquevaulx  raconte  à  Catherine  de 
Médicis  la  fin  de  la  reine  d'Espagne. 

Brantôme,  se  faisant  l'écho  des  bruits  sinistres  qui  cou- 
rurent alors  sur  cet  événement,  ajoute  :  «  On  parle  fort 
sinistrement  de  sa  mort  pour  avoir  été  advancée....  On 
dit  qu'un  jésuite  fort  homme  de  bien,  un  jour  de  sermon, 
parlant  d'elle  et  louant  ses  rares  vertus,  charitez  et 
bontez,  lui  échappa  de  dire  que  ç'avoit  été  fait  fort  mé- 
chamment de  l'avoir  fait  mourir,  et  si  innocentement, 
dont  il  fut  banni  jusqu'au  plus  profond  des  Indes  d'Es- 
pagne :  cela  est  très-vrai ,  à  ce  que  l'on  dit  *.  » 

Il  n'est  point  étonnant  que  Brantôme ,  cet  inimitable 
écrivain,  trop  amoureux  d'ailleurs  des  récits  dramatiques, 
et  souvent  trop  crédule  pour  les  faits  scandaleux,  ait 
accepté  avec  empressement  une  version  répandue  à  son 
époque,  accréditée  maintenant  encore,  et  qui  donnait  à 
une  grande  princesse  française,  son  héroïne,  outre  l'im- 
mortalité acquise  par  sa  vertu,  celle  plus  retentissante 
encore  qui  nait  d'incomparables  infortunes.  Mais  la  rela- 
tion impartiale  de  M.  de  Fourquevaulx  contredit  son 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  .if±,  374e  lettre,  folio  4474. 

2  Brantôme,  tome  V,  page  432,  édition  de  Lebel,  4823. 


m  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

opinion ,  et  dément  en  tons  points  la  missive  d'Antonio 
Ferez,  inspirée  par  sa  haine  de  Philippe  II  et  tachée  par 
la  calomnie.  Elisabeth  n'accoucha  point  d'un  fils,  comme 
le  veut  le  narrateur  infidèle,  mais  d'une  fille;  l'enfant 
n'avait  point  le  crosne  de  la  teste  brûlé,  comme  le  soutient 
le  premier  dire,  mais  il  était  bien  formé  et  put  recevoir  le 
baptême.  Nul  poison  et  nul  crime  ne  causèrent  cet  enfan- 
tement prématuré;  il  fut  en  partie  le  résultat  de  méprises 
sur  un  premier  état  de  la  reine.  Le  début  de  sa  grossesse 
n'avait  pas  été  compris;  on  la  soigna  énergiquement 
malgré  les  propres  instincts  d'Elisabeth,  malgré  les 
recommandations  et  les  lumières  de  la  reine  sa  mère ,  qui 
ne  cessait  pas  d'indiquer  et  d'envoyer  des  remèdes  pour 
la  reine  d'Espagne. 

Llorente,  dont  nous  aimons  à  multiplier  les  citations 
lorsqu'il  s'agit  de  soutenir  la  mémoire  de  Philippe  II ,  dit 
de  la  reine  d'Espagne  Elisabeth,  que  sa  mort  est  due  à 
la  nature  et  nullement  au  poison.  Après  avoir  été  fidèle  en 
ce  point  à  la  vérité,  constant  dans  son  aversion  pour  la 
mémoire  et  pour  le  caractère  du  Roi  Catholique,  il  avoue 
que  ce  prince  méchant,  inhumain,  et  selon  lui  hypocrite, 
était  capable  de  tuer  son  épouse,  s'il  avait  eu  un  motif 
de  haine;  mais,  ajoute-t-il,  s'attachant  surtout  à  l'hon- 
neur d'Elisabeth ,  ce  motif  n'a  point  existé;  puis,  détrui- 
sant de  fond  en  comble  le  roman  de  ses  amours  avec  don 
Carlos,  cause  prétendue  de  sa  cruelle  fin,  a  la  reine  Eli- 
sabeth, dit-il,  ne  donna  jamais  le  moindre  sujet  de 
jalousie;  elle  n'a  point  écrit  de  billet  à  don  Carlos,  elle 
ne  lui  a  point  envoyé  de  lettres  par  un  affidé  ni  parlé  en 
particulier1.  » 

1  Llorente,  Histoire  de  l'inquisition  espagnole,  tome  III,  page  430. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  367 

Quelques  jours  après  cette  irréparable  catastrophe, 
M.  de  Fourquevaulx ,  revenant  sur  les  inconsolables 
douleurs  qu'elle  devait  exciter,  écrivait  au  roi  de  France  : 


«  Sire, 

»  Il  est  bien  besoing  que  Vos  Majestés  accomplissent 
la  prière  de  ladicte  feue  reine  votre  sœur;  c'est  vous 
conformer  à  la  volonté  de  Dieu  et  vous  contenter  dn 
contentement  qu'elle  m'a  dit  avoir  en  sentir  de  s'en  aller 
en  paradis,  et  de  plus,  Sire,  qu'il  vous  plaise  faire 
l'office  de  consolateur  envers  la  reyne,  selon  l'extrême 
nécessité  où  je  prévoys  bien  que  ceste  perte  la  pourra 
réduire  sans  être  assistée  de  la  grâce  de  Dieu,  qui  donne 
la  force  de  porter  les  adversités  \  » 

Puis  ensuite,  l'ambassadeur  rendait  par  ses  inquiétudes 
et  par  ses  découragements  un  dernier  hommage  à  l'appui 
que  la  France  avait  toujours  rencontré  dans  l'auguste 
reine  qu'il  pleurait.  Il  offrait  immédiatement  sa  démis- 
sion à  Charles  IX  et  à  Catherine  de  Médicis,  il  exprimait 
les  difficultés  que  rencontrerait  sa  mission,  et  il  indiquait 
les  qualités  nécessaires  en  son  successeur. 

«  Et  de  moy ,  Sire ,  je  ne  vous  sçaurois  faire  service 
dors  en  avant  par  deçà,  ains  je  supplie  humblement 
Vostre  Majesté  m'en  oster  incontinent,  car  aussi  vous  y 
ai-je  servi  trois  ans  entiers,  et  pour  l'honneur  de  Dieu, 
que  j'en  sorte  au  premier  jour;  car  il  me  seroit  impos- 
sible d'y  demeurer  davantage ,  ny  vous  y  faire  service 
de  bon  cœur  ny  selon  mon  debvoir*.  » 

*  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  «fi,  n°  373,  folio  4469. 
2  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f£,  n°  373,  folio  4469. 


368  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

Dans  une  autre  dépêche,  M.  de  Fourquevaulx,  péné- 
tré des  mêmes  regrets ,  mandait  à  la  reine  : 

«  Madame  , 

»  Ayant  reçu  beaucoup  d'honneur  et  de  faveur  de  la 
feue  reine  votre  fille  en  ceste  ambassade,  je  m'y  verrais 
dors  en  avant  avec  si  extrême  regret  qu'il  mé  serait  im- 
possible d'y  demeurer  davantage,  et  pour  que  je  connois 
bien  n'y  pouvoir  servir  Vos  Majestés  ainsy  que  mon 
debvoir  requiert  en  l'honneur  de  Dieu,  madame,  donnez- 
moy  congé  incontinent  de  m'en  retourner  sans  aspirer  à 
nulle  grandeur,  et  moins  de  vous  aller  importuner  pour 
m'honorer  de  quelque  estât  de  votre  cour. 

»  Touchant  au  successeur  qui  me  viendra  relever  le 
siège,  veillez  qu'il  soit  tel  qu'il  ne  vienne  point  faire  icy 
son  premier  coup  d'essay ,  car  votre  service  s'en  pourrait 
porter  fort  mal  pour  ce  que  cette  ambassade  s'en  va  aller 
la  plus  difficile,  et  de  plus  grande  conséquence,  puisque 
le  moyen  qui  la  souloit  rendre  aisée  n'y  est  plus  *.  » 

L'Espagne  entière  pleura  cette  reine  bien-aimée.  Nul 
auteur  ne  varie  sur  l'amour  qu'elle  y  avait  inspiré  et  sur 
les  regrets  profonds  qu'excita  sa  perte.  M.  de  Lignerolles, 
envoyé  au  Roi  Catholique  pour  lui  porter  les  nouvelles  de 
la  bataille  de  Jamac,  en  fut  le  témoin;  et  Brantôme, 
d'après  ses  aveux ,  dit  :  «  Jamais  on  ne  vit  peuple  si 
désolé,  ny  si  affligé,  ny  tant  jeter  de  hauts  cris,  ny  tant 
espandre  de  larmes  qu'il  fit,  sans  se  pouvoir  remettre  en 
façon  du  monde,  sinon  au  désespoir,  et  à  la  plaindre 
incessamment2.  » 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  -îf*,  n°  375,  page  4476. 
*  Vies  des  dames  illustres,  tome  V,  page  431. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  369 

La  France  ne  perdit  pas  moins  que  l'Espagne  à  cette 
mort  prématurée  ;  et  sans  parler  des  regrets  amers  qu'elle 
causa  à  sa  famille ,  elle  inspira  des  désespoirs  et  des 
craintes  à  toute  la  nation.  Elle  avait  été  l'ange  de  la  paix 
pour  l'un  et  l'autre  peuple,  elle  avait  constamment  déjoué 
les  ambitions  usurpatrices  et  arrêté  les  mauvais  vouloirs 
du  roi  son  mari  vis-à-vis  de  la  France.  À  ce  sujet,  sa  vie 
en  Espagne  avait  été  un  travail  plus  qu'un  bonheur  :  elle 
n'avait  point  connu  de  tranquillité  vraie ,  et  si  le  succès 
avait  souvent  couronné  ses  efforts,  ce  n'avait  pas  été 
sans  peine  et  sans  inquiétude;  elle  savait,  dit  encore 
Brantôme ,  «  gaigner  et  entretenir  le  roy  son  mary  à 
nostre  bien  et  à  nostre  repos  :  ce  qui  nous  la  doit  faire 
plaindre  à  jamais  pour  la  bonne  affection  qu'elle  nous  a 
toujours  portée  comme  à  ses  enfants  *.  » 

Les  premières  paroles  de  M.  de  Fourquevaulx  à  la 
reine  douairière,  après  le  récit  de  cette  mort  et  les  déso- 
lations à  son  sujet,  furent  des  paroles  d'anxiété  : 

«  M.  de  Iignerolles ,  qui  s'en  retourne  vers  Vos  Ma- 
jestés ,  vous  rapportera  tout  ce  que  nous  avons  appris  de 
nouveau,  et  des  discours  qui  se  fairont  sur  ce  dict  trépas; 
car  il  y  a  de  quoy  parler  et  discourir,  en  fait  de  mariage 
et  mesmement  de  la  paix,  si  l'on  pense  qu'elle  doibve 
durer  ou  non,  soit  de  votre  endroit  ou  d'estuy-cy  *.  » 

On  fit  à  la  Reine  Catholique  des  funérailles  dignes  de  sa 
grandeur  et  des  respects  comme  de  l'amour  qu'elle  avait 
inspirés.  Son  corps  fut  inhnmé,  revêtu  de  l'habit  de  saint 
François  \ 

1  Vies  des  dames  illustres,  tome  V,  page  437. 
9  Bibliothèque  Impériale ,  suppl.  fr.,  ±f*,  n°  375 ,  folk)  4476. 
a  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^fi,  n°  375,  folio  4476. 

24 


370  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

La  France  ne  lui  rendit  pas  moins  d'honneurs  et  ne  lui 
accorda  pas  moins  de  larmes.  Le  2  et  le  6  octobre,  entre 
autres,  il  se  fit  à  Notre-Dame  un  service  pour  son  âme, 
auquel  assistèrent  le  roi  son  frère,  la  reine  sa  mère,  les 
évoques,  les  ambassadeurs,  la  cour  et  tout  ce  que  la  basi- 
lique put  contenir  de  peuple.  «  Ledict  roy  est  grandement 
à  louer  d'avoir  remis  sur  l'ancienne  et  exemplaire  cous- 
tume  des  roys  ses  prédécesseurs ,  allant  et  assistant  aux 
éxèques  et  services  des  trépassés  leurs  parents  prochains, 
laquelle  coustume  avoit  été  intermise  depuis  près  de 
deux  cents  ans1.  » 

La  reine  d'Espagne  laissa  deux  filles  :  l'une,  Isabelle- 
Claire-Eugénie,  mariée  à  l'archiduc  Albert,  et  qui  fut 
gouvernante  des  Pays-Bas;  l'autre,  Catherine,  qui  devint 
duchesse  de  Savoie  par  son  alliance  en  i  585  avec  Charles 
Emmanuel. 

En  1685,  un  siècle  et  quatre  générations  plus  tard, 
naissait  Marie -Adélaïde  de  Savoie,  mariée  à  l'âge  de 
douze  ans  au  duc  de  Bourgogne.  Par  elle,  l'auguste  mai- 
son de  Bourbon  eut  le  droit  de  compter  Elisabeth  de 
Valois ,  reine  d'Espagne ,  au  nombre  de  ses  ancêtres  *  : 
glorieux  avantage ,  dont  on  ne  sait  qui  féliciter  le  plus  ou 
de  la  mère  ou  des  fils. 

Isabelle  reçut  de  la  reine  d'Espagne  un  cœur  tout  fran- 
çais à  l'image  du  sien,  tandis  que  l'infante  Catherine  con- 
serva les  inclinations  espagnoles,  à  l'instar  de  son  père; 
mais  elles  ne  cédèrent  point  l'une  à  l'autre  en  noblesse 
de  caractère. 

«  Elle  a  laissé,  dit  Brantôme,  deux  filles,  des  hon- 

1  Don  Feiibien,  Histoire  de  la  ville  de  Paris,  tome  IV,  page  827. 

2  Moréri ,  Gran  i  dictionnaire  historique ,  volume  IX ,  pages  4  95  et  4 96. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  37i 

notes,  des  vertueuses  infantes  de  la  chrétienté;  quand 
elles  furent  un  peu  grande ttes,  de  l'âge  de  trois  ou  quatre 
ans,  elle  pria  le  roy  son  mari  de  lui  donner  et  laisser 
l'aisnée  toute  à  soy,  et  qu'elle  la  vouloit  nourrir  à  la  fran- 
çoise,  ce  que  le  roy  luy  octroya  volontiers  :  donc  elle  la 
print  en  mains,  et  luy  donna  si  belle  et  noble  nourriture 
et  façon  françoise,  qu'elle  est  aujourd'hui  aussi  bonne 
Françoise  que  sa  sœur  madame  de  Savoye  est  bonne 
Espagnole,  et  qui  ayme  et  chérit  les  François,  selon  l'in- 
struction de  la  reine  sa  mère;  et  asseurez-vous  que  tout 
le  crédit  et  la  puissance  qu'elle  a  du  roy  son  père,  elle 
l'employé  bien  pour  le  bien  et  secours  des  pauvres  Fran- 
çois, quand  elle  les  sent  en  peine  et  entre  les  mains  des 
Espagnols  !.  » 

Fidèle  aux  recommandations  de  la  reine  d'Espagne  et 
aux  promesses  par  lesquelles  il  avait  consolé  ses  derniers 
moments,  le  roi  combla  de  bontés  les  dames  qui  l'avaient 
suivie  et  servie.  Il  donna  quatre  mille  écus  à  chacune 
d'entre  elles  pour  leur  mariage,  et,  sans  prétendre  les 
nommer  toutes,  de  ce  nombre  furent  mesdemoiselles  de 
Riberac  sœurs,  mesdemoiselles  de  Thorigny  sœurs,  mes- 
demoiselles de  Fumel,  de  Royan ,  d'Ârne,  de  la  Motte  au 
Groin,  de  Montai,  etc.,  etc.,  qui  rentrèrent  en  France 
après  la  mort  de  leur  auguste  maltresse.  Mesdemoiselles 
de  Saint-Ana  et  de  Saint-Léger  firent  mieux  :  elles  se  dé- 
vouèrent à  la  mémoire  de  la  Reine  Catholique,  comme 
elles  s'étaient  dévouées  à  son  service  ;  elles  eurent  l'hon- 
neur d'être  gouvernantes  de  mesdemoiselles  les  infantes, 
et  furent  mariées  richement  avec  deux  grands  seigneurs 


1  Brantôme,  tome  V,  page  437. 

U. 


S72  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

espagnols,  «  et  elles  furent  plus  sages,  car  mieux  vault 
être  grand  en  un  pays  étranger  que  petit  dans  le 
sien  :  aussy  Jésus  dict  que  nul  n'est  prophète  en  son 
pays  '.  » 

Le  roi  d'Espagne  donna  à  la  perte  d'Elisabeth  des 
regrets  sincères  et  mérités;  mais,  pressé  du  désir  d'ob- 
tenir un  héritier  de  ses  vastes  royaumes,  il  ne  tarda  pas 
à  rechercher  de  nouveaux  liens.  Par  cette  fatalité  singu- 
lière qui  le  rendait  le  rival  heureux  et  perpétuel  du  prince 
don  Carlos,  il  dirigea  ses  vœux  vers  sa  nièce,  dona  Anne 
d'Autriche,  qui,  comme  Elisabeth,  sa  troisième  femme, 
avait  été  promise  à  son  fils;  il  l'obtint  aisément  de  l'em- 
pereur Maximilien,  qui  ne  cessait  de  regretter  pour  l'ar- 
chiduchesse sa  fille  le  trône  d'Espagne. 

En  janvier  1 570,  le  mariage,  conclu  depuis  longtemps, 
fut  arrêté  par  un  traité  solennel,  et,  dans  le  mois  d'octo- 
bre de  la  même  année,  le  duc  d'Albe,  ce  terrible  repré- 
sentant du  pouvoir  de  Philippe  II ,  cet  éternel  interprète 
de  ses  amours,  alla  chercher  la  jeune  princesse;  mais  la 
durée  ne  fut  pas  acquise  à  ce  nouveau  bonheur.  En  l'an- 
née 1 580,  le  roi  d'Espagne  devint  veuf  pour  la  quatrième 
fois ,  peu  après  avoir  joint  la  couronne  de  Portugal  à  ses 
autres  couronnes.  Il  avait  obtenu  du  moins  le  succès  qu'il 
avait  si  longuement  et  vainement  poursuivi  jusqu'alors: 
en  1578,  un  infant,  qui  depuis  fut  le  roi  Philippe  III, 
avait  été  accordé  à  ses  vœux. 

Il  n'est  pas  dans  notre  sujet  de  suivre  Philippe  II  dans 
les  détails  de  sa  vie  de  soixante-douze  ans  et  de  son  règne 
de  quarante-trois  années.  Nous  nous  sommes  imposé  pour 

1  Brantôme,  tome  V,  page  4M. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  373 

limites  les  huit  années  pendant  lesquelles  son  existence 
fut  unie  à  celle  de  la  reine  Elisabeth. 

Pour  compléter  cependant  en  quelque  sorte  un  travail 
exclusivement  consacré  à  cette  princesse ,  il  faut  ajouter 
que  le  roi  d'Espagne  mourut  le  4  3  septembre  4  598  ;  sa 
fermeté  dans  ses  dernières  souffrances  égala  celle  qu'il 
avait  déployée  dans  toutes  les  circonstances  de  sa  vie.  Il  fit 
appeler  près  de  lui  son  fils  et  sa  fille  Isabelle,  ce  deuxième 
fruit  de  ses  amours  pour  Elisabeth  de  Valois.  Ce  fut  près 
d'elle  qu'il  rendit  l'âme ,  et  l'histoire  peut  voir  encore  une 
preuve  de  sa  vénération  et  de  sa  tendresse  pour  la  mé- 
moire de  la  Reine  Catholique  dans  le  témoin  qu'il  voulut 
avoir  de  ses  derniers  moments,  et  dans  le  choix  de  la 
main  qui  devait  fermer  ses  yeux.  Il  leur  parla  de  la 
vanité  des  grandeurs  de  ce  monde,  recommanda  la  reli- 
gion catholique  à  leur  vénération  et  le  soin  de  leurs  États 
à  leur  zèle.  Puis  il  donna  son  attention  aux  détails  de  ses 
funérailles.  Le  plus  grand  éloge  de  ce  prince  est  sorti  de 
la  plume  de  l'un  de  ses  adversaires  religieux;  c'est  chez 
lui  que  nous  choisissons  de  préférence,  parce  que,  dégagé 
de  toute  exagération,  il  emprunte  un  caractère  de  vérité 
aux  préventions  hostiles  que  l'auteur  pourrait  avoir  pui- 
sées dans  un  esprit  national  et  protestant.  «  Pendant  son 
affreuse  maladie,  dit  Watson,  il  fit  paraître  la  plus  grande 
patience,  une  force  d'esprit  étonnante,  et  surtout  une 
résignation  à  la  volonté  de  Dieu  peu  ordinaire.  Tout  ce 
qu'il  fit  pendant  tout  ce  temps  prouva  combien  étaient 
vrais  et  sincères  ses  sentiments  de  religion;  son  exactitude 
et  le  zèle  même  avec  lesquels  il  observait  les  moindres 
pratiques  indiquées  par  l'Église  romaine,  comme  des 
moyens  assurés  pour  être  bien  accueilli  par  la  Divinité, 


374  VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS. 

tie  laissèrent  aucun  doute  de  l'intime  persuasion  où  il  était 
de  leur  efficacité;  il  fit  aussi  dans  ses  derniers  moments 
plusieurs  actes  de  clémence,  etc.,  etc.  » 

Plus  loin ,  le  même  auteur,  continuant  son  rôle  impar- 
tial, ajoute  :  «  La  vérité  de  l'histoire  exige  aussi  que  nous 
disions  que  le  zèle  qu'il  avait  pour  la  religion  était  sincère, 
et  Ton  ne  peut  raisonnablement  supposer  le  contraire !.  » 

De  là,  l'histoire  ne  saurait  conclure  qu'Elisabeth  fût 
une  reine  heureuse,  et  que  Philippe  II  fût  xm  bon  roi; 
mais  il  résulte  des  preuves  que  nous  avons  accumulées, 
des  opinions  que  nous  avons  comparées,  des  pièces  que 
nous  avons  citées ,  que  la  Reine  Catholique  obtint  l'amour 
du  roi  son  époux,  tel  que  pouvait  le  donner  son  coeur; 
que  ce  prince  n'est  point  coupable  des  deux  crimes  dont 
H  a  été  chargé  par  des  romans ,  deâ  drames,  des  histoires 
elles-mêmes,  plus  sérieuses,  mais  souvent  aussi  peu 
fidèles  que  ces  premières  productions.  Enfin,  dans  les 
nombreux  actes  du  règne  de  Philippe  II,  dans  ses  faits, 
dans  ses  rigueurs  les  plus  impardonnables,  dans  les  traits 
les  plus  odieux  de  son  impitoyable  caractère ,  on  retrouve 
toujours,  selon  nous  et  malgré  Llorente,  une  profonde 
conviction  de  son  droit,  et  quelquefois  de  son  devoir.  Sans 
entreprendre  de  le  justifier,  nous  devons  cependant  recon- 
naître son  zèle  pour  le  bien  et  la  justice,  égaré  trop  souvent 
par  des  influences  perfides  et  par  des  instincts  trompeurs. 

On  doit  encore  à  Philippe  II ,  sinon  un  éloge ,  du  moins 
cette  justice  et  cet  honneur  que ,  par  des  moyens  déplo- 
rables sans  doute,  il  préserva  l'Espagne  du  protestantisme 
qui  la  menaçait,  du  judaïsme  et  du  mahomélisme  qui  se 

•  *  Watson,  Histoire  de  Philippe  II,  tome  IV,  page  301. 


VIE  D'ELISABETH  DE  VALOIS.  375 

disputaient  avidement  son  gouvernement  et  ses  richesses. 
Il  ne  suffisait  pas  de  crier  anathème  contre  leurs  erreurs 
et  leurs  envahissements,  en  présence  des  dangers  aux- 
quels leurs  principes  et  souvent  leurs  excès  expo- 
saient non-seulement  la  foi  catholique,  mais  encore  les 
institutions  politiques  et  la  société  tout  entière,  il  fallait 
employer  la  terreur  des  moyens. 

Nous  ne  sommes  point  l'apologiste  de  Philippe  II  ni 
l'avocat  des  rigueurs  et  de  l'intolérance;  mais  lorsque  la 
vérité  et  la  justice  sont  attaquées  par  des  armes  violentes, 
elles  ont  pour  leur  défense  le  droit  de  leur  emploi,  et  les 
nations  chrétiennes,  comme  les  princes  légitimes,  sont 
quelquefois  forcées  de  recourir  à  des  moyens  extrêmes 
pour  protéger  leur  foi  et  l?ur  pouvoir  menacés.  Tout, 
excepté  le  crime,  devient  permis  en  présence  de  telles 
extrémités. 

Autour  de  Philippe  II,  tout  était  en  péril;  la  France, 
envahie  par  l'hérésie,  dut  peut-être  à  son  action  d'avoir 
conservé  sa  foi;  à  ce  titre  seulement,  et  tout  en  maudis- 
sant les  bûchers,  les  échafauds,  les  sentences  et  les  mas- 
sacres qui ,  en  France  comme  en  Espagne ,  ensanglantè- 
rent le  seizième  siècle,  nous  nous  inclinerons  devant  la 
mémoire  du  souverain  qui  conserva  à  ces  deux  grandes 
nations  la  religion  de  leurs  pères.  Sans  jamais  aimer  ni 
choisir  le  mal,  même  celui  qui  conduit  au  bien,  nous 
reconnaîtrons  et  nous  bénirons  la  main  de  la  Providence 
dans  le  bien  qu'elle  sait  tirer  si  miraculeusement  du  mal 
et  de  tous  ses  excès. 


APPENDICE. 


»>333 


NOTICE  SLR  M.  DE  FOLRQLEVALLX. 


Il  n'est  pas  hors  de  propos,  avant  de  donner  quelques  pièces 
officielles  dues  à  Raymond  de  Pavie,  sire  de  Fourquevaulx,  de 
dire  quel  était  ce  personnage  intelligent  et  dévoué,  si  important 
dans  les  négociations  de  son  époque,  si  éminent  par  le  rôle  et  les 
charges  qu'il  fut  appelé  à  remplir.  La  biographie  et  l'histoire,  sans 
être  muettes  sur  son  nom,  ne  lui  ont  point  accordé,  ce  semble,  la 
place  due  au  caractère  et  au  mérite  de  cet  illustre  personnage. 

Un  mot  sur  ses  prédécesseurs  immédiats  servira  de  préface  à 
cette  notice.  On  ne  rangera  au  nombre  de  ces  derniers  ni  M.  de 
Lansac,  secrétaire  d'État,  qui  fut  vers  la  fin  de  1559  adjoint  à 
l'ambassade  d'Espagne;  ni  Jacques  Lhuillier,  abbé  commendataire 
de  l'abbaye  d'Épernay,  que  la  Reine  Catholique  eut  pour  secrétaire; 
ni  M.  de  Rambouillet,  de  la  maison  d'Ângennes,  envoyé  vers 
Elisabeth  sur  la  fin  de  son  existence.  Ces  prélats,  ces  seigneurs y 
et  quelques  autres  encore,  eurent  des  missions  ou  secondaires,  ou 
transitoires,  ou  confidentielles,  dont  souvent  la  sollicitude  de  la 
reine  Catherine  de  Médicis  pour  les  intérêts  intimes  de  la  reine 
d'Espagne  était  l'occasion. 

Nous  nous  arrêterons  aux  personnages  revêtus  officiellement  du 
titre  et  des  pouvoirs  d'ambassadeur,  et  qui,  pendant  la  durée  de 
l'existence  d'Elisabeth  en  Espagne ,  en  remplirent  les  fonctions. 

Le  premier  en  date  de  ces  illustres  diplomates  est  Sébastien  de 
Laubépine,  évêque  de  Limoges.  Né  en  1518,  fils  cadet  de  Claude 
de  Laubépine,  neveu  de  Jeanne  de  Laubépine,  seconde  femme 
d'Antoine  du  Prat,  père  du  chancelier,  il  avait  dû  son  élévation  à 
Claude  de  Laubépine,  son  frère  aîné,  secrétaire  d'État,  confident 
de  Catherine  de  Médicis.  Plusieurs  bénéfices  ecclésiastiques  récom- 


378  APPENDICE. 

pensèrent  ses  premiers  services.  En  1543,  le  roi  François  Ier 
employa  son  dévouement  à  retenir  les  Suisses  dans  l'alliance  fran- 
çaise. A  la  diète  de  Worms,  en  1545,  il  fut  l'auxiliaire  intelligent 
de  M.  de  Grignan  dans  toutes  les  questions  ardues  qui  se  débattaient 
encore  avec  l'Allemagne. 

Sébastien  de  Laubépine  continua  longuement  sa  mission  et  ses 
services  auprès  des  cantons  helvétiques.  En  1555 ,  une  trêve  fut 
proposée  avec  l'Espagne  et  les  Pays-Bas  :  Sébastien  de  Laubépine 
en  fut  l'âme.  Elle  porta  le  nom  de  trêve  de  Vaucelles,  lieu  de  sa 
conclusion.  L'évêché  de  Vannes  récompensa  les  succès  de  Sébastien 
de  Laubépine,  qui  n'était  encore  qu'abbé  de  Basse -Fontaine.  H 
ne  tarda  pas  à  échanger  ce  siège  contre  celui  de  Limoges.  En  1552 
son  influence  fut  puissante  aux  conférences  et  dans  le  traité  de 
Cateau-Cambrésis,  et  le  règlement  des  articles  du  mariage  entre 
Elisabeth  de  Valois  et  le  Roi  Catholique  fut  surtout  son  ouvrage. 

Lorsque  mourut  Henri  II ,  il  était  à  Gand ,  ambassadeur  auprès  de 
Philippe  IL  Ce  prince  revint  en  Espagne  ;  Sébastien  de  Laubépine 
l'y  suivit,  comme  l'y  obligeait  sa  mission,  et  là,  il  remplit  celle  de 
recevoir  Elisabeth,  de  protéger  sa  jeunesse,  de  diriger  son  inexpé- 
rience ,  et  de  répondre  à  la  confiance  dont  l'honorait  à  ce  sujet 
Catherine  de  Médicis.  Plus  d'une  année  (ut  employée  à  ces  soins 
touchants  et  à  ceux  de  la  politique;  le  succès  ne  leur  fit  jamais 
défaut. 

Au  début  de  1561 ,  M.  de  Laubépine  tomba  malade.  La  fatigue 
que  lui  causaient  les  affaires  ne  mettait  cependant  point  d'obstacle 
à  son  travail.  Mais  tel  fut  le  prétexte  que  choisit  Catherine  de  Médias 
pour  le  rappeler  à  la  cour.  Les  influences  avaient  changé  autour 
d'elle  :  créature  dévouée  des  Guise,  l'ambassadeur  devait  être  sus- 
pect aux  Bourbons,  qui  reprenaient  faveur. 

On  lui  donna  pour  successeur,  en  1561,  Jean  Ébrard  de  Saint- 
Sulpice. 

De  retour  en  France,  M.  de  Laubépine  reprit  sa  place  dans  les 
conseils  de  la  couronne,  et  jusqu'en  1578  il  participa  avec  les  Mot* 
villiers,  les  Lansac,  les  Saint-Sulpice,  à  tous  les  grands  actes  du 
gouvernement.  Il  appartenait  au  conseil  secret  II  y  a  lieu  d'espérer, 
par  l'absence  des  preuves,  et  même  par  celle  des  indices,  qu'il  ne 
trempa  pas  dans  la  résolution  du  massacre  de  la  Saint-Barthélémy* 
Mais  alors  les  intrigues  de  cour  et  la  jalousie  des  médiocrités  qri 
environnaient  Henri  III  firent  baisser  sou  crédit.  L'influence  de 


APPENDICE.  379 

Catherine  de  Médicis  s'affaiblissait  vers  la  même  époque.  Pour 
obtenir  son  éloignement,  on  prit  pour  prétexte  l'irrégularité  scan- 
daleuse d'une  position  qui  laissait  en  dehors  de  l'Église  le  titulaire 
d'un  grand  évéché  et  de  nombreux  bénéfices.  Le  diocèse  de  Limoges 
retrouva  par  sa  disgrâce  un  prélat  éminent  :  il  reçut  les  ordres  et 
se  voua  tout  entier  à  ses  devoirs  religieux  ;  le  2  août  1582,  il  mourut 
à  l'âge  de  soixante-quatre  ans.  Sa  disgrâce ,  après  quarante  ans  de 
services,  n'altéra  point  la  royauté  de  son  cœur,  et  sa  chute  le  vit 
toujours,  comme  l'avait  trouvé  la  faveur,  d'une  incorruptible  fidé- 
lité. Le  prêtre,  le  sujet,  le  ministre,  l'ami,  rencontrent  en  lui  un 
irréprochable  modèle  *. 

Jean  Ébrard ,  baron  de  Saint-Sulpice,  chevalier  de  l'ordre  du  Roi, 
conseiller  d'État,  capitaine  de  cinquante  hommes  d'armes,  remplaça 
près  de  Sa  Majesté  Catholique  Sébastien  de  Laubépine.  11  était 
l'ami  de  son  prédécesseur  :  ce  fut  de  son  aveu  seulement  qu'il 
accepta  la  charge  dont  on  éloignait  Sébastien  de  Laubépine,  et 
après  avoir  obtenu  de  Catherine  de  Médicis  l'engagement  qu'elle  lui 
continuerait  sa  faveur  et  sa  confiance 2.  Les  détails  historiques  man- 
quent sur  cette  vie  non  moins  militaire  que  diplomatique  ;  elle  dut 
être  belle  cependant,  si  l'on  en  juge  par  les  honneurs  dont  il  fut 
comblé,  et  si,  selon  la  justice  plus  que  selon  l'usage,  ils  furent 
attribués  au  mérite  et  non  pas  à  la  faveur. 

Le  3  avril  1561,  il  partait  pour  l'Espagne,  «  si  bien  instruit  de 
toutes  choses,  qui  passent  par  deçà,  qu'on  n'y  sçauroit  rien  adjou- 
ter.  »  Ainsi  le  Roi  Très-Chrétien  faisait-il  son  éloge  en  l'adressant  à 
l'évêque  de  Limoges.  La  reine  Catherine  de  Médicis  écrivait,  à  la 
même  date  et  par  le  même  courrier,  à  Sébastien  de  Laubépine  : 

«  a  avril. 

»  Monsieur  de  Limoges,  je  vous  prie  penser  que  j'ai  grand  regret 
qu'il  ait  fallu  vous  révoquer,  voyant  le  teins  tel  qu'il  est  et  la  façon  de 
quoi ,  pour  le  service  de  ce  royaume,  vous  vous  êtes  gouverné,  qui 
me  fait  vous  dire  que  vous  pouvez  vous  assurer  qu'en  tout  ce  que 

1  Ces  détails  sont  extraits  de  la  précieuse  et  savante  notice  que  M.  Louis 
Paris  a  placée  à  la  tète  de  son  beau  livre  :  Négociations  sous  François  II.  Ce 
livre  est  comme  un  monument  élevé  à  la  mémoire  et  à  la  gloire  de  Sébastien 
de  Laubépine.  —  Voir  aussi  Y  Histoire  des  secrétaires  d'État,  par  le  sieur 
Çatmlet  du  Toc. 

3  Lettre  de  Saint-Sulpice  à  Sébastien  de  Laubépine.  —  M.  Louis  Paris, 
négociations  sous  François  II,  notice,  pages  24  et  25. 


380  APPENDICE. 

j'aurai  moyen  de  le  reconnottre,  ne  fauklrai  le  faire  ;  de  façon  que 

connoîtrez  comment  j'en  suis  contente.  Mais  puisque  ne  pouvez 

plus  demeurer,  je  vous  envoie  Saint- Sulpice,  lequel  connoissez 

suffisant  et  de  si  bonne  volonté  que,  étant  du  tout  instruit  de  vous 

avant  partir,  comme  je  vous  prie  faire  et  ne  lui  rien  dissimuler, 

d'autant  que  je  m'assure  qui  ne  connott  que  le  roi  mon  fils,  et  moi, 

afin  qu'il  puisse  continuer  ce  que  avez  si  bien  fait.  Et  avant  partir, 

je  vous  prie  dire  à  ma  fille ,  bien  au  long,  tout  ce  qui  vous  semble 

qu'elle  devroit  faire  tant  pour  son  repos  que  pour  maintenir  notre 

amitié.  Et  aussi  je  désirerais  que,  avant  que  partissiez,  vous  apor- 

tissiez  la  résolution  de  ce  que  peut  espérer  le  roi  de  Navarre,  et  à 

la  vérité  dans  combien  je  puis  espérer  de  voir  le  roi  monsieur  mon 

fils.  Je  vous  prie,  ayez-en  la  résolution  de  toutes  ces  deux  choses, 

et  vous  ferez  grand  plaisir  à 

»  Catherine  '.  » 

M.  de  Saint-Sulpice  arriva  sous  les  auspices  de  telles  recommanda- 
tions :  il  y  joignit  celle  de  la  naissance;  son  ancienne  origine  che- 
valeresque grandissait  encore  par  l'alliance  des  d'Aubusson,  des 
Lévis,  des  Gontaut-Biron  ;  sa  mère  et  sa  femme  appartenaient  à  ces 
deux  familles.  Enfin  cette  maison  devait  s'éteindre  peu  après,  et 
porter  sa  fortune  dans  celle  de  Crussol-d'Uzès  *. 

L'ambassadeur  fut  reçu  à  Madrid  comme  le  méritaient  ces  condi- 
tions et  surtout  le  renom  de  son  intelligence.  Le  20  octobre  1562, 
la  Reine  Catholique,  le  voyant  à  regret  partir  pour  la  cour  de  France, 
mandait  à  Catherine  de  Médicis  :  «  Qu'elle  n'eût  su  envoyer  à  Madrid 
personne  qui  eût  été  si  agréable  au  roi  son  seigneur,  et  que ,  quant  à 
elle,  elle  a  voit  été  bien  fort  aise  de  sa  venue,  et  que  puisqu'il  savent 
si  bien  le  chemin  d'Espagne,  elle  supplioit  Sa  Majesté  de  ne  le  lui 
laisser  oublier  \  » 

On  se  garda  bien  de  cette  faute  ;  il  revint  peu  après  :  son  voyage 
en  France  était  une  mission  et  non  point  un  rappel.  En  1553,  il 
était  encore  à  Madrid  :  ce  fut  lui  qui  prépara  l'entrevue  de  Bayonne. 
Ses  succès  en  cette  circonstance  et  en  bien  d'autres  prouvent  assez 
qu'il  réunissait  à  ses  privilèges  de  naissance  les  dons  de  fidélité  et 

1  H.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  883. 
3  P.  Anselme,  Histoire  gén.  et  chron.,  tome  IX,  page  67.  —  Laboé, 
Dictionnaire  des  origines,  tome  1,  page  348. 
3  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  890. 


APPENDICE.  381 

d'habileté ,  qui  sont  les  titres  les  plus  réels  à  la  grandeur  et  au 
pouvoir.  Ses  nombreuses  dépêches  attestent  sans  contredit  son 
mérite  et  son  activité  '. 

Au  mois  d'octobre  1565,  M.  de  Saint-Sulpice  était  rappelé  en 
France,  où  l'attendait  une  constante  faveur.  11  mourut  Fan  1581. 

Pour  la  dernière  fois,  son  nom  se  trouve  encore  mêlé  aux  affaires 
actuelles  et  actives  de  l'Espagne.  M.  de  Fourquevaulx  le  rempla- 
çait :  écrivant  au  roi  Charles  IX,  il  s'en  remettait,  disait-il,  à  son 
prédécesseur  déjà  parti ,  de  lui  parler  des  armements  redoutables 
que  Philippe  II  faisait  à  la  destination  d'Alger,  disaient  les  uns, 
contre  la  Floride,  disaient  les  autres9. 

M.  de  Fourquevaulx  est,  selon  nous,  non-seulement  le  plus  émi- 
nent  de  cette  série  d'ambassadeurs  qui  se  sont  succédé  en  Espagne 
pendant  le  règne  d'Elisabeth ,  mais  encore  le  plus  important  des 
diplomates  de  son  époque  :  ses  instructions,  comme  au  reste  celles 
de  ses  prédécesseurs,  étaient  les  plus  délicates  de  toutes.  La  puis- 
sance de  l'Espagne ,  le  caractère  du  Roi  Catholique ,  l'état  de  la 
France  qu'il  représentait  dans  cette  cour,  semaient  sa  mission  de 
difficultés  nombreuses.  M.  de  Fourquevaulx  sut  les  vaincre,  comme 
l'a  prouvé  l'histoire  d'Elisabeth,  ou  plutôt  Elisabeth,  en  les  apla- 
nissant, lui  ménagea  et  lui  assura  la  victoire. 

Mieux  vaut,  pour  faire  connaître  le  mérite  de  ce  seigneur,  ses 
antécédents  et  sa  naissance ,  laisser  la  parole  à  un  historien  qui  vit 
et  suivit  de  près  ses  actes.  Celle  que  nous  prendrions  nous- même, 
soit  pour  analyser,  soit  pour  extraire,  nuirait  au  charme  du  lan- 
gage, ou  affaiblirait  le  récit.  Cet  historien  avait,  malgré  la  distrac- 
tion de  ses  voyages  et  l'embarras  de  ses  charges  de  cour,  consacré 
de  nombreux  loisirs  à  l'étude.  Dans  ses  Vies  de  plusieurs  grands 
capitaines  français,  il  avait  accordé  une  juste  place  à  Raimond  de 
Beccarie  de  Pavie,  baron  de  Fourquevaulx,  son  père,  et  notre 
ambassadeur.  En  outre,  il  avait  réuni  ses  papiers  diplomatiques, 
et  il  faisait  précéder  et  suivre  cette  noble  tâche  de  la  note  et  de  la 
notice  que  voici  : 

1  Bibliothèque  Impériale ,  Mortemart ,  11°  7-39.  —  Idem ,  n»  10-39.  —  Idem, 
«•  1S-39.  —  Idem,  n°  35-39.  —  Idem,  n°  49-39.  Idem,  n«  50-39,  etc.,  etc. 
3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  **-*,  n°  6,  folk)  33. 


382  APPENDICE. 


Extrait  de  la  notice  sur  le  sieur  de  Fourquevatdx  ,  ambas- 
sadeur du  Roi  Très -Chrétien  Charles  IX*  près  le  Roi 
Catholique  Philippe  d'Autriche,  (m.  d.  xc.  vi.  ) 


Trouvant  chez  moi  les  originaux  de  plusieurs  lettres  et  mé- 
moires propres  à  la  vérification  et  intelligence  de  choses  advenues 
de  notre  tems,  tant  en  France,  Italie,  Espagne,  qu'autres  divers 
quartiers,  j'en  ai  voulu  faire  présent  aux  amateurs  de  l'histoire, 
espérant  ce  mien  travail  leur  devoir  être  autant  agréable  que  je  l'ai 
jugé  nécessaire  et  digne  d'être  lu  par  ceux  qui  négocieront  en  pays 
étrangers,  pour  le  service  de  leur  prince,  ainsi  que  messire  Ray- 
mond de  Pavie,  sieur  de  Fourquevaulx,  la  vie  duquel,  pour  la 
particulière  obligation  que  j'ai  à  sa  mémoire,  j'ai  rédigé  en  ce  traité 
plus  succinctement  que  ses  longs  services  ne  méritaient,  tant  à 
faute  de  mémoires  que  pour  n'ennuyer  le  lecteur;  lequel  saura,  s'fl 
lui  plaît,  que  le  susdit  sieur,  extrait  de  père  en  fils,  de  cette  an- 
cienne famille  des  Beccarie  réfugiée  en  France  lorsque  les  factions 
guelfes  et  gibelines  causoient  tant  de  diversités  à  Pavie,  où  (selon 
Bernard  Corio,  livre  troisième  de  Y  Histoire  de  Milan,  et  Georges 
Mérùla,  livre  sixième,  ils  avoient  obtenu  et  longuement  possédé 
les  autorités),  ayant  atteint  le  dix-neuvième  an ,  et  entendu  la  levée 
que  faisoient  plusieurs  gentilshommes  françois  pour  accompagner 
M.  de  Lautrec  en  Italie,  se  mit  en  la  compagnie  du  sieur  de  Négre- 
pelisse ,  qu'il  suivit  en  toutes  les  occasions  qui  s'offrirent  en  ce 
voyage ,  tant  à  la  prise  de  Bosc ,  d'Alexandrie ,  de  Pavie,  de  Troyes, 
qu'au  disgracié  siège  de  ISaples,  à  la  retraite  duquel  il  fut  prison- 
nier et  détenu  près  d'un  an ,  non  encore  bien  guéri  d'une  blessure 
venue  à  l'assaut  de  Pavie ,  d'où  enfin  retourné  chez  lui  et  continué 
quelque  tems  l'exercice  des  lettres ,  où  il  avoit  un  assez  heureux 
commencement.  Voyant  l'institution  des  légionnaires  que  le  roi 
faisoit  dresser  en  ses  provinces,  accepta  la  lieutenance  du  chevalier 
d'Ambres,  chef  de  l'une  de  ces  légions,  avec  lequel  il  servit  son 
prince,  tant  au  recouvrement  des  terres  que  le  duc  de  Savoie  occu- 
poit,  qu'au  siège  de  Fossan,  et  en  l'armée  de  Provence,  où  l'em- 


APPENDICE.  383 

pereur  fit  assez  mal  ses  affaires;  et  depuis  en  Piémont,  au  voyage 
de  Turin,  au  retour  duquel ,  parce  que  la  trêve  accordée  pour  dix  ans 
permettoit  à  chacun  de  se  retirer,  il  occupa  ce  loisir  en  la  compo- 
sition du  livre  de  la  discipline  militaire ,  attribué  à  M.  de  Langeay 
(lequel  avoit  l'exemplaire  qui  depuis  son  décès  fut  imprimé  sous 
son  nom)  avec  fort  peu  de  raison  et  d'apparence,  ainsi  qu'il  se  juge 
clairement....  (Ici  prennent  place  la  citation  et  la  discussion  des 
preuves  d'après  lesquelles  l'auteur  enlève  à  Guillaume  du  Bellay , 
seigneur  de  Langeay ,  et  attribue  à  M.  de  Fourquevaulx  l'honneur 
d'avoir  écrit  le  livre  de  Y  Instruction  militaire  ou  Traité  de  la  disci- 
pline militaire). 


Ledit  sieur  de  Fourquevaulx ,  à  la  rupture  de  la  trêve ,  sachant 
M.  le  Dauphin  au  côté  de  Roussillon  et  au  siège  de  Perpignan, 
dressa  quelques  troupes  de  gens  de  cheval  et  de  pied,  dont  il  fit 
plusieurs  courses  en  Espagne ,  endommageant  l'ennemi  au  delà  des 
monts,  et  s'efforçant  de  faire  en  cette  entreprise  (et  en  plusieurs 
qui  s'offrirent  es  suivantes  années)  que  le  roi  le  connût  homme  de 
service  et  digne  de  quelque  commandement,  ce  qui  lui  réussit, 
obtenant  après  le  trépas  du  comte  de  Garmain  la  charge  de  mille 
hommes  de  pied  de  la  légion  de  Guyenne,  qu'il  conduisit  à  Bor- 
deaux, lorsque  les  troubles  suscités  es  pays  de  Saintonge,  Angou- 
mois,  Poitou,  Limousin,  Périgord  et  autres  terres  de  la  Guyenne, 
par  l'insolence  des  officiers  de  la  gabelle  contraignirent  le  roi  d'y 
envoyer  une  bonne  et  forte  armée  sous  la  charge  de  M.  le  connétable, 
lequel  ayant  remis  chacun  à  son  devoir,  et  châtié  les  plus  mutins, 
voyant  s'offrir  occasion  d'envoyer  personne  de  créance  et  de  quel- 
que autorité  en  Ecosse  avec  un  secours  de  douze  cents  hommes  et 
quelques  munitions,  armes  et  argent  que  le  roi  envoyoit  à  la  reine 
Marie,  fille  du  duc  de  Guise,  et  pour  lors  veuve  de  Jacques  V*,  roi 
du  pays,  choisit  le  sieur  de  Fourquevaulx  pour  cet  effet;  lequel, 
bien  informé  de  son  intention  et  de  celle  de  M.  le  duc  d'Aumale, 
frère  de  la  reine  susdite ,  partit  pourvu  de  leur  instruction  et  arriva 
au  royaume  d'Ecosse  avec  ce  secours  qui  n'y  fut  pas  inutile,  comme 
la  prise  de  Fernays,  la  bataille  de  Warque,  sur  la  frontière  de  Thé- 
nidel ,  et  plusieurs  beaux  effets  en  sont  assurés  témoins. 

Où  ayant  employé  le  reste  de  l'année  fut  envoyé  par  la  reine 


384  APPENDICE. 

Marie  en  France  vers  le  roi  pour  solliciter  et  hâter  l'armée  que  Sa 
Majesté  lui  avait  promise;  et  laquelle  il  lui  envoya  commandée  par 
M.  de  Termes,  ordonnant  le  sieur  de  Fourquevaulx  gouverneur  de 
la  place  d'Humés,  frontière  d'Angleterre,  qu'il  fortifia  et  rendit  en 
la  perfection  qu'elle  est  aujourd'hui,  et  telle  que  les  Anglois,  qui 
furent  quelque  tems  maîtres  de  la  campagne,  ne  l'osèrent  jamais 
attaquer,  quoiqu'ils  en  fissent  plusieurs  fois  semblant,  et  que  ce  fut 
l'obstacle  plus  opposé  à  leurs  desseins  en  toutes  ces  guerres ,  durant 
lesquelles  le  sieur  de  Fourquevaulx  reçut  commandement  du  roi  de 
s'acheminer  en  Irlande  quand  et  avec  M.  le  protonotaire  deMontluc, 
depuis  évêque  de  Valence,  et  pour  lors  chancelier  d'Ecosse,  pour 
traiter  avec  les  princes  Irlandois,  et  les  attirer  à  sa  dévotion  et 
obéissance,  et  les  faire  déclarer  ennemis  de  seâ  ennemis. 

Voyage  assez  chatouilleux,  tant  à  cause  du  commerce  et  alliance 
que  ce  peuple  barbare  et  sans  raison  avoit  avec  les  Anglois,  que 
pour  y  tenir  déjà  cette  nation  maintes  forteresses. 

Si  est  ce  que  nonobstant  ces  difficultés,  ils  y  négocièrent  et 
avancèrent  les  affaires  de  leur  maître  aussi  heureusement  que  cette 
lettre  d'Odoneil,  prince  et  principal  seigneur  du  pays  envoyé  au 
roi,  le  peut  témoigner,  traduite  du  propre  original  latin  : 


((  Sérénissime  et  Très-Chrétien  Roi  , 

»  Il  me  déplaît  extrêmement  que  l'indisposition  de  ma  personne 
m'ôte  le  moyen  d'aller  recevoir  les  seigneurs  vos  ambassadeurs  au 
lieu  où  ils  sont  arrivés.  J'ai  néanmoins  reçu  les  lettres  de  Votre 
Majesté  par  le  sieur  du  Bosc,  à  laquelle  je  rends  très-grandes 
grâces,  de  m'a  voir  daigné  déclarer  plustôt  qu'à  tout  autre  la  bonne 
volonté  qu'elle  porte  au  royaume  d'Irlande ,  et  de  m'envoyer  tels 
personnages,  lesquels,  à  la  vérité,  ont  très-sagement  fait  de  ne 
venir  point  tout  d'un  train,  et  de  prime-face  vers  moi;  car  leur 
venue  eût  donné  occasion  aux  Anglois,  nos  ennemis,  de  croître  les 
forces  qu'ils  ont  encore  assez  petites  en  ce  royaume,  et  de  se  pré- 
parer pour  faire  résistance  k  votre  armée,  et  à  l'aventure  de  faire 
la  guerre  contre  moi  et  les  autres  princes  nos  amis,  comme  aussi 
il  étoit  à  craindre  qu'en  allant  ou  venant  ne  leur  fussent  dressées 
des  embûches,  ainsi  que  les  sachant  si  avant  au  pays,  nous  l'au- 
rions entendu,  non  sans  grande  crainte  de  leurs  personnes,  étant 


APPENDICE.  m         385 

avertis  de  bon  lieu  qu'on  a  déjà  fait  savoir  leur  descente  aux 
Anglois.  Par  quoi  j'ai  prié  le  sieur  du  Bosc  qui  m'est  ami  de  long- 
tems,  de  les  aller  faire  partir  incontinent,  et  retirer  au  plustôt  en 
Ecosse,  quoi  faisant  ils  échapperont  le  danger,  où  ils  seront  mis, 
et  afin  aussi  d'être  d'autant  plustôt  devant  Votre  Majesté,  laquelle 
nous  prions  humblement,  ainsi  que  nous  avons  plus  amplement 
donné  charge  au  sieur  du  Bosc,  et  écrit  à  vos  ambassadeurs  qu'elle 
veuille  certainement  croire  comment  devant  Jésus-Christ  et  vous, 
Sire,  je  promets  que  tant  que  vivrai  en  ce  monde,  moi  et  le  très- 
illustre  sieur  O'Neil,  comte  de  Théroine,  avec  tous  les  princes,  et 
sieurs  d'Irlande,  et  sans  eux  ensemblement  et  séparément  nous 
rendrons  à  Votre  Majesté,  très-fidèle  service  et  obéissance  pour 
nous  et  nos  successeurs;  et  à  vous  et  à  vos  ministres  serons  à 
jamais  en  aide  contre  tous  les  rebelles  de  Votre  Majesté ,  exposerons 
nous-mêmes,  les  nôtres  et  tous  nos  biens,  jusqu'à  ce  qu'il  soit 
accompli  quel  qui  est;  et  sera  roi  de  France  cellui  soit  toujours  roi 
d'Irlande.  Toutesfois,  quant  à  ce  qui  touche  aux  autres  princes 
irlandais  vers  lesquels,  par  notre  avis  et  conseil,  le  sieur  Georges 
Parez  a  été  envoyé,  nous  sommes  persuadés  qu'il  n'y  en  a  aucun 
qui  ne  désire  très-fort  d'obéir  à  Votre  Majesté  :  et  où  quelqu'un 
seroit  d'autre  volonté,  nous,  Dieu  aidant,  et  avec  votre  puissance, 
subjuguerons  et  soumettrons  tout  sous  votre  empire.  Cependant, 
nous,  au  nom  de  Votre  Majesté,  promettons  à  tous  les  princes 
(suivant  ce  que  nous  ont  écrit  et  promis  vos  ambassadeurs)  que 
Votre  Majesté  nous  traitera  tout  bénignement,  humainement  et 
chrétiennement  ;  ne  permettra  que  rien  soit  diminué  de  la  sainte 
religion  ;  n'ôtera  rien  du  droit  et  libertés  des  nobles,  conservera  le 
clergé  et  personnes  ecclésiastiques,  et  les  saintes  Églises  en  leurs 
privilèges  et  franchises. 

»  Votre  Majesté  donc  ne  veuille  différer  davantage,  ainsi  diligem- 
ment envoyer  son  armée  par  deçà,  avec  laquelle  nous  joindrons 
toutes  nos  forces,  et  tout  ce  que  nous  et  nos  amis  pourrons  faire, 
le  tout  se  fera  selon  votre  ordonnance  et  commandement.  Suppliant 
derechef,  humblement,  Votre  Majesté  qu'elle  ne  veuille  guères 
attendre  de  joindre  à  sa  très-chrétienne  couronne,  cette  autre  cou- 
ronne, laquelle  n'est  point  à  mépriser. 

»  Dieu  donne  à  Votre  Majesté  perpétuelle  victoire  contre  vos  en- 
nemis; et  icelle  conserve  très-longuement,  en  la  bonne  volonté 
qu'il  lui  plaît  me  porter,  et  à  toute  Irlande.  Ce  qui  reste  à  dire  de 

*5 


586  APPENDICE. 

notre  intention,  Votre  Majesté  l'entendra  de  vos  nobles  ambassa- 
deurs, lesquels  ont  très-sagement  déclaré  votre  volonté  et  à  nous 
et  aux  autres  princes. 
»  Écrit  à  notre  château  de  Dommigal ,  te  23"  jour  de  février  1550. 

»  Votre  très-fidèle  serviteur, 

»  0.  Doneil  *. 

»  C'est  le  fruit  qu'auroit  produit  cette  légation,  si  l'humeur  fran- 
çoise ,  ordinairement  plus  encline  à  bravement  conquérir  qu'à  sage- 
ment conserver,  n'eût  préféré  à  cette  aussi  belle  que  facile  conquête 
la  paix  accordée  aux  Anglois  au  fort  d'Outre,  près  Bouloigne,  au 
mois  d'avril  de  l'an  1550,  après  laquelle  le  roi  rappela  son  armée 
d'Ecosse,  et  manda  au  sieur  de  Fourquevaulx  de  le  venir  trouver, 
parce  qu'il  s'en  vouloit  servir  en  meilleur  endroit 

»  Aussi  lui  fit-il  accompagner  M.  le  maréchal  de  Brissac,  qu'il  en- 
voyoit  son  lieutenant  général  en  Piémont  avec  commandement  de 
s'acheminer  de  là  en  hors,  vers  le  roi  de  Bohême  Maximilieo,  et  le 
dissuader  et  divertir  de  tout  son  pouvoir  de  la  cession  de  roi  des 
Romains,  dont  Ferdinand,  son  père,  étoit  sollicité  de  disposer  eo 
faveur  de  Philippe,  prince  d'Espagne,  son  neveu,  ce  qu'avec  les 
honnêtes  offres  qu'il  lit  de  la  part  du, roi,  celui  de  Bohême  accorda» 
fraudant  Charles-Quint  de  ce  consentement,  moyennant  lequel  il 
offroit  de  transporter  l'empire  à  Ferdinand,  son  frère. 

»  Cette  pratique  fut  suivie  de  celle  de  Parme ,  où  le  roi  l'envoya 
tost  après,  pour  gagner  sur  le  duc  Octave  de  mettre  sous  sa  pro- 
tection son  État,  qu'il  lui  promettoit  conserver  contre  l'empereur 
et  le  pape  confédérés  et  joints  pour  le  ruiner,  avec  autant  de  bandes 
de  gens  à  cheval  et  de  pied,  et  autres  conventions  qu'icelui  sieur 
duc  arrêteroit  avec  Fourquevaulx ,  qui  portoit  pouvoir  assez  ample 
pour  convenir  du  tout  :  et  dont  il  s'acquitta  en  façon  que  l'intention 
du  roi  fût  accomplie  ;  soustrayant  cette  plume  de  l'aile  de  l'empe- 
reur qui  cuidoit  avec  le  mariage  de  Marguerite,  sa  fille  naUurelle, 
avoir  à  sa  dévotion  cette  bonne  ville  et  par  conséquent  plus  ancré 
dedans  l'Italie 

))  Le  sieur  de  Fourquevaulx  ayant  rendu  bon  compte  de  son  voyage 
de  Parme,  et  être  couché  sur  l'état  de  panetier  ordinaire  du  roi, 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ip,  folios  8  à  10. 


APPENDICE.  387 

fat  envoyé  derechef  et  employé  par  ledit  sieur  à  la  surintendance 
des  finances  distribuées,  tant  à  la  susdite  ville  qu'à  celle  de  Mar- 
mande  et  autres. lieux  d'alentour  déclarés  pour  son  service  ;  avec 
commandement  et  pouvoir  d'avoir  l'œil  au  fait  des  monstres  de  gens 
de  guerre  à  cheval  ou  à  pied  en  campagne,  ou  dans  les  places,  et 
ordonner  de  leurs  payements  en  l'absence  du  lieutenant  généraL 
Ce  qu'il  mit  en  exécution ,  se  rendant  pour  cet  effet  près  du  sieur  de 
Sansac  à  la  ville  de  la  Mirande,  qu'ils  conservèrent  au  grand  hon- 
neur du  roi  et  contre  les  efforts  de  l'armée  papale  et  impériale  qui 
la  tinrent  onze  mois  assiégée;  contraignant  deux  si  puissants  en- 
nemis à  un  accord  assez  désavantageux  pour  leur  obstination ,  et 
par  leurs  fréquentes  sorties,  auxquelles  fut  pris  l'un  des  Moculs 
appelé  Saint-Antoine,  et  tué  Jean-Baptiste  de  la  Corne,  neveu  du 
pape  Jules  tiers;  et  enfin  le  siège  levé,  demeurant  les  François 
paisibles  possesseurs  de  ce  que  deux  si  puissantes  nations  leur 
avoient  voulu  contester  par  le  moyen  d'une  trêve  accordée  entre  le 
roi  et  le  pape. 

»  Honorant  Sa  Majesté,  durant  ce  repos,  le  sieur  de  Fourquevaulx 
d'un  état  de  gentilhomme  de  sa  chambre,  et  l'occupant  au  règle- 
ment de  ses  garnisons  et  retranchement  de  ses  bandes,  tant  du 
Mirandolois  que  du  Parmesan,  où  il  fut  commandé  résider  comme 
ordonnateur  général  et  quelque  année  après  au  titre  de  gou- 
verneur. 

»  Le  sieur  Pierre  Strozze,  étant  lieutenant  du  roi  en  France,  et  se 
tenant  à  la  ville  de  Sienne,  dont  les  seigneurs  quelque  temps  aupa- 
ravant avoient  recouvré  la  domination,  par  les  Espagnols  et  les  Flo- 
rentins assujettie,  et  s'étoient  mis  sous  la  protection  du  roi  pour  la 
conserver  des  pratiques  du  duc  de  Florence ,  qui  s'efforçoit  de  les 
ranger  derechef  sous  son  autorité,  ayant  pour  cet  effet  dressé  une 
grande  armée  composée  de  tout  ce  qu'il  avoit  pu  mettre  ensemble, 
et  de  quelques  forces  de  l'empereur,  qui  en  toutes  occasions  tâchait 
de  nuire  aux  intentions  de  Sa  Majesté,  laquelle  bien  avertie  de 
leurs  brigues  se  résolut  de  secourir  cet  État  (quoique  assez  tard,  et 
ayant  laissé  prendre  un  peu  trop  d'avantage  à  ses  ennemis),  et  lui 
sembla  pour  cet  effet  se  devoir  servir  de  trois  mille  Grisons,  dont 
monseigneur  l'évêque  de  Bayonne  (son  ambassadeur  auprès  des 
sieurs  des  Ligues)  et  le  sieur  de  Boisrigaud  avoient  fait  la  levée,  et 
d'un  bon  nombre  de  cavalerie  et  infanterie  qui  s'assembleraient  en 
la  Lombardie  et  Bomaigne,  remettant  le  surplus  de  son  intention 

25. 


388  APPENDICE. 

au  sieur  Strozze  pour  en  disposer  selon  que  le  succès  de  la  guerre 
le  requérait;  lequel,  d'autre  part,  assez  empêché  et  ne  pouvant 
en  même  tems  se  départir  en  plusieurs  endroits,  envoya  commis- 
sion au  sieur  de  Fourquevaulx  pour  commander  généralement  les 
troupes  ordonnées  pour  cette  exécution ,  et  d'icelles  faire  une  masse 
qui  fût  prête  à  marcher  à  son  premier  mandement. 

»  A  quoi  le  sieur  de  Fourquevaulx  apporta  cette  même  affection 
qu'il  avoit  accoutumé  d'embrasser  les  charges  qui  lui  étoient  chau- 
dement recommandées,  conduisant  aux  Siennois  dix  enseignes  de 
bandes  grises,  trente-quatre  d'italiennes,  outre  quatre  cents  arque- 
busiers choisis  sur  toute  la  garnison  de  Parme  (dont  il  donna  le 
commandement  au  sieur  de  Villeneuve ,  gentilhomme  de  Lauragois), 
et  environ  de  cinq  à  six  cents  bons  chevaux,  avec  lesquels  ayant 
élargi  Sienne,  battu  maintes  fois  les  ennemis,  et  recouvré  plusieurs 
places  qu'ils  occupoient,  se  joignit  avec  le  sieur  Strozze,  qu'il 
reconnoissoit  comme  général ,  lequel  de  son  côté  avoit  de  six  à  sept 
mille  hommes  de  pied ,  et  huit  ou  dix  compagnies  de  gens  à  cheval, 
continuant  ensemble  assez  heureusement  leur  entreprise. 

»  Mais  comme  toutes  choses  sont  sujettes  au  changement,  et  la 
prospérité  plus  que  tout,  la  fortune  qui  leur  avoit  ri  quelque  tems 
leur  joua  un  tour  de  son  métier  :  après  que  la  longueur  du  tems 
leur  eut  distrait  et  fait  perdre  une  bonne  partie  de  leurs  troupes 
italiennes,  nation  de  son  naturel  impertinente  et  de  mauvaise  foi 
mêmement  sur  son  fumier. 

»  Ce  fut  la  perte  de  la  bataille  à  Marianne,  où  le  sieur  de  Strozze 
se  sauva  avec  divers  coups,  et  le  sieur  de  Fourquevaulx,  griève- 
ment blessé ,  fut  fait  prisonnier  à  la  tête  de  ses  gens  de  pied ,  aimant 
beaucoup  mieux  cette  condition  qu'accroître  le  nombre  des  sauvés 
par  une  honteuse  fuite  ;  entre  lesquels  se  signalèrent  fort  les  gens 
de  cheval  qui,  sans  donner  coups  d'épée  ni  presque  regarder  l'en- 
nemi ,  suivirent  le  capitaine  Bighet  qui  portoit  l'étendard  du  comte 
de  la  Mirande ,  lequel  en  récompense  de  cette  lâcheté  ou  trahison 
fut  pendu  ;  et  le  sieur  Alto,  comte  romain,  pour  participer,  comme 
l'on  dit,  à  cette  méchanceté,  eut  la  tête  tranchée.  Le  sieur  Strozze 
se  retira  après  cet  échec  pour  rallier  et  mettre  ensemble  les  troupes 
sauvées,  et  s'opposer  derechef,  s'il  lui  étoit  possible,  au  bonheur 
du  duc  de  Florence. 

»  Lequel  (duc  de  Florence)  prévoyant  que  les  armes  sont  journa- 
lières, et  qu'il  y  avoit  en  divers  endroits  plusieurs  siens  serviteurs 


APPENDICE.  389 

à  la  discrétion  de  tel  qui  saurait  mieux  tuer  un  homme  attaché  que 
vaincre  son  ennemi  armé,  fit  conduire  le  sieur  de  Fourquevaulx  à 
la  citadelle  de  Florence,  ayant  satisfait  le  sieur  Emilio  Magrin  de 
Mantoue,  lieutenant  des  chevau-légers  du  comte  Francesco  de  la 
Nivolare,  son  preneur;  pensant  par  ce  moyen  empêcher  telles 
cruautés  où  il  se  vit  maintes  fois  en  danger  de  porter  la  peine  des 
inhumanités  dont  on  usoit  envers  les  capitaines  et  domestiques 
dudit  duc  ;  lesquels  on  faisoit  pendre  et  tuer  de  froid-sang  en  di- 
vers endroits,  suivant  l'humeur  de  ceux  qui  exerçoient  ces  ven- 
geances. Le  respect  néanmoins  qu'on  doit  à  un  grand  roi  l'exempta 
de  cette  fortune ,  mais  non  pas  de  se  voir  bien  souvent  menacé  de 
la  mort,  et  d'en  être  plusieurs  fois  à  la  veille  durant  treize  mois 
qu'il  fut  emprisonné;  à  la  fin  desquels  il  fut  délivré  moyennant 
une  rançon  plus  digne  de  ses  charges  et  de  l'affection  qu'il  por- 
toit  au  service  de  son  maître  que  de  ses  moyens,  et  renvoyé 
en  France. 

»  Dont  le  roi  le  dépêcha  aussitôt  vers  le  duc  de  Parme  pour  voir 
s'interrompre  l'accord  où  l'empereur  et  Philippe,  roi  d'Angleterre, 
son  fils,  le  persuadoient,  sous  espoir  de  lui  rendre  Plaisance  ;  né- 
gociation dont  il  rapporta  plus  de  feintes  promesses  que  de  véri- 
tables effets,  au  grand  déshonneur  de  la  maison  de  Farnèse,  qui 
pour  cette  révolte  s'acquit  le  blâme  d'une  trop  grande  ingratitude 
vers  cette  couronne,  dont  elle  avoit  reçu  le  support  qu'un  chacun 
sait,  et  plusieurs  bienfaits  dont  les  particulières  instructions  du  feu 
sieur  de  Fourquevaulx  sont  pleines. 

»  Lequel  sieur  de  Fourquevaulx  fit  cette  même  année  deux  voyages 
vers  le  duc  de  Ferrare,  Hercule  d'Est;  le  premier  pour  le  prier  de 
continuer  l'affection  qu'il  portoit  au  roi  et  au  bien  de  ses  affaires, 
et  capituler  avec  lui  des  pensions  et  nombre  d'hommes,  avec  quoi 
Sa  Majesté  lui  conserverait  son  État  contre  ceux  qui  s'en  déclare- 
raient ennemis  ;  et  le  second  pour  moyenner  que  Son  Excellence  par- 
donnât don  Louys  d'Est,  son  fils,  de  l'erreur  qu'il  avoit  voulu  com- 
mettre à  la  suscitation  du  cardinal  de  Trente ,  qui  pour  l'attirer  au 
service  du  roi  d'Angleterre  l'avoit  persuadé  de  quitter  celui  de  son 
propre  père,  auquel  le  sieur  de  Fourquevaulx  avoit  commandement 
de  représenter  le  regret  que  le  roi  en  avoit  et  lui  faire  trouver  bon 
de  mettre  en  liberté  sondit  fils,  et  le  lui  envoyer  en  France,  où 
il  l'assurait  de  le  partager  si  bien,  soit  en  Église  ou  temporels, 
qu'il  le  ferait  estimer  autant  heureux  d'y  être  venu,  comme  il  eût 


390  APPENDICE. 

eu  le  regret  quelque  jour  d'avoir  suivi  le  mauvais  conseil  de  ce 
cardinal. 

»  Le  sieurdeFourquevaulxavoitcharge  pareillement  en  œ  voyage 
de  parler  à  M.  de  Guise  (qu'il  trouverait  en  chemin  conduisant 
l'armée  dont  le  roi  secouroit  le  saint  Père  assiégé  dans  Rome  par 
les  Espagnols),  et  savoir  de  lui  la  résolution  qu'il  prendrait,  passant 
en  Piémont  avec  M.  le  maréchal  de  Brissac  et  autres  seigneurs 
étant  par  delà  sur  le  fait  de  son  passage  ;  en  quel  tems  il  pourrait 
entrer  sur  les  terres  du  duché  de  Milan  ;  les  journées  qu'il  aurait 
délibéré  faire,  et  le  nombre  de  gens  qu'il  avoit  pour  en  avertir  le 
duc  de  Ferrare ,  avec  lequel  il  consulterait  des  moyens  de  secourir 
cette  armée  et  favoriser  le  saint  et  louable  désir  de  Sa  Majesté  ;  la- 
quelle duement  satisfaite  des  longs  et  divers  services  du  sieur  de 
Fourquevaulx,  délibéra  de  l'employer  en  charge  moins  pénible  et 
toutesfois  importante  :  ce  fut  lui  commettre  la  garde  de  Narbonne, 
ville  sur  la  frontière  d'Espagne,  dont  le  gouvernement  vacquoit 
par  la  mort  du  sieur  de  Joyeuse,  en  laquelle  la  paix  de  la  France 
lui  permit  les  années  de  repos  qui  précédèrent  les  remuements  avec 
lesquels  les  mauvais  sujets  du  roi  (sous  prétexte  d'une  imaginée  et 
mal  fondée  opinion)  mirent  leur  patrie  aux  misères  où  elle  a  con- 
tinué depuis. 

»  Au  commencement  de  ces  misères ,  les  moins  reconnaissants  ac- 
corderont au  susdit  sieur  de  Fourquevaulx  une  bonne  partie  de  l'hon- 
neur qu'il  s'acquit  à  châtier  les  rebelles  qui  avoient  entrepris  sur 
Tholouse,  et  entièrement  celui  de  la  défaite  des  protestants,  près 
Lunel,  conduits  par  le  baron  des  Adrets,  qui  s'en  retournoit  victo- 
rieux de  messieurs  de  Sommeri  ve  et  de  Suse ,  et  de  plusieurs  autres 
belles  exécutions  et  signalés  services  durant  ces  premiers  troubles 
que  le  roi  jugea  mériter  le  collier  de  son  ordre,  lequel  il  lui  fit 
recevoir  avec  les  cérémonies  accoutumées  par  les  mains  de  M.  de 
Montluc,  commis  de  Sa  Majesté  à  cet  effet,  comme  chevalier  plus 
prochain  de  la  province  de  Languedoc,  en  laquelle  le  roi  s'achemina 
quelque  tems  après,  et  de  là  à  Bayonne,  où  l'on  avoit  moyenne 
qu'il  verroit  la  reine  d'Espagne,  sa  sœur,  et  traiteraient  ensemble 
de  divers  mariages  concernant  le  bien  de  la  chrétienté ,  pour  l'ache- 
minement et  exécution  desquels  la  reine,  sa  mère  (régente  à  cause 
de  la  minorité  du  roi),  élut  le  sieur  de  Fourquevaulx  pour  aller 
résider  ambassadeur  en  la  cour  catholique,  durant  laquelle  charge 
se  passèrent  les  affaires  contenues  aux  lettres  suivantes,  où  n'a  été 


APPENDICE.  391 

changé  ni  augmenté  un  seul  mot,  mais  au  contraire  omises  plu- 
sieurs dépêches  égarées  et  mémoires  divers  dont  on  n'a  pu  déchif- 
frer les  caractères  *.  » 

Cette  notice,  que  nous  avons  reproduite  presque  intégralement, 
et  dans  laquelle  la  lettre  d'Odoneil  et  les  affaires  d'Irlande  font  un 
épisode  rempli  d'intérêt,  est  suivie  de  la  collection  des  dépêches 
de  l'ambassadeur.  François  de  Fourquevaulx  termine  son  recueil 
par  cette  note. 

«A  ces  lettres,  que  j'ai  assez  curieusement  rangées  et  unies  en- 
semble, m'a  semblé  devoir  ajouter  celles  que  j'ai  en  même  tems 
trouvées  écrites  au  sieur  de  Fourquevaulx  de  la  propre  main  de  la 
Royne  Catholique,  lorsque  quelque  juste  empêchement  la  détour- 
noit  de  le  voir,  tant  pour  ma  satisfaction  et  pour  occuper  ma  mé- 
moire de  cette  honnête  et  vertueuse  princesse  (à  laquelle  je  sçais 
que  les  miens  ont  eu  maintes  obligations,  et  voué  un  digne  regret 
de  sa  mort)  que  pour  complaire  à  ceux  qui  savent  faire  leur  profit 
de  la  moindre  occupation  des  grands2.  » 

La  vie  diplomatique  de  M.  de  Fourquevaulx  en  Espagne  se  trouve 
indiquée  par  les  dépêches  qui  vont  suivre,  et  que  nous  avons  pui- 
sées à  cette  source.  Elle  est  d'ailleurs  confondue  en  quelque  sorte 
avec  celle  d'Elisabeth  :  nous  n'avons  donc  point  à  nous  en  occuper 
ici,  puisqu'elle  est  écrite  pour  ainsi  dire  dans  les  pièces  réunies  en 
ce  volume. 

Le  chapitre  XXIV  de  cette  histoire  a  reproduit  les  paroles  par 
lesquelles  l'ambassadeur  témoignait  sa  désolation  de  la  perte  que 
l'Espagne  et  la  France  faisaient  à  la  mort  d'Elisabeth.  Il  demandait 
instamment  son  rappel,  reconnaissant  son  insuffisance  à  bien  rem- 
plir une  pareille  charge,  vu  que  ie  moyen  qui  lapauvoit  rendre  aisée 
n'y  était  plus. 

Fourquevaulx  ne  tarda  pas  en  effet  à  rentrer  en  France ,  et  le 
reste  de  ses  jours,  auxquels  la  faveur  royale  demeura  fidèle,  fut 
employé  à  servir  ses  maîtres,  soit  dans  le  gouvernement  des  villes 
et  des  provinces  qu'il  avait  jadis  exercé,  soit  dans  les  conseils  de 
l'État  II  mourut  à  Narbonne,  à  l'âge  de  soixante-cinq  ans,  en  1574. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  *-}*,  folio*  1  à  20. 
7  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ip,  folio  1478. 


392  APPENDICE. 

N-  1. 
'  Madame  de  Clermont  à  Catherine  de  Médicis. 

Madame , 

La  santé  de  la  roine  voire  fille  est  toujours  allée  de  mieux  en 
mieux ,  depuis  que  nous  avons  escript.  Deux  jours  après  que  vous 
eustes  la  dernière  dépalche,  Ton  luy  fit  prendre  ungue  petite  mé- 
decine pour  l'achever  de  purger,  qui  luy  a  fait  si  grand  bien,  que 
depuis  elle  n'a  eu  mal  du  monde,  et  toujours  auparavant  se  plai- 
gnoit,  ou  de  mal  de  cœur  ou  de  teste  ;  il  y  a  desjà  cinq  jours  qu'elle 
ne  s'est  plainte  de  rien  et  de  d'avantier ,  qui  étoit  jour  de  qua- 
resme  prenant ,  elle  alla  en  ùng  jardin  disner  par  l'ordonnance  des 
médecins,  ne  fut  la  princesse  sans  manger  autre  chose  que  ce 
qu'elle  a  accoutumé,  mais  pour  ce  qu'elle  avoit  pris  hier,  il  lui 
vint  envie  d'aller  à  ses  affaires;  mais  parce  qu'il  y  avoit  deux  jours 
qu'elle  n'y  étoit  allée ,  il  estoit  deur,  et  est  pour  cette  heure  plus 
malésée  d'y  aller ,  à  l'occasion  des  clisetaires  qu'elle  n'a  accou- 
tumée qui  luy  font  tant  de  mal  à  se  tant  éforcer  sans  y  pouvoir 
aller ,  qui  lui  fit  fort  grand  mal  au  fondement  et  luy  fict  fort  enfler; 
qui  me  faict  penser ,  madame ,  que  ce  sont  amorides  ;  je  lui  étuve 
de  lait  et  de  sa  franc,  et  fut  contrainte  là  mesme  de  lui  bailler  ung 
clisetaire  qui  luy  fict  aller  à  ses  affaires  sans  mal ,  et  depuis  elle 
s'est  bien  portée,  sans  s'en  sentir,  car  devant  elle  ne  pouvoit 
bouger. 

Les  médecins  lui  ordonnent,  pour  lui  tenir  le  vantre  lâche,  de 
manger  toujours  au  commencement  du  repas  des  pruneaux  de 
Tours  que  lui  a  donnés  M.  l'ambassadeur ,  qui  me  fait  vous  sup- 
plier ,  madame ,  lui  en  en voier  par  tous  les  courriers.  Ils  la  font 
baigner  pour  lui  venir  ses  besongnes.  Le  tems  que  nous  avoas 
marqué  qui  estoit  le  grand  mois  s'est  passé  sans  que  nous  aions 
rien  veu.  Elle  a  tout  son  visage  asleure  sans  croûte ,  et  lui  lavons 
tous  les  jours  de  lait  d'ànesse ,  et  hier  nous  commençâmes  à  lui 
mettre  du  beaume  sur  le  nés  où  elle  a  quelques  fosses,  mais  j'espère 
qu'ils  se  racouteront  avec  ce  beaume.  Quant  au  demeurant  du 
visage,  il  n'y  paraissera  pas,  et  ce  qui  les  fait  paraistre  là  est  que, 
quand  elle  avoit  la  petite  vérole  elle  étoit  anrumée  et  se  mouchoit 


APPENDICE.  393 

tant  que  cela  les  lui  escarbouilloit.  Elle  se  porte  beaucoup  mieux 
de  cette  migraine  qu'elle  ne  soulloit  ;  mais  j 'avons  bien  faute  de 
marjolaine,  qui  me  faict  vous  supplier  m'an  envoier  par  le  pre- 
mier courrier,  car  le  tems  de  la  semer  se  passe  ici;  il  n'est  plus 
possible  d'en  trouver. 

Le  roi  n'est  point  encore  venu  coucher  avec  elle,  de  quoi  je  suis 
bien  aise,  pour  ce  qu'elle  n'est  point  encore  bien  nette ,  etc.,  etc. ft. 


N-  2. 
Catherine  de  Médicis   à   la  Reine   Catholique. 

Madame  ma  fille, 

J'ai  vu  ce  que  me  mandez  touchant  le  mariage  de  la  roine  votre 
sœur  et  du  prince.  Et  voyant  que  cela  continue  et  qui  semble  que 
le  propos  s'est  réchauffé,  je  suis  d'opinion  que  si  vous  croyez  que 
votre  petite-sœur  ne  le  puisse  épouser,  que  vous  aidiez  à  la  prin- 
cesse en  tout  ce  que  vous  pourrez  afin  qu'elle  l'épouse,  lui  disant 
que  la  chose  de  ce  monde  que  vous  désirez  le  plus,  ce  seroit 
qu'elle  épousât  le  roi  votre  frère ,  et  votre  sœur  le  prince  :  mais 
voyant  que  le  mariage  du  prince  et  de  votre  sœur  ne  se  peut  faire, 
et  que  par  même  moyen  aussi  elle  n'épouseroit  pas  votre  frère,  que 
puisque  vous  y  voyez  de  la  difficulté ,  qui  n'y  a  chose  qui  vous  en 
peut  plus  réconforter  que  si  elle  épousoit  le  prince ,  que  pour  l'a- 
mitié que  vous  lui  portez  et  celle  que  vous  connoissez  qu'elle  vous 
porte  que  vous  désirez  qu'elle  soit  la  plus  grande  qu'elle  pourra 
être,  et  avant,  quand  et  quand  de  bien  être  toute  la  vie  ensemble,  et 
que  vous  lui  priez  de  vous  dire  ouvertement  en  ce  qu'elle  pense 
que  vous  lui  puissiez  servir  en'cela,  et  que  vous  lui  ferez  connoître 
comment  vous  l'aimez  et  son  repos  et  sa  grandeur.  Et  vous  con- 
seille, ma  fille,  d'autant  que  vous  nous  aimez,  de  lui  aider  et  faire 
tout  ce  que  pouvez,  afin  qu'elle  l'épouse,  car  vous  ferez  en  cela 
deux  effets.  L'un  si  se  doit  faire ,  vous  l'obligerez  à  vous  de  façon 
que  toute  sa  vie  vous  aimera.  L'autre  que  en  lui  disant  que  vous 
désirez  qu'elle  épouse  son  neveu ,  vous  ferez  que  en  tout  ce  qu'elle 

1  M.  L.  Paris,  Négociations  sou*  François  II,  page  811.  —  Madame  de 
Clermont  à  la  reioe  mère. 


394  APPENDICE. 

pourra ,  elle  mettra  peine  d'empêcher  celui  de  votre  belle-sœur 
et  aussi  bien  je  ne  vois  lieu  d'espérer  qu'il  épouse  votre  sœur;  il 
n'y  a  pas  grand  fondement,  et  c'est  le  mieux  qui  vous  puisse  avenir 
et  à  nous.  Que  n'épousant  pas  votre  sœur,  il  épouse  sa  tante,  je 
ne  vous  en  dirai  davantage ,  car  je  m'assure  que  ne  faodrai  à  foire 
ce  que  je  vous  mande;  je  vous  ai  déjà  écrit  pour  parler,  pour 
avoir  quelque  récompense  pour  le  roi  de  Navarre.  Si  votre  mari 
ne  lui  veut  rendre  son  royaume  et  pour  ce  que  j'en  écris  à  M.  de 
Limoges  bien  au  long,  ce  que  je  désire  en  cela  je  ne  vous  en  ferai 
redite;  mais  seulement  vous  prierai  que,  suivant  ce  que  lui  en 
mande ,  que  vous  lui  aidrez  en  tout  ce  que  vous  pourrez  d'autant 
que  vous  désirez  faire  quelque  chose  pour  moi.  Car ,  ma  ûlle ,  il 
faut  que  je  vous  dise  que  tant  plus  je  vois  en  avant,  et  plus  j'ai 
occasion  d'être  contente  de  lui,  et  pour  ce,  ma  fille,  que  en  ce 
faisant,  il  seroit  content,  et  aussi  seroit  un  moyen  pour  parvenir  à 
ce  que  désire  votre  mari,  que  il  faudrait  ayant  cette  récompense 
qu'il  s'en  allât  au  lieu  où  seroit  son  bien;  pour  ce ,  ma  fille,  con- 
sidérez en  cela  le  bien  que  vous  ferez.  Si  vous  pouvez  faire  tant 
qui  le  voulut,  et  j'aurai  plus  de  moyen  de  faire  ici  toutes  choses  à 
son  contentement. 

Je  ne  vous  ferai  plus  longue  harangue,  m'assurant  que  ferez  par 
l'avis  de  l'ambassadeur  tout  ce  que  pourrez.  Si  je  me  porte  bien , 
ainsi  font  tous  vos  frères  et  soeurs  ;  je  prie  Dieu  que  aussi  fassiez 
vous,  et  qu'il  vous  continue  votre  bonheur  et  contentement  aussi 
longuement  que  le  vous  désire. 

Votre  bonne  mère,  Catherine. 

Au  dos  :  Madame  ma  fille,  la  Reine  Catholique  *. 


M*  3. 

Catherine  de  Médicis  à  M,  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx,  vous  entendrez  par  la  lettre  que  le 
roi,  monsieur  mon  fils  vous  écrit,  les  fâcheuses  nouvelles  que  nous 
avons  eues  d'Ecosse,  que  je  n'ai  pas  ouïes  qu'avec  un  très-grand 
ennui,  comme  vous  pouvez  penser.  Ne  pouvant  croire  néanmoins 

1  M.  Louis  Paris,  Négociations  sous  François  II,  page  862. 


APPENDICE.  395 

qu'elles  ne  soient  déjà  allées  jusques-ià  par  autre  voie  que  la  nôtre, 
ce  que  je  vous  prie  mettre  peine  de  savoir  pour  m'en  avertir ,  et 
comme  le  Roi  Catholique,  monsieur  mon  fils,  les  recevra ,  afin  que 
je  poisse  tant  mieux  me  résoudre  en  l'espérance  qu'il  y  a  au  bien 
que  je  désire  à  ladite  dame  reine  d'Ecosse.  Je  vous  envoie  une 
lettre  que  j'écris  à  la  Reine  Catholique,  ma  fille,  par  laquelle  je 
remets  sur  vous  à  lui  faire  part  de  la  nouvelle  que  nous  en  avons 
eue,  et  n'ai  au  demeurant  de  quoi  vous  faire  plus  longue  lettre, 
sinon  pour  vous  prier  me  tenir  plus  souvent  avertie  de  ce  qui  sur- 
viendra par  delà,  et  même  si  depuis  le  parlement  du  sieur  de  Vil- 
leroy  que  j'attends  d'heure  à  autre,  il  sera  rien  venu  du  côté  de 
l'empereur. 
Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  etc.,  etc. 
Cône,  le  8  avril  1566*. 


»•  A. 

Charles  IX  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx,  je  pensois  que  le  sieur  de  Villeroy 
seroit  plus  tôt  ici ,  et  suis  en  peine  du  long  tems  qu'il  demeure  à  re- 
tourner pour  n'avoir  cependant  point  de  nouvelles  de  la  reine  ma 
sœur  ni  de  vous;  qui  m'a  fait  tarder  deux  ou  trois  jours  davantage 
à  vous  faire  cette  dépêche  par  laquelle  vous  sanrez  que,  grâce  à 
Dieu,  fai  depuis  mon  partement  de  Moulins  continué  à  me  porter 
de  mieux  en  mieux,  ayant  visité  depuis  mon  pays  d'Auvergne,  où 
fai  donné  l'ordre  qu'il  m'a  semblé  nécessaire.  A  quoi  je  n'ai  pas 
en  grand  peine  pour  l'avoir  trouvé,  Dieu  merci,  plein  de  paix , 
repos  et  tranquillité  et  de  toute  obéissance ,  et  m'en  vais  faire  la 
fête  de  Pâques  à  la  Charité ,  pour  delà ,  traversant  le  pays  de 
l'Auxenrois,  m'approcher  de  Paris,  d'où  j'ai  nouvelles  que  toutes 
choses  n'y  sauraient  être  en  meilleur  état  qu'elles  sont,  ni  mes 
affaires  de  tous  côtés,  Dieu  merci.  Mais  je  veux  bien  vous  avertir 
du  déplaisir  que  j'ai  de  quelques  nouvelles  qui  me  sont  venues 
d'Ecosse,  que  la  reine  dudit  pays,  ma  belle-sœur,  est  fort  tra- 
vaillée de  ses  sujets.  Et  afin  que  vous  sachiez  ce  que  j'en  ai  en- 
tendu ,  je  commencerai  à  vous  dire  que  je  présuppose  que  vous 

1  M.  Louis  Paris,  Ctotoef  historiqwe,  tome  IV,  page  so. 


396  APPENDICE. 

avez  çu  le  mariage  d'icelle  reine;  depuis  lequel,  qui  n'étoit  pas 
agréable  à  tous  les  seigneurs  de  son  royaume ,  elle  fut  contrainte 
mettre  quelques  forces  sus,  pour  châtier  aucuns  d'entre  eux  qui  se 
montraient  désobéissants,  se  couvrant  du  prétexte  de  la  religion 
nouvelle ,  et  néanmoins  montrant  par  leurs  desseins  tendre  au  gou- 
vernement du  royaume.  Dont  elle  eut  telle  raison  qu'elle  les  con- 
traignit vuider  hors  d'icellui ,  s'étant  retirés  en  Angleterre  où  ils 
ont  demeuré  assez  de  tems ,  et  là  fait  tant  de  menées  que  finale- 
ment ils  ont  pratiqué  le  roi  d'Ecosse  son  mari ,  sous  espérance  de 
le  couronner  roi.  Lequel  comme  jeune  qu'il  est  et  mal  conseillé , 
les  a  sans  le  su  de  ladite  dame  sa  femme ,  mû  de  cette  vaine 
attente ,  rappelés  et  réintroduits  dedans  le  royaume ,  remis  es  tous 
leurs  biens ,  honneurs ,  états  et  dignités ,  et  déclarés  innocents  de 
toutes  les  fautes  dont  ils  étoient  chargés.  Et  comme  ceux  qui  veu- 
lent mal  faire  n'ont  point  faute  de  prétextes,  firent  courir  un  bruit 
par  delà  que  ladite  dame  se  laissoit  conduire  en  ses  affaires  par  un 
secrétaire  italien  qu'elle  avoit,  auquel  elle  donnoit  trop  de  faveurs, 
s'essayant  par  là  d'en  imprimer  quelque  soupçon  au  roi  son  mari; 
de  quoi  il  advint  que  le  neuvième  du  mois  passé  étant  ce  secrétaire 
en  la  chambre  de  la  reine,  sa  maîtresse,  en  présence  du  roi  et 
d'elle,  entrèrent  en  icelle  chambre  aucuns  seigneurs  écossois  ban- 
nis et  retournés ,  où  ils  tuèrent  fort  malheureusement  ledict  secré- 
taire, ce  que  le  roi  ne  fit  aucun  semblant  trouver  mauvais  donnant 
par  là  assez  à  connoitre  qu'il  étoit  de  la  partie.  Ayant,  depuis  ce 
fait  là  ainsi  advenu ,  été  ladite  dame  reine  tenue  trois  ou  quatre 
jours  prisonnière  et  gardée  par  ses  propres  ennemis,  non  sans 
grand  danger  de  sa  vie,  destituée  de  tous  ses  serviteurs  et  même 
de  la  faveur  et  comfort  du  roi  son  mari ,  qui  feignoit  être  fort  mal 
content  de  toutes  ces  choses ,  et  encore  plus  marri  de  n'y  pouvoir 
pourvoir.  Et  fit  elle  tant  que  quelques  jours  après  elle  échappa  une 
nuit  de  leurs  mains  et  enmena  avec  elle  le  roi  son  mari  en  petite 
compagnie,  jusques  au  château  de  Dumbar,  qui  est  à  dix-huit  ou 
vingt  milles  de  Lislebourg  où  ces  choses  étoient  advenues.  Et  étant 
là,  manda  quelques  seigneurs  de  ses  bons  serviteurs  pour  être  se- 
courue d'eux  en  cette  si  grande  nécessité. 

Cette  nouvelle  eûmes-nous  dès  le  vingt  ungnièmedu  mens  passé, 
venant  de  mon  ambassadeur  qui  est  en  Angleterre,  qui  ne  l'avoit 
entendue  que  des  Anglais  même  d'autant  que  les  passages  d'Ecosse 
étoient  fermés,  et  pour  ce  qu'elle  me  sembloit  trop  étrange,  je  ne 


APPENDICE.  397 

la  pouvois  ni  voulois  croire.  Néanmoins,  pour  l'amitié  que  je  porte 
à  la  reine  ma  belle-sœur,  je  fis  en  toute  diligence  monter  à  cheval 
an  gentilhomme  de  ma  maison  pour  aller  passer  en  Angleterre  et 
de  là  en  Ecosse  devers  elle ,  pour  entendre  la  vérité  des  choses,  lui 
offrir  tout  ce  qui  est  à  mon  pouvoir  pour  la  secourir,  et  parler  au 
roi  son  mari  et  aux  seigneurs  du  royaume,  s'il  en  étoit  besoin ,  afin 
qu'ils  sussent  qu'elle  n'aura  pas  faute  d'aide  en  sa  juste  querelle, 
et  faire  en  cet  endroit  tout  office  qu'un  prince  ami ,  tel  que  je  suis, 
doit  en  semblable  occasion.  Et  sur  une  autre  recharge  qui  me  vint 
de  mon  ambassadeur  qui  confirmoit  ce  premier  avis,  craignant  que 
le  gentilhomme  allant  par  terre  ne  pût  parvenir  facilement  jusqu'à 
elle,  je  lui  en  dépéchai  un  autre  par  mer,  pour  faire  semblable 
office,  que  j'estimois  comme  chose  aventurée,  pour  ne  pouvoir 
encore  croire  une  si  malheureuse  fortune.  Cela  m'a  gardé  de  plus 
tôt  vous  en  écrire,  attendant  toujours  qu'il  m'en  vînt  quelque  cer- 
titude de  lui  dont  je  ne  doutasse  point. 

Hier  arriva  ici  un  courrier  venant  de  Cluny ,  où  mon  cousin  le 
cardinal  de  Lorraine  est  allé  faire  Pâques  ;  par  lequel  il  m'a  envoyé 
la  copie  de  trois  ou  quatre  lettres,  que  ladite  reine  sa  nièce  lui 
écrit ,  contenant  bien  au  long  et  par  le  menu  le  succès  de  cette 
malheureuse  tragédie  plus  pleine  de  mal ,  de  cruauté  et  ingrati- 
tude que  ne  port  oient  encore  les  premiers  avis;  d'autant  que  le 
marché  qu'avoient  fait  les  méchants  qui  en  sont  coupables,  n'étoit 
pas  seulement  de  tuer  le  secrétaire,  mais  elle-même  et  l'enfant 
dont  elle  est  grosse,  avec  promesse  de  couronner  son  mari  roi  de 
la  couronne  matrimoniale,  et  après  sa  mort  héréditaire.  La  pauvre 
dame  dit  davantage  qu'elle  a  été  traînée,  outragée  et  emprisonnée, 
et  étoit  en  tel  état  qu'elle  s'estimoit  sans  royaume.  Nouvelle  qui 
m'a  tant  déplu  que  je  ne  vous  la  puis  écrire  qu'avec  un  très-grand 
regret.  Si  ai-je  bien  voulu  vous  en  avertir,  afin  d'en  faire  part  au 
roi  mon  beau-frère,  et  à  la  reine  ma  sœur,  si  tant  est  qu'ils  ne 
l'aient  encore  su ,  ayant  remis  au  retour  de  mondit  cousin  le  car- 
dinal de  Lorraine ,  qui  me  doit  incontinent  venir  trouver  et  y 
prendre  résolution  de  ce  qui  devra  faire  davantage  en  sa  faveur, 
pour  essayer  de  la  mettre  hors  de  la  peine  où  elle  est. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  etc. 
Cosne,  8  d'avril  1566  '. 

1  M.  Lovis  Paris,  Cabinet  historique,  tome  IV,  page  30. 


398  APPENDICE. 

K-  5. 

M.  de  Fourquevaulx  à  Charles  IX. 

Sire, 

Ayant  reçu  le  vingt-cinquième  du  présent  de  matin  la  lettre 
qu'il  a  plu  à  Votre  Majesté  me  mander  du  huitième,  je  fus  sur  le 
soir  vers  la  Reine  Catholique,  lui  faire  entendre  le  contenu  d'icelle 
et  par  la  même  lettre  a  vu  les  outrages  que  la  reine  d'Ecosse  a 
reçus  par  aucuns  de  ses  mauvais  sujets,  de  quoi  ladite  dame  reine, 
votre  sœur ,  a  été  bien  fort  déplaisante.  Et  combien ,  sire,  qu'elle 
eût  entendu  auparavant  que  le  roi  et  la  reine  d'Ecosse  s'accor- 
dassent assez  mal,  néanmoins  on  ne  lui  avoit  rien  dit  du  secrétaire 
mort  ni  des  autres  rudesses  et  malheureux  termes  qui  lui  avoient 
été  usés  ;  ce  que  semblablement  j'ai  dit  au  Roi  Catholique,  en  l'au- 
dience qu'il  m'a  donnée  le  lendemain.  Et  comment  c'est  un  fait  pi- 
toyable du  côté  de  ladite  dame,  que  après  avoir  fait  de  son  rebelle 
sujet  son  sieur  mari,  il  se  soit  montré  très-ingrat  envers  elle  à  la 
persuasion  de  ses  propres  ennemis  jusque  (comme  l'on  conjecture) 
à  consentir  la  mort  de  sa  femme  et  de  son  propre  fruit ,  à  laquelle 
femme  il  doit  tout  ce  qu'il  a,  et  peut  espérer  de  grandeur  et  de 
bien.  Et  du  côté  des  traîtres  et  des  rebelles,  l'exemple  de  leur 
témérité  doit  être  considéré  de  près  par  tous  les  grands  princes 
et  princesses.  Car  si  les  Écossois  ont  osé  attenter  sur  la  personne 
de  leur  reine  naturelle,  en  présence  du  roi  son  mari,  soit  du  gré 
d'icellui  ou  non ,  il  en  pourroit  être  fait  autant  par  autres  nations. 
N'y  ayant  jamais  faute  des  méchants  et  téméraires  parmi  le  monde, 
ains  sont-ils  sans  comparaison  en  trop  plus  grand  nombre  que  les 
rois  et  princes  ne  sont.  Parquoi  tels  traîtres  et  meurtriers  en* 
semble  leur  trahison  et  meurtre  ne  doivent  demeurer  sans  châti- 
ment pour  la  conséquence,  et  il  n'y  a  gentilhomme  de  bon  cœur 
qui  ne  dût  aider  à  venger  un  tel  outrage  commis  en  la  personne 
d'une  des  plus  accomplies  princesses  qui  sont  en  chrétienté. 

Le  Roi  Catholique ,  sire ,  m'a  répondu  qu'il  avoit  su  dès  le  mois 
passé,  par  voie  de  Flandres,  que  les  roi  et  reine  d'Ecosse  ne  s'ac- 
cordoient  pas  bien ,  sur  laquelle  discorde  le  secrétaire  avoit  été 
tué.  Mais  c'était  la  première  nouvelle  que  je  lui  disois  qu'on  l'eût 


APPENDICE.  399 

maltraitée  et  emprisonnée;  car  il  n'en  savoît  encore  rien.  Et  qu'il 
en  est  bien  fort  marri,  et  ne  s'ébahit  pas  si  Votre  Majesté  trouve 
étrange  et  malheureux  un  tel  scandale  comme  il  est,  et  digne  de 
très-grave  punition,  ainsi  qu'il  veut  croire;  qu'icelle  reine  puis- 
qu'elle a  su  échapper  des  mains  des  méchants,  de  quoi  il  se  dit  être 
très-aise ,  ne  faudra  à  les  châtier  et  punir  selon  leur  défaite ,  avec 
l'aide  de  ses  bons  amis  et  sujets.  Toutefois  il  étoit  averti ,  par  la 
même  voie  de  Flandres,  que  toutes  choses  y  étoient  pacifiées,  et 
les  roi  et  reine  de  bon  accord.  De  manière,  sire ,  que  le  roi  votre 
beau -frère  s'assure  que  Vos  Majestés  sont  à  cette  heure  hors  de 
soucis  à  cet  égard. 

Ce  propos  a  été  poursuivi  quelque  peu  davantage ,  afin  de  voir 
si  je  lui  pourrois  faire  dire  et  offrir  qu'il  l'aideroit  de  son  côté  à 
favoriser  et  porter  la  juste  querelle  de  madite  dame  ;  mais  ce  mot 
ne  lui  est  point  échappé  maintenant.  Jaçoit  qu'il  m'a  été  dit  que 
du  tems  que  les  rebelles  d'Ecosse  s'étoient  élevés,  l'autre  fois  il 
avoit  dit  qu'il  s'emploierait  de  tout  son  pouvoir  pour  assister  la 
reine  dudit  pays  à  ce  qu'elle  fût  obéie,  et  ses  rebelles  et  mauvais 
sujets  rangés  à  la  raison... 

De  Madrid ,  dernier  d'avril  1 566  • . 


IV  6. 
Af.  de  Laubépine  à  Chartes  IX. 

Sire, 

La  Roine  Catholique  qui  a  été  le  lien  de  paix  et  le  gage  de  l'al- 
lieoce  entre  ces  deux  couronnes ,  sera  aussi  un  vrai  et  certain 
moyen  de  l'y  conserver.  Car  d'un  côté  elle  possède  le  roi  son 
mari,  et  est  aujourd'hui  en  toute  privauté  et  autorité  avec  lui ,  et 
amie  ;  d'autre  part  elle  honore  tant  cordialement  le  roi  son  frère  et 
la  reine  sa  mère ,  et  le  lieu  dont  elle  est  issue ,  qu'il  ne  faut  douter 
qu'avec  sa  bonté  et  prudence  et  avec  la  grande  valeur  qui  est  en 
elle  autant  qu'en  princesse  de  la  terre,  elle  ne  rabille  et  adoucisse 

•  M.  Loaif  Paris,  Cabinet  Historique,  tome  IV,  page  *4. 


400  APPENDICE. 

toujours  ce  qui  pourroit  intervenir  d'altération  entre  eux.  De  quoi 
ledit  Roi  Catholique  fait  bien  son  état,  et  eut  naguère  grand  peur 
qu'il  lui  défailloit  trop  tôt,  quand  ladite  dame  vint  à  l'extrémité 
de  mort ,  ainsi  que ,  entre  autres  non  feintes  démonstrations,  il 
fut  par  le  duc  d'Albe  dit  audit  sieur  de  Saint-Sulpice. 

Que  le  jour  de  la  mi-août  il  avoit  fait  appeler  icellui  duc,  pour  lui 
remontrer  qu'ayant  toujours  été  de  coutume  auprès  des  reines  de 
Castille,  lorsqu'elles  commençoient  se  trouver  mal  mémement  en 
leur  grossesse ,  que  l'on  parloit  de  bonne  heure  de  faire  leur  devoir 
envers  Dieu  et  leurs  dispositions  envers  le  monde.  De  ce  que  pour 
la  grande  amitié  et  extrême  affection  qu'il  portoit  à  la  reine  sa 
femme,  il  n'avoit,  en  cette  sienne  tant  grande  maladie ,  encore 
voulu  permettre  qu'on  lui  en  en  parlât,  afin  qu'elle  n'entrât  en 
peur  ni  défiance  de  sa  santé.  Car  à  la  vérité  il  avoit ,  comme  il 
disoit,  grande  occasion  de  l'aimer,  honorer  et  bien  traiter,  et  s'il 
lui  advenoit  de  faire  cette  perte ,  il  pouvoit  bien  dire  que  c'était  k 
plus  grande  et  la  plus  importante,  et  qui  lui  touchoit  plus  au  coeur 
qu'autre  qu'il  eût  jamais  faite  en  sa  vie,  pour  les  vertus  et  grandes 
qualités  qui  étoient  en  cette  grande  princesse,  et  pour  avoir  elle, 
en  toutes  sortes ,  bien  méritée  de  son  amitié.  Qu'il  met  peine  de 
l'honorer  et  lui  complaire ,  et  ne  permettre,  à  son  pouvoir,  qu'elle 
fût  ennuyée  de  rien.  Mais  puisque  les  médecins  disoient  qu'elle  étoit 
venue  à  telle  extrémité ,  qu'il  ne  falloit  plus  espérer  de  sa  vie,  il 
ne  lui  avoit  plus  semblé  raisonnable ,  ni  que  l'infini  regret  qu'il 
avoit  à  sa  perte ,  ni  l'affection  qu'il  en  portoit  dans  son  cœur ,  dût 
tourner  au  détriment  de  ce  que  sa  grandeur  et  réputation  devoit 
faire  en  ce  dernier  acte  envers  Dieu  et  le  monde ,  afin  qu'on  eût 
après  sa  mort  moindre  estime  de  sa  bonté ,  de  sa  religion  et  de  sa 
vertu,  que,  vivante,  elle  avoit  mis  peine  de  l'acquérir  et  même  afin 
que  le  roi  son  frère  et  la  reine  sa  mère  en  eussent  contentement 
Envers  lesquels  quoique  advînt  de  leur  fille  et  sœur ,  il  vouloit  de- 
meurer très-content  et  affectionné  bon  frère  et  roi ,  et  très-bon 
obéissant  fils  à  la  reine ,  sans  que  de  son  côté  l'on  y  vit  jamais  ni 
diminution  ni  changement,  ainsi  qu'il  prioit  Leurs  Majestés  Très- 
Chrétiennes  de  persévérer  de  même  envers  lui.  Et  que  ledit  duc 
notifiât  cette  sienne  intention  audit  sieur  de  Saint-Sulpice,  non 
comme  à  sujet  et  ambassadeur  de  leurs  dites  Très-Chrétiennes  Ma- 
jestés ,  ni  comme  leur  portant  ce  désir  et  affection  qu'il  avoit  tou- 
jours montré  de  fidèle  sujet  et  serviteur,  mais  comme  un  de  ses 


APPENDICE.  401 

propres  conseillers  et  creador.  Voulant  en  cela  user  de  sa  même 
opinion  et  bon  avis.  Ce  que  ledit  duc  fit  premièrement  voir  par 
ceux  de  son  conseil,  de  combien  ladite  dame  pouvoit  disposer,  et 
que  du  total  lui  sembloit  être  raisonnable  et  vouloit  qu'elle  ordon- 
nât en  façon  que  la  reine  sa  mère  fût  héritière  des  deux  tiers ,  et 
que  l'autre  tiers  fût  employé  en  œuvres  pies  et  payer  des  dettes  et 
récompenser  ses  serviteurs,  et  qu'on  lui  portât  par  mémoire  le 
nom  des  principaux  desdits  serviteurs  qui  n'étoient  en  grand  nom- 
bre, et  qu'on  laissât  les  autres  à  l'arbitre  des  exécuteurs,  afin  de 
donner  moins  de  peine  à  ladite  dame. 

À  quoi  M.  de  Saint-Sulpice  répondit  qu'il  mercioit  très-humble- 
ment Sa  Majesté  Catholique  de  l'honneur  qu'il  lui  faisoit  de  lui 
communiquer  cette  sienne  intention ,  qui  étoit  en  toutes  choses  si 
vertueuse  et  louable ,  qu'elle  méritoit  d'être  célébrée  par  toute  la 
chrétienté,  et  que,  à  la  vérité,  cela  avoit  été  céant  à  la  bonne 
nature  et  bonté  siennes,  et  à  la  parfaite  amitié  qu'il  portoit  à  la 
reine  sa  femme,  de  craindre  tout  ce  qui  la  pourroit  ennuyer, 
atterrer ,  ou  lui  donner  appréhension  de  son  mal ,  et  maintenant 
aussi  il  appartenoit  à  sa  grandeur  et  magnanimité  de  penser  et 
ordonner  ainsi  dignement  comme  il  faisoit  ces  choses  qu'à  sa  fin  il 
devoit  faire,  ce  qui  tournoit  à  grand  honneur  et  réputation  de  l'un 
et  de  l'autre,  et  montrer  à  bon  escient  en  cette  extrémité,  et  donner 
acte  combien  il  avoit  prisé  et  eu  agréables  les  vertueux  déporte- 
ments dont  elle  avoit  usé  en  sa  vie,  et  combien  il  tenoit  en  grand 
compte  l'amitié  de  Leurs  Majestés  Très -Chrétiennes.  Qu'aussi  ne 
falloit  douter  que  le  roi  ne  lui  demeurât  pour  jamais,  non-seule- 
ment frère,  mais  comme  propre  ûls,  et  la  reine  non-seulement 
belle-mère,  ains  propre  et  vraiment  naturelle  mère,  laquelle  il 
étoit  très-certain  s'il  eût  été  présenté  qu'elle  n'eût  jamais  parlé  ni 
pensé  demander  peu  ni  prou  de  cet  héritage ,  qui  lui  seroit  le  plus 
dolent  et  luctueux  qu'autre  qu'advint  jamais  de  fille  à  sa  mère. 
Ains  eût  le  tout  remis  à  la  bonne  disposition  du  roi  son  beau-fils. 
Mais  puisqu'ainsi  lui  avoit  plu ,  il  ne  pouvoit  faire  qu'il  ne  louât  et 
estimât  grandement  son  intention ,  comme  très-digne  et  vraiment 
royale ,  à  laquelle  il  prisoit  pour  la  reine  par-dessus  beaucoup  de 
successions,  encore  qu'elles  fussent  plus  grandes  que  celles  dont 
on  l'avertiroit  par  la  première  occasion  et  encore  que  le  cas  de  sa 
disposition  ne  lui  advînt,  comme  Dieu,  par  sa  miséricorde,  ne  per- 
mettait la  mort  d'une  si  bonne  princesse ,  si  avoit  la  mère  en  infini 

26 


402  APPENDICE. 

contentement  et  satisfaction  que  sa  fille  eût  eu  souvenance  d'elle , 
et  que  le  roi  son  mari  lui  eût  rendu  un  tel  témoignage  de  son 
amitié  qui  la  confirmoit  davantage,  si  davantage  se  pouvoit  en 
l'estime  qu'elle  lui  portoiL  Et  lui  sentiroit  avoir  cette  obligation 
davantage,  et  aussi  audit  sieur  duc  qui  s'assuroit  y  avoir  prêté  son 
avis  et  bon  conseil.  A  quoi  ledit  sieur  duc  répliqua  qu'il  n'avoit 
fait  en  cela  que  offre  de  bon  serviteur  d'avoir  suivi  une  si  droite 
et  si  raisonnable  intention  de  son  maître.  Puis  ledit  sieur  de  Saint- 
Sulpice  ajouta  qu'il  étoit  bon  de  différer  les  choses,  puisque  le  mal 
s'étoit  relâché  et  ne  la  pressoit  plus  si  fort ,  et  que  Dieu  nous  la 
préserveroit  pour  son  honneur  et  service ,  pour  le  repos  de  la  chré- 
tienté, et  pour  la  consolation  des  siens,  et  que  si  on  y  regardoit 
de  près  étoit  aujourd'hui  la  personne  de  la  chrétienté  qui  laisseroit 
plus  d'agrément  de  regretter  sa  mort  ;  ajoutant  aucunes  choses 
pour  la  recommandation  des  dames  françoises  et  serviteurs  fran- 
çois.  Et  bien  que  pour  ce  jour  cela  fût  différé ,  il  fut  néanmoins 
ainsi  effectué  le  lendemain ,  et  depuis  ledit  Roi  Catholique  en  a 
parlé  audit  de  Saint-Sulpice  en  termes  qui  ne  sentent  qu'augmen- 
tation et  persévérance  d'amitié,  et  qu'encore  que  les  rois  ne  fussent 
sujets  aux  lois ,  ni  à  observer  telles  dispositions,  qu'il  avoit  néan- 
moins bien  voulu  en  cet  endroit  témoigner  de  sa  bonne  intention 
à  la  reine  sa  mère 

Bref,  par  toutes  les  conjectures  que  de  présent  ledit  sieur  de 
Saint-Sulpice  peut  faire  des  paroles,  contenances  et  déportements 
dudit  Roi  Catholique,  qu'il  a  notte  avoir  été  toujours  semblables 
depuis  qu'il  est  auprès  de  lui,  ains  y  avoir  eu  du  plus  ou  du  moins, 
selon  que  lui  en  donnoient  diverses  impressions.  Il  lui  semble 
maintenant  être  très-bien  disposé  en  l'endroit  de  Leurs  Majestés 
Très-Chrétiennes,  et  ledit  sieur  de  Saint-Sulpice,  pour  son  regard 
en  reçoit  plus  de  faveurs,  d'humanité,  et  de  gracieux  et  privé 
entretien,  que  selon  la  coutume  et  gravité  de  ce  prince,  il  ne  l'eût 
espéré.  Lui  ayant  encore  fait  dire  plusieurs  bonnes  paroles  par  un 
de  ses  plus  privés,  de  la  bonne  estime  qu'il  avoit  de  lui ,  et  qu'il 
vivoit  en  grand  repos  et  assurance  de  sa  négociation,  laquelle 
connoissoit  et  tenoit  pour  certaine  et  véritable,  et  qu'aussi  il  vou- 
loit  traiter  en  vérité  et  rondeur  avec  lui ,  et  avoit  commandé  à  ses 
ministres  d'en  faire  de  même. 

Mais  pour  toutes  ces  bonnes  démonstrations,  ledit  sieur  de  Saint- 
Sulpice  ne  peut  pas ,  ains  sait  et  connolt  que  ledit  Roi  Catholique 


APPENDICE.  40$ 

ne  laissera  de  faire  et  procurer  le  bien  de  ses  affaires  et  sa  gran- 
deur en  tous  les  endroits  et  par  tous  les  moyens  qu'il  pourra,  sans 
rien  respecter  que  l'observation  de  la  paix ,  laquelle  il  ne  violera 
légèrement1. 


IV  7. 
Mémoire  remis  au  duc  d'AWe  par  Philippe  IL 

11  sera  besoin  pour  le  bien ,  défense  et  augmentation  de  la  reli- 
gion catholique  et  apostolique ,  que  la  vue  future  de  deux  si  puis- 
sants et  chrétiens  rois,  comme  celui  de  France  et  celui  d'Espagne , 
ne  se  fasse  sans  résoudre  et  accorder  semblablement  du  contenu 
es  articles  suivants  : 

Premièrement, 

De  faire  promesse  mutuelle  d'avancer,  autant  qu'il  sera  en  leur 
puissance,  l'honneur  de  Dieu,  soutenir  sa  religion  sainte  et  catho- 
lique, et  pour  la  défense  d'icelle  employer  leurs  biens,  forces  et 
moyens ,  et  ceux  de  leurs  sujets. 

Ne  permettre  jamais  es  pays  de  leur  obéissance  aucuns  minis- 
tres ni  exercices  de  la  religion  nouvelle ,  soit  en  public  ou  en  par- 
ticulier, et  faire  faire  commandement  à  tous  lesdits  ministres  sortir 
hors  des  provinces  et  terres  desdits  deux  princes,  dedans  cinq 
mois,  sous  peine  de  la  vie,  sans  qu'il  soit  loisible  ni  permis  à 
aucun  de  les  receler,  cacher  et  supporter,  sur  les  mômes  peines, 
rasement  de  leurs  maisons  et  confiscation  de  leurs  biens. 

Faire  publier  en  chacun  de  leurs  dits  pays  f  garder  et  entretenir 
le  concile  général  dernièrement  fait  et  célébré  à  Trente,  et  tenir  la 
main  que  les  décrets  et  cessions  d'icelluy  soient  reçus  et  suivis 
sans  aucun  contredit. 

Faire  protestation  et  promesse  de  ne  jamais  par  ci-après  pour- 
venir  aucun  personnage  aux  états  royaux ,  soit  de  judicatures  ou 
autres  quelconques  sans  que  le  pourvu  ait  préalablement  avoir  fait 
profession  de  sa  foi,  et  qu'il  ait  premièrement  été  connu  être  de 
la  susdite  bonne  religion ,  et  sera  mis  clause  par  toutes  les  lettres 
desdites  provisions  que  les  pourvus  demeureront  et  continueront 
en  la  susdite  religion  sur  peine  d'être  destitués. 

1  Bibliothèque  Impériale,  Mortemart,  39,  n*  49. 

26. 


&0&  APPENDICE. 

De  purger  et  nétoyer  leurs  maisons  et  justices  de  toutes  hérésies 
et  religion  nouvelle  et  ne  souffrir  en  icelle  ceux  qui  en  seront  déta- 
chés, et  permettre  aux  villes  de  rembourser  les  juges  et  officiers 
royaux  qui  sont  de  ladite  opinion  nouvelle  t  si  tant  est  que  les  dites 
Majestés  ne  le  puissent  faire  de  leurs  deniers,  comme  il  seroit  bien 
nécessaire  et  requis. 

Casser  tous  gouvernements  et  autres  grands  seigneurs  des  con- 
seils privés  desdites  Majestés ,  et  tous  autres  ayant  charge ,  auto- 
rité et  commandement  es  dits  royaumes  qui  se  trouveront  être  de 
ladite  nouvelle  opinion,  ensemble  tous  capitaines,  maîtres  de  camp, 
sergents,  majors  et  autres  qui  sont  à  leur  solde,  et  font  néanmoins 
profession  de  religion  contraire. 

De  priver  de  l'État  et  honneur  de  leurs  ordres  et  chevalleries, 
tous  ceux  qui  ne  veulent  suivre  *  observer  et  entretenir  les  statuts, 
lois  et  ordonnances  desdits  ordres ,  et  n'y  recevoir  désormais  per- 
sonnages qui  ne  soient  de  qualité ,  expérience  et  religion  requise1. 


N*  8. 
La  reine  Elisabeth  à  la  reine  Catherine  de  Medicis. 

Vous  avez  tant  de  puissance  sur  le  Roi  Catholique ,  qu'allant  la 
religion  comme  elle  doit,  et  vivant  tous  comme  bons  catholiques, 
tous  ne  sauriez  rien  demander  que  vous  soit  refusé,  et  qu'il  vous 
supplie  de  ne  vouloir  dissimuler,  ains  châtier  les  méchants  très- 
instamment,  et  que  si  vous  avez  peur  pour  être  trop  grande  quan- 
tité, combien  qu'il  sache  que  la  plus  grande  partie  des  princes 
chevaliers  de  l'ordre  et  gentilshommes  sont  bons  chrétiens,  que 
vous  nous  employez  ;  car  nous  vous  baillerons  tout  notre  bien,  nos 
gens,  et  ce  que  nous  avons  pour  soutenir  la  religion,  ou  que  si  ne 
les  punissiez  vous  ne  trouverez  point  mauvais  que  ceux  qui  deman- 
deront secours  audit  roi  mon  seigneur,  pour  garder  la  foi,  il  leur 
donne,  car  il  lui  est  obligé  et  davantage  ;  il  lui  touche  autant  qu'à 
personne,  car  étant  France  luthérienne,  Flandres  et  Espagne  ne 
seront  pas  loin,  et  quant  au  roi,  mon  frère,  nous  savons  bien  qu'il 

1  Archives  Impériales,  C.  K.  1393,  B.  192. 


APPENDICE.  405 

vit  comme  bon  chrétien ,  mais  aussi  savons-nous  qu'il  tient  auprès 
de  lui  beaucoup  de  gens  qui  ne  valent  guère;  et  cela,  je  crois,  lui 
faisoit  grand  tort,  car  l'on  pense  par  deçà  qu'il  soit  consentant  à 
beaucoup  de  prêcbements  et  autres  choses  qui  se  font  ordinaire- 
ment en  la  même  cour,  qui  me  fait  supplier  de  ne  les  souffrir,  ains 
faire  bien  châtier  quiconque  fera  prêcher,  et  faire  tant  en  son  en- 
droit qu'il  fasse  connoître  que  lui-même  les  veut  châtier  et  ne  les 
veut  souffrir,  car  s'il  ne  suit  ce  chemin,  je  ne  puis  rien  espérer  de 
bien.  Mais  il  faut  que  ce  soit  d'oeuvres  aussi  bien  que  de  paroles; 
car  ici  nous  ne  croyons  que  ce  que  nous  voyons,  vous  assurant, 
madame,  qu'il  a  fort  mal  fait  de  ne  suivre  le  premier  chemin,  car 
il  leur  semble  ici  qu'il  les  voudroit  menacer  par  bravades.  Mais  ils 
ne  s'étonnent  pas  pour  cela;  il  est  vrai  que  s'il  suit  celui  que  je 
vous  ai  dit,  démontre  qu'il  vous  veut  aider  à  punir  les  luthériens, 
il  pourra  rhabiller  ce  qu'il  avoit  gâté.  Quant  à  vous,  madame,  si  à 
cette  heure  vous  ne  commencez ,  je  ne  sais  plus  ce  que  je  dois  dire 
par  deçà ,  car  le  duc  d' Albe  a  fort  bien  dit  à  tous  que  à  ce  que  vous 
êtes  du  tout  au  gouvernement  que  je  ne  puis  plus  trouver  d'excuses, 
ce  que  je  leur  ai  promis.  Je  vous  supplie  ne  me  faire  mentir, 
puisque  c'est  une  chose  qui  convient  au  service  de  Dieu,  du  roi 
mon  frère,  et  de  la  chrétienté,  et  mêmement  ayant  plus  de  moyens 
de  les  châtier  que  jamais,  vous  offrant  le  roi ,  mon  seigneur,  toutes 
ses  forces.  C'est  si  vous  temporisez,  il  y  aura  toujours  plus  de 
méchants,  car  ils  savent  bien  ici  que  du  tems  du  feu  roi  mon  sei- 
gneur et  père  que  l'on  les  châtioit,  qu'il  n'y  en  avoit  point,  et 
quand  ils  commencèrent  à  vouloir  commencer  du  tems  du  feu  roi, 
mon  frère  et  seigneur,  qu'on  commençoit  les  châtier,  il  ne  s'en 
parioitplus.  Qui  vous  peut  faire  voir  clairement  que  si  l'on  les  châ- 
tient à  cette  heure  aussi  n'oseroient  non  plus  lever  le  nez.  Mais 
comme  on  leur  laisse  faire,  ils  ont  raison  de  faire  les  braves.  Je 
prends  la  hardiesse  de  vous  dire  tout  ceci ,  m'assurant  que  vous  ne 
le  trouverez  mauvais,  sachant  que  ce  que  j'en  dis  est  pour  l'affec- 
tion que  j'ai  à  votre  service  et  pour  votre  commandement,  et  aussi 
que  outre  que  j'ai  l'honneur  d'être  votre  fille,  j'ai  tant  d'autres 
obligations  que  je  ne  ferois  mon  devoir  si  je  ne  vous  écrivois  tout 
ce  que  j'ai  et  que  je  pense  '. 

«  Bibliothèque  Impériale,  39,  folio  2. 


406  APPENDICE. 

N-  9. 

La  reine  Catherine  de  Médicis  à  M.  de  Fourquetaulx. 

J'ai  parlé  étant  à  Bayonne  à  la  reine  madame  ma  fille  f  et  au  duc 
d'Albe  de  deux  choses,  Tune  f  des  mariages  de  mes  enfants  avec  ceux 
du  roi  monsieur  mon  beau-fils,  et  de  ceux  de  l'empereur  et  de  la 
princesse  sa  sœur,  avec  mon  fils  d'Orléans,  en  leur  baillant  quelque 
État  pour  s'entretenir,  et  pouvoir  vivre  selon  ce  qu'ils  sont,  et  sachant 
bien  que  c'est  chose  non  accoutumée  entre  princes,  quelque  amitié 
et  alliance  qui  y  soit  de  n'avoir  autant  d'utilité  pour  l'un  que  pour 
l'autre,  en  faisant  les  alliances,  et  restreindre  en  tous  événements 
l'amitié  et  parentelle  qui  est  entre  ces  deux  royaumes,  qui  est  la 
chose  du  monde  que  je  désire  le  plus.  Cela  m'ai  fait  parler,  et 
aussi  comme  princesse  chrétienne,  voyant  le  Turc  et  son  armée 
devant  Malte  ;  afin  que  le  roi,  monsieur  mon  fils,  connût  que  je 
n'étois  pas  tant  mue  de  l'intérêt  seul  de  mon  fils  d'Orléans,  comme 
de  ces  deux  raisons,  je  lui  dis  que,  en  faisant  ces  mariages  et  don- 
nant quelque  État  à  mondit  fils  d'Orléans,  qu'il  nous  falloit  tous 
joindre  ensemble.  C'est  à  savoir  le  pape,  l'empereur  et  ces  deux 
rois,  les  Allemands  et  autres  que  Ton  avisera.  Et  que  le  roi  mon 
fils  n'étoit  pas  sans  moyens  pour  aider  de  sa  part  à  ce  qui  serait 
avisé  quand  lesdits  mariages  seroient  faits  et  ladite  ligue  conclue. 
Laquelle ,  pour  notre  intérêt,  n'avons  affaire  de  rechercher  étant  en 
paix  comme  nous  sommes  avec  le  Turc,  et  Dieu  merci  i  avec  tout 
le  monde.  Qui  est  à  considérer  que  je  n'en  ai  parlé  que  pour  le 
zèle  que  j'ai  au  bien  et  conservation  de  la  chrétienté.  Et  que  tout 
ce  royaume  ne  pourroit  trouver  bon  que  je  fusse  cause  de  mettre 
le  royaume  à  la  guerre  sans  qu'ils  y  vissent  de  l'utilité  pour  eux. 
Comme  il  y  en  aura  en  ce  faisant  pour  l'empereur  et  le  roi  mon- 
sieur mon  fils.  Qui  est  pour  retourner  à  ce  que  je  dis  à  la  reine  ma 
fille  et  au  duc  d'Albe,  qu'en  faisant  ceci  il  falloit  faire  quelque  chose 
pour  mon  fils  d'Orléans,  et  cela  fait,  nous  ferons  connoltre  que  je 
n'ai  changé  en  rien  de  l'opinion  ni  de  ce  que  j'ai  dit  audit  Bayonne. 
Et  quant  aux  autres  mariages,  je  ne  puis  que  grandement  en 
remercier  le  roi  monsieur  mon  fils,  le  priant  de  continuer  cette 


APPENDICE.  407 

bonne  volonté,  et  y  faire  selon  ses  offres  le  bon  office  conforme  à 
notre  commune  amitié,  à  quoi  nous  correspondrons  toujours  en 
toutes  choses  de  notre  part f. 


N-  10. 

Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  au  roy. 

1565,  20  novembre. 
Sire, 

Une  flotte  de  soixante  vaisseaux  étoit  partie  de  Séville  le  mois 
passé,  et  contrainte  par  tourmente  de  mer  de  prendre  port;  elle  a 
derechef  faict  voile,  et  au  temps  qu'elle  a  eu,  on  espère  qu'elle  sera 
arrivée  pour  le  moins  aux  Canaries  qui  est  leur  vraie  route.  Il  y  a 
sur  ces  nefs  quelques  vivres  et  munitions  pour  Pierre  Mélendez  et 
des  soldats  pareillement  qui  riront  trouver  à  Saint-Domingo-Réal, 
où  il  les  attend,  pour  puis  après  passer  outre  vers  la  Floride.  Je 
sais  qu'encore  il  y  a  vers  Cordoue  six  ou  sept  capitaines  qui  sont 
gens  pour  le  suivre  sur  la  flotte  qui  partira  en  mars,  comme  feront 
semblablement  tous  les  Indiens  de  Mexico  et  d'autres  lieux  de  la 
Neuve  Espagne,  qui  sont  en  ce  royaume,  car  il  leur  a  été  com- 
mandé se  retirer,  lesquels  sont  plus  de  300. 

Il  reste  à  voir  si  les  Espagnols  seront  plus  affectionnés  à  chasser 
les  François  de  la  Floride  qu'à  résister  aux  mahométans  :  car  si  la 
nouvelle  qu'un  courrier  venu  d'Allemagne  raconte  est  véritable,  il 
est  à  croire  que  le  Grand  Seigneur  employera  toutes  ses  forces 
contre  cette  Majesté,  jusques  à  y  envoyer  les  janissaires  et  toute 
sa  garde,  comme  portent  les  derniers  avis  qu'on  a  de  là.  Et  les 
navires  que  le  roi  fait  fréter  pour  y  embarquer  au  printems  qui 
vient  un  nombre  de  gens  de  guerre  biscaîens  pour  passer  à  la  Flo- 
ride, serviroient  mieux  contre  les  Turcs  que  de  les  employer  contre 
vos  sujets  *. 

«  BibKotbèqne  Impériale,  suppl.  fr.,  *-li,  folio  64.  Lettres  d'État. 
*  KbBotbèque  Impériale,  snppl.  fr.,  *1±,  page  53.  Lettres  d'État. 


(08  APPENDICE, 

N«  11. 
Le  roi  Charles  IX  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx  , 

J'ai  été  très-aise  d'entendre  par  votre  lettre  du  5""  de  ce  mois 
les  nouvelles  de  delà  dont  elle  fait  mention !,  et  à  ce  que  je  vois 
les  pays  du  Roi  Catholique  M.  mon  frère  ne  sont  pas  quittes  de 
tumultes  et  de  mauvais  sujets  non  plus  que  les  autres;  mais  le 
principal  est  que  Dieu  ait  voulu  que  la  mauvaise  intention  qu'ils 
avoient  n'a  point  eu  d'effets. 

J'ai  vu  ce  que  vous  m'écrivez  des  déplaisirs  qu'ils  ont  par  delà 
de  mes  gens  qui  sont  à  la  côte  de  la  Floride,  de  quoi  l'ambassadeur 
qui  est  ici  n'a  pas  failli  de  faire  la  même  plainte  et  bailler  le  mémoire 
dont  je  vous  envoyé  copie;  sur  quoi  lui  a  été  répondu  que  vous  ver- 
rez et  que  vous  pourrez  suivre  si  le  roi  mon  frère ,  ou  ceux  de  son 
conseil  vous  en  retournent  parler,  comme  j'estime  qu'ils  feront; 
et  quand  tout  est  dit,  je  ne  vois  pas  grand  propos  de  me  vouloir 
frustrer  d'une  chose  où  mes  sujets  ont  passé  si  longtems,  planté 
mes  armes,  et  possédé  sans  aucun  empêchement,  et  d'alléguer 
l'ombre  qu'ils  peuvent  avoir  pour  leurs  vaisseaux  qui  retourneront 
de  plus  avant. 

Entre  amis  cette  considération-là  n'a  point  de  lieu,  d'autant  que  je 
veux  et  entends  que  les  actions  de  moi.  et  de  mes  sujets  soient  si 
sincères  que  non  pas  le  Roi  Catholique  seulement,  mais  le  moindre 
ami  que  je  puisse  avoir,  y  trouve  la  même  sûreté  qu'il  saurait  de- 
mander en  ses  propres  sujets,  et  que  s'il  y  en  a  aucun  des  miens 
qui  fasse  chose  contre  le  devoir  de  notre  amitié  ni  qui  s'avance 
d'entreprendre  contre  la  teneur  des  traités  que  nous  avons  en- 
semble, je  le  ferai  si  bien  châtier  qu'il  connoîtra  que  je  chemine 
clairement  et  candidement  en  toutes  choses,  comme  je  vous  prie  de 
l'en  bien  assurer. 

Son  ambassadeur  m'a  baillé  quelques  articles  de  plaintes  d'au- 
cunes dépradations  faites,  se  dit-il ,  sur  les  sujets  de  mon  dit  frère, 
dont  je  vous  envoie  aussi  copie,  avec  la  réponse  qui  a  été  faite, 
pour  s'il'en  étoit  parlé  de  là,  savoir  dire  l'ordre  que  j'ai  donné 

1  11  s'agissait  des  troubles  des  Pays-Bas. 


APPENDICE.  409 

pour  en  faire  faire  la  raison  autant  que  je  désire  qu'elle  soit  faite, 
à  ceux  des  miens  qui  ont  affaire  à  eux. 
Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx,  etc.,  etc. 
Écrit  au  Plessis  les  Tours,  le  28  DOTembrc  1565  '. 


*•  12. 

Note  de  l'ambassadeur  d'Espagne  en  France  au  sujet 
de  la  Floride. 

Que  haviendo  Su  Majeslad  intendido  que  algunos  subditos  del 
Rey  Christianissimo  su  hermano  hanian  ydo  à  la  Florida  para  usurpar 
aquella  provincia  tantos  annos  a  por  Su  Majestad  descubierta  y  pos- 
seida  mando  embiar  à  castigarlos  como  a  pyratas  fractores  y  per- 
turbatoresde  lapaspublica,  y  con  hauer  hecbo  esta  provision,  pen- 
sava  no  tratar,  mas  dello  pero  que  la  hermandad  que  tienne  con  el 
Rey  Christianissimo  y  la  claridad  et  anceridad  con  que  a  de  procéder 
con  el,  y  con  ella  entodas  las  cosas  le  hase  no  quereles  callar,  lo 
que  en  esto  ay  para  que  lo  sepan  y  manden  dar  la  orden  que  con- 
viene  para  retirar  de  aquella  empresa  a  los  que  estan  en  la  dicha 
Florida  y  que  proyban  y  deffendan  con  el  rigor  necessario  que  no 
vayan  mas  subditos  suyos  en  aquellas  partes  pues  no  parese  cosa 
conveniente  que  estando  a  ca  el  Rey  Christianissimo  su  hermano  y 
el  con  el  amor  conformiandad  y  hermandad  que  estananden  alla 
sus  subditos  guerreando  los  unos  contra  los  otros *. 


N-  13. 

Note  donnée  par  le  roi  Charles  IX  en  réponse  à  celle 
de  l'ambassadeur  d'Espagne. 

Le  roi  n'entend  point  que  ses  sujets  entreprennent  en  quelque 
sorte  que  ce  soit  sur  les  pays  possédés  et  conquis  par  le  Roi  Catho- 
lique des  Espagnes,  son  bon  frère,  en  quelque  lieu  que  ce  soit; 
mais  aussi  ne  seroit-il  raisonnable  que  Sa  Majesté  Catholique  voulût 

•  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  *1*,  n*  14,  folio  58. 
3  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  tll,  u°  14,  folio  59. 


410  APPENDICE. 

tellement  empêcher,  brider  et  écarter  aux  sujets  de  Sa  Majesté,  la 
liberté  de  la  navigation ,  qu'ils  ne  puissent  aller  naviguer  et  s'ac- 
commoder es  autres  lieux,  même  en  celui  qui  a  été  découvert  passé 
cent  ans  par  ses  sujets,  et  qui  est  dès  ce  tems  en  témoignage  et 
mémoire  de  la  découverte  faite  par  les  François,  appelée  la  terre 
et  côte  aux  Bretons. 

Mais  si  Sa  Majesté  Catholique  a  pensé  que  les  François  veuillent 
de  là  entreprendre,  soit  par  mer  ou  par  terre,  chose  qui  soit  au 
préjudice  des  sujets  de  Sa  Majesté  Catholique  et  des  pays  qui  sont 
à  elle ,  Sa  Majesté  sera  toujours  prête  à  s'entendre  aux  moyens  qui 
seront  propres  pour  y  donner  Tordre  et  la  sûreté  nécessaires;  et  si 
ses  sujets  viennent  à  l'oublier  en  cela  et  font  chose  qui  soit  au 
préjudice  du  traité  de  paix,  elle  le  fera  si  rigoureusement  châtier, 
que  l'on  connottra  qu'elle  n'a  autre  désir  et  intention  que  de  vivre 
perpétuellement  en  la  mutuelle ,  sincère  et  fraternelle  amitié  qui 
s'est  conservée,  et  a  continué  entre  Leurs  Majestés  jusqu'à  ce 
jour4. 


W  14. 

Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  à  Charles  IX. 

Sire, 

Quand  j'ai  parlé  au  duc  d'Albe,  il  a  trouvé  le  pire  du  monde  que 
d'une  province  et  pays  dont  les  Espagnols,  à  ce  qu'il  soutient,  sont 
possesseurs  dès  le  règne  du  roi  dom  Hernando,  les  Français  les 
soient  allés  troubler  et  déposséder;  lequel  lieu  leur  importe  trop 
pour  le  laisser  perdre  ;  et  si  la  côte  fût  été  saisie  par  vos  sujets 
devant  ou  durant  les  guerres  qu'il  s'en  fût  parlé  par  le  traité  de 
paix ,  mais  c'est  une  expoliation  et  usurpation  faite  de  peu  de  teins 
en  ça,  et  sait-on  assez  en  Espagne  par  qui  et  comment  l'on  y  a 
envoyé  des  ministres  avec  leurs  femmes  et  enfants. 

Je  lui  ai  répondu,  sire,  et  dit  la  substance  de  votre  réponse,  et 
que  j'ai  vu  trente  ans,  par  cartes  marines  fort  anciennes,  que  la 
côte  où  l'on  dit  que  la  Floride  est  assise  et  s'appeloit  la  côte  des 
Bretons,  et  étoit  grandement  distante  des  isles  de  l'Espagnole, 
Cuba,  et  autres  de  la  Neuve  Espagne.  De  sorte  que  leur  navigation 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  If*,  n*  14,  folio  58. 


APPENDICE.  411 

ne  pouvoit  être  empêchée  par  les  François,  lesquels  n'y  étoient 
point  allés  par  votre  commandement,  ni  pour  rien  attenter  ou  les 
déposséder;  ains  comme  prétendant  aller  sur  leur  propre  conquête 
et  à  une  navigation  libre  et  accoutumée  à  eux  de  tout  tems,  et 
quant  ainsi  seroit  que  les  vaisseaux  d'Espagne  seroient  contraints 
passer  par  devant  la  Floride,  ils  se  peuvent  promettre  d'y  recevoir 
toute  faveur  et  commodité;  étant  croyable,  puisque  vos  deux  si 
grands  royaumes  contigus  vivent  paisiblement  et  en  bons  voisins, 
qu'aussi  feront  vos  sujets  par  delà,  et  seront  plus  puissants  contre 
les  Indiens  ou  autres  qui  viendront  entreprendre  à  les  molester. 
Le  tout  va  que  nos  rois  soient  toujours  bons  frères  et  amis,  comme 
ils  sont;  car  leurs  sujets  le  seront  pareillement 

Quant  à  ce  qu'il  dit  n'avoir  été  parlé  de  la  Floride  au  traité  de 
paix ,  ce  ne  fut  que  leur  faute,  et  cela  est  signe  qu'ils  n'y  alloient 
point  encore  en  ce  tems. 

Ledit  duc  m'a  répliqué,  sire,  que  le  Roi  Catholique  employera 
toutes  ses  forces  pour  recouvrer  sa  possession,  et  que  déjà  les 
affaires  des  Français  y  vont  mal  pour  la  descente  des  Espagnols 
qui  y  furent  envoyés  l'été  dernier,  laquelle  nouvelle  est  autre  à 
Lisbonne  et  à  Séville ,  car  on  dit  que  Pierre  Mélendez  s'est  arrêté 
à  Santo-Domingo  de  l'Espagnolle,  attendant  renfort  de  gens  pour 
descendre  en  la  Floride. 

Je  ne  sais  maintenant,  Sire,  si  la  flotte,  qui  se  remit  à  la  voile  à 
l'entrée  de  novembre ,  y  seroit  arrivée»  car  elle  a  eu  fort  bon  vent, 
sur  laquelle  y  avoit  quelque  nombre  de  soldats,  vivres  et  muni- 
tions, et  doit  croire  Votre  Majesté  qu'ils  feront  leur  possible  d'en 
chasser  vitupéreusement  vos  sujets. 

Par  quoi,  si  la  conquête  importe  au  bien  de  votre  service,  il 
leur  faut  envoyer  un  bon  secours  promptement. 

Touchant  les  autres  plaintes  des  déprédations,  le  duc  d'Albe  ne 
m'en  a  point  parlé;  si  ai  bien  moi  à  lui  de  la  délivrance  des  soldats 
françois  détenus  en  leurs  galères ,  à  quoi  ce  roi  a  commandé  faire 
nouvelle  recharge  à  son  ambassadeur  résidant  à  Gênes;  qu'il  voye, 
lui,  en  personne,  de  délivrer  tous  les  François  qu'il  trouvera  sur 
les  galères  d'André  Doria  et  autres,  et  que  les  capitaines  d'icelles 
soient  tenus,  si  bon  leur  semble ,  prouver  qu'ils  les  ont  depuis  le 
traité  de  paix,  étant  la  présomption  es  faveurs  desdits  forçats  '. 

•  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  i-}-*,  n°  16,  folio  70. 


412  APPENDICE. 

N*  15. 
Catherine  de  Médicis  à  Af.  de  Fourquevaulx. 

Je  désire,  plus  que  nulle  chose ,  entretenir  l'amitié  qui  est  entre 
ces  deux  grands  rois  mes  enfants,  et  voir  cesser  toute  occasion 
contraire.  J'attends  en  bonne  dévotion,  à  savoir  comme  aura  été 
prise  par  delà  la  réponse  que  dernièrement  nous  fîmes  à  Tours  à 
l'ambassadeur  d'Espagne  sur  l'instance  qu'il  faisoit  encore  du  fait 
de  la  Floride ,  par  où  il  aurait  bien  connu  de  quel  pied  nous  y  che- 
minons, car  nous  ne  prétendons  rien  en  cet  endroit  que  conserver 
une  terre  qui  a  été  découverte  et  possédée  par  des  François, 
comme  le  nom  de  la  Terre  aux  Bretons  le  témoigne  encore  assez, 
et  non  pas  entreprendre  sur  le  sien;  en  quoi  si  nos  gens  s'étoient 
oubliés,  ils  sont  bien  assurés  d'être  châtiés  rudement,  qui  me  fait 
croire  que  s'ils  connoissoient  après  le  commandement  qu'ils  en  ont 
eu,  et  qui  leur  a  été  assez  de  fois  réitéré  depuis,  y  avoir  mépris, 
qu'ils  ne  faudront  à  se  retirer  hors  de  ce  qui  ne  sera  dudit  sieur 
roi  d'Espagne. 

Car  telle  est  l'intention  du  roi  mon  fils,  qui  entend,  et  moi 
aussi ,  que  quand  on  vous  parlera  de  cette  affaire  par  delà  vous  en 
répondiez  suivant  ce  que  dessus,  et  que  ce  n'est  pas  chose  dont 
nous  ayons  jamais  autrement  fait  cas,  sinon  autant  que  les  princes 
doivent  ôtre  jaloux  de  ce  qui  est  leur,  et  regarde  leur  honneur  et 
autorité ,  à  quoi  je  m'assure  aussi  que  de  leur  côté  ils  ne  voudront 
toucher  :  qui  est  tout  ce  que  vous  aurez  de  moi  pour  cette  heure. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx,  etc.,  etc. 
Écrit  à  Moulins,  30  décembre  45C5  '. 


X»  16. 

Catherine  de  Médicis  à  M.  de  Fourquevaulx. 

M.  de  Fourquevaulx, 
Par  ma  dernière  dépêche,  je  m'étois  réservé  à  vous  faire  en- 
tendre ce  que  j'apprendrois  de  l'ambassadeur  d'Espagne  sur  l'occa- 
sion de  celle  qu'apporte  ici  dernièrement  de  vous  le  gentilhomme 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ?A»,  n°  27,  folio  130. 


APPENDICE.  H13 

qu'envoyâtes,  ce  que  j'estimois  pouvoir  être  plus  tôt;  mais  comme 
son  indisposition  Ta  retenu  de  me  venir  trouver  sinon  depuis  deux 
jours,  je  vous  dirai  qu'il  n'est  aucunement  entré  et  ne  m'a  dit  un 
seul  mot  des  propos  qui  ont  passé  entre  le  Roi  Catholique  monsieur 
mon  beau-fils,  le  duc  d'Albe,  le  prince  d'Éboli  et  vous,  sur  le  fait 
des  mariages  dont  le  Mémoire  que  vous  baillâtes  audit  gentilhomme 
fait  mention.  11  touche  chose  qui  peut  faire  accroire  que  l'on  lui  en 
ait  rien  écrit,  comme  aussi  n'ai-je  fait  de  ma  part  que  attendre  là- 
dessus  que  le  temps  et  les  occasions  m'en  donnent  plus  de  lumières* 

Ce  que  m'a  dit  l'ambassadeur  a  été  que  son  maître  désire  savoir 
si  le  roi  monsieur  mon  fils  a  commandé,  à  ceux  qui  sont  allés  à  la 
Floride ,  cette  entreprise ,  et  aussi  commerce  et  trafic  par  delà.  S'il 
ne  leur  a  commandé,  demande  s'il  les  avoue,  d'autant  que  ce 
seroit  contre  notre  amitié  commune  et  la  bonne  paix  qui  est  entre 
nous.  Ma  réponse  a  été  que  son  maître  et  lui  ont  assez  pu  connoltre 
par  nos  actions  combien  nous  avons  toujours  désiré  l'entretenu 
»ement  de  cette  paix  et  amitié  et  la  désirons  singulièrement, 
estimant  qu'elle  est  réciproquement  utile  à  tous  deux  pour  leur 
particulier  repos  et  le  bien  universel  de  la  chrétienté ,  chose  qui 
lui  doit  bien  faire  croire  que  si  quelqu'un  des  nôtres  est  allé  ou 
a  fait  entreprise  en  lieu  qui  soit  dudit  sieur  roi  son  maître,  ce  n'a 
pas  été  du  sçu  ni  commandement  du  roi  mon  fils,  ni  de  moi. 

Quant  au  commerce,  nous  avons  estimé  qu'il  est  libre  entre  les 
sujets  des  amis,  et  que  la  mer  n'est  fermée  à  personne  qui  va  et 
trafique  de  bonne  foi.  Bien  savois-je  qu'aucuns  des  nôtres  étoient 
allés  en  une  terre  qui  s'appelle  la  Terre  aux  Bretons,  piéça  décou- 
verte par  sujets  de  cette  couronne,  en  quoi  faisant  n'ont  pensé 
entreprendre  chose  préjudiciable  à  ladite  paix  et  amitié,  ne  nous 
semble  aussi  qu'ils  eussent  aucunement  failli  pour  être  terre  que 
nous  estimons  nôtre;  mais  que  s'ils  avoient  en  cet  endroit  mépris 
et  touché  à  chose  qui  appartient  au  Roi  Catholique,  ils  avoient 
piéça  été  admonestés  et  commandés  d'y  bien  aviser,  et  si  ainsi 
étoient  s'en  départir  avec  assurance  que  le  roi  mon  fils  leur  feroit 
sentir  combien  ils  l'ont  offensé  en  ce  faisant,  qui  a  été  l'intention 
que  toujours  nous  avons  portée  en  cet  endroit.  Aussi ,  s'il  étoit  sur 
le  nôtre,  estimons -nous  que  le  roi  son  maître  ne  voudroit  le  mo- 
lester, ni  empêcher  le  commerce,  et  aussi  peu  que  les  siens  trou- 
blassent les  nôtres;  qu'il  peut  penser  le  semblable  de  nous. 

L'ambassadeur  se  montrant  être  peu  satisfait  de  toutes  ces  rai- 


4U  APPENDICE. 

sons,  bien  qu'elles  soient  et  véritables  et  justes,  est  entré  à  me 
dire  que  son  maître  ne  pouvoit  tolérer  telles  façons  de  faire  sans 
s'en  ressentir,  avec  quelques  paroles  que  j'ai  prises  pour  menaces. 

Je  lui  ai  dit  qu'étant  mère  de  ces  deux  rois,  il  étoit  croyable  que 
je  serois  trop  marrie  qu'il  survînt  occasion  qui  altérât  l'amitié 
que  je  veux  de  tout  mon  pouvoir  faire  dorer  entre  eux ,  et  me 
sembloit  qu'il  se  devoit  contenter  de  la  vérité  que  je  loi  disois,  et 
sincérité  de  nos  actions  en  cet  endroit,  et  tout  autre  où  son  maître 
ni  lui  ne  trouveroient  jamais  rien  à  redire  :  qu'il  se  souvint  aussi 
que  les  rois  de  France  n'ont  pas  accoutumé  de  se  laisser  menacer; 
que  le  mien  étoit  bien  jeune,  mais  non  pas  si  peu  connoissant  ce 
qu'il  est ,  qu'il  n'y  ait  toujours  plus  affaire  à  le  retenir  qu'à  le  pro- 
voquer, à  quoi  j'estime  que  son  maître  ne  gagneroit  rien ,  duquel 
je  voulois  croire  aussi  que  cette  menace  ne  venoit  pas. 

Cette  réponse,  qui  est  d'une  mère  qui  connolt  bien  son  fils,  et 
qui  ne  voudrait  pour  rien  qu'il  eût  moins  de  cœur  ni  d'honneur 
que  ses  prédécesseurs,  a  ramené  ledit  ambassadeur  à  plus  douces 
paroles,  disant  que  ce  qu'il  en  faisoit  étoit  pour  le  désir  qu'il  a  de 
voir  que  les  affaires  d'entre  nous  aillent  toujours  de  bien  en  mieux, 
et  que  son  maître  n'a  pas  autre  opinion  de  bonne  volonté  en  son 
endroit;  que  nous  nous  devons  assurer  de  la  sienne,  mais  qu'il 
devoit  entendre  qu'aucuns  parloient  du  fait  de  la  Floride  autre- 
ment. Si  est  ce  qu'à  la  fin  il  s'est  contenté  desdites  raisons,  et  est 
après  venu  à  parler  d'aucunes  déprédations  faites  sur  les  sujets  du 
roi  son  maître  dont  il  poursuit  ici  la  justice,  qui  sont  choses  parti- 
culières; en  quoi  je  l'ai  bien  assuré  qu'elle  sera  faite  si  bonne,  que 
je  ne  la  demande  pas  meilleure  pour  les  nôtres  quand  ils  auront 
affaire  par  delà.  Et  voudrois  que  ceux  dont  le  mal  vient  en  telles 
choses,  fussent  aussi  loyaux  observateurs  des  ordonnances  et  de  la 
bonne  volonté  que  le  roi  mon  fils  et  moi  portons  en  cet  endroit 
qu'il  seroit  requis. 

Mais  tant  il  y  a  que  vous  pouvez  dire  et  assurer  partout  que  je 
tiendrai  toujours  la  main  à  faire  châtier  ceux  qui  seront  trouvés 
coupables,  si  roide,  que  l'exemple  y  donnera  l'ordre,  ainsi  que  je 
désire  qu'il  se  fasse  de  l'autre  côté. 

Au  demeurant  il  n'est  autre  chose  à  répondre  à  votre  lettre  du  29 
du  passé,  sinon  que  j'ai  été  très-aise  d'entendre  que  les  faux  bruits 
qui  couroient  par  delà  se  soient  évanouis,  parce  qu'en  avez  au 
contraire  fait  entendre.   Dieu  merci,  nous  sommes  en  autres 


APPENDICE.  415 

termes  et  à  un  jour  près  de  l'accord  de  la  querelle  qui  est  entre 
ceux  de  Guise  et  de  Chàtillon,  par  où  cesseront,  Dieu  aidant, 
toutes  occasions  de  révoltes  en  ce  royaume. 

A  quoi  je  vois  les  grands  si  bien  disposés,  et  à  l'obéissance  que 
le  roi  mon  fils  doit  désirer  d'eux,  que  je  ne  me  suis,  passé  à  six 
ans,  vue  plus  contente  que  je  suis  du  bien  que  Notre-Seigneur 
nous  promet  en  cet  endroit. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  etc.,  etc. 
De  Moulins,  10  janvier  1566  ». 


N-  17. 
Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  au  roi  Charles  IX. 

Sire, 

Le  duc  d'Albe  ne  m'a  pas  averti  comment  Sa  Majesté  Catholique 
envoie  sept  ou  huit  grands  navires  à  la  Floride,  avec  lesquels  pas- 
sera la  flotte  des  marchands  et  autres  particuliers,  tant  de  Séville 
que  de  Biscaye,  et  porteront  deux  mille  soldats  et  sept  cents  bons 
mariniers.  Le  chef  de  ces  soldats  est  Biscayen,  et  s'appelle  Sancho 
de  Porto  Galeto.  Il  y  va  pour  substituer  Pierre  Melendez  Jourda  de 
Valdez,  parent  de  l'archevêque  de  Séville. 

Us  doivent  se  renforcer  de  mille  hommes  des  lies  et  terre  ferme 
des  Indes,  tous  de  leur  nation,  qui  mèneront  trois  cents  chevaux, 
et  sera  cette  armée  prête  à  faire  voile  en  février,  afin  d'être  audit 
pays  devant  le  secours  de  France  ;  car  ils  sont  avertis  qu'il  y  va  de 
Bordeaux,  et  d'autres  endroits  de  votre  royaume,  quelques  bons 
vaisseaux  avec  quinze  cents  hommes. 

Ils  disent  avoir  avec  eux  un  pilote  et  quelques  Bretons  qui  étoient 
venus  avec  marchandises  de  Séville ,  lesquels  ont  promis  de  mener  et 
guider  dans  les  ports  de  la  Floride,  dont  les  entrées  sont  estimées 
fort  dangereuses. 

Je  ne  sais  si  la  nouvelle  venue  depuis  quatre  jours  du  côté  de 
France,  que  les  François  y  ont  été  défaits,  retardera  leurs  desseins. 
De  Madrid,  M  janrier  1566  2. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^,  n»  41,  folio  162. 
1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^f4»  n#  J*«  folio  ,45- 


416  APPENDICE. 

N-  18. 

Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  au  roi  Charles  IX. 

Sire, 
Encore  qu'il  n'y  ait  sinon  sept  jours  que  j'ai  écrit  à  Votre  Majesté, 
par  le  maître  de  la  poste  de  Calais,  ce  que  je  sa  vois  de  nouveau, 
je  ne  veux  faillir  toutes  fois  de  lui  faire  entendre,  comme  je  sus 
hier  que  pour  vrai  l'armée  espagnole  pour  la  Floride  doit  partir 
de  Séville  dans  ce  présent  mois,  laquelle  consiste  en  dix-neuf 
navires,  le  moindre  de  soixante  tonneaux,  duquel  nombre  il  y  en 
a  cinq  de  quatre  et  de  cinq  cents;  les  petits  navires  partiront  de 
Séville  le  jour  de  Saint-Sébastien ,  et  sont  descendus  à  Saint-Lucas 
où  ils  attendent  l'arrivée  des  grands.  Cette  flotte  porte  deux  mille 
Biscayens,  et  charge  artillerie,  munitions  et  vivres  en  grosse 
quantité,  faisant  la  meilleure  diligence  qu'il  leur  est  possible  de 
s'équiper;  leur  capitaine  en  chef  s'appelle  Sanche  Chiniga  de  Porto 
Galeto  en  Biscaye,  et  n'est  point  arrivé  à  Séville  aucune  nouvelle 
de  Pierre  Melendez  que  celle  qu'en  a  écrite  de  France,  qu'il  a  pris 
le  fort  des  François,  au  moyen  de  quoi  l'on  craint  par  deçà  que  le 
capitaine  Jean  Ribaud  aura  brûlé  les  navires  de  Melendez,  les  ayant 
trouvés  mal  gardés,  puisque  ses  gens  étoient  descendus  à  terre, 
et,  bien  qu'il  les  tint  assiégés  en  quelque  détroit  ou  port,  sans  oser 
sortir,  comme  lesdits  Espagnols  ne  l'avoient  osé  attendre  au  com- 
bat sur  la  mer;  à  tout  le  moins,  Sire,  la  joie  qu'on  menoit  ici  à  la 
première  nouvelle  qui  vint  de  la  prise  du  fort,  n'a  guère  duré 
depuis  qu'ils  ont  du  contraire  et  n'en  osent  quasi  parler  mainte- 
nant. La  certanéité  n'en  peut  tarder  de  venir  en  bref. 
De  Madrid ,  11  février  1856  ». 


N°  19. 
Lettre  de  Catherine  de  Médicis  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx, 
Avant  que  l'ambassadeur  d'Espagne  ait  dépêché  son  courrier, 
est  arrivé  votre  premier  paquet  dont  votre  autre  dépèche  fait  men- 

1  Bibliothèque  Impériale,  snppl.  fr.,  ip,  n<»  38,  folio  156. 


APPENDICE.  417 

lion;  par  où  j'ai  été  bien  particulièrement  avertie  comme  est  passé 
ce  malheureux  massacre  fait  à  la  Floride,  et  les  propos  que  vous 
en  a  tenus  le  duc  d'Albe,  avec  la  réponse  que  vous  y  avez  faite, 
bonne  et  pertinente,  et  telle  que  requiert  un  cas  si  cruel  et  inhu- 
main, dont  n'avois  voulu  faire  aucun  bruit,  ni  faire  connoître  que 
j'en  susse  rien  jusqu'à  hier,  que  ledit  ambassadeur  ayant  demandé 
audience  au  roi,  monsieur  mon  fils,  et  à  moi,  nous  vint  trouver, 
et,  après  plusieurs  autres  propos  qu'il  nous  tint,  nous  dit  qu'il 
avoit  charge  de  son  maître,  monsieur  mon  beau-ûls,  nous  avertir 
qu'il  étoit  arrivé  en  Espagne  un  capitaine  portant  nouvelles  ;  que 
Pierre  Melendez  ayant  trouvé  en  la  terre  de  la  Floride  quelques 
François  avoués  et  chargés  de  lettres  de  monsieur  l'amiral,  qui 
avoient  en  leurs  compagnies  quelques  ministres  qui  plantoient  là 
la  nouvelle  religion,  il  les  avoit  châtiés,  comme  il  dit  en  avoir 
commandement  du  roi  son  maître,  bien  confessoit-il  que  ce  fût  été 
un  peu  plus  rudement  et  cruellement  que  son  dit  maître  n'eût  désiré , 
mais  qu'il  n'avoit  pu  moins  faire  que  de  leur  courir  sus  comme 
pirates  et  gens  qui  étoient  là  pour  entreprendre  sur  ce  qui  lui 
appartenoit,  disant  néanmoins  que  le  roi  son  maître  demandoit 
justice  dudit  amiral;  le  roi  mon  ûls  étoit  encore  dans  le  lit  assez 
débile  pour  la  maladie  qu'il  a  eue,  dont  il  est,  grâce  à  Dieu,  du  tout 
guéri ,  voulut  que  je  lui  fasse  réponse ,  qui  fut  que  je  l'a  vois  déjà 
bien  sçu  par  l'homme  qui  nous  étoit  revenu ,  et  ne  pouvois  comme 
mère  commune ,  que  je  n'eusse  une  douleur  incroyable  au  cœur, 
d'avoir  entendu  qu'entre  princes  si  amis,  alliés  et  apparentés  que 
sont  ces  deux  rois.,  et  en  si  bonne  paix  lors,  et  autant  que  nous 
observerons  envers  eux  tant  et  de  si  grands  offices  d'amitié,  un 
carnage  si  horrible  eût  été  commis  des  sujets  du  roi  mon  dit 
ûls  auquel  jusqu'alors,  à  cause  de  sa  maladie,  je  n'en  avois  pas 
voulu  parler;  que  j'étois  comme  hors  de  moi  quand  j'y  pensois,  et 
ne  me  pouvois  persuader  que  le  roi  son  maître  ne  nous  en  fît  la 
réparation  et  justice;  car  de  couvrir  cela  sur  l'aveu  dudit  amiral, 
qu'il  n'y  a  pas  de  quoi ,  étant  bien  croyable  qu'il  n'a  pas  laissé 
aller  tant  de  gens  hors  de  ce  royaume  sans  le  sçeu  du  roi  mon  ûls, 
qui  estime  que  le  commerce  et  la  navigation  est  libre  partout  à  ses 
sujets,  et  que  cette  terre  où  le  fait  s'est  commis  n'est  point  à  lui, 
mais  de  si  longtems  découverte  de  nos  sujets,  qu'elle  en  porte 
encore  le  nom  comme  il  en  a  été ,  et  ses  ministres  aussi  jà  averti 
par  vous.  Et  quand  bien  ils  eussent  été  dans  les  propres  pays  du 

J7 


418  APPENDICE. 

roi  son  maître,  faisant  autrement  qu'il  n'appartient  entre  amis,  qu'ils 
se  dévoient  contenter  de  les  prendre  prisonniers  et  les  rendre  au 
roi  mon  fils,  pour  les  faire  punir,  s'ils  avoient  failli,  sans  en  user 
ainsi,  dont  je  ne  pourrai  croire  qu'il  ne  rious  rendit  contents. 
Qu'il  sembloit  que  l'on  voulût  brider  le  roi  mon  fils ,  l'enfermer  en 
ce  royaume  et  lui  rogner  les  ailes,  chose  qu'il  ne  pourroit  et  ne 
seroit  aussi  conseillé  de  souffrir,  lui  apportant  par  là  un  argument 
d'autrement  penser  et  pourvoir  à  l'affaire ,  comme  il  saura  bien 
faire,  si  Dieu  plaît,  et  ne  lui  en  défaillent  les  moyens;  de  manière 
que  j'espérois  qu'il  n'auroit  que  faire  de  ses  voisins,  et  ne  les 
respecteroit  non  plus  qu'ils  font  lui  ;  grâce  à  Dieu ,  que  son  royaume 
étoit  en  bonne  paix,  et  lui  mieux  obéi  qu'il  ne  fut  jamais,  par  où 
se  pouvoit  aisément  croire  qu'il  ne  lui  sera  malaisé  de  faire  con- 
noître  et  sentir  à  ceux  qui  lui  voudront  mal  faire,  tpi'il  n'a  pas 
moindre  moyen  de  s'en  garder,  que  ont  eu  les  rois  ses  prédéces- 
seurs; ledit  ambassadeur  essayoit  toujours  de  couvrir  le  fait  sur 
l'amiral,  et  qu'il  y  avoit  des  ministres  de  la  religion  qui  étoit 
chose  fort  déplaisante  à  son  maître  ;  mais  je  lui  ai  dit  que  nous  ne 
sommes  pas  enquis  quels  gens  alloient  audit  voyage,  et  que  si 
c'étoit  à  soûeter,  je  voudrais  que  tous  les  huguenots  fussent  en  ce 
pays-là,  où  il  ne  peut  justement  dire  qu'il  ait  intérêt,  puisque  la 
terre  est  nôtre,  comme  nous  la  prétendons;  nous  faisant  bien  con- 
noître  que  l'on  ne  veut  pas  guère  le  repos  de  ce  royaume,  puisque 
l'on  nous  veut  ainsi  ôter  le  moyen  de  l'y  mettre;  mais,  quoi  que  ce 
soit,  ce  n'est  pas  à  eux  de  punir  nos  sujets,  et  ne  disputons  point 
s'ils  étoient  de  la  religion  ou  non ,  ains  du  meurtre  qu'ils  en  ont 
fait,  dont  il  est  bien  raisonnable  que  son  maître  fasse  faire  justice 
que  nous  lui  en  demandons  :  à  quoi  il  m'a  semblé  que  l'ambassa- 
deur a  été  bien  empêché  de  répondre,  et  s'est  avancé  pour  forti- 
fier ses  plaintes  de  nous  parler  aussi  de  Corsègues,  où  il  dit  qu'il 
va  ordinairement  de  Provence  plusieurs  barques  chargées  de  vivres, 
munitions  et  gens  dont  les  Genevois  se  plaignent,  à  quoi  je  l'ai 
très-bien  satisfait  et  dit  que  ce  sont  des  impostures  accoutumées. 
Il  m'a  parlé  aussi  de  quelques  galères  qu'il  dit  que  l'on  fait  armer 
à  Marseille,  ce  que  je  lui  confessai,  pour  garder  nos  côtes  infestées 
comme  elles  sont  d'infinis  corsaires  que  la  querelle  même  nous  y 
attire,  et  que  nous  avons  doucement  supportés  pour  son  respect. 
Quand  tout  est  dit,  il  avoit  amassé  un  monde  de  plaintes  pour 
donner  couleur  à  celle  de  la  Floride,  où  il  y  a  aussi  peu  de  fonde- 


APPENDICE.  419 

ment;  mais  ce  qu'il  en  a  rapporté  est  qu'il  a  beaucoup  connu  que 
nous  l'avons  trouvé  très-mauvais,  et  ne  pense  pas  que  nous  l'ou- 
blions, ce  que  j'ai  bien  voulu  vous  écrire  ainsi  au  long  de  la  part 
du  roi  mon  fils,  vous  priant  et  ordonnant  de  faire  bien  entendre  au 
Roi  Catholique,  en  le  priant  très-affectueusement  qu'il  veuille  pour 
le  devoir  et  la  raison  en  faire  faire  la  justice  et  réparation  que 
mérite  un  si  énorme  outrage,  par  démonstration  digne  de  l'amitié 
et  de  la  bonne  paix  qui  est  entre  nous,  et  qu'il  considère  le  tort 
qu'il  y  feroit,  s'il  ne  nous  en  donne  la  satisfaction  que  le  roi  mon 
flls  en  attend ,  et  que  j'en  désire  de  ma  part  :  car  je  ne  serai  jamais 
à  mon  aise  ne  bien  contente  jusqu'à  ce  que  je  la  voie  conforme  à  la 
sincérité  de  nos  affections  et  actions  en  son  endroit  dont  il  me 
fàcheroit  trop  qu'on  abusât,  et  aurois  un  merveilleux  regret  d'avoir 
perdu  tant  de  peine,  de  soins  et  de  moyens  que  j'ai  cherchés  pour 
nourrir  ces  deux  princes  et  leur  couronne  en  perpétuelle  amitié , 
et  qu'au  lien  du  bien  que  j'en  espérois  voir  sortir,  le  roi  mon  Gis  me 
reprochât  un  jour  que,  durant  qu'il  s'est  reposé  sur  moi  de  ses 
affaires,  j'aye  laissé  faire  une  telle  escorne  à  sa  réputation,  dont 
je  vous  prie  que  par  votre  première  dépêche  je  sois  éclaircie, 
m'assurant  que  ledit  ambassadeur  n'oubliera  rien  à  faire  savoir  de 
ce  que  je  lui  en  ai  dit ,  et  du  tort  qu'ils  font  au  bien  que  je  cherche 
faire  à  ce  royaume. 

Car,  à  vous  dire  franchement,  je  crois  que  les  huguenots  qui  y 
sont  n'eussent  su  demander  une  meilleure  nouvelle,  connoissant 
par  là  que  l'amitié  que  nous  nous  promettons  du  côté  de  delà  est 
fort  mal  assurée,  puisque  l'on  traite  ainsi  nos  sujets;  ce  que,  j'es- 
père, Dieu  ne  laissera  impuni ,  comme  je  veux  que  vous  le  faites 
très-bien  entendre  à  la  reine  ma  fille ,  outre  ce  que  je  lui  en  écris , 
et  lui  montriez  cette  lettre  si  elle  la  veut  voir.  J'ai ,  au  demeurant  f 
vu  ce  que  vous  m'écrivez  du  fait  des  mariages,  à  quoi  je  ne  pense 
plus;  le  roi  mon  fils  est  assez  jeune  pour  attendre  mieux,  et  si 
grand  prince  qu'il  ne  peut  qu'il  n'ait  toujours  à  choisir  en  toute  la 
chrétienté ,  quelque  empêchement  que  l'on  y  puisse  donner,  comme 
je  sais  et  connois  que  l'on  fait. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  etc.,  etc. 

De  Moulins,  le  17  mars  156C. 

Je  ne  puis  me  garder  de  vous  dire  qu'encore  qu'il  s'offre  assez 
d'autres  partis  pour  le  roi  mon  fils,  et  des  plus  grands  de  la  chré- 

27 


420  APPENDICE. 

tienté ,  tout  le  plus  grand  regret  que  j'aye  est  qu'il  faille  à  la  fin , 
pour  le  tort  que  Ton  lui  fait ,  qu'il  en  prenne  quelqu'un  qui  ne  soit 
pas  de  notre  religion ,  ce  que  nous  ne  ferons  qu'à  l'extrême  *. 


N°  20. 
Lettre  de  Af.  de  Fourquevaulx  à  Catherine  de  Médias. 

Madame, 

J'ai  répondu  que  la  suffisance  dudit  sieur  amiral  est  telle,  soit  en 
conseil  ou  ailleurs,  que  quand  bien  il  seroit  Juif  ou  Turc,  si  méri- 
teroit-il  d'être  estimé  et  favorisé  ;  car  même ,  outre  le  lieu  qu'il  tient 
d'amiral,  qui  est  des  plus  grands  états  de  votre  royaume,  il  n'y  a 
prince  aujourd'hui  ni  seigneur  plus  digne  de  toute  grande  charge 
qu'il  est,  et  que  cela  vous  occasionne,  Madame,  faire  grand  cas  de 
lui,  et  que  c'est  aussi  pour  l'induire  davantage  à  demeurer  bon  et 
obéissant  sujet.  Sa  Majesté  m'a  confessé  l'avoir  connu  et  réputé 
pour  très-grand  personnage,  et  l'avoir  quelquefois  ouï  parler  très- 
sagement  d'affaires  de  grande  importance;  pourquoi  elle  pense 
bien  que  sa  suffisance  est  plus  cause  de  la  faveur  que  Votre  Majesté 
lui  fait,  et  pour  l'entretenir  en  obéissance,  que  ce  qu'on  en  vou- 
drait soupçonner  par  deçà....  Et  afin  que  je  vous  achève  mon  dis- 
cours, Madame,  avec  le  Roi  Catholique,  je  l'ai  supplié,  pour  la 
conclusion,  qu'il  ne  veuille  préférer  les  opinions  et  passions  de  ses 
ministres  (s'il  y  en  a  qui  désirent  la  guerre  ou  bien  la  paix),  car 
Vos  Majestés  n'ont  faute  non  plus  de  personnes  qui  se  fâchent  du 
repos;  mais  comme  le  souci  d'une  guerre  et  la  dépense  tomberaient 
sur  Vos  Majestés,  et  non  sur  vos  dits  ministres,  qu'il  faut  que 
soient  elles  qui  résistent  à  la  mauvaise  intention  d'iceux;  comme 
pareillement  si  le  châtiment  de  Mélendez  peut  satisfaire  à  la  juste 
raison  que  Vos  Majestés  ont  de  se  tenir  offensées  pour  le  susdit 
massacre,  que  Sa  Majesté  Catholique  ne  laisse  à  le  faire  bien  châ- 
tier et  les  coupables,  pour  remontrance  que  l'on  lui  fasse  au  con- 
traire. Sa  Majesté,  comme  dessus,  m'a  dit  qu'il  verrait  le  duc 
d'Albe,  et  m'en  répondrait  par  lui,  et  semblablement  à  Vos 
Majestés  par  son  ambassadeur.  Sur  cela,  je  me  suis  retiré  vers  la 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  2|i,  n°  57,  folk»  190. 


appendice:  421 

reine  votre  fille  l'avertir  desdits  propos,  et  l'ai  suppliée  de  remon- 
trer au  roi  son  mari  qu'il  doit  faire  en  sorte  que  Vos  Majestés 
demeurent  contentes,  pouvant  bien  croire  madite  dame  que  si 
cette  cruauté  usée  sur  vos  sujets  ne  sera  réparée  ou  vengée ,  qu'on 
dira  publiquement  en  France  que  vous,  Madame,  êtes  tant  affec- 
tionnée à  la  reine  votre  fille,  que  son  respect  vous  garde  d'aviser 
à  la  réputation  du  roi  et  de  son  royaume.  Votre  Majesté,  Madame, 
me  pardonne  si  j'ai  trop  avant  parlé  là -dessus;  toutesfois,  madite 
dame  a  confessé  qu'il  étoit  ainsi  et  le  remontreroit  au  roi  son 
mari*. 


N°  21. 

Mémoire  envoyé  par  le  roi  Charles  IX  et  la  reine  Catherine 
de  Médicis  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Encore  que  par  lettres  envoyées  par  M.  de  Fourquevaulx,  du 
9*  du  mois  passé,  le  roi  ait  fort  amplement  entendu  la  grande  et 
vive  instance  qu'il  a  faite  envers  le  roi  son  beau -frère,  pour 
faire  faire  réparation  et  justice  de  la  cruauté  exercée  par  Pierre 
Mélendez  envers  ses  sujets,  à  la  Floride,  néanmoins  Sa  Majesté  ne 
peut  se  désister  de  requérir  encore  avec  toute  instance  en  cette 
occasion  que  réparation  lui  soit  faite  d'un  si  cruel  meurtre  de  ses 
sujets,  espérant  que  le  roi  son  beau -frère,  après  qu'il  aura  bien 
considéré  le  bien  et  le  mal  de  l'acte,  l'équité  ou  iniquité  de  la 
requête  qui  lui  est  faite ,  de  soi-même  choisir  a  la  voie  plus  raison- 
nable, et  aimera  mieux  contenter  un  si  grand  roi,  son  si  proche 
allié  et  si  utile  ami,  et  faisant  justice,  que  le  mal  contenter  en 
pardonnant  à  des  brigands  de  qui  la  vie  ne  lui  peut  apporter  aucun 
bien  à  l'avantage  de  ses  affaires. 

Et  de  cette  requête  et  instance,  quelque  raison  qu'on  lui  allègue, 
ne  se  départira  jamais  le  sieur  de  Fourquevaulx,  afin  que,  tant  le 
Roi  Catholique  que  son  conseil ,  connoissent  en  premier  lieu  que 
Sa  Majesté  n'a  le  cœur  moindre  que  ses  prédécesseurs  pour  souf- 
frir une  injure,  ni  si  peu  de  jugement  qu'il  ne  connoisse  et  ressente 
ce  qui  lui  est  honorable  ou  désavantageux,  et  ce  qu'il  doit  trouver 
bon  ou  mauvais  de  son  ami. 

1  Bibliothèque  Impériale,  snppl.  fr.,  '-*-*,  n*  61,  folio  224. 


Û22  APPENDICE. 

Et  si  la  réponse  qui  a  été  faite  audit  sieur  de  Fourquevaulx  sur 
ce  fait  a  peu  jusqu'ici  contenté  Sa  Majesté,  la  froide  et  peu  perti- 
nente réponse  qu'on  a  faite  à  tous  ces  articles  contenus  au  Mémoire 
porté  par  le  sieur  de  Villeroy  Ta  encore  moins  satisfait ,  car  il  a 
par  là  clairement  connu  qu'il  ne  faut  rien  espérer  de  leur  bonne 
volonté  que  ce  qui  se  fait  pour  leur  grandeur  ou  pour  leur  utilité  et 
des  leurs,  selon  laquelle  ils  mesurent  toutes  leurs  actions,  dont 
Sa  Majesté  veut  qu'il  fasse  entendre,  tant  à  Sa  Majesté  Catholique 
qu'au  duc  d'Albe,  qu'elle  a  trouvé  bien  étrange  qu'on  eût  si  froi- 
dement répondu  à  beaucoup  d'articles  contenus  audit  Mémoire, 
d'autant  qu'il  attendoit  d'eux  une  même  promptitude  en  la  résolu- 
tion de  ses  demandes,  comme  il  a  toute  sa  vie  désiré  et  voulu  user 
en  ce  qui  les  a  touchés. 

Car,  encore  qu'il  y  ait  des  doléances  les  unes  plus  pregnantes 
que  les  autres,  si  est-ce  que  sont  tous  moyens  auxquels  ne  pré- 
voyant de  bonne  heure  par  succession  de  temps,  ils  apportent  je 
ne  sais  quelle  aliénation  de  volonté  entre  princes  amis  qu'après  il 
n'est  pas  aisé  d'accommoder,  laquelle  Sa  Majesté  veut  éviter  par 
tous  moyens ,  et  si  du  côté  de  deçà  l'on  usoit  de  telles  longueurs 
et  remises  avec  plaintes,  qui  sont  quelquefois  faites  par  l'ambassa- 
deur étant  ici,  comme  celle  qui  est  faite  à  nos  doléances,  je  ne  sais 
avec  quelle  patience  elles  seront  comportées  ;  aussi  n'ont-ils  quelque 
chose  que  die  duc  d'Albe ,  nulle  occasion  de  se  plaindre  des  con- 
seils de  Sa  Majesté,  et  encore  moins  d'icelle  ou  de  la  reine  sa 
mère ,  qui  ont  tout  ce  qui  concerne  l'union  de  ces  deux  royaumes 
et  l'amitié  d'entre  eux  en  telle  recommandation  que  peu  de  choses 
se  présentent  appartenant  à  cela,  à  quoi  ils  ne  fassent  donner 
aussi  prompte  provision ,  comme  du  côté  de  delà ,  elle  est  souvent 
tardive  et  de  peu  d'effet. 

Et  afin  de  ressouvenir  le  sieur  de  Fourquevaulx  des  points  con- 
tenus au  Mémoire  dudit  sieur  de  Villeroy,  il  lui  en  est  envoyé  un 
petit  sommaire ,  qui  lui  servira  d'instruction  pour  en  parler  encore 
une  fois,  et  essayer  s'il  y  aura  moyen  d'y  gagner  quelque  chose. 

Et  pour  ce  que,  tant  par  les  propos  de  Sa  Majesté  Catholique 
que  du  duc  d'Albe,  il  est  aisé  à  voir  qu'ils  ont  beaucoup  plus  mau- 
vaise opinion  des  affaires  de  ce  royaume  qu'ils  n'en  ont  d'occasion, 
estimant  que  la  division  de  religion  soit  pour  nous  ramener  aux 
troubles  dont  nous  sommes,  par  la  grâce  de  Dieu,  délivrés,  en- 
core que  le  sieur  de  Fourquevaulx  en  ait  très -sagement  répondu, 


APPENDICE.  423 

si  est  ce  que  Sa  Majesté  désire  qu'il  lui  fasse  encore  bien  entendre 
que  l'union  de  ses  sujets  est  telle,  et  l'obéissance  si  universelle  des 
uns  et  des  autres,  que  jamais  roi  de  ses  prédécesseurs  ne  fut 
mieux  obéi,  et  la  perte,  ruine  et  dommage,  que  ses  sujets  ont 
souffert  de  leur  division  leur  est  si  apparente,  et  tant  imprimée  au 
cœur  et  en  l'esprit,  qu'il  ne  faut  plus  craindre  qu'ils  aient  jamais 
envie  de  soi-même  d'y  retourner,  ni  qu'il  soit  aidé  à  qui  voudroit 
les  y  remettre  de  les  y  persuader.  Étant,  outre  cela,  Dieu  merci, 
les  choses  de  ce  royaume,  quant  à  la  religion,  en  si  bons  termes, 
qu'avec  le  bon  exemple  du  roi  et  de  la  reine  sa  mère,  et  la  main 
ferme  qu'ils  tiennent  à  l'entretennement  de  la  religion  catholique, 
en  tout  ce  qu'ils  peuvent,  donne  plus  d'espérance  à  l'avenir  d'une 
réduction  générale  à  une  même  opinion  que  d'accroissement  de 
division;  aussi  se  voit-il  par  expérience  que  nous  en  sommes  en 
paix  et  en  grand  repos ,  et  le  reste  de  la  chrétienté  n'est  pas  ainsi, 
laquelle  paix  et  repos  comme  le  bien  plus  utile  qui  sauroit  advenir 
au  roi  et  à  ce  royaume,  il  veut  aussi  le  plus  soigneusement  main- 
tenir qu'il  sera  possible,  sans  permettre  qu'elle  soit  aucunement 
altérée,  et  afin  que  le  sieur  de  Fourquevaulx  connoisse  combien 
ce  royaume  est  pacifique,  et  néanmoins  abondant  d'une  noblesse 
incroyable ,  qui  ne  désire  qu'à  mener  les  mains  ;  il  est  certain  qu'il 
est  allé  plus  de  deux  mille  gentilshommes  tant  en  Hongrie  qu'en 
Sicile  et  autres  lieux,  où  ils  ont  pensé  trouver  la  guerre,  laquelle 
troupe ,  si  demain  la  guerre  étoit  ici,  et  que  le  roi  en  eût  besoin , 
revoleroit  en  une  diligence  extrême. 

Fait  à  Saint-Maur  des  Fossés,  ce  12  mai  1566  ' . 


N-  22. 

Lettre  du  roi  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx, 

Encore  que  par  le  Mémoire  qui  vous  est  envoyé  vous  entendrez 

bien  amplement  mon  intention  sur  le  discours  qui  est  passé  entre 

le  Roi  Catholique  monsieur  mon  beau -frère,  le  duc  d'Albe  et 

vous,  et  comme  je  ne  me  veux  contenter  de  leur  réponse,  si  est 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  *f*,  lettre  cotée  79,  folk)  *M. 


424  APPENDICE. 

ce  que  je  vous  ai  bien  voulu  encore  toucher  ce  mot,  afin  que  vous 
connoissiez  que  ma  volonté  est  que  vous  renouvelliez  votre  plainte, 
et  requériez  avec  toute  instance  que  pour  le  bien  et  union  d'entre 
nous  et  l'entretennement  de  notre  commune  amitié ,  ils  regardent 
de  me  faire  faire  réparation  de  tort  qui  m'a  été  fait,  et  de  la 
cruauté  dont  Ton  a  usé  envers  mes  sujets,  qui  ne  se  peut  par  moi 
souffrir  sans  trop  de  diminution  de  ma  réputation. 

Je  sais  bien  qu'ils  ne faudront  de  vous  faire  une  même  réponse, 
et  vous  ne  cesserez  aussi  de  leur  dire  qu'il  ne  faut  espérer  que  je 
sois  jamais  satisfait  que  je  ne  me  voye  une  réparation  telle  que 
requiert  notre  amitié.  Vous  leur  parlerez  aussi  des  autres  points 
contenus  au  Mémoire  qui  vous  a  été  mandé,  et  au  petit  sommaire 
qui  vous  en  est  encore  envoyé,  afin  d'essayer  d'y  gagner  ce  que 
l'on  pourra,  car  il  n'y  a  rien  qui  ne  soit  bien  pertinent  et  qui 
ne  m'importe  infiniment ,  soit  pour  la  conservation  de  mon 
autorité,  ou  pour  le  bien  particulier  de  mes  sujets.  J'attendrai 
la  réponse  qui  vous  y  sera  faite,  et  cependant  vous  dirai -je 
que,  Dieu  merci,  les  affaires  de  mon  royaume  se  portent  bien  et 
y  sont  toutes  en  telle  pacification  que  je  puis  désirer,  car  non- 
seulement  l'obéissance  de  mes  sujets  est  telle  qu'elle  étoit  aupara- 
vant les  troubles,  mais,  les  querelles  des  grands  étant  pacifiées, 
elles  ont  apporté  une  telle  union  partout  qu'il  n'est  plus  question 
que  d'entretenir  mes  édits,  et,  d'une  part  et  d'autre,  regardera 
m'obéir.  Lesquelles  nouvelles  je  vous  veux  bien  dire  pour  ce  que 
je  m'assure  qu'elles  vous  seront  aussi  agréables,  comme  peut-être 
le  seront-elles  peu  à  d'autres  qui  voudroient  bien  que  les  choses 
fussent  autrement. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  etc.,  etc. 
De  Saint-Maur  les  Fossés,  ce  12  mai  1 566  '. 


N°  23. 
Lettre  de  la  reine  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx  , 
Je  ne  répéterai  point  ce  qui  vous  est  mandé  par  le  Mémoire  qui 
vous  est  envoyé,  mais  je  répondrai  seulement  à  deux  ou  trois 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^,  n°  78,  folio  287. 


APPENDICE.  425 

points  contenus  en  votre  lettre  du  9*.  Et,  premier  lieu ,  quant  à  ce 
que  le  duc  d'Albe  se  plaint  du  peu  de  justice  qui  est  faite  par  delà 
aux  sujets  du  roi  son  maître ,  je  ne  sais  sur  quoi  il  fonde  son  dire , 
si  n'est  vouloir  user  de  récriminations  pour  couvrir  la  mauvaise 
justice  que  jusqu'ici  j'ai  vu  faire  du  côté  de  delà  à  cent  mille 
plaintes  qui  ont  été  faites  pour  les  sujets  du  roi  monsieur  mon  ûls, 
car  de  pouvoir  dire  qu'à  tout  ce  que  l'ambassadeur  du  roi  monsieur 
mon  beau -ûls  m'a  proposé  je  n'aie  fait  satisfaire  promptement  et 
donner  tout  l'ordre  qu'il  a  été  possible,  c'est  chose  que  monsieur 
F  ambassadeur  ne  peut  avoir  mandée,  ni  lui  n'en  peut  alléguer  un 
seul  exemple  en  quoi  l'on  ne  fasse  apparoir  du  contraire,  et 
l'évêque  de  Limoges,  le  sieur  de  Saint -Sulpice,  et  vous,  depuis 
que  vous  y  êtes,  serez  tous  témoins  combien  de  requêtes  que  vous 
ayez  présentées  vous  ont  été  accordées. 

Combien  de  leurs  sujets  prisonniers  vous  avez  fait  mettre  en 
liberté,  et  combien  de  marchandises  prises  et  arrêtées  vous  leur 
avez  encore  fait  rendre  et  restituer. 

Ce  que  je  vous  en  dis,  pour  ce  qu'il  semble  qu'ayant  le  principal 
maniement  des  affaires  de  ce  royaume,  cela  procède  ou  que  j'aie 
peu  sçu  donner  ordre  à  chose  de  tel  poids  pour  Tentretennement 
de  notre  commune  amitié,  ou  bien  que  je  ne  l'ai  voulu,  et,  Dieu 
merci,  il  y  a  prou  de  preuves  du  contraire  et  de  l'un  et  de  l'autre; 
ce  que  je  vous  prie,  si  jamais  il  vous  en  parle,  lui  faire  bien  sen- 
tir, et  quant  à  ce  que  me  mandez  du  malheur  qu'il  vous  prédit 
pour  la  diversité  de  religion  qui  est  en  ce  royaume ,  je  crois  véri- 
tablement qu'il  y  en  a  qui  sont  bien  marris  d'y  voir  tant  de  pacifi- 
cation qu'il  y  a ,  et  de  quoi  nous  avons  été  si  sages  de  mettre  fin 
aux  troubles  qui  y  avoient  trop  longuement  duré;  mais,  Dieu 
merci,  l'union  est  telle  et  l'obéissance  de  tous  les  sujets  du  roi 
mondit  sieur  et  fils  si  assurée ,  et  il  la  veut  tant  maintenir,  qu'il  est 
mal  aisé  qu'elle  puisse  être  troublée,  ni  que  par  persuasion  ils 
puissent  être  induits  à  y  vouloir  rentrer,  toutesfois,  d'autant  que 
cela  importe ,  comme  vous  pouvez  penser,  il  sera  bon ,  et  je  vous 
en  prie,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  d'y  avoir  bien  l'œil  ouvert,  et 
regarder  s'il  y  aura  moyen  de  découvrir  s'il  y  auroit  point  pour  ce 
fait  quelque  intelligence  au  côté  de  deçà ,  suivant  ce  que  me  man- 
dez. Et  pour  répondre  à  ce  qui  vous  a  été  dit  de  M.  l'amiral, 
encore  que  la  réponse  que  vous  en  avez  faite  soit  bonne  et  perti- 
nente ,  et  que  de  ces  choses  là  on  n'aie  pas  à  en  rendre  compte  à 


426  APPENDICE. 

personne,  si  est  ce  que  je  vous  veux  bien  dire  qu'il  n'a  été  ici, 
depuis  Moulins,  qu'à  cette  heure,  et  qu'étant  officier  de  la  cou- 
ronne ,  et  des  plus  grands,  l'on  ne  lui  peut  refuser  sa  venue  en  ce 
lieu ,  mais  ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  ait  plus  de  maniement  pour 
cela,  ni  qu'il  s'entremette  de  plus  de  choses  qu'il  a  fait  jusqu'ici. 

Il  ne  me  reste  qu'à  vous  dire  que  j'ai  commandé  au  trésorier  de 
l'Espagne  de  vous  traiter  le  mieux  qu'il  pourra ,  afin  de  vous  don- 
ner le  moyen  de  bien  servir  le  roi  monsieur  mon  fils. 

Et  quant  à  la  compagnie  dont  vous  m'écrivez  pour  demeurer 
dans  Narbonne,  mais  que  M.  le  connétable  soit  ici,  j'aviserai  ce 
que  nous  y  pourrons  faire  afin  de  vous  satisfaire;  car  je  ne  veux 
pas  que  vous  soyez  plus  mal  traité  que  n'ont  été  vos  prédécesseurs 
et  que  vous  n'avez  été  jusqu'ici. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx ,  etc.,  etc. 
De  Saint-Maur,  ce  12  mai  i5Gft  '. 


N-  24. 

Lettre  de  A/,  de  Fourquevaulx  à  Charles  IX. 

Sire, 

La  dépêche  qu'il  a  plu  à  Votre  Majesté  me  faire  par  le  sieur  de 
Laguian  en  mai,  il  me  l'a  rendue  le  6  de  juin.  J'eus  audience  du 
Roi  Catholique  le  18,  et  lui  ûs  savoir  votre  bonne  santé,  ensemble 
l'heureux  état  de  vos  affaires  et  pacification  de  votre  royaume,  ce 
qu'il  montra  recevoir  de  fort  bonne  oreille,  me  disant  qu'il  ne 
pourrait  entendre  nouvelle  qui  lui  soit  plus  agréable. 

Après,  Sire,  je  lui  remontrai  que  Votre  Majesté  avoit  trouvé 
bien  étrange  la  réponse  qu'on  avoit  faite  aux  articles  représentés 
par  le  sieur  de  Villeroy,  et  discouru  article  par  article  le  peu  de 
raison  que  l'on  vous  faisoit  là-dessus,  qu'il  n'advenoit  pas  ainsi  des 
doléances  qui  vous  étoient  aucunes  fois  faites  par  son  ambassadeur, 
car  Votre  Majesté  y  répondoit,  et  la  reine  votre  mère,  de  parole 
et  d'effet,  au  plus  tôt  et  le  mieux  qu'elles  pouvoient  penser,  sça- 
chant  fort  bien  que  d'y  procéder  lentement  et  par  dissimulation  ne 
seroit  sinon  refroidir  l'amitié  d'entre  Vos  Majestés,  de  laquelle 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  2?-*,  n°  79,  folio  289. 


APPENDICE.  427 

chose  il  vous  déplairait  par  trop  d'en  voir  le  commencement  :  et 
tant  s'en  falloit  que  Votre  Majesté  se  tînt  satisfaite  du  peu  de  cas 
qu'il  s'étoit  fait  de  vouloir  punir  Pierre  Mélendez  et  ses  gens,  qui 
ont  cruellement  meurtri  vos  sujets  en  la  terre  aux  Bretons ,  qu'on 
appelle  par  deçà  la  Floride;  que  Votre  Majesté  me  commandoit  le 
plus  chaudement  qu'il  lui  étoit  possible  de  refaire  nouvelle  instance 
d'en  avoir  justice  et  réparation,  et  la  réitérer  par  infinies  requêtes 
jusques  à  ce  qu'elle  ait  obtenu  la  satisfaction  qu'un  tant  indigne 
massacre  mérite. 

Lequel,  Sire,  je  ne  lui  ai  de  plus  aigri  qu'il  m'a  été  dit,  que 
ledit  Mélendez  avoit  reçu  vos  sujets  la  vie  sauve ,  et  promis  de  les 
faire  mener  en  Espagne  pour  y  attendre  l'aveu  ou  désaveu  de  Votre 
Majesté,  car,  sans  cela,  ils  ne  se  fussent  rendus  ni  désarmés 
comme  ils  firent ,  ains  eussent  vendu  leurs  vies  chèrement.  Cette 
remontrance  fut  bien  nouvelle ,  ce  me  semble ,  à  Sa  Majesté ,  com- 
bien qu'il  ne  me  répondit  mot  là -dessus,  car  il  est  quelque  bruit 
sourd  par  deçà  de  ladite  composition ,  et  aucuns  blâment  Mélendez 
d'avoir  usé  tel  massacre,  et  même  contre  sa  foi,  n'étant  pas  vrai- 
semblable que  Jean  Ribaud  ni  les  autres  se  fussent  laissés  désar- 
mer, ni  couper  la  gorge  si  pauvrement,  si  Ton  ne  leur  eût  promis 
les  vies  sauves.  Votre  Majesté  le  pourra  savoir  plus  au  vrai  par 
ceux  qui  sont  échappés. 

Sa  Majesté  me  répondit  qu'en  lui  baillant  toutes  lesdites  doléances 
par  écrit  qu'il  m'y  feroit  réponse. 

Enfin  je  lui  demandai  congé  de  le  suivre  à  Ségovie ,  et  à  la  reine 
sa  femme ,  à  laquelle  j'avois  deux  ou  trois  mots  à  parler  de  la  part 
de  Vos  Majestés ,  il  l'a  trouvé  très-raisonnable. 

Je  lui  fis  présenter,  le  20  juin,  las  doléances,  lesquelles  il  donna 
le  soir  même  au  duc  d'Albe  pour  les  voir  et  y  faire  réponse ,  et 
sont  elles  es  propres  termes  qu'il  est  porté  par  mes  instructions, 
parce  que  je  n'eusse  sçu  y  adjancer  ni  ajouter  un  seul  mot  du 
mien ,  tellement  elles  me  semblent  avoir  été  envoyées  en  la  forme 
qu'il  les  falloit. 

Sire,  ayant  attendu  jusqu'au  25""  du  susdit  mois  de  parler  au 
duc  d'Albe,  je  fus  lui  remantevoir  la  réponse  de  mes  articles;  il 
m'a  répondu  ne  se  pouvoir  faire  sitôt,  ni  devant  que  le  Roi  Catho- 
lique soit  au  Bosc.  Dieu  veuille  qu'ils  y  satisfassent  comme  ils 
doivent;  mais  des  propos  dudit  duc,  je  n'ai  pas  beaucoup  d'espé- 
rance, car  au  lieu  de  faire  réparation  des  griefs  faits  à  vos  sujets, 


(,28  APPENDICE. 

ils  demandent  justice  de  tout  plein  de  doléances,  même  de  deux 
courses  faites  naguère  sur  les  confins  de  Catalogne,  où  l'on  vola 
un  prêtre  espagnol  sur  la  tête  duquel  on  mit  un  înorrion  ardent, 
et  lui  coupèrent  les  pouces  et  autres  violences ,  dont  il  me  promit 
à  sa  venue  au  Bosc  me  parler  plus  particulièrement. 

Je  ne  veux  oublier  d'ajouter  ce  mot  à  ma  lettre  que  la  flotte 
espagnole  qui  doit  venir  du  Pérou  et  de  la  Neuve-Espagne,  ne 
s'ose  bonnement  mettre  à  la  voile,  craignant  la  rencontre  des 
François,  et  par  deçà  les  redoutent  à  cause  du  bruit  qui  court  en 
France,  s'arment  quelques  bons  navires  pour  aller  au  devant  de 
ladite  flotte,  laquelle  porte  grandes  richesses,  et  en  or  ou  en 
argent,  la  valeur  de  6  à  7  minions*. 
De  Ségovie,  5  juillet  1566. 


N-  25. 
Lettre  de  M.  de  Faurquevaulœ  à  Charles  IX. 

Sire  , 

Encore  que  j'eusse  écrit  à  Votre  Majesté,  du  5  de  ce  mois,  que 
le  Roi  Catholique  ne  viendroit  au  Bosc  deçà  la  fête  de  saint  Jacques, 
toutesfois  il  y  arriva  le  8m*  et  n'en  est  bougé  depuis.  Sa  Majesté  et 
la  reine  votre  sœur  sont,  Dieu  grâces,  en  très -bonne  santé,  car 
il  n'est  jour  que  j'en  sache  nouvelle  par  des  gentilshommes  qui  sont 
auprès  de  moi,  lesquels  j'y  envoyé  souvent,  et  aussi  par  son  mé- 
decin Montguion ,  qui  fait  son  bon  devoir  de  la  conseiller  à  tenir 
bon  régime,  et  sert  fort  diligemment,  et  prend  grand  peine  en 
espérance  qu'il  plaise  à  Votre  Majesté  lui  faire  du  bien. 

Madite  dame  s'est  tenue  tout  son  8aa  mois  assez  coye  et  en 
repos  pour  ne  rien  gâter  de  sa  portée ,  et  vient  d'entrer  dans 
son  9me  ;  il  lui  faudra  vivre  autrement  et  faire  de  l'exercice.  Le  roi 
fait  fort  le  bon  mari. 

Au  regard,  Sire,  de  la  dépêche  que  la  Cousture  m'a  apportée, 
je  fais  un  extrait  des  plaintes  auxquelles  il  a  plu  à  Votre  Majesté 
me  commander  que  je  demande  être  répondu ,  et  les  ai  fait  pré- 
senter à  Sa  Majesté  Catholique  et  en  écrivis  une  bonne  lettre  à  la 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr  ,  l\J,  n*  64,  folios  314  à  322. 


APPENDICE.  629 

reine  votre  sœur,  afin  de  le  remontrer  comme  il  falloit,  ce  qui  a 
été  fait  loi  ayant  fait  réponse.  Ledit  sieur  roi  avoit  commandé  au 
duc  d'Albe ,  qu'il  eût  à  répondre  aux  premières  plaintes  et  à  l'ad- 
dition par  môme  moyen ,  car  il  désire  contenter  le  roi ,  son  bon 
frère,  en  tout  ce  qu'il  lui  sera  possible.  Et  comme  j'attendois  de 
l'en  aller  supplier,  est  arrivé  le  paquet  qu'il  a  plu  à  Votre  Majesté 
m'écrire  du  dernier  de  juin. 

J'envoyai  le  lendemain  17me  du  présent  demander  audience, 
espérant,  encore  que  je  fusse  assailli  d'une  fièvre,  ne  faillir  à  l'assi- 
gnation, bien  délibéré  de  n'oublier  rien  à  lui  dire,  tant  sur  les 
plaintes  que  sur  le  contenu  des  dépêches. 

Ledit  sieur  roi  me  manda  que  j'y  pourrois  aller  le  18"*,  à  quoi 
je  n'eusse  failli ,  mais  la  fièvre  s'augmenta  tellement  la  nuit  et  ledit 
jour  avec  les  douleurs  qui  l'accompagnent,  qu'il  m'a  été  impossible 
m'y  trouver  :  bien  espérai-je  dans  5  ou  6  jours  réparer  cette  faute, 
ayant  cependant  emprumpté  le  secours  et  faveur  de  madame 
votre  sœur,  que  j'ai  très-humblement  suppliée  faire  mes  excuses  ; 
et  m'ont  semblé  les  lettres  de  Vos  Majestés,  tant  bien  couchées, 
sans  aucun  masque  ni  déguisement,  ains  pleines  de  si  bonnes  in- 
tentions et  offices  que  je  les  ai  pu  envoyer  à  la  Majesté  de  ladite 
dame,  pour  faire  entendre  le  contenu  d'icelles  au  roi  son  seigneur, 
ou  ne  lui  en  parler  point  selon  son  bon  jugement  ;  mais  elle  les  a 
trouvées  si  à  propos  qu'elle  les  lui  a  montrées ,  ainsi  qu'elle  m'a 
mandé  et  a  prié  le  roi ,  son  mari ,  m'écrire  et  commander  d'en 
remercier  Votre  Majesté  de  sa  part1. 
SégoYie,2l  juillet  1566. 


X*  26. 

Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  à  Charles  IX. 

Sire, 

Ne  me  sentant  encore  assez  fort  pour  monter  à  cheval ,  car  la 
lièvre  continue  m'a  tenu  18  jours,  j'avisai  hier  de  renvoyer  un 
gentilhomme  vers  le  Roi  Catholique  avec  un  placet  pour  le  supplier 
de  la  réponse  qu'il  doit  aux  doléances  que  je  lui  ai  présentées  de 
votre  part,  et  en  avoir  même  écrit  à  la  Reine  Catholique. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  f r  ,  2|£,  n«  91,  folio  347. 


430  APPENDICE. 

Il  répond,  Sire,  avoir  donné  cette  charge  plusieurs  fois  au  duc 
d'Albe,  et  a  fait  dire  au  gentilhomme  mien,  qu'il  aille  savoir  dudit 
duc  d'Albe  à  quoi  il  tient  qu'il  n'y  a  satisfait.  Le  duc,  avec  sa  froi- 
deur accoutumée,  s'excusa  sur  les  grandes  affaires  qu'ils  ont  à 
consulter  et  remédier,  mais  que  sans  nulle  faute ,  en  peu  de  jours 
il  y  répondra  :  je  crois,  quant  à  moi,  qu'il  n'y  satisfera  jamais,  si 
négligent  il  est  et  lent  en  ce  qui  concerne  tel  négoce  principale- 
ment. Je  n'espère  rien  qui  vaille  du  massacre  de  la  Floride,  car  c'a 
été  lui  toujours  qui  l'a  conseillé,  et  est  certain,  Sire,  comme  j'ai 
su  par  homme  qui  se  trouva  à  l'exécution,  que  Pierre  Mélendez 
a  voit  promis  à  Jean  Ribaud  et  à  ses  gens  les  vies  sauves ,  et  qu'il 
ne  reeevroit  aucun  mal ,  ains  les  feroit  honnestement  nourrir  jus- 
qu'à ce  qu'il  eût  réponse  de  l'Espagne  de  ce  qu'il  en  devrait  faire; 
les  pauvres  gens  ne  furent  pas  sitôt  désarmés  que  son  lieutenant 
commença  par  ledit  Ribaud,  un  peu  écarté  des  autres,  lequel  après 
avoir  dit  qu'il  se  confessât,  il  tua  de  7  à  8  pogniallades  dans  le 
corps,  tout  le  demeurant  fut  incontinent  mis  en  pièces  jusqu'au 
nombre  de  873. 

De  Ségovie,  il  d'août  1566  '. 


K*  27 

Déposition  de  Jehan  Mennin,  marinier,  par-devant  M.  de 
Fourquevaulx,  conseiller  du  roy  et  son  ambassadeur  en 
Espagne. 

Jehan  Mennin,  âgé  de  23  à  24  ans,  natif  de  la  Rochelle,  ûls  de 
Guillaume  Mennin ,  sieur  du  Viard ,  bourgeois  d'icelle  ville,  ouï 
par  serment  de  dire  vérité  : 

Interrogé  de  l'occasion  pour  laquelle  il  est  en  Espagne,  a  répondu 
être  venu  avec  la  flotte  de  42  navires  et  2  caravelles,  venues  de  la 
Neuve-Espagne  et  autres  lieux  des  Indes  occidentales,  au  port  de 
Saint-Lucas ,  le  26  du  mois  d'août  dernier  passé ,  s'étant  embarqué 
au  port  de  Saint-Domingue,  en  l'île  espagnole  (comme  prisonnier 
d'un  soldat  espagnol  nommé  Herrere,  natif  de  Pelagos,  près  de 
Séville),  quelques  jours  avant  la  Saint-Jean. 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  2~p,  n°  98,  folio  363. 


APPENDICE.  631 

Interrogé  pourquoi  étoit-il  prisonnier  dudit  soldat,  a  répondu 
qu'au  mois  de  mai  prochain,  aura  3  ans  que  le  capitaine  Jehan 
du  Bois  faisoit  des  gens  de  guerre  en  la  ville  de  la  Rochelle,  pour 
aller  sur  mer  à  la  Floride  porter  vivres  et  mener  secours  aux  Fran- 
çois, qui  y  étoient  passés  un  an  par  avant,  et  lui  comme  jeune 
homme  curieux  de  voir  le  monde,  s'embarqua  sur  une  robergue, 
qui  s'assembla  à  Belle-Ile  avec  l'armée  que  conduisoit  le  capitaine 
Jean  Ribaud,  et  leur  route  fut  par  les  Canaries  et  l'île  Dominique, 
où  ils  furent  à  l'ancre  quinze  jours  pour  faire  aiguade ,  puis  à  File 
de  la  Monne,  et  ûnalement  à  la  Floride ,  où  ils  arrivèrent  sur  la  fin 
du  mois  de  juillet ,  audit  an ,  un  vendredi ,  en  nombre  de  6  navires, 
c'est  à  savoir,  le  navire  de  la  Truite  de  Dieppe,  autre  nommé 
Epaule  de  Mouton,  la  robergue  sur  laquelle  il  étoit,  dont  Jehan 
du  Rois  étoit  capitaine,  du  nom  des  autres  ne  se  souvient. 

Étant  arrivés  à  la  Floride,  ils  trouvèrent  le  capitaine  Laudonnière 
et  autres  François  au  fort  qu'ils  avoient  fait,  auquel  furent  portés 
les  vivres  qu'ils  avoient  conduits  sur  l'armée,  comme  blés,  vins, 
biscuits,  chairs  salées  et  autres  provisions  nécessaires;  ensemble 
artillerie  et  munitions  pour  la  défense  du  fort. 

Interrogé  sur  quel  nombre  d'hommes  il  pouvoit  y  avoir  sur 
l'armée  et  dans  le  fort,  et  les  noms  des  capitaines,  a  répondu 
qu'ils  menoient  aussi  des  femmes,  enfants  et  des  jeunes  hommes 
pour  travailler  la  terre,  parmi  lesquels,  et  tout  le  nombre  de  sol- 
dats de  l'armée  et  du  fort ,  ils  pourroient  être  600  bouches*  ou 
environ,  en  tout,  sous  quatre  enseignes  :  les  capitaines  étoient 
Jehan  Ribaud,  Loys  Ribaud,  son  (ils,  Jehan  du  Rois,  Gros,  Rellot, 
Martin,  Pierre  Rennat  et  autres,  et  y  avoit  pareillement  des  gen- 
tilshommes de  Normandie ,  môme  un  nommé  le  sieur  de  Grandpré, 
lequel  est  encore  vivant  et  prisonnier  à  la  Havanne ,  et  avec  lui 
un  enfant  de  Paris  nommé  Jacques ,  le  père  duquel  est  serviteur 
domestique  de  M.  le  cardinal  de  Bourbon. 

Interrogé  de  raconter  le  fait  de  la  prise  du  fort  et  défaite  des 
François ,  a  répondu  :  «  qu'environ  quinze  jours  après  leur  arrivée 
par  un  jeudi  matin,  furent  découverts  25  navires  qui  venoient 
droit  an  fort  pour  reconnoltre,  lesquels  Jehan  Ribaud  envoya  son 
fils  dans  une  patache  pour  voir  de  parlementer  avec  eux ,  mais 
approchant  lesdits  navires,  lesquels  étoient  espagnols  et  portu- 
gais, leur  furent  tirés  six  pièces  sans  vouloir  autrement  parler.  Quoy 
voyant  ceux  de  la  patache  s'en  retournèrent  au  port  du  fort  :  depuis, 


432  APPENDICE. 

les  capitaines  Jehan  Ribaud  et  Laudonnière,  s'accordèrent  de 
mettre  des  soldats  dans  les  navires  pour  aller  voir  et  savoir  qui 
étoient  les  25  navires ,  et  de  fait  les  6  navires  firent  voile  pour 
aller  trouver  les  25,  lesquels  voyant  venir  les  6  navires  françois 
droit  à  eux ,  se  prirent  à  fuir  si  bien  qu'on  les  perdit  de  vuef  car 
ils  se  mirent  dans  une  rivière  à  quinze  lieues  du  fort,  et  pouf  lors 
les  mariniers  françois  s'en  retournèrent  au  port  près  de  leur  fort, 
où  la  tourmente  survint  très-grande.  Quoi  voyant  Jehan  Ribaud ,  et 
que  la  tourmente  augmentoit,  il  descendit  à  terre  accompagné 
d'un  nombre  de  ses  gens,  et  s'en  alla  au  fort  avec  des  barques, 
où  étant  arrivé  environ  la  minuit ,  la  tourmente  s'augmenta  si  fort 
que  les  câbles  des  navires,  qui  étoient  demeurés  à  l'ancre,  rompi- 
rent, dont  les  quatre  allèrent  à  travers,  se  perdirent,  et  tous  les 
gens  furent  noyés,  excepté  trois  mariniers  et  un  garçon,  tous  de 
Dieppe ,  lesquels  sont  en  vie ,  captifs  des  Espagnols  à  la  Havane. 
Les  autres  deux  navires ,  dans  lesquels  étoient  Laudonnière  et  Loys 
Ribaud ,  voyant  la  tempête  si  impétueuse ,  s'en  allèrent  à  la  mer, 
et  dura  la  tempête  deux  jours  et  deux  nuits. 

)>  Cependant  les  navires  espagnols  s'étoient  retirés  en  une  rivière 
à  quinze  lieues  du  fort,  mirent  leurs  soldats  à  terre  pour  le  venir 
surprendre,  comme  ils  firent,  car  la  seconde  nuit  de  la  tempête 
s'étant  avancée ,  un  d'eux  qui  parloit  françois  s'approcha  de  la 
sentinelle,  à  laquelle  disant  qu'il  étoit  François,  le  tua,  tandis  que 
l'autre  abusé  de  langage  se  laissoit  entretenir  de  paroles ,  et  incon- 
tinent ,  s'en  retourna  vers  ses  compagnons ,  lesquels  tous  ensemble 
arrivèrent  au  fort  environ  minuit,  et  entrèrent  dedans,  où  ils  trou- 
vèrent tous  les  François  dormant,  en  firent  belle  boucherie  excepté 
de  quelques-uns  en  bien  petit  nombre ,  et  d'iceux  furent  le  dépo- 
sant et  trois  tambourins,  l'un  de  Dieppe  et  les  deux  autres  de 
Rouen,  et  quatre  trompettes,  trois  de  Normandie  et  l'autre  de 
Bordeaux ,  qui  s'appelle  Jacques  Dulac  »  ;  des  autres  ne  sait  leurs 
noms ,  qui  sont  encore  à  la  Floride  ou  aux  îles  de  par  delà. 

Touchant  à  Jehan  Ribaud  et  environ  soixante  d'autres ,  ils  furent 
gardés  jusques  au  lendemain,  puis  les  tuèrent  à  coups  d'épée, 
ayant  plutôt  coupé  la  barbe  audit  Ribaud ,  disant  la  vouloir  envoyer 
au  roi  d'Espagne  :  ceux  qui  furent  tués,  tant  dans  le  fort  qu'à  une 
île  qui  est  auprès,  pouvoient  être  environ  350  hommes.  Voyant  le 
capitaine  Laudonnière,  la  prise  du  fort  et  défaite  de  ses  compa- 
gnons ,  s'enfuit  en  France  avec  un  navire  et  une  patache ,  et  le 


APPENDICE.  433 

capitaine  Loys  Ribaud  se  retira  à  une  rivière,  à  trente  lieues  de  là, 
avec  un  navire  et  avec  lui  36  hommes,  tant  soldats  que  mariniers. 
A  ladite  défaite  et  naufrage  moururent  les  capitaines  Jehan  Ribaud, 
Jehan  du  Bois,  Gros,  Martin  et  Renat ,  et  beaucoup  d'autres,  des- 
quels il  ne  se  souvient.  Les  femmes  et  les  petits  enfants  furent 
menés  à  l'île  de  Porto-Rico  ;  dit  aussi  que  le  sieur  de  Grandpré ,  et 
environ  17  ou  18  mariniers ,  sont  vivants  et  prisonniers  à  la  Havane* 
Les  Portugais  étoientà  la  défaite  autant  ou  plus  que  les  Espagnols, 
et  ce  furent  ceux  qui  firent  plus  de  meurtres  et  de  cruautés.  Le 
fort  fut  brûlé  le  lendemain  et  tous  les  vivres  qui  y  étoient. 

Après  la  prise  du  fort,  Mélendez  envoya  deux  cents  hommes  jus- 
qu'à une  montagne,  trente  lieues  loin  du  lieu  de  la  défaite,  et  le 
déposant  alla  en  leur  compagnie,  en  laquelle  montagne  il  y  a  mines 
d'argent,  puis  au  bout  de  quinze  jours  le  menèrent  &  la  Havane, 
où  ils  font  un  château  de  pierres  taillées  qui  sera  très-fort  quand  fl 
sera  achevé,  et  n'a  maintenant,  sinon  trois  ou  quatre  toises  de 
haut,  au  village  ne  saurait  avoir  qu'environ  trois  cents  maisons, 
tout  ouvert,  où  il  dit  avoir  vu  onze  François  pendus;  mais  il  ne 
sauroit  dire  pour  quelle  occasion.  Puis  fut  mené  à  Porto-Rique,  qui 
est  une  ville  forte,  auquel  lieu  furent  portés  de  la  Floride  huit 
femmes  françoises  et  quatre  petits  enfants ,  Tune  desquelles  étoit 
femme  d'un  orfèvre  de  Rouen,  et  a  épousé  maintenant  un  Porta* 
gais  :  après  fut  transporté  à  Saint-Domingue ,  qui  est  une  cité  grande 
et  forte,  vers  laquelle  l'on  l'embarqua  avec  la  flotte  qui  est  naguère 
arrivée  en  Espagne. 

Dît  de  plus  que  deux  navires  de  ceux  qui  étoient  allés  avec 
Mélendez  chargés  de  sucre  et  de  cuir,  portoient  quinze  ou  seize 
mariniers  françois  et  lettres  au  roi  d'Espagne,  mais  les  corsaires 
les  ont  pris  auprès  de  Saint-Lucas. 

Interrogé  d'autres  particularités  sur  cette  affaire ,  a  dit  n'en  savoir 
que  ce  que  dessus *. 

N*  28. 

M.  de  Fourquevaubc  à  Charles  IX. 

L'occasion  principale  de  cette  dépêche  est  afin  d'avertir  Votre 
Majesté  que  tout  le  Portugal  est  en  alarme  pour  la  descente  que 

'  Bibliothèque  Impériale,  soppl.  fr.,  ^ffc,  folio  472. 

28 


434  APPENDICE. 

les  François  et  les  Anglois  ont  faite  à  l'île  de  Madère,  au  nombre 
de  vingt-trois  navires,  sous  la  charge  du  capitaine  Montluc,  ainsi 
que  Tavis  reçu  de  Portugal  au  roy ,  le  28  du  passé  porte. 

Je  lis  lendemain  la  susdite  visite  sans  qu'il  m'en  dit  rien,  mais 
la  princesse  sa  sœur  en  est  la  plus  marrie  du  monde,  et  toute  cette 
cour  trouve  le  fait  très-mauvais.  L'arrivée  fut  de  nuit  et  l'assaut 
aussitôt ,  de  sorte  que  ceux  de  la  ville  n'eurent  loisir  de  se  défendre. 

Il  y  avoit  quatorze  navires  portugais  à  la  plage,  car  il  n'y  a 
point  de  port,  lesquels  voulurent  résister,  mais  leur  résistance  ne 
dura  rien ,  et  furent  pris  ensemble  la  ville;  les  uns  disent  que  l'on 
y  a  tué  beaucoup  de  gens  sans  épargner  les  prêtres,  rompu  églises, 
forcé  nonains ,  rasé  moulins  à  sucre,  et  fait  tous  les  plus  grands 
maux  qui  se  peuvent  faire  en  un  sac  de  ville.  Autres  qu'ils  n'ont 
fait  sinon  saccager,  mais  le  butin  a  monté  2  millions  d'or,  et  par- 
lent que  les  François  et  Anglois  fortifient  la  ville  et  deux  autres 
lieux.  Le  roi  de  Portugal,  ou  son  conseil,  en  ayant  su  la  nouvelle, 
a  incontinent  mis  ordre  d'équiper  et  armer  les  nefs  et  galères  qui 
étoient  à  Lisbonne  en  intention  de  les  envoyer  défaire  et  menace 
de  les  massacrer  comme  ceux  de  la  Floride;  et  parce  que  les  habi- 
tants de  l'île  étoient  désarmés,  ils  cherchent  sur  leur  armée  de 
quoi  les  armer.  Il  ne  se  parle  d'autre  chose  par  deçà,  et  est  bruit 
que  le  Roi  Catholique  secourera  son  neveu  et  nièce  s'il  en  est 
besoin.  On  discourt  ici  que  c'est  un  petit  commencement  pour 
entrée  des  grandes  guerres  qui  se  renouvelleront  entre  Votre  Majesté 
et  ce  roi ,  ne  pouvant  croire  que  telle  descente  soit  sans  votre  man- 
dement; j'ai  dit  et  soutenu  le  contraire  à  ceux  qui  m'en  ont  parlé, 
mais  que  cela  peut  arriver  des  occasions  que  les  Portugais  en  ont 
données,  non-seulement  à  vos  sujets,  ains  aux  Anglois,  usant 
depuis  longtemps  de  cruauté  telle  envers  les  uns  et  les  autres, 
qu'il  n'y  a  eu  ordre  de  trouver  justice  ni  réparation  à  l'endroit  du 
roi  de  Portugal  des  torts  faits  à  iceux  :  et  même  que  des  Portugais 
accompagnèrent  Pierre  Melendez  à  la  Floride,  et  furent  ceux  qui 
firent  la  plus  grande  boucherie  des  pauvres  François,  dont  la  ven- 
geance commence  à  se  faire  par  la  Madère.  Or,  ne  saurai-je  dire 
si  les  François  auront  délogé,  où  s'ils  s'opiniâtreront  à  tenir  l'île 
qui  est  pour  son  étendue  la  plus  fertile  en  toutes  choses  qu'on 
sache  ;  mais  il  est  bien  certain  que  si  aucuns  de  vos  sujets  iront  en 
Portugal  en  marchandises  ou  autrement,  ils  seront  maltraités; 
pourquoi  sera  fort  bon  de  les  faire  avertir  par  vos  ports,  comme 


APPENDICE.  £35 

n'y  aillent  s'il  est  sage,  et  ne  faut  penser  du  moins  que  ce  roi 
n'envoyé  secours  pour  reprendre  ladite  île.  S'il  est  ainsi,  que  les 
François  la  veuillent  garder,  car  elle  est  de  telle  importance  qu'ils 
la  pourraient  défendre,  qu'elle  tiendrait  sujette  la  navigation  de 
toutes  les  Indes,  tant  d'Espagne  que  de  Portugal.  Je  mettrai  en 
peine  de  découvrir  si  ce  roi  y  enverrait  de  ses  forces,  afin  d'en 
avertir  tout  incontinent  Votre  Majesté. 

On  dit  qu'un  Portugais,  nommé  Galderon,  sert  de  pilote,  conduc- 
teur et  guide  aux  François.  Ne  voulant  faillir  à  dire  à  Votre  Majesté 
qu'il  y  a  environ  huit  jours  qu'à  la  Gouroigne  aborda  un  navire 
chargé  d'arquebuses,  arbalètes,  piques,  et  autres  armes  dans  des 
tonneaux.  L'on  veut  ignorer  que  ce  fussent  François  qui  comman- 
daient le  navire;  mais  il  fut  arrêté  et  pris,  et  ceux  de  dedans  sont 
vus  sujets'. 

De  Madrid,  7  ■ombre  1566. 


W  29. 

Lettre  de  Charles  IX  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Quant  à  ce  qui  concerne  le  fait  du  jeune  Montluc,  je  vous  avise 
qu'après  lui  avoir  par  plusieurs  fois  refusé  de  sortir  en  mer,  je  me 
laissai  vaincre  à  la  remontrance  qu'il  me  ût  faire  des  grandes 
dépenses  qu'il  avoit  employées  en  son  équipage,  et  que  son  inten- 
tion n'étoit  que  de  l'employer  au  fait  de  la  marchandise,  dont  son 
père  et  autres  ses  plus  proches  parents ,  me  donnoient  toute  sûreté , 
qui  fut  cause  que  je  lui  accordai  son  congé,  mais  ce  fut  avec 
expresse  défense  de  n'offenser,  envahir  ni  molester  le  pays  et 
sujets  du  roi  d'Espagne  et  de  Portugal,  mes  bons  frères,  et  autres 
mes  amis  et  alliés,  ainsi  que  vous  verrez  par  le  double  de  la  lettre 
que  j'en  écrivis  à  son  père  dès  le  mois  d'août  dernier  passé,  que 
je  vous  envoyé. 

Depuis ,  ayant  eu  information  des  déprédations  qu'il  faisoit  sur 
mes  propres  sujets ,  et  senti  quelque  vent  de  l'entreprise  et  inva- 
sion qu'il  a  faite  sur  l'île  de  Madère,  appartenant  au  roi  de  Por- 
tugal, j'en  ai  eu  tout  l'ennui  et  le  déplaisir  que  peut  un  prince  qui 

*  Kbliotkèque  Impériale,  soppl.  fr.,  *}*,  n«  149,  folio  494. 

28. 


436  APPENDICE. 

ne  désire  que  la  conservation  de  la  paix  et  amitié  qu'il  a  avec  les 
autres  princes  chrétiens  ses  amis  et  alliés.  Et  avant  la  réception 
de  votre  dépêche  qui  m'a  plus  éclairci  de  ladite  invasion ,  j'avois 
jà  fait  expédier  un  mandement  que  j'ai  envoyé  publier  par  tous  les 
ports  de  mon  royaume ,  par  lequel  je  déclare  que  je  tiens  ledit 
Montluc,  et  tous  ceux  de  la  troupe,  pour  déprédateurs  et  violateurs 
de  paix,  et  commande  expressément  que  comme  tels,  l'on  ne 
faille  de  les  saisir  et  prendre  prisonniers,  en  quelque  lieu  qu'ils 
puissent  aborder  en  mon  royaume,  avec  défenses  très-rigoureuses 
à  mes  sujets  de  ne  les  aider  et  favoriser,  ne  se  joindre  avec  eux 
ou  les  assister,  ou  renforcer  aucunement.  Ayant  davantage  ajouté 
à  ce  que  dessus  les  autres  choses  que  j'ai  connues  les  plus  néces- 
saires à  cette  fin,  ainsi  que  vous  verrez  plus  particulièrement  par 
le  double  dudit  mandement  qui  sera  enclos  avec  la  présente  ;  duquel 
mandement  comme  de  ma  susdite  lettre,  vous  ferez  entendre  le 
contenu  partout  où  vous  verrez  qu'il  sera  nécessaire  pour  justifier 
la  sincérité  de  mon  intention  en  cet  endroit ,  et  assurer  un  chacun 
que  je  suis  si  offensé,  que  si  ledit  Montluc  peut  tomber  en  mes 
mains ,  j'en  ferai  faire  telle  et  si  exemplaire  démonstration  et  puni- 
tion, que  l'on  connoltra  qu'il  n'y  a  revanche  de  la  Floride,  ni 
autre  considération,  qui  me  sût  faire  trouver  bonnes  telles  actions, 
desquelles  il  ne  sauroit  sortir  qu'une  altération  d'amitié  d'entre 
moi  et  lesdits  princes ,  et  enfin  une  rupture  de  ce  que  je  mets 
peine  d'entretenir  et  conserver  avec  si  sincère  intention.  Par  ainsi 
partout  où  il  vous  en  sera  parlé  par  delà ,  mettez  peine  par  toutes 
les  susdites  raisons  et  remontrances,  de  louer  l'opinion  que  l'on 
pourroit  avoir  qu'il  y  ait  eu  chose  si  inique  et  malheureuse,  ni  de 
mon  commandement,  ni  de  mon  consentement;  m'étant  toujours 
montré  trop  sincère  observateur  de  ma  foi  et  de  mes  promesses, 
et  jaloux  de  ma  réputation  pour  venir  à  telles  extrémités  qui  sont 
plus  que  barbares,  et  de  gens  qui  sont  sans  foi  et  sans  Dieu.  Et  si 
d'aventure  l'on  faisoit  (sous  l'occasion  des  déportements  dudit 
Montluc  et  de  ses  déprédations)  arrêter  les  navires  françois  qui  se 
trouveront  es  côtes  de  là,  poursuivez  que  délivrance  en  soit  faite 
d'autant  qu'il  ne  seroit  raisonnable  qu'ils  pâtissent  pour  la  faute  de 
celui  qui ,  comme  ennemi  conjuré  de  tout  le  monde ,  n'épargne 
non  plus  mes  propres  sujets  que  ceux  de  mes  amis  et  alliés. 

Je  ne  sais  que  penser  du  vaisseau  françois  que  vous  me  mandez 
être  arrivé  à  la  Gouroigne,  chargé  de  diverses  sortes  d'armes.  Si 


APPENDICE.  b37 

vous  pouvez  savoir  qui  sont  les  François  qui  le  commandent,  en 
quel  lieu  ils  portaient  les  armes ,  et  pour  quel  effet  vous  jugerez 
si  vous  en  devez  poursuivre  la  délivrance,  et  me  ferez  service 
agréable  de  m'avertir  de  tout  ce  que  vous  en  aurez  appris  :  vous 
avisant  que  la  réponse  que  vous  m'avez  donnée  des  affaires  qui 
sont  aujourd'hui  sur  le  tablier,  m'a  tellement  éclairci  de  tout  ce 
que  j'en  désirais  savoir,  que  je  vous  puis  assurer  avec  juste  occa- 
sion que  j'en  demeure  fort  satisfait  et  content,  et  vous  prie  qu'en 
même  temps  que  vous  entendrez  quelque  chose  de  plus  particu- 
lier, vous  continuerez  à  m'en  donner  ordinairement  avis,  princi- 
palement quant  au  fait  du  passage  du  roi  d'Espagne,  et  l'entrevue 
du  pape  et  de  lui ,  et  pour  quel  temps  l'un  et  l'autre  se  pourra  faire. 
S'il  est  vrai  qu'il  y  ait  quelque  mauvaise  satisfaction  survenue  entre 
l'empereur  et  ledit  roi ,  comme  l'on  vous  a  fait  entendre ,  et  si  elle 
sera  pour  continuer  ;  que  c'est  de  ce  changement  et  nouvelle  forge 
qu'ils  veulent  faire  de  leur  monnaie,  dont  vous  mettrez  peine  de 
vous  éclaircir,  pour  m'avertir  d'heure  en  heure  de  l'empiremeot 
qu'il  y  aura,  et  m'en  enverrez  des  pièces  neuves,  aûn  que  j'en 
fasse  faire  l'essai ,  et  que  j'y  puisse  pourvoir  et  donner  ordre  avant 
que  le  mal  en  soit  répandu  parmi  mon  royaume ,  comme  il  s'est 
fait  assez  souvent  en  semblable  fabrication,  qui  est  tout  ce  que 
j'ai  à  répondre  sur  le  contenu  en  votre  lettre,  et  l'endroit  où  je 
prierai  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx,  etc. 

ÉeritàSafeft-lUiirdesFottét,  teUsorem^  15661. 


X*  30. 

Lettre  de  Catherine  de  Médias  à  M.  de  FourquevamLr. 

Vous  faisant  le  roi,  monsieur  mon  fils,  ample  réponse  sur  le 
contenu  en  la  dépêche  que  lui  avez  faite  du  second  de  ce  mois,  je 
n'y  ajouterai  qu'une  seule  chose  qui  est  que  je  suis  si  ennuyée  et 
offensée  de  cette  excursion  et  invasion,  que  le  jeune  Montloc  a 
faîte  en  nie  de  Madère  pour  le  tort  qu'il  fait  en  cela  à  notre  répu- 
tation, et  pour  les  autres  déprédations  qu'il  exerce  non-seulement 
sur  les  sujets  des  princes  nos  amis  et  alliés,  mais  sur  les  nôtres 

1  Bbtiotbiqwtlmpériêlt,  mffl.  ix.,  1|»,  ■•  14*,  UXm  S17. 


&S8  APPENDICE. 

propres,  que  je  ne  désire  que  de  le  voir  en  liea  où  le  toi,  mon  dit 
seigneur  et  fils,  en  puisse  faire  telle  punition  et  démonstration  que 
la' chrétienté  connoisse  combien  nos  intentions  sont  ennemies  et 
éloignées  de  telles  hostilités,  et  désirons  vivre  en  amitié  avec  tons 
princes  chrétiens  nos  amis,  ne  pouvant  penser  qu'il  y  ait  homme 
vivant  qui,  considérant  les  déportements  dudit  jeune  Montluc,  sans 
passion,  ne  juge  qu'ils  ne  peuvent  procéder  que  de  la  rage  d'un 
homme  désespéré,  lequel  cherchant  sa  ruine,  veut  faire  parler  de 
lui  aux  dépens,  indifféremment  de  tous  ceux  auxquels  fl  estimera 
pouvoir  porter  quelque  dommage,  comme  il  a  fait  depuis  son  par- 
tement  Je  suis  bien  aise  de  l'espérance  que  vous  me  donnez  que 
la  reine  ma  fille  accompagnera  le  roi  son  mari  en  son  voyage  de 
Flandres,  ou  demeurant  en  Espagne,  que  ce  sera  avec  l'autorité 
qui  lui  appartient,  en  quoi  vous  la  conforterez  et  admonesterez  de 
conduire  ce  fait  avec  toutes  les  gracieuses  et  douces  prières  et 
remontrances  qu'elle  connoltra  les  plus  propres  pour  y  conduire 
et  persuader  le  roi  son  mari ,  et  pour  ce  qu'il  nous  importerait  de 
beaucoup  d'être  bien  assurée  et  éclaircie  de  l'occasion  de  ce  mécon- 
tentement ,  que  vous  nous  mandez  être  survenu  de  l'empereur  et 
du  roi  d'Espagne,  vous  ne  ferez  peu  de  service  au  roi  mon  dit 
seigneur  et  fils  de  l'en  avertir,  et  si  cela  sera  pour  continuer  ou 
non.  Au  demeurant  quant  au  fait  de  l'Afanéide  dont  vous  m'avez 
particulièrement  écrit,  je  suis  bien  d'avis  que  vous  lui  dictez, 
qu'ayant  ouï  la  dernière  remontrance  qu'il  vous  a  faite  et  ses 
offres,  vous  vous  êtes  enhardi  de  m'en  faire  le  discours,  afin  que 
joignant  le  tout  avec  le  témoignage  que  m'avez  continuellement 
donné  de  l'affection  avec  laquelle  vous  l'avez  vu  marcher  en  tout 
ce  qui  concerne  le  service  du  roi,  j'y  eusse  telle  considération 
qu'il  me  plairoit,  et  que  là-dessus  je  vous  ai  fait  réponse  que  je 
n'ai  rien  oublié  de  ses  précédents  services,  comme  je  ne  ferai 
jamais  de  ceux  qu'il  continuera  pour  considération  desquels,  et 
afin  de  lui  faire  connoître  le  contentement  que  nous  en  recevons, 
je  lui  ai  fait  accorder  la  pension  qu'il  demande,  et  dont  je  vous 
envoie  le  brevet  pour  lui  bailler  vous-même.  Mais  quant  à  l'état 
que  je  vous  ai  mandé  tout  cruement  que  je  ne  sais  que  c'est,  sans 
vous  y  avoir  fait  autre  réponse  par  laquelle  vous  ayez  pu  rien 
recueillir  davantage  sur  ce  point,  bien  le  prier  de  vous  faire  con- 
noître s'il  a  bien  fait  par  le  passé  qu'il  ne  veut  continuer  avec 
moindre  foi  et  diligence  pour  l'avenir  en  toutes  choses  qui  vien- 


APPENDICE.  639 

droDt  en  sa  connoissance  ;  ce  que  vous  n'êtes  pour  me  celer 
jamais,  ni  moi  comme  vous  vous  assurez  pour  le  lui  laisser  in- 
connu, selon  qu'il  s'en  rendra  digne.  Si  vous  pouvez  découvrir 
quelque  chose  davantage  du  courrier,  que  savez  que  ce  que  vous 
m'en  avez  écrit,  mandez-le  moi  incontinent,  et  je  vais  prier  Dieu, 
monsieur  de  Fourquevaulx,  etc. 

Écrit  à  Samt-Maar  des  Fossés,  le  14  novembre  1566  '. 


N«  31. 

Lettre  du  roi  Charles  IX  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Il  me  déplaît  incroyablement  d'entendre  que  le  jeune  Montluc 
se  soit  si  extraordinairement  porté  en  son  voyage,  ayant  comme 
il  a  pris  l'île  de  Madère  par  force  qui  ne  s'est  pas  fait  sans  qu'il  y 
ait  eu  du  sang  de  répandu  :  j'entends  qu'il  s'excuse  sur  ce  qu'il  y  a 
été  provoqué  par  les  habitants  qui  ont  tiré  coups  de  canon  sur  lui 
et  sur  les  vaisseaux  passant  là  auprès,  dont  je  suis  après  à  savoir 
la  vérité  ;  mais,  comme  se  soit  passée  la  chose,  je  ne  puis  que  l'avoir 
à  grand  déplaisir  pour  le  désir  que  j'ai  toujours  eu  et  aurai  de 
maintenir  la  paix  et  amitié  entière  et  sincère  avec  les  princes  mes 
amis  et  voisins. 

Et  vous  souviendra  bien  des  défenses  que  je  fis  par  infinies  fois 
audit  Montluc  lorsqu'il  partit  de  n'endommager  aucun  de  mes  amis, 
ce  qui  ne  s'est  pas  bien  observé,  car  j'ai  infinies  plaintes  de  plu- 
sieurs navires  qui  ont  été  déprédés  de  toutes  nations. 

Je  ne  sais  si  c'est  lui ,  car  là  ils  n'ont  non  plus  épargné  mes  sujets 
que  les  autres,  et  même  à  leur  parlement  firent  ceux  de  son  équi- 
page un  ravage  infini  de  tout  le  bétail  qu'ils  purent  trouver  sur  le 
bord  de  la  rivière,  d'où  ils  partirent,  qu'ils  emportèrent  quant 
et  eux. 

Tout  ce  que  je  pourrai  faire  pour  les  châtier  vous  pouvez  assurer 
partout  qu'il  sera  fait,  et  jà,  comme  il  vous  a  été  écrit,  ai  mandé 
par  tous  les  ports  de  mon  royaume  que  s'il  y  arrive  ou  retourne 
quelqu'un  dudit  équipage,  ou  prise  qu'ils  aient  fait,  que  tout  soit 
arrêté  et  les  hommes  bien  resserrés  pour  faire  faire  justice  de  leurs 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  Ip,  s*  147,  folio  M*. 


440  APPENDICE. 

fautes,  autant  que  la  raison  le  requiert;  par  où  je  ferai  bien  con- 
noître  à  tout  le  monde  que  leurs  déportements  me  déplaisent  assez, 
et  qu'il  n'y  a  rien  en  cela  de  dissimulé. 

Je  suis  attendant  la  réponse  qui  vous  sera  faite  sur  nos  plaintes 
des  frontières  qui  sont  d'un  côté  et  d'autre  assez  tirées  à  la  longue, 
et  n'y  a  faute  d'excuses,  ayant  vu  aussi  la  déposition  de  celui  qui 
est  retourné  de  la  Floride  t  que  je  ne  trouve  guère  conforme  ni 
accordante  aux  autres  avis  que  j'en  ai  ci-devant  eus;  toutesfois  le 
retour  de  tels  gens  qui  parlent  d'avoir  vu  et  participé  au  malheur 
pourra  toujours  servir  à  faire  tant  mieux  connoltre  la  vérité  des 
choses  quand  il  sera  besoin. 

Cependant  ce  me  sera  service  très-agréable  que  vous  fassiez  tout 
office  pour  essayer  de  faire  mettre  en  liberté  ceux  qui  restent  de  ce 
massacre  aux  Indes,  où  il  y  a  grande  pitié. 

Priant  Dieu,  monsieur  de  Fourquevaulx,  etc. 
Écrit  à  Saint-Maur  des  Fossés,  le  27  novembre  1566. 

P.  S.  Encore  qu'avec  notre  dernière  dépêche  vous  ayez  eu  ainsi 
que  nous  estimons ,  copie  des  lettres  qu'avons  ci-devant  écrites  au 
sieur  de  Montluc,  contenant  les  défenses  à  son  fils  de  ne  faire  aucun 
dommage  à  nos  amis  et  alliés,  et  aussi  de  la  publication  générale 
qu'avons  envoyé  faire  par  tous  nos  ports  et  havres  pour  retenir  et 
faire  châtier  ceux  qui  auroient  fait  au  contraire,  nous  avons  bien 
voulu  encore  vous  les  envoyer  pour  en  parler  partout,  ainsi  qu'il 
appartiendra,  et  donner  claire  lumière  de  notre  dite  droite  inten- 
tion en  cet  endroit  *. 


N*  32. 
Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  au  roi  Charles  IX. 

Sire, 

Au  regard  de  la  descente  faite  par  le  feu  capitaine  Montluc  en 
l'île  de  Madère,  cela  va  se  refroidissant  peu  à  peu,  et  m'a  dit  le 
sieur  d'Arbousse  (qui  vient  d'arriver  de  Portugal  et  de  voir  l'Anda- 
lousie), qui  se  trouva  à  Lisbonne  quand  la  nouvelle  de  ladite  des- 
cente y  vint,  que  les  Portugais  en  donnoient  le  plus  grand  tort  au 

1  Bibliothèque  Impériale,  soppl.  fr.,  *p,  n«  155,  folios  570  k  57S. 


APPENDICE.  641 

cardinal,  pour  avoir  mis  au  désespoir  certains  Portugais,  après 
qu'ils  avoient  longuement  et  bien  servi  leur  roi  les  ayant  très-mal 
récompensés,  à  occasion  de  quoi  ils  s'étoient  rendus  instigateurs 
chefs  et  guides  des  François ,  au  dommage  de  ceux  de  leur  nation.  Et 
se  loue  fort  ledit  gentilhomme  de  don  Jehan  Pererez,  ambassadeur 
résidant  près  de  Votre  Majesté,  pour  plusieurs  bons  offices  qu'il  fit  à 
l'endroit  du  roi  de  Portugal ,  et  de  son  conseil  en  faveur  de  vos 
sujets  qui  se  trouvèrent  lors  de  cette  nouvelle  en  ladite  ville,  qui 
n'étoit  sans  y  avoir  grand  tumulte,  et  du  malcontentement  contre 
la  nation  françoise  ;  toutesfois  il  ne  leur  fut  fait  ni  dit  chose  dont  ils 
se  puissent  plaindre ,  lequel  respect  ne  fut  pas  gardé  aux  Anglois  ; 
car,  sur  le  premier  bruit  que  c'étoient  Anglois  qui  avoient  invadé 
la  Madère,  ils  furent  tous  emprisonnés  et  danger  de  leurs  vies. 

Aussi  est-il  vrai  que,  sans  les  blés  que  vos  sujets  portent  conti- 
nuellement à  Lisbonne,  on  y  mourroit  de  faim,  et  es  autres  villes 
maritimes  de  Portugal. 

Votre  Majesté  aura  déjà  su  plus  entièrement  le  fait  de  ladite  des- 
cente, puis  la  flotte  est  de  retour  en  votre  mer  de  Guyenne. 

Il  n'y  a  ici,  sinon  les  Portugais  espagnolisés  qui  en  parlent,  et  le 
font  pour  flatter  les  Espagnols,  lesquels  pour  la  plupart  voudraient 
que  tout  le  monde  voulût  mal  aux  François. 
De  Madrid,  le  4  janvier  1567  '. 


M*  33. 

Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  à  Catherine  de  Médicis. 

Madame, 
J'entends  que  les  gens  qui  furent  avec  Pierre  Melendez  à  la  Flo- 
ride se  sont  mutinés  plusieurs  fois  contre  lui ,  jusqu'à  l'avoir  voulu 
meurdrir,  et  comme  désespérés  à  faute  de  payement  et  de  vivres, 
ils  se  sont  presque  tous  débandés,  allant  chercher  leur  aventure 
bien  avant  en  pays,  qui  d'une  part  et  qui  de  l'autre,  en  sorte  qu'on 
estime  qu'ils  auront  servi  de  carnage  aux  Indiens  Caraïbes,  et  n'en 
sont  demeurés  au  fort  que  les  François  perdirent,  sinon  environ 
cent,  duquel  nombre  les  trente  sont  desdits  François  qui  sortirent 

1  Bibliothèque  Impériale,  soppl.  fr.,  il*,  n?  1M,  folk»  578. 


m  APPENDICE. 

de  la  défaite  de  Jehan  Ribaud,  lesquels  ont  donné  la  foi  à  Melendez, 
qui  leur  sauva  la  vie. 

Suis  pareillement  averti  qu'il  est  venu  aux  Canaries,  en  l'île 
Lancelotte,  n'étant  osé  venir  jusqu'en  Espagne  de  crainte  de  cor- 
saires, auquel  lieu  il  attend  deux  compagnies  de  gens  de  pied  que 
l'on  lui  doit  envoyer  de  Séville,  avec  lequel  renfort  il  reprendra  sa 
route  vers  son  gouvernement  de  la  Floride,  mais  il  retrouvera  le 
fort  en  cendres  ;  car,  outre  qu'il  fut  brûlé  le  second  jour  après  la 
prise,  le  feu  s'y  est  mis  n'a  pas  longtems,  qui  a  tout,  consumé  ce 
qui  avoit  été  rebâti. 

Sur  ce  propos,  madame,  je  veux  dire  à  Votre  Majesté  comment 
Francisco  del  Bagno,  Lucquois,  venant  de  Lisbonne,  m'a  parlé,  pas- 
sant par  cette  cour,  de  certaine  nouvelle  terre  très-riche  et  de  très- 
grande  étendue  non  encore  découverte  par  les  rois  d'Espagne  et  de 
Portugal,  ni  comprise  en  leurs  conquêtes  et  partitions.  Icelui  del 
Bagno  m'a  fait  entendre  qu'il  va  remontrer  le  fait  à  Vos  Majestés, 
et  lui  faire  voir  par  cartes  et  discours  véritables  ;  Dieu  veuille  qu'il 
soit  ainsi  comme  il  promet,  car  il  y  auroit  de  quoi  faire  expérience 
du  désir  que  vos  sujets  ont  de  voyager  et  conquérir  nouvelle  habi- 
tation, sans  entrer  en  dispute  ni  querelle  avec  lesdits  sieurs  rois 
pour  la  Floride,  qui  ne  vaut  rieu  que  pour  les  corsaires,  et  moins 
la  terre  du  Brésil,  étant  d'avis,  s'il  faut  quereller  contre. eux,  que 
ce  soit  pour  chose  d'autre  importance ,  qui  leur  touche  plus  au  vif 
que  lesdits  déserts.  Il  est  vrai ,  madame ,  que  si  le  roi  veut  prêter 
l'oreille  à  l'ouverture  des  Lucquois,  et  entrer  en  dépenses  pour 
envoyer  découvrir  et  conquester  la  terre  dont  il  parle ,  il  est  besoin 
que  ce  soit  sous  la  conduite  de  tel  personnage  qui  en  sache  rendre 
meilleur  compte  que  ne  firent  ceux  que  le  roi  François  I,r  envoya 
en  Canada ,  ni  les  autres  qui  depuis  sont  allés  au  Brésil  et  à  la  Flo- 
ride, car  en  telles  découvertes  et  conquêtes  ne  suffit  à  un  capitaine 
d'être  soldat  expérimenté  et  bon  marinier ,  car  il  faut  que ,  outre 
cela ,  il  soit  politique  et  versé  un  petit  en  toutes  choses  de  savoir, 
afin  de  bien  fonder  et  bâtir  une  nouvelle  province  en  un  monde 
tout  neuf,  qu'il  n'y  faille  rien  désirer  du  côté  du  chef  pour  en  tirer 
réputation  et  profit  pour  le  roi  et  son  royaume ,  à  l'exaltation  de 
l'honneur  de  Dieu. 

De  Madrid ,  le  4  janvier  1 567  ' . 
1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr  ,  *|±,  n«  159,  folio  586 


APPENDICE.  M3 

N*  34. 

Lettre  de  M.  de  Fourqt$evaulx  au  roi  Charles  IX. 

Sire  , 

Roy  Gomez  a  voulu  savoir  de  moi  quelle  provision  Votre  Majesté 
a  mise  pour  satisfaction  du  roi  de  Portugal  contre  ceux  de  vos  sujets 
qui  ont  si  maltraité  les  siens  à  la  Madère,  ce  que  je  lui  ai  dit ,  et 
qu'outre  cela  Votre  Majesté  étoit  après  à  dépêcher  un  gentilhomme 
de  sa  chambre,  outre  autres  personnages  principaux,  pour  aller 
audit  Portugal,  pour  le  faire  plus  amplement  savoir  au  roi  et  infor- 
mer de  la  vérité  sur  les  lieux  ;  lequel  ordre  le  prince  d'Evoli  a 
trouvé  très-bien ,  et  m'a  averti  davantage  que  hier  matin  au  conseil 
de  guerre  avoit  été  fait  plainte  de  quelques  navires  françois,  qu'on 
dit  être  de  la  flotte  du  feu  capitaine  Montluc,  lesquels  ont  pris  à 
force  deux  barques  de  Flandres  et  deux  nefs  biscayes  chargées  de 
marchandises  valant  plus  de  200,000  écus,  dont  les  hommes  ont 
été  jetés  en  la  mer,  et  qu'ils  ont  bonne  information  que  le  fer  dont 
les  biscayes  étoient  en  partie  chargées  a  été  naguère  déchargé  à 
Saint-Jean  de  Luz,  me  priant  ledit  prince  d'en  avertir  Votre  Ma- 
jesté, afin  qu'il  lui  plaise  commander  y  être  mis  ordre,  car  on  s'en 
tient  par  deçà  pour  fort  offensé ,  aussi  bien  comme  les  Portugais  le 
sont  pour  leur  particulier;  je  n'ai  pas  oublié  à  lui  remontrer  la 
petite  satisfaction  qui  en  a  été  donnée  à  Votre  Majesté,  après  une 
attente  de  six  mois,  sur  ce  mémoire  des  plaintes  par  moi  présen- 
tées ,  dont  le  duc  d'Albe  mérite  toute  la  coulpe ,  puisque  la  charge 
d'y  répondre  lui  étoit  donnée  par  le  roi  son  maître. 

Ledit  prince  faisant  la  mine  d'en  être  marri ,  Ton  verra  s'il  fera 
mieux  aux  autres  occasions  qui  s'offriront  ci-après  ;  car  toutes  les 
affaires  lui  tomberont  sur  les  bras  lorsque  le  duc  d'Albe  sera  parti, 
qui  sera  pour  ce  mois  ou  au  commencement  du  prochain,  selon 
qu'on  dit;  toutesfois,  à  le  voir,  il  ne  fait  semblant  ni  contenance 
de  se  hâter. 

De  Madrid,  le  18  janYier  1567 '. 
1  Bibliothèque  Impériale,  «nppl.  fr.,  *f*,  n«  167,  folios  622  à  629. 


hkk  APPENDICE. 

N*  35. 
Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  à  Catherine  de  Médicis. 

Madame, 

Je  sois  averti  que,  sans  l'alarme  de  la  Madère  qui  courut  tantôt 
par  toutes  les  lies  sujettes  au  roi  de  Portugal ,  une  flotte  qui  se 
dressoit  aux  Açores  serait  allée  à  la  terre  neuve  de  votre  conquête 
ancienne,  s'impatronner  du  pays  et  peupler  en  la  grande  baye  de 
Canada ,  et  n'y  faudront  pas  cet  été ,  car  l'Espagne  et  Portugal  veu- 
lent que  tout  le  nouveau  monde  soit  leur,  et  que  les  François  n'y 
puissent  naviguer  ni  même  vers  le  nord,  que  les  Bretons  décou- 
vrirent plus  jà  de  cent  ans,  et  sache  Votre  Majesté  que  lesdits  Por- 
tugais ont  espérance  de  trouver  leur  chemin  à  la  mer  du  Sud  et 
Mollusques,  trop  plus  court  depuis  Canada,  traversant  le  pays  par 
terre  que  non  par  la  route  ordinaire  qu'ils  font;  car  des  Açores 
jusqu'en  Canada,  il  n'y  a  pas  plus  de  quatre  cents  lieues,  et  s'ils 
peuvent  trouver  ledit  chemin ,  ils  gagnent  leur  cause  contre  les 
Espagnols,  sur  la  différence  qu'ils  ont  des  Mollusques  que  chacune 
des  parties  veut  être  de  sa  répartition. 

Il  vau droit,  madame,  beaucoup  mieux  que  telle  découverte  se 
fit  pour  votre  couronne,  et  envoyer  de  vos  sujets  habiter  et  peupler 
ce  nouveau  pays  que  d'endurer  telle  usurpation;  et  si  j'étois  de 
moins  de  tems  que  je  ne  suis,  je  vous  présenterais  ce  reste  de  mes 
ans  pour  les  aller  employer  à  quelque  nouvelle  conquête  pour  votre 
service,  car  il  peut  sortir  tant  d'utilité  à  votre  couronne  et  à  toot 
votre  royaume  de  cette  entreprise,  que  bienheureux  celui  qui  don- 
nera commencement  et  bonne  adresse  à  un  si  grand  bien. 

Le  roi  Philippe  II  a  été  de  retour  à  l'Escurial  le  27  février,  et  a 
trouvé  la  reine  un  peu  travaillée  de  la  migraine  qui  l'a  tenue  deux 
jours  ;  mais  elle  est  guérie,  et  tous  se  portent  très-bien. 

Je  n'écris  point  à  Sa  Majesté  pour  la  hâte  de  ce  courrier  qui  va 
à  Lyon. 

De  Madrid,  le  2  mars  1567  '. 
1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fi\,  £j£,  u*  182,  folio  690. 


APPENDICE.  W5 

N»  36. 
/W/r*  de  M.  de  Faurquevaulx  au  roi  Charles  IX. 

Sire, 

La  veille  de  la  Madeleine  est  arrivé  Pierre  Melendez,  qui  a  été 
bienvenu  t  car  on  dit  que  le  roi  l'a  envoyé  quérir  à  la  Floride , 
afin  de  conduire  le  navire  où  ira  ses  personnes  et  toute  la  flotte  ; 
car  ils  l'estiment  très-bon  marinier.  Toutesfois  un  capitaine  Miquel 
Henriquez,  qui  fut  envoyé  un  an  avec  une  compagnie  d'Espagnols 
au  port  de  Saint-Augustin  en  ladite  Floride,  m'a  dit  que  Melendez 
vient  pour  se  justifier  de  quelques  malversations  qui  lui  sont  impu- 
tées, comme  d'avoir  laissé  mourir  de  faim  un  nombre  d'Espagnols 
qui  se  trouvèrent  au  massacre  des  François,  et  d'avoir  vendu  les 
farines  et  autres  choses  de  la  munition. 

Et  est  ledit  Henriquez  son  ennemi  pour  querelle  particulière. 

Je  ne  sais  s'il  y  auroit  lieu  que  je  requisse  cette  Majesté  de  faire 
punir  ledit  Melendez ,  vu  qu'il  n'en  a  tenu  compte  aux  autres  ré- 
quisitions que  je  lui  en  ai  faites,  ains  l'a  avoué  du  massacre. 

11  a  semé  en  cette  cour  qu'en  venant  on  l'a  averti  que  le  fils  de 
Jean  Ribaud  étoit  à  la  Floride  avec  neuf  gai  lions,  et  a  mené  avec 
lui  un  trompette,  qui  m'a  dit  être  de  Montargis,  qui  m'assure  n'y 
avoir  aucun  fort  auxdits  pays  qui  vaille  rien  :  je  suis  après  pour  le 
foire  délivrer  des  mains  de  Melendez ,  afin  de  vous  l'envoyer,  car 
il  se  vante  connoltre  mieux  ladite  terre ,  et  d'avoir  vécu  et  con- 
versé avec  les  Indiens  plus  avant  que  nul  autre  François  qui  y 
soit  été1. 

Juillet  1567. 


N*  37. 

Lettre  de  M.  de  Fourquevaulx  au  roi  Charles  IX. 

Sire, 

Le  partement  du  roi  d'Espagne  approche  fort,  car  il  a  dit  et 
assuré  que  tout  incontinent  qu'il  saura  l'arrivée  à  Saint-Andrest  et 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  iji,  n»  231,  folio  900. 


m  APPENDICE. 

Laredo  des  carraques  et  navires  qui  ont  chargé  les  biscuits  et  autres 
vivres  à  Malques  (et  firent  voile  le  24me  du  passé) ,  il  s'achemi- 
nera sans  nulle  faute  pour  aller  embarquer;  et  il  n'y  a  considéra- 
tion qu'on  lui  ait  su  alléguer  que  c'est  déjà  bien  avant  sur  l'automne 
qui  l'en  puisse  détourner;  car  il  a  son  Pierre  Mélendez  venu  exprès 
de  la  Floride  pour  conduire  son  navire,  qu'ils  tiennent  ici  pour 
an  Neptune  en  la  mer. 

L'embarquement  se  devoit  faire  à  la  Cor  oigne,  mais  ledit  Mé- 
lendez l'a  fait  changer  à  Saint- Andrest  et  Laredo,  pour  être  ports 
plus  à  propos  et  dont  on  peut  sortir  de  tous  vents,  et  a  déjà  ce  roi 
fait  rapporter  en  son  palais  de  Madrid  les  meubles  qu'il  avoit  au 
Pardo. 

Touchant  à  Mélendez ,  il  partit  de  la  Floride  le  jour  de  la  Fête- 
Dieu,  et  arriva  ici  le  21™  de  juillet;  il  dit  avoir  été  mandé  pour 
conduire  le  navire  de  ce  roi,  car  il  a  bonne  expérience  de  la  navi- 
gation qui  se  doit  faire,  et  est  venu  aussi  pour  rendre  compte  de 
l'état  de  son  gouvernement  et  répondre  à  ce  qu'il  est  accusé  d'avoir 
laissé  mourir  de  faim  la  plupart  des  Espagnols  qui  passèrent  avec 
lui  et  d'avoir  vendu  les  vivres  de  la  munition. 

Nonobstant  cela  il  a  été  si  bienvenu,  qu'un  grand  seigneur  plus 
homme  de  bien  qu'il  n'est  s'en  seroit  contenté. 

J'espère  qu'il  plaira  à  Votre  Majesté  que  je  vous  dise  de  bouche 
ce  qu'il  dit  davantage  pour  couper  la  navigation  des  terres  neuves 
à  vos  sujets. 

il  a  fait  croire  à  ce  roi  que,  comme  il  passoit  près  de  Cuba  en 
venant,  le  gouverneur  de  l'île  lui  envoya  deux  frégates  l'avertir 
qu'il  y  avoit  neuf  galions  de  corsaires  françois  bien  équipés  autour 
de  ladite  Cuba,  qui  guettaient  la  flotte  de  la  Neuve-Espagne,  la- 
quelle porte  deux  millions,  et  avoient  pris  deux  navires  espagnols 
chargés  de  cuirs,  de  quoi  on  est  ici  fort  malcontent,  tant  il  y  a  que 
personne  ne  m'en  a  rien  dit  de  la  part  du  roi ,  ni  fait  mention  des 
autres  qu'on  dit  être  au  cap  Saint- Vincent. 

La  flotte  du  Pérou  ne  viendra  qu'en  mars ,  et  les  autres  fois  elle 
s'assembloit  avec  la  susdite  pour  venir  plus  sûrement 

Encore  n'est  point  arrivé  en  ce  lieu  André  Doria;  on  l'attend  de 
jour  à  jour;  cela  me  retient  de  bailler  mon  mémoire  pour  les  for- 
çats, comme  ma  précédente  fait  aussi  mention. 
De  Madrid,  le  2  août  1567  ». 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  U£,  n»  233,  folio  904. 


APPENDICE.  hkl 

iV  38. 

Lettre  de  M.  de  FourquevavJx  au  roi  Charles  IX. 

Sire, 

Un  Espagnol  nommé  capitaine  Parra  s'en  ira  bientôt  à  la  Floride 
avec  commission  du  roi  d'Espagne  de  déterrer  un  trésor  estimé 
400,000  écus  ou  plus,  sur  le  donner  entendu  et  relation  de  certain 
soldat  françois  qu'il  tient  secrètement  en  sa  chambre,  bien  gardé, 
lequel  soldat  a  promis  de  montrer  ledit  secret  sur  sa  vie,  disant 
que  lors  de  la  première  arrivée  des  François  à  la  Floride,  il  fut  un 
jour,  lui  sixième,  courre  dans  le  pays,  où  ils  s'encontrèrent  sur 
une  troupe  d'Indiens,  qui  s'enfuyoient  de  peur  desdits  François,  et 
étoient  chargés  de  grandes  pièces  d'or  et  d'argent  marquées  du 
coin  d'Espagne,  de  la  valeur  à  son  avis  de  400,000  écus  ou  davan- 
tage et  d'autres  richesses,  le  tout  étant  venu  au  pouvoir  desdits 
Indiens  par  bris  et  naufrages  de  navires  qui  avoient  donné  à  tra- 
vers en  ladite  côte,  comme  ces  dits  six  François  surent  par  les 
fuyants  en  nombre  de  vingt,  qu'ils  tuèrent;  cela  fait,  ils  couchèrent 
sous  terre  le  butin,  avec  grand  serment  entre  eux  de  n'en  dire  mot 
au  capitaine  ni  autre  personne,  ains  le  réserver  pour  eux  six, 
quand  ils  verront  leur  commodité  de  le  pouvoir  sauver  et  s'en  re- 
tourner en  France;  desquels  six  les  cinq  furent  tués  à  la  défaite  de 
Jehan  Ribaud,  et  n'en  est  demeuré  que  le  dénonciateur,  lequel 
offre  de  franche  volonté  de  retourner  à  la  Floride  sur  les  belles 
promesses  qu'on  lui  fait,  s'il  montrera  ce  qu'il  dit. 

Pierre  Mélendez  partira  cet  hyver,  et  mènera  environ  quinze 
cents  hommes,  tous  jeunes  et  la  plupart  mariés,  et  iront  leurs 
femmes  avec  eux  pour  peupler  la  Floride  et  cultiver  les  terres;  à 
ces  fins  feront  besogne  plusieurs  navires. 

Il  est  tous  les  jours  au  conseil  des  Indes  à  consulter  et  presser 
ceux  du  conseil  pour  son  embarquement  et  pour  avoir  les  choses 
nécessaires,  même  qu'il  ne  laissa  vivres  dans  les  trois  forts  quand 
il  partit,  qui  fut  le  jour  de  la  Fête-Dieu,  sinon  pour  trois  mois, 
encore  étoit-ce  à  vivre  si  sobrement,  qu'ils  n'auront  pour  homme 
que  dix  onces  de  farine  chaque  jour,  et  bien  leur  aura  servi  d'aller 
à  la  chasse  et  pécher  du  poisson,  car  leur  portion  est  bien  maigre 


668  APPENDICE. 

à  durer  longuement.  Après  qu'il  aura  rafraîchi  lesdits  ports,  il 
donnera  plus  avant  en  pays  pour  découvrir  et  peupler,  et  mettra 
toute  diligence  de  se  bien  assurer  de  ladite  Floride  et  provinces 
adjacentes  à  plus  de  deux  cents  lieues  au  dedans,  afin  de  jouir 
plus  librement  de  la  navigation  des  autres  Indes  découvertes  et  à 
découvrir,  et  le  prennent  ici  fort  à  cœur;  mais  pour  ce  commence- 
ment ne  leur  seront  envoyés  que  trois  navires  avec  quelques  vivres 
en  attendant  la  flotte. 

De  Madrid,  le  12  septembre  1567  '. 


N»  39. 

Lettre  de  Catherine  de  Médicis  à  M.  de  Fourquevaulx. 

Monsieur  de  Fourquevaulx, 

Je  vous  prie  faire  bien  entendre  à  la  reine  ma  fille,  à  laquelle 
première  vous  montrerez  le  mémoire  que  je  vous  envoyé,  écrit  de 
ma  main,  le  bien  que  particulièrement  lui  peut  advenir  et  à  ses 
enfants  de  pourvoir  ses  frères,  afin  qu'elle  ait  en  tous  événemens, 
comme  il  est  arrivé  à  d'autres,  plus  de  moyens  de  lui  aider  et  à 
ses  enfants;  et  faites-le-lui  bien  entendre  et  considérer. 
28  novembre  1565  '. 


!»•  40. 

Mémoire  envoyé  par  Catherine  de  Médicis 
à  M.  de  Fourquevaulx. 

J'ai  parlé,  étant  à  Bayonne,  à  la  reine  madame  ma  fille  et  au 
duc  d'Albe  de  deux  choseâ  :  l'une,  du  mariage  de  mes  enfants  avec 
ceux  du  roi  monsieur  mon  beau-fils,  et  de  ceux  de  l'empereur  et 
de  la  princesse  sa  sœur  avec  mon  fils  d'Orléans,  en  leur  baillant 
quelques  états  pour  entretenir  et  pouvoir  vivre  selon  qu'ils  sont,  et 
sachant  bien  que  c'est  chose  non  accoutumée  entre  princes,  quel- 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  ^p,  n°  246,  folios  975  à  979. 
>  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  2LLi,  folio  63.  Lettres  d'État. 


APPENDICE.  449 

ques  amitiés  et  alliances  qui  y  soient  de  n'avoir  autant  d'utilité 
pour  l'un  que  pour  l'autre,  en  faisant  les  alliances,  et  restreindre 
davantage  en  tous  événemens  l'amitié  et  parenté  qui  est  entre  ces 
deux  royaumes,  qui  est  la  chose  du  monde  que  je  désire  le  plus. 
Gela  m'en  fait  parler,  et  aussi  comme  princesse  chrétienne,  voyant 
le  Turc  et  son  armée  devant  Malte ,  afin  que  le  roi  monsieur  mon 
fils  connût  que  je  n'étois  pas  tant  meue  de  l'intérêt  seul  de  mon 
fils  d'Orléans,  comme  de  ces  deux  maisons;  je  lui  dis  qu'en  faisant 
ces  mariages  et  donnant  quelque  état  à  mon  fils  d'Orléans  qu'il  vous 
falloit  tout  joindre  ensemble;  c'est  à  savoir  le  pape,  l'empereur  et 
ces  deux  rois,  les  Allemands  et  autres  que  l'on  avisera;  et  que  le 
roi  mon  fils  n'étoit  pas  sans  moyen  pour  aider  de  sa  part  à  ce  qui 
seroit  avisé  quand  lesdits  mariages  seroient  faits  et  ladite  ligue 
conclue:  lesquels  pour  notre  intérêt  n'avons  affaire  de  rechercher, 
étant  en  paix  comme  nous  sommes  avec  le  Turc  et,  Dieu  merci, 
avec  tout  le  monde,  qu'il  est  à  considérer  que  n'en  ai  parlé  que 
pour  le  zèle  que  j'ai  au  bien  et  conservation  de  la  chrétienté ,  et 
que  tout  ce  royaume  ne  pourroit  trouver  bon  que  je  fusse  cause  de 
mettre  le  roi  et  le  royaume  à  la  guerre  sans  qu'ils  y  vissent  de 
l'utilité  pour  eux,  comme  il  y  en  aura  en  ce  faisant  pour  l'empe- 
reur et  le  roi  monsieur  mon  fils;  qui  est,  pour  retourner  à  ce  que 
je  dis  à  la  reine  ma  fille  et  au  duc  d'Albe,  qu'en  faisant  ceci  il  fal- 
loit faire  quelque  chose  pour  mon  fils  d'Orléans;  et  cela  fait,  nous 
ferons  connaître  que  je  n'ai  changé  en  rien  de  l'opinion  ni  de  ce 
que  je  dis  audit  Bayonne  ;  et  quant  aux  autres  mariages,  je  ne  puis 
que  grandement  en  remercier  le  roi  monsieur  mon  fils,  le  priant 
de  continuer  cette  bonne  volonté  et  y  faire  selon  ses  offres  le  bon 
office  conforme  à  notre  commune  amitié,  à  quoi  nous  correspon- 
dons toujours  en  toutes  choses  de  notre  part  '. 


N*  41. 
Lettre  de  M.  de  Faurquevaulx  à  Catherine  de  Mcdicis. 

Madame, 
J'ai  expliqué  à  la  Reine  Catholique  qu'il  ne  faut  pas  que  la  prin- 
cesse s'attende  d'avoir  le  roi;  car  il  s'est  voué  en  Allemagne,  et 

1  Bibliothèque  Impériale,  suppl.  fr.,  If*,  folio  64.  Lettres  d'État. 

29 


450  APPENDICE. 

jamais  la  France  ne  trouverait  bon  ni  sortable  qu'il  prît  femme  tant 
avancée  d'âge  plus  que  Sa  Majesté,  et  que  l'exemple  du  Roi  Catho- 
lique qui  l'a  choisie  à  elle  de  prime  jeunesse,  afin  de  la  mettre  à 
son  pli  et  l'habituer  à  l'espagnole,  sert  au  roi  son  frère  d'enseigne- 
ment, d'en  vouloir  aussi  une  jeune  pour  l'accoutumer  à  la  Fran- 
çoise, et  que  les  François  sont  plus  conformes  de  complexion, 
aux  Allemands  qu'ils  ne  sont  aux  Espagnols,  et  qu'en  ce  qui  se 
traite  de  monseigneur  d'Orléans,  tout  l'avantage  est  pour  ladite 
princesse,  car  elle  va  contre  le  soir  et  il  vient  vers  son  jour,  et 
pourroit-elle  se  vanter  dans  quatre  ans  d'avoir  un  des  plus  beaux 
et  accomplis  princes  de  l'Europe  pour  mari,  et  quelque  difficile 
qu'on  la  fasse,  je  l'estimerais  tant  sage  que  si  ce  roi  prenoit  ce 
négoce  à  cœur,  elle  y  consentirait  mômement